Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

21 juillet 2011

Duel dans les Alpes (Erri De Luca, Le poids du papillon)

Voilà presque dix ans que je n’avais pas lu Erri De Luca. Une fois, un jour (éditions Verdier et repris en numérique par Gallimard sous le titre Pas ici, pas maintenant) a pourtant été une belle découverte pour moi, son recueil de nouvelles En haut à gauche (Rivages) ou encore son roman Tu, mio (Rivages), également. Ces trois titres m’ont même accompagnés longtemps à une période où j’avais plongé dans la littérature italienne classique et contemporaine. Je me souviens aussi que j’ai commencé à être moins attentif quand ont paru les romans qui l’ont pourtant fait connaître en France, Trois chevaux (Gallimard) et surtout Montedidio (Gallimard, prix Femina étranger en 2002). J’étais parti ailleurs à ce moment-là, chez Tabucchi, Battisti, Fois, Magris ou Manganelli sans doute. C’est Franck Queyraud qui m’a donné envie de lire à nouveau cet auteur avec cette simple citation du roman Le poids du papillon reprise sur son blog : « Quand un homme s’arrête pour regarder les nuages, il voit défiler le temps au-dessus de lui, un vent qui enjambe. Alors, il faut se remettre debout et le rattraper. »

Le poids du papillon nous convie à un duel, inévitable le duel. Ça pourrait être un western, ça pourrait être la version montagnarde de Moby Dick, c’est autre chose mais disons qu’ils seraient deux, qu’on les suivrait chacun leur tour, dans leur environnement, dans leurs gestes, leur quotidien et l’attente de l’événement. Disons aussi qu’ils s’épieraient, ils ne feraient que ça d’ailleurs. En vérité ils auraient autre chose à faire mais cette rencontre les obsèderait tant que le reste leur paraîtrait presque superflu. Depuis des dizaines d’années que ça dure, faut dire. Des décennies qu’ils s’attendent, qu’ils attendent de se retrouver. Car il y a bien une première fois. Une tragédie. Et voici l’heure de la revanche. Un demi-siècle plus tard peut-être bien. Ces deux-là ont beau avoir vieilli, ils n’ont pas changé et ils continuent de se ressembler un peu ; ils ont d’ailleurs le même surnom même si l’un sait qu’il est un usurpateur (un nom pareil pour une activité pareille…) tandis que l’autre ne peut savoir qu’on l’appelle ainsi vu qu’il ne connaît pas le langage des hommes. Mais à ce jeu le vocabulaire on s’en moque, et ces choses-là se sentent : il sait très bien qui il est, lui, qu’il est le roi, le roi des montagnes. Ce qui les réunit aussi : tous les deux devinent qu’ils arrivent au bout de leur course et que cette saison sera pour au moins l’un des deux la dernière. Les chamois flairent ces choses-là aussi, surtout celui-là, le roi des montagnes. L’autre est trop obsédé par sa tâche mais il y a des signes qui ne trompent pas. Désir de fuite ou pas celui-là n’en démord pas, il lui faut trouver ce chamois (cette force de la nature) après qui il aura couru des années entières, il doit le tuer, ce sera son ultime trophée, le plus beau, celui qui parachèvera son oeuvre de chasseur.

Revenons à notre duel, à cette histoire d’acharnement, cette histoire de lutte entre un homme et un animal (mais pas n’importe quel homme, pas n’importe quel animal !), cette histoire de vieux boxeurs aussi, cette traque, ce jeu de cache-cache dans les montagnes alpines, terrain du vent, de la neige, du passage des saisons et du silence. À cette histoire qui prend en compte son environnement et celui de la chasse, avec tout ce qu’il faut de lenteur et de patience. Mais pas de place ici pour la nostalgie ou les regrets, on est juste dans le temps de la phrase hors sentiers. Comme on marche en montagne, un pas devant l’autre, loin du pas de charge, loin du lyrisme. Et c’est ainsi que l’histoire avance – même si celle-ci (quoique très forte) se retrouve reléguée loin derrière la langue et les tiroirs sans fin que chaque phrase va ouvrir (comme les trains, chaque phrase de De Luca en cache des dizaines d’autres). Est-ce que l’auteur ferait dans la phrase-poupée-gigogne ?

On pourrait encore parler des très belles évocations et méditations sur la vie, la mort ou la solitude ainsi que des formules qui font mouche. On pourrait aussi parler de son plaisir à retrouver le Erri De Luca qui ne peut s’empêcher d’évoquer ici et là sa jeunesse ouvrière. On pourrait avoir envie de comparer ce texte à celui d’un Rigoni Stern (Histoire de Tönle, par exemple) parce qu’on sait par ailleurs qu’aujourd’hui De Luca fréquente beaucoup plus les montagnes que les villes… On pourrait également conseiller de lire le court récit qui suit ce duel, texte où il sera question d’un arbre avec qui l’auteur a rendez-vous tous les jours, le pin des Alpes. On pourrait citer tout le texte, on se contentera d’un extrait. Je tiens d’ailleurs à saluer le travail remarquable de la traductrice, Danièle Valin (preuve une fois de plus qu’il y a bien deux auteurs derrière un bon texte traduit).

Le poids du papillon ainsi que 4 autres titres d’Erri De Luca sont disponibles en numérique (format ePub sur ePagine ; en PDF et en ePub sur tous les autres sites de vente en ligne. Ces ebooks sont toujours protégés par des DRM mais Gallimard a néanmoins fait un effort du côté des prix, les alignant ici (sauf la nouveauté) sur ceux du format poche (collection Folio). Un extrait du poids du papillon peut également être téléchargé dans le dossier gratuit proposé par Gallimard, 10 romans incontournables.

ChG

 

Extrait du poids du papillon

« Sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l’odeur de l’homme et de la poudre à fusil.
Orphelin avec sa sœur, sans un troupeau voisin, il apprit tout seul. Adulte, il faisait une taille de plus que les mâles de son espèce. Sa sœur fut emportée par un aigle un jour d’hiver et de nuages. Elle s’aperçut qu’il planait au-dessus d’eux, isolés sur une pâture au sud, là où subsistait un peu d’herbe jaunie. Sa sœur voyait l’aigle même sans son ombre à terre, sous un ciel bouché.
C’était sans issue pour l’un des deux. Sa sœur se mit à courir, donnant l’avantage à l’aigle, et elle fut attrapée.
Resté seul, il grandit sans frein ni compagnie. Quand il fut prêt, il partit à la rencontre de la première harde, défia le mâle dominant et fut vainqueur. Il devint roi en un jour et en duel.
Les chamois ne vont pas jusqu’au bout dans un combat, ils décident du vainqueur aux premiers coups. Ils ne se cognent pas de front comme les bouquetins et les chèvres. Ils penchent la tête vers le sol et tentent de glisser leurs cornes, légèrement recourbées, sous le flanc de l’autre. Si la reddition n’est pas immédiate, ils accrochent le ventre et le déchirent en tirant le cou en arrière. Ils arrivent rarement à cette fin.
Avec lui, ce fut différent, il avait grandi sans règles et il les imposa. Le jour du duel, ils avaient au-dessus d’eux le magnifique ciel de novembre et par terre des mottes de neige fraîche, encore peu abondante. Les femelles sont en chaleur avant l’hiver et mettent bas au milieu du printemps. En novembre, les chamois se défient.
Il entra à l’improviste dans le champ du troupeau, surgissant d’un bond du haut d’un rocher. Les femelles s’enfuirent avec les petits de l’année, le mâle resta et racla furieusement l’herbe de ses sabots antérieurs. »

© Erri De Luca, Il peso della farfalla, Giangiacomo Feltrinelli Editore, 2009 / Le poids du papillon, Gallimard, coll. Du monde entier, traduit de l’italien par Danièle Valin, 2011.

17 novembre 2010

Les éditions Nevicata se lancent dans l’aventure numérique

Sept des onze ouvrages publiés par les éditions Nevicata sont aujourd’hui disponibles en numérique sur ePagine et sur les sites des libraires partenaires. Si vous aimez la haute montagne, les récits de voyage, les beaux livres, jetez donc un oeil à leur catalogue. Quatre extraits de ces ebooks peuvent d’ailleurs être feuilletés en ligne et/ou téléchargés gratuitement sur votre ordinateur, livre électronique, iPhone… aux formats pdf pour la plupart et en epub pour deux d’entre eux. Bienvenue !

Nevicata (averse de neige en italien) est le nom d’une maison d’édition francophone établie à Bruxelles, créée en 2007 et qui a pour ambition de publier des livres qui associent étroitement passion de l’histoire, de l’aventure et du voyage à l’actualité brûlante du monde d’aujourd’hui. Parmi les auteurs des ouvrages publiés par cette maison figurent un guide de haute montagne, une ancienne championne de ski alpin, un ethno-biologiste, un documentariste, un instructeur de montagne professionnel ou encore un journaliste international. Et tous ont ramené des quatre coins de la planète ce même désir de partager leurs expériences et leurs découvertes du monde à travers guides pratiques ou techniques, récits ou carnets, témoignages et biographies. À signaler aussi que la mise en page est ici très soignée et que les photos sont de qualité. Ces sept ebooks disponibles aujourd’hui sur ePagine vous permettront de gravir l’Everest ou le Mont-Blanc sans vous épuiser, de vous initier à l’alpinisme et au trekking dans les Andes et de partir en Antarctique, au Moyen-Orient ou encore sur les traces de ce grand savant russe qu’était Nikolaï Vavilov qui a passé sa vie à récolter des milliers de semences et à les mettre à l’abri des destructions et de l’oubli avant de mourir de faim en prison, victime des purges de Staline.

Double ascension à l’Everest d’Alexia Zuberer, 14,95 € (pdf)

Ce bel ouvrage livre un regard intense sur une première féminine hors norme – la double ascension de l’Everest, par ses versants népalais et tibétain. Près de 150 photographies vertigineuses accompagnent cette double ascension par cette suissesse et ancienne championne de ski alpin. Un extrait peut être feuilleté en ligne ou/et téléchargé gratuitement ici.

Mont Blanc et Aiguilles Rouges à ski d’Anselme Baud, 19,95 € (pdf)

Toutes les descentes à ski des massifs du Mont Blanc et des Aiguilles Rouges ont été réunies en un seul volume par l’un des plus grands skieurs de sa génération (300 photos et 10 cartes couleur). Cet ouvrage est la bible du ski de montagne, un guide indispensable pour tout skieur (de l’amateur en quête de la plus belle poudreuse à l’alpiniste féru de l’engagement du ski extrême). Un extrait peut être feuilleté en ligne ou/et téléchargé gratuitement ici.

Les Andes guide d’alpinisme et Les Andes guide de trekking de John Biggar, 21,95 € et 11,95 € (pdf)

John Biggar, instructeur de montagne professionnel, propose ici deux ouvrages pour les amateurs d’alpinisme et de trekking : un premier topo d’alpinisme couvrant l’ensemble de la cordillère des Andes, du Venezuela à la Patagonie et la Terre de Feu et un guide complet des plus beaux treks dans la même région. Informations pratiques,  itinéraires, conseils, photos, illustrations et cartes accompagnent ces deux guides indispensables à tout amateur de randonnées, d’ascensions, d’alpinisme et de treks.

L’Antarctique en héritage de Henri de Gerlache, 26,95 € (pdf)

Henri de Gerlache mêle archives exceptionnelles et témoignages inédits pour livrer un regard inédit sur la destinée unique d’une famille d’explorateurs polaires qui ont marqué depuis plus d’un siècle la découverte du continent blanc. Consultez la vidéo et tournez les pages de ce beau livre sur le site de l’éditeur.

Des hommes comme les autres de Joris Luyendijk, 14,95 € (pdf et epub)

Ce témoignage percutant d’un correspondant sur le travail des médias et le traitement de l’information, à l’aune des dictatures et des conflits du Moyen-Orient. La préface est signée par Antoine Sfeir, Directeur des Cahiers de l’Orient. Cet ouvrage a été déjà été traduit dans 9 langues et plus de 250.000 exemplaires ont été vendus de par le monde. Le prologue peut être feuilleté en ligne ou/et téléchargé gratuitement ici.

Aux sources de notre nourriture de Gary Paul Nabhan, 17,95 € (pdf et epub) COUP DE COEUR ePagine

Hiver 1943. Le botaniste russe Nikolaï Vavilov meurt de faim en prison, victime des purges de Staline. Tragique destin pour un homme visionnaire qui a consacré sa vie à lutter contre la famine. Au cours de sa vie, Vavilov s’est aventuré dans les régions les plus reculées de la Terre – en des lieux qu’il a identifiés comme les « centres originels » de notre biodiversité alimentaire – pour y récolter des milliers de semences et les mettre à l’abri des destructions et de l’oubli. C’est de Saint-Pétersbourg, où elles dorment en sécurité, que Gary Paul Nabhan est parti sur les traces du grand savant russe. Récit d’une vie hors du commun, de périples parfois périlleux à travers les déserts, sur les glaciers, au coeur des forêts ou le long des fleuves et des vallées des cinq continents, ce livre mesure également le recul de la biodiversité depuis le passage de Vavilov, il y a moins de cent ans. Changements climatiques, libéralisation des échanges, perte des savoir-faire traditionnels, ingénierie génétique… La fabuleuse diversité des semences des champs et des vergers du monde est en péril. C’est pourtant d’elle que dépend la survie alimentaire de l’humanité. Il est urgent, dit Nabhan au fil de ces pages passionnantes et brûlantes d’actualité, que les hommes se souviennent que la sauvegarde de la biodiversité est entre leurs mains. Un extrait peut être feuilleté en ligne ou/et téléchargé gratuitement ici.

Christophe Grossi

18 mars 2010

Sur la route de Mahigan Lepage

Vers l’Ouest, écrit François Bon, l’éditeur (Publie.net) de ce beau et long souffle littéraire, est une « grande dérive adolescente sur les routes de l’ouest canadien, une version contemporaine de la tradition du road-movie dans les villes d’aujourd’hui. »

Comme toute expérience marquante, il faut laisser le temps faire son travail en nous avant de pouvoir la narrer. D’ailleurs, Mahigan Lepage l’apprend à ses dépends lors de l’une de ses tentatives avortées : « Est-ce que j’avais seulement apporté un seul livre dans l’Ouest ou même un carnet pour écrire ? À quoi je pensais ? Je partais comme ça dans l’Ouest et je croyais que la vie allait s’occuper de lier d’elle-même l’expérience. »

Ce qu’il ramène, après son dernier retour, est bien plus qu’un journal de route ou un récit de ses traversées dans lequel revenir sur les heures passées au bord des routes à attendre le pouce levé qu’un automobiliste veuille bien l’emmener avec lui ou encore sur les galères, les petits boulots (quand il y en a), les plans pour trouver à manger, où dormir, de quoi fumer. Non, Vers l’Ouest est d’abord une attention portée à la notion de territoire : les espaces bien entendu (rapport ville / plaine / montagne / vallée), la géométrie, la langue (le français de plus en plus minoritaire, l’omniprésence de l’anglais et celle, commerciale et oppressante, du japonais), les communautés (et leur hiérarchie dans le monde du travail). Je pense également au territoire retraversé (ce voyage sans cesse recommencé, celui-là même qu’avaient fait ses parents) ; en cela, ce texte est bien un récit transgénérationnel (lire les passages sur l’expérience de la génération précédente ainsi que sur les relations au père et à la mère) écrit par un grand adolescent paumé dans le Canada (Québec compris) d’aujourd’hui. Paumé mais pas plombé. Car, malgré les galères, le personnage cultive des paradoxes intéressants : très sociable il aime néanmoins rester à l’écart, surplomber, observer ; s’il n’aime pas les mêlées ni les bagarres il trouve toujours quelqu’un avec qui partager un repas, un joint, un bout de route.

Vers l’Ouest est aussi le livre de l’éternel retour. Mais n’attendez pas d’atermoiements de sa part (pas son genre), plutôt une sorte de fatalité (douce, presque sereine) une fois la terre natale à nouveau en vue. Peut-être parce que c’est là (à ce moment, à cet endroit) que commence le temps de l’écriture.

Christophe Grossi

Retrouvez Mahigan Lepage sur son blog, Le Dernier des Mahigan, ainsi que dans Carnet du Népal (Publie.net, août 2008).

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