Aujourd’hui Qui lit quoi ? #10 en poésie et en compagnie de Maryse Hache qui nous propose une lecture de pas de titre ni rien de Claude Favre.
Parce que je rends visite au Semenoir très régulièrement, cet été j’ai demandé à l’auteur de ce site, Maryse Hache, si elle souhaitait participer à cet échange d’impressions et de lecture qu’est le Qui lit quoi ? Elle m’a répondu tout de suite, quasiment par retour de mail, et dans la foulée m’a adressé ce rebond au poème de Claude Favre. Comme j’ai beaucoup traîné (je m’excuse auprès d’elle d’ailleurs), un de ses textes a, depuis, rejoint le catalogue de publie.net, Abyssal cabaret qui est un monologue poétique d’une beauté très violente et qui a été mis en scène et joué plusieurs fois. La lecture de ce texte a également fait l’objet d’un enregistrement.
Profitant de l’occasion, souhaitant participer à ce jeu (le Qui lit quoi ? devenant une sorte de marabout d’ficelle), aujourd’hui Je lis Maryse Hache qui lit Claude Favre.
Ces deux textes, publiés par la coopérative d’auteurs publie.net (3.49 € pour celui de Claude Favre et 2.99 € pour celui de Maryse Hache, formats epub, mobi & pdf + mp3, sans DRM), sont disponibles sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici). Je remercie vivement Maryse d’avoir choisi de répondre de manière très sensible à ce texte de Claude Favre qui fait vlang.
Claude Favre, pas de titre ni rien, publie.net, lu sur iPad
txt me tient tête mais en parler de mes quelques mots oser : je déambule un peu hagarde entres les siens explosés violence hoquets et tenue
elle est là debout entre paragraphes bouche lui saigne peur mort la pogne
« en griffes ta bête ne se. te. tais-toi. tu ne jamais. vlang veines feu. à flancher. à te mourir. à rugir à. on t’a dit pas. fientes. qu’apportes »
point mot point phrases défaites à point piquées piqûre cousues à point points majuscules virées minuscules ou rien ruines ou rien sauf langue pointée langue à pointes à sang à éclats de syntaxe vlang injuriée spermatraumisée vomie tu hurlâmes au cutter ils te pourtant douce et chèvrefeuille
« ruines. qu’apportes-tu. vorace. à comme. lacets. douce si. pas douce. fientes. comme pas. pas douce plus. à. tais-toi plus. le long des veines. mots comme acide. bonjour. »
rugir équarrir vivre peut-être
Maryse Hache
Pour moi Abyssal cabaret est une sorte de ballade d’une trompe-la-mort dans laquelle Maryse Hache, « au chaud de la langue défaite/ vaille que coûte », déroule son « chant dans la profération du mot ». Au cœur de cette ballade s’affrontent les paradoxes de l’être humain et notamment ceux de la comédienne, cette femme « dont nous racontons l’histoire… » en prise avec sa propre histoire (qui est aussi la nôtre) qui contient celle de ses aïeux et de son environnement. Brutalité et douceur s’enchevêtrent, les guerres, les violences, les rejets, la nature, la mémoire, le rapport aux aïeux et au temps. Et comment dire ça, quelle parole, quelle portée face à un monde en ruine, désolé, où la mort rôde partout, mais où la vie, comme toujours, trouve toujours une issue ? Tel sont le pari et l’enjeu ici, vitaux, nécessaires.
Maryse Hache s’empare de ces contrastes, de ces paradoxes, joue avec les oxymores (« obscurité électrique des villes »), confronte la beauté des fleurs et des ciels au morbide (les charniers, les champs de bataille, les laissés pour compte). Il est question aussi d’espace et de scènes (théâtre, champ de bataille, tombe).
Ce texte se lit comme une prière (entre mantra et litanie) et il est un tombeau pour ceux qui ont précédé celle qu’on a placé sur la scène et qui témoigne. Toute une généalogie prend alors forme (leur vie, leur mort). Et cette façon de continuer à rendre nos morts présents subjugue. C’est d’ailleurs sans doute dans l’effet « liste » et dans la répétition que la force du texte nous prend vraiment à la gorge, « sur le chemin de la vie », il ou elle « a été tué par la mort »… et « je lui tisse une écriture ». De la vie à la mort à la vie, « sauve qui peut la vie », ce texte est un tourbillon pour ceux qui aiment ces écritures-là.
« La femme dont nous racontons l’histoire aimerait qu’il fût question de paix/ mais c’est de l’épuisement des hommes au fond de la nuit dont il s’agit. »
Quand on n’a rien vécu des guerres et que nous portons malgré tout cette mémoire en nous (leur histoire, leur nom), comment dans l’espace du poème et a fortiori de la scène (lieu du dire mais aussi du crime) continuer à écrire après la « catastrophe » ? Comment se faire fleur qui pousserait sur un charnier et non sur le vide ? Il n’y a pas de réponse mais un appel à la vie qui s’arrache ici, un appel à la beauté fugace face à la peur, à l’horreur et à l’effondrement.
ChG
