Voilà presque dix ans que je n’avais pas lu Erri De Luca. Une fois, un jour (éditions Verdier et repris en numérique par Gallimard sous le titre Pas ici, pas maintenant) a pourtant été une belle découverte pour moi, son recueil de nouvelles En haut à gauche (Rivages) ou encore son roman Tu, mio (Rivages), également. Ces trois titres m’ont même accompagnés longtemps à une période où j’avais plongé dans la littérature italienne classique et contemporaine. Je me souviens aussi que j’ai commencé à être moins attentif quand ont paru les romans qui l’ont pourtant fait connaître en France, Trois chevaux (Gallimard) et surtout Montedidio (Gallimard, prix Femina étranger en 2002). J’étais parti ailleurs à ce moment-là, chez Tabucchi, Battisti, Fois, Magris ou Manganelli sans doute. C’est Franck Queyraud qui m’a donné envie de lire à nouveau cet auteur avec cette simple citation du roman Le poids du papillon reprise sur son blog : « Quand un homme s’arrête pour regarder les nuages, il voit défiler le temps au-dessus de lui, un vent qui enjambe. Alors, il faut se remettre debout et le rattraper. »
Le poids du papillon nous convie à un duel, inévitable le duel. Ça pourrait être un western, ça pourrait être la version montagnarde de Moby Dick, c’est autre chose mais disons qu’ils seraient deux, qu’on les suivrait chacun leur tour, dans leur environnement, dans leurs gestes, leur quotidien et l’attente de l’événement. Disons aussi qu’ils s’épieraient, ils ne feraient que ça d’ailleurs. En vérité ils auraient autre chose à faire mais cette rencontre les obsèderait tant que le reste leur paraîtrait presque superflu. Depuis des dizaines d’années que ça dure, faut dire. Des décennies qu’ils s’attendent, qu’ils attendent de se retrouver. Car il y a bien une première fois. Une tragédie. Et voici l’heure de la revanche. Un demi-siècle plus tard peut-être bien. Ces deux-là ont beau avoir vieilli, ils n’ont pas changé et ils continuent de se ressembler un peu ; ils ont d’ailleurs le même surnom même si l’un sait qu’il est un usurpateur (un nom pareil pour une activité pareille…) tandis que l’autre ne peut savoir qu’on l’appelle ainsi vu qu’il ne connaît pas le langage des hommes. Mais à ce jeu le vocabulaire on s’en moque, et ces choses-là se sentent : il sait très bien qui il est, lui, qu’il est le roi, le roi des montagnes. Ce qui les réunit aussi : tous les deux devinent qu’ils arrivent au bout de leur course et que cette saison sera pour au moins l’un des deux la dernière. Les chamois flairent ces choses-là aussi, surtout celui-là, le roi des montagnes. L’autre est trop obsédé par sa tâche mais il y a des signes qui ne trompent pas. Désir de fuite ou pas celui-là n’en démord pas, il lui faut trouver ce chamois (cette force de la nature) après qui il aura couru des années entières, il doit le tuer, ce sera son ultime trophée, le plus beau, celui qui parachèvera son oeuvre de chasseur.
Revenons à notre duel, à cette histoire d’acharnement, cette histoire de lutte entre un homme et un animal (mais pas n’importe quel homme, pas n’importe quel animal !), cette histoire de vieux boxeurs aussi, cette traque, ce jeu de cache-cache dans les montagnes alpines, terrain du vent, de la neige, du passage des saisons et du silence. À cette histoire qui prend en compte son environnement et celui de la chasse, avec tout ce qu’il faut de lenteur et de patience. Mais pas de place ici pour la nostalgie ou les regrets, on est juste dans le temps de la phrase hors sentiers. Comme on marche en montagne, un pas devant l’autre, loin du pas de charge, loin du lyrisme. Et c’est ainsi que l’histoire avance – même si celle-ci (quoique très forte) se retrouve reléguée loin derrière la langue et les tiroirs sans fin que chaque phrase va ouvrir (comme les trains, chaque phrase de De Luca en cache des dizaines d’autres). Est-ce que l’auteur ferait dans la phrase-poupée-gigogne ?
On pourrait encore parler des très belles évocations et méditations sur la vie, la mort ou la solitude ainsi que des formules qui font mouche. On pourrait aussi parler de son plaisir à retrouver le Erri De Luca qui ne peut s’empêcher d’évoquer ici et là sa jeunesse ouvrière. On pourrait avoir envie de comparer ce texte à celui d’un Rigoni Stern (Histoire de Tönle, par exemple) parce qu’on sait par ailleurs qu’aujourd’hui De Luca fréquente beaucoup plus les montagnes que les villes… On pourrait également conseiller de lire le court récit qui suit ce duel, texte où il sera question d’un arbre avec qui l’auteur a rendez-vous tous les jours, le pin des Alpes. On pourrait citer tout le texte, on se contentera d’un extrait. Je tiens d’ailleurs à saluer le travail remarquable de la traductrice, Danièle Valin (preuve une fois de plus qu’il y a bien deux auteurs derrière un bon texte traduit).
Le poids du papillon ainsi que 4 autres titres d’Erri De Luca sont disponibles en numérique (format ePub sur ePagine ; en PDF et en ePub sur tous les autres sites de vente en ligne. Ces ebooks sont toujours protégés par des DRM mais Gallimard a néanmoins fait un effort du côté des prix, les alignant ici (sauf la nouveauté) sur ceux du format poche (collection Folio). Un extrait du poids du papillon peut également être téléchargé dans le dossier gratuit proposé par Gallimard, 10 romans incontournables.
ChG
Extrait du poids du papillon
« Sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l’odeur de l’homme et de la poudre à fusil.
Orphelin avec sa sœur, sans un troupeau voisin, il apprit tout seul. Adulte, il faisait une taille de plus que les mâles de son espèce. Sa sœur fut emportée par un aigle un jour d’hiver et de nuages. Elle s’aperçut qu’il planait au-dessus d’eux, isolés sur une pâture au sud, là où subsistait un peu d’herbe jaunie. Sa sœur voyait l’aigle même sans son ombre à terre, sous un ciel bouché.
C’était sans issue pour l’un des deux. Sa sœur se mit à courir, donnant l’avantage à l’aigle, et elle fut attrapée.
Resté seul, il grandit sans frein ni compagnie. Quand il fut prêt, il partit à la rencontre de la première harde, défia le mâle dominant et fut vainqueur. Il devint roi en un jour et en duel.
Les chamois ne vont pas jusqu’au bout dans un combat, ils décident du vainqueur aux premiers coups. Ils ne se cognent pas de front comme les bouquetins et les chèvres. Ils penchent la tête vers le sol et tentent de glisser leurs cornes, légèrement recourbées, sous le flanc de l’autre. Si la reddition n’est pas immédiate, ils accrochent le ventre et le déchirent en tirant le cou en arrière. Ils arrivent rarement à cette fin.
Avec lui, ce fut différent, il avait grandi sans règles et il les imposa. Le jour du duel, ils avaient au-dessus d’eux le magnifique ciel de novembre et par terre des mottes de neige fraîche, encore peu abondante. Les femelles sont en chaleur avant l’hiver et mettent bas au milieu du printemps. En novembre, les chamois se défient.
Il entra à l’improviste dans le champ du troupeau, surgissant d’un bond du haut d’un rocher. Les femelles s’enfuirent avec les petits de l’année, le mâle resta et racla furieusement l’herbe de ses sabots antérieurs. »
© Erri De Luca, Il peso della farfalla, Giangiacomo Feltrinelli Editore, 2009 / Le poids du papillon, Gallimard, coll. Du monde entier, traduit de l’italien par Danièle Valin, 2011.


