Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

27 mai 2011

Lire comme 4 avec les éditeurs 100 % numérique

Il y a tellement de nouveautés numériques en ce moment que ce n’est pas lire comme quatre qu’il faudrait (pour bien faire) mais comme douze. Ceci dit, même si je n’arrive pas à tout écluser (la frustration faisant partie du jeu) c’est plutôt une bonne nouvelle. Surtout que les dernières propositions de lecture sont engageantes. Et si les éditeurs 100% numériques sont de plus en plus nombreux, actifs et innovants, ce qui depuis peu a également changé c’est que je reçois de nombreux services de presse (et pour certains, quelques semaines avant leur mise en ligne). Cette confiance-là je tenais à la souligner, seule manière de mieux travailler ensemble. Mais voilà, les textes s’accumulent et, bien que la schizophrénie me gagne je n’ai toujours pas le don d’ubiquité. Donc, dire aussi aujourd’hui à tous les éditeurs qui ont pu me solliciter qu’il leur faudra s’armer de patience, que je lirai les textes. En attendant, voici un bref aperçu de ce que j’ai pu recevoir ces derniers jours et que je chroniquerai au fur et à mesure de mes lectures (et si affinités) jusqu’à ce que mort s’ensuive (mais il paraîtrait que notre besoin de lire serait impossible à rassasier). Dire encore que tous ces textes se tiennent ensemble dans la même liseuse. Impossible de faire une photo de la pile de livres « au pied du lit » mais vous avez le droit de l’imaginer. Enfin, tous les ebooks proposés par ces éditeurs-ci sont sans verrous (DRM) mais avec tatouages (sauf pour les éditions Emue, ni DRM ni marquage).

Honneur à deux nouveaux éditeurs 100 % numérique

• Comme les éditions D-Fiction ont déjà fait l’objet d’une présentation il y a deux jours lors du billet consacré au texte d’Anne Savelli, Des Oloé, espaces élastiques où lire où écrire je ne vais pas me répéter et vous invite plutôt à aller le consulter si vous le souhaitez. Juste préciser qu’il s’agit ici du premier texte littéraire publié par cet éditeur après avoir proposé trois livres d’art contemporain et mis en ligne sur son site des dizaines de textes inédits, photos, vidéos et interviews.

• Née de l’impulsion de Sophie Marozeau, ancienne journaliste d’Europe 1 et éditrice pour les contenus numériques chez Lonely Planet, la toute jeune maison d’édition Emue est basée en Australie. C’est de là qu’elle diffuse ses livres français à travers le monde grâce au numérique et à l’édition à la demande. « Priorité est donnée aux textes frais, drôles, forts, et courts ! Nouvelles, théâtre, romans… les textes sont modernes tout en gardant une structure narrative indispensable », lit-on dans le communiqué de presse. Qu’ils soient d’origine française ou non, tous les auteurs de cette maison d’édition ont comme dénominateur commun la langue française. Deux recueils de nouvelles sont d’ores et déjà disponibles en numérique, Femmes contre nature de Léa Godard et Le doigt de l’historienne de Ray Parnac.

Place aux deux nouvelles collections chez publie.net

• La coopérative d’auteurs numériques publie.net s’ouvre à la co-édition avec la Revue des Ressources (choix éditoriaux des animateurs de la revue). Pour prolonger leur travail de revuiste en ligne (depuis 1998), la Revue des Ressources {La RdR} vient de créer les Éditions de la Revue des Ressources {ERR} à travers lesquelles seront publiés des textes parus en ligne ou totalement inédits. À peine imprimés le directeur de la publication Robin Hunzinger a demandé à publie.net comment proposer ces titres en numérique. C’est ainsi que la collection {ERR} a vu une deuxième fois le jour, chez l’éditeur 100% numérique cette fois. Dans cette première livraison on trouvera un roman, Manifeste du saumon sauvage de Rodolphe Christin et un recueil de nouvelles, Coupe de l’inaventure de Rodolphe Pradalier.

• Après la collection mauvais genres dédiée aux textes noirs, publie.net lance une nouvelle collection qui publiera des récits d’anticipation et de science-fiction. Baptisée e-styx elle accueillera, outre les retraductions de Lovecraft (que je vous conseille de lire sans tarder), des textes d’auteurs contemporains. Deux titres viennent d’être propulsés, celui d’Olivier Le Deuff, Print brain technology et un autre du talentueux g@rp qui avait m’avait fait mourir de rire avec son Motel, et autres légendes urbaines. Cette fois, avec Locked In Syndrome, texte plus long, plus ambitieux et tout aussi déjanté que son recueil (humour très noir), il sera question de la fin du monde, celle annoncée le 12 décembre 2012 et de la cité d’Ys.

Rejoignons les très actifs Numerik:)ivres

• Je viens de recevoir un texte que j’ai très envie de lire. Il s’agit de la réédition augmentée d’une remarque sur le courrier électronique et la lettre, Sevigne@internet, signée Benoît Melançon (directeur des littératures de langue française de l’Université de Montréal). Cette version numérique reprend intégralement l’édition qui avait rencontré un franc succès au moment de sa publication aux éditions Fides en 1996. À celle-ci se rajoute une postface inédite de l’auteur qui quinze ans plus tard fait le point sur le devenir de la lettre face au courrier électronique. Je signale également quatre autres nouveautés chez l’éditeur québécois : La petite fille qui voulait remourir de Nicole Dubroca (en co-édition avec Morey éditions), La tache originelle de Noël-Henri Montgrain (collection Histoires à lire debout), Les Hirondelles sont menteuses d’Anita Berchenko (collection Nouvelles à lire debout) et Manihi de Christine Machureau (collection Histoires à lire debout).

Terminons avec LC éditions

• J’ai appris (officieusement au salon du livre, officiellement sur leur site) que Chiens féraux, l’excellent premier roman du jeune auteur chilien Felipe Becerra Calderón que j’avais chroniqué sur ce blog, serait publié à la rentrée littéraire chez un grand éditeur parisien. La mauvaise nouvelle (temporaire heureusement) est que ce titre n’est plus disponible en numérique. Il le sera à nouveau à la rentrée dans une traduction revue et corrigée. Par ailleurs, LC éditions a fait paraître plusieurs textes dont Cornelia Battistini ou du Fighettisme de Massimiliano Perrotta, Les Coeurs cassés de Florence Day (service de presse reçu) et Le Talent tueur d’Alexandre Holsteing.

Bonnes lectures numériques

ChG

26 janvier 2011

Guillaume Vissac (Accident de personne) | publie.net en temps réel

Avant-hier, de nombreux journalistes, blogueurs et libraires (notamment ePagine) ont reçu un long mail de François Bon, responsable de la coopérative d’édition numérique publie.net qui commençait ainsi : « Sortir de nos frontières numériques est trop important pour ne pas vous imposer ce message ! ». Pour la première fois cette maison d’édition 100% numérique a diffusé de l’information en dehors des sites Internet et des réseaux sociaux, Twitter ou Facebook, où François Bon reste très actif. En communiquant autour de son catalogue très exigeant en matière de littérature classique mais surtout contemporaine (récits, romans, poésie, polars, essais, études, carnets, revue…) et innovant sur la partie numérique, publie.net souhaite ainsi atteindre (au-delà des blogués, twitteriens et autres facebookés) un public plus large par le biais des lieux traditionnels et symboliques de la critique littéraire. Et au vu des derniers titres ajoutés au catalogue, on peut sans trop s’avancer affirmer qu’il y a là quelque chose à jouer pour cette maison. Bienvenue, donc, aux anciens et aux modernes que vous retrouverez tous sur ePagine, notamment l’un d’entre eux, Guillaume Vissac et son Accident de personne !

Dans sa lettre de diffusion, François Bon revient sur les 10 000 téléchargements individuels atteints par publie.net pour l’année 2010 (à comparer aux 2800 de l’année 2009) ainsi que sur la baisse de ses tarifs la semaine passée (signe fort d’incitation à la découverte, à la lecture et à la circulation de tous les textes mis en ligne sans DRM et disponibles aux formats PDF pour l’ordinateur, epub pour iPad, liseuses, iPhone et téléphones Androïd, prc pour Kindle, ou tout simplement via la liseuse en ligne). Il signale par ailleurs un net renforcement de la lecture par abonnement (sur laquelle la coopérative reverse 30% des recettes nettes à ses auteurs par péréquation des pages lues, et 50% sur les recettes nettes téléchargement). Ces dernières semaines ont également été riches du côté des retombées médiatiques (un entretien avec Frédérique Roussel dans Libération à propos de l’iPad, une accroche de Mohammed Aïssaoui en Une du Figaro littéraire à propos de la nouvelle collection de polars “Mauvais genres”, un article d’Alain Nicolas dans l’Humanité, plusieurs échos dans le travail de fond de Pierre Assouline et une participation à Place de la Toile sur France Culture) l’amènent à penser que les frontières (médias traditionnels/web) peuvent désormais progressivement s’ouvrir.

Ces deux dernières semaines, publie.net a ajouté 15 titres à son catalogue. Comme je ne pourrai pas tous les chroniquer aujourd’hui, je me propose de présenter l’un d’entre eux : Accident de personne de Guillaume Vissac, projet que j’ai suivi en direct sur Twitter à la fin de l’année passée ainsi que sur le site de l’auteur et qui est aujourd’hui disponible en numérique dans une version étourdissante. Dans les prochaines semaines je reviendrai sur mes autres lectures, notamment sur le dernier texte de Mahigan Lepage qui est également l’auteur d’un formidable road-movie, Vers l’ouest, que j’avais chroniqué ici-même. Son dernier récit, La science des lichens, nous convie à d’autres « déplacements » (à l’intérieur-même du RER B parisien) par le biais d’un rapport et d’un regard singuliers entretenus avec les paysages, le temps, les territoires, l’exotisme ou encore la lichénologie (Descartes, le Népal, la langue française, Paris-Plage, le Maroc, le Jardin des Plantes, l’ennui, la chaleur, la duperie… s’entremêlent ici dans une longue et unique phrase ébouriffante).

Je reviendrai également sur l’ensemble de textes proposé par François Bon dans Après le livre, étape de réflexion importante pour lui au moment où le paysage et l’objet même du livre est en train de changer radicalement – cette mise au point sur la mutation du livre numérique faisant suite à de nombreuses interventions et conférences ces deux dernières années. Enfin, j’irai me noircir les humeurs avec les « mauvais genres », collection de polars que dirige Bernard Strainchamps… si du moins, d’ici là, nous puissions tous survivre à l’Apocalypse qui s’annonce…

Accident de personne de Guillaume Vissac : « Pendant presque deux ans, je passais entre deux et trois heures par jour en transport en commun (RER, métros) », écrit l’auteur dans sa présentation. Malheureusement habitué aux « accidents de personne », il s’est mis à prendre des notes à chaque message d’alerte (dans le wagon et sur les quais). En décembre 2010, il a commencé à diffuser sur Twitter aux heures de pointe 160 fragments de 140 caractères maximum qui tous mettaient en scène des « accidents de personne ». Se mettre dans la peau de celui ou celle qui se fout en l’air n’est pas simple. Mais qui n’a jamais cherché à savoir pourquoi untel s’était jeté sous les rails, quelle était la personne qui avait pu faire ça, ou encore ce qu’il ou elle avait en tête au moment de ? Glauque et stupide, diront certains ; manière d’exorciser nos peurs, catharsis de ces longues heures passées dans les souterrains  et les espaces clos, répondront d’autres. Après la diffusion des messages, Guillaume Vissac a commencé à les réunir et des personnages récurrents sont apparus. Voilà pourquoi désormais, dans sa version numérique, propose-t-il des entrées par personnage (celui qui, celle qui…). En feuilletant l’ensemble, vous remarquerez aussi de nombreuses notes en bas de page (qu’on appelle aussi hyperliens) ; il y en a 271 (et elles sont toutes inédites), chacune de ces notes renvoient à un nouveau fragment lui-même en lien avec un autre (c’est inépuisable). Oui, Accident de personne est un ensemble déroutant, mordant, d’une inquiétante lucidité et qui ne ressemble à rien de connu. Voilà au moins une bonne raison de se lancer. L’autre raison est littéraire ; à force de parler de la forme on en oublierait presque l’écriture (et il ne faudrait pas) : celle-ci est précise, maîtrisée et inventive tandis que la langue sait être lyrique ou sèche suivant ce qui se joue sous nos yeux ; vocabulaire et syntaxe vont chercher loin chez les Anciens ainsi que dans sa contemporanéité (langage propre au web, au marketing et à la communication, messages publicitaires, formules aseptisées…). Pour ceux qui découvriraient cet auteur, je vous conseille également de lire Livre des peurs primaires (où il était déjà fortement question du rapport à l’angoisse dans la ville) ainsi que Qu’est-ce qu’un logement ? (où l’on retrouve cette façon qu’a Guillaume Vissac de capter, via la prise de notes, le réel – sauf que cette fois il s’agit de se demander : c’est quoi habiter un nouvel espace ?). Mais assez palabrer, voici maintenant deux extraits (la présentation du projet et quelques fragments).

Pendant presque deux ans, je passais entre deux et trois heures par jour en transport en commun (RER, métros). Tout ce temps là, mis bout à bout, ça fout la lourde comme on dit par chez moi, le vertige.

J’ai donc eu mon compte d’accidents de personne, je ne les ai pas comptés, mais toujours une atmosphère particulière dans le wagon lorsque le conducteur l’annonce, ou sur les quais quand les écrans clignotent.

Un jour l’un d’entre eux m’a fait arriver deux heures en retard dans mon boulot de l’époque. Ce jour-là, l’idée d’en faire quelque chose, de prendre des notes, et l’écriture de la toute première.

La prise de notes a duré un an et demi. Toutes ces notes (ou la plupart) ont été écrites directement embarqué soit dans les wagons, soit sur les quais, au téléphone portable classique, ensuite via l’iPhone.

J’ai vu de suite que c’était un truc fait pour twitter. Je n’ai pas twitté en live : j’ai un peu peur de l’instantané, et puis il fallait l’organiser, faire le ménage. Alors ça s’est étendu dans le temps, et tant mieux, ça m’a permis de faire mûrir .

Fin 2010, j’avais plus de 200 fragments d’écrits, tous de moins de 140 caractères, alors j’ai créé le compte @apersonne, j’ai épuré mon texte. J’en ai gardé environ 160.

De cette façon, j’ai pu mettre en ligne 5 fragments par jour pendant un mois tout juste. C’était novembre, j’ai choisi décembre, et ça tombait bien avec Noël et réveillon à la fin comme acmé. L’idée était là depuis le tout début, de pouvoir programmer les twitts à heure fixe, tous les jours 7h, 9h, 12h, 18h et 20h, afin que les twitts puissent être lus aux heures de pointe, dans les transports précisément. Et puis ça avait un côté feuilleton : les followers ont commencé à savoir que c’était « bientôt l’heure d’@apersonne ».

Passé fin décembre, j’ai mis au propre, rassemblé le tout dans un abécédaire. A l’origine il n’était pas prévu que des figures émergent, et puis des personnages sont apparus d’eux mêmes, par exemple celui qui cherche une chanson idéale pour la passer au moment de mourir, celle qui se tue mais plusieurs fois, car ça marche pas, les régulateurs de flux que je voyais tous les jours deux fois par jour, etc.

Alors les classer par personnages, c’était une idée. Les notes de bas de page, c’est venu pendant cette phase là, histoire de faire dialoguer tout le monde, du coup toutes les notes sont inédites, jamais apparues sur twitter, plus de 140 caractères pour certaines.

Je me demande toujours au moment de compiler ce genre de projet volatile : quelle sera la règle du jeu ? La règle du jeu ,ce serait de pouvoir naviguer dans tout ça sans suivre d’ordre, ni alphabétique ni rien, simplement rebondir d’une fiction à l’autre. J’aime cette idée de ne pas lire de la page 1 à la page 99 mais dans le désordre.

D’où les 271 liens, chaque titre dans les notes étant discrètement interactif.

***

CELUI QUI… A LE SENS DE LA MISE EN SCÈNE

comme un funambule trop proche des rails il risque tout : un seul écart & le déséquilibré7 c’est lui

je l’installe le plus confortablement possible sur les rails : sous sa nuque un coussin : elle remercie8 : je sais rester humain

7 Paradoxalement, aux yeux de tous, nous sommes les déséquilibrés ; les seuls pourtant à ne jamais tomber. (Ceux qui poussent)

8Je me suis dit cette fois, sous les mains, les doigts, la peau d’un autre, je pourrais y arriver et puis mourir enfin. Mais devinez quoi ? Je me suis encore trompée. (Celle qui se loupe)

© Guillaume Vissac, Accident de personne, publie.net, janvier 2011.

Les 15 dernières nouveautés publie.net disponibles sur ePagine et les sites des libraires-partenaires :

* Du côté des auteurs classiques : L’Apocalypse (traduit et commenté par Bossuet) ; Poèmes d’Ossian de Chateaubriand ; Le droit à la paresse de Paul Lafargue ; La philosophie dans le boudoir et Les 120 journées de Sodome de Sade ; Le ventre de Paris d’Émile Zola.

* Parmi les auteurs d’aujourd’hui : La tendresse de Jacques Ancet ; Après le livre de François Bon ; Bit, sex & bug de Thierry Crouzet ; Transparences et Ès Lettres de Christian Jacomino ; La science des lichens de Mahigan Lepage ; Accident de personne de Guillaume Vissac.

* Nouvelles et roman noirs (collection « Mauvais genres ») : Le Successeur de Philippe Carrese ; Motel, et autres légendes urbaines de g@rp.

Christophe Grossi

17 décembre 2010

Manotti, Villard, Benson : 3 Mauvais genres chez publie.net

En cette fin d’année, ePagine présente sur sa page d’accueil dix tables sur lesquelles sont présentés à chaque fois quinze ouvrages (littérature, jeunesse, sciences humaines, SF, érotisme…) qui sont autant de conseils de lecture (150 au total). Parmi la sélection « Noël noir », je vous conseille vivement d’aller vous jeter sur les trois premiers titres de la toute nouvelle collection numérique de publie.net, « Mauvais genres », que dirige Bernard Strainchamps de Bibliosurf. Ces trois ebooks, proposés sans DRM (verrous) et ne dépassant pas 3,50 euros, sont disponibles dans différents formats de lecture (pdf, epub, mobipocket). Ils peuvent être lus sur ordinateur, liseuse (Bookeen, Sony…), iPhone, iPad…  C’est bien beau tout ça mais les auteurs, vous demandez-vous, qui sont-ils ? Cerise sur le gâteau : Dominique Manotti, Marc Villard et Stéphanie Benson. Belle entrée en matière, non ?

Le premier ebook que j’ai lu est Carnet rose de Dominique Manotti, auteur important et incontournable dans le milieu du polar français (lire notamment Bien connu des services de police publié dans la Série noire). Ici trois nouvelles nous sont proposées (et c’est trop peu, très frustrant). Pour les familiers de Dominique Manotti, ce recueil leur plaira je pense. À travers trois ambiances très différentes, on retrouve cette même écriture rythmée et précise qu’on lui connaît ainsi que ce souci de décrire de l’intérieur les systèmes pourris, les dysfonctionnements, les magouilles policières ou politiques mais aussi les coups tordus. Pas de manichéisme avec elle, pas de sentiments non plus ni d’aigreur même si de manière générale sa palette oscille entre utopie (rêver d’un monde meilleur) et lucidité. Ainsi, Dominique Manotti vous fera entrer, avec la nouvelle éponyme « Carnet rose », dans les coulisses du militantisme communiste italien des années cinquante où il sera question d’un accouchement sans douleur, des crimes de Staline et de la « Femme nouvelle ». Avec « Garde à vue mon amour », vous apprendrez qu’on peut porter un T-shirt « Nique la police » pour de très bonnes raisons et serez surpris de découvrir qu’une nuit passée en garde à vue peut être le meilleur alibi qui soit. « Nettoyage ethnique », qui est la nouvelle la plus violente, la plus sidérante aussi, vous permettra de suivre en direct quelles méthodes (expéditives, à vomir) peuvent être utilisées pour expulser des immigrés d’un squat et quelles en sont les motivations. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore lue, ce recueil tout en finesse est une bonne porte d’entrée dans l’univers de Dominique Manotti. L’horreur ici côtoie la misère humaine et le cynisme (à défaut de civisme) l’humour noir, mais je le redis : on en aimerait plus.

Marc Villard, que je n’avais pas lu depuis de nombreuses années, est un drôle de type, un touche-à-tout, qui sait être très drôle, cinglant, déconcertant souvent et déprimant aussi. Et je dois dire qu’avec sa longue nouvelle, Petite mort sortie Rambuteau, il fait très fort. La terminant je me suis dit que j’avais bien fait de déménager. Sûr que je n’aurais pas aimé tomber sur Dan, le flic chargé à mort (dope, cachetons, alcool…) ni sur son flingue (chargé itou). Ici les phrases sont très très courtes. Deux mots ou trois, guère plus. Le style est direct (on s’en serait douté) et l’errance nocturne, un cauchemar. De l’autre côté (cette histoire étant aussi une sorte de jeu du chat et de la souris, version trash) vous avez Oscar le batteur de jazz. Il a eu son quart d’heure de gloire, aujourd’hui il est plutôt au radar. Entre ces deux là, il y a Paris, une course poursuite, des cadavres à chaque coin de rues, des putes et des macs aussi, un bébé qu’on aimerait mettre à l’abri, et surtout une femme qui a plusieurs prénoms. Et plusieurs vies. Mais une seule mort. Villard, ici, fait dans le Céline sous amphétamine, ça swingue à coups de pétoires et ça vous emmène dans un voyage au bout de la… station Rambuteau. Un conseil : prenez plutôt la sortie opposée mais lisez cette nouvelle !

Quand j’ai appris que Bernard Strainchamps allait proposer en numérique Al Teatro, la tétralogie de Stéphanie Benson (maître du noir et du fantastique : j’ai lu ça) que L’Atalante avait préalablement publiée (les trois premiers ouvrages de cette série sont aujourd’hui épuisés en version papier et avec le quatrième, introuvable, je ne parviens pas à savoir s’il a paru un jour ou s’il est à paraître), je me suis dit : tiens, voilà une bonne raison de découvrir cet auteur ! J’ai donc ouvert le premier tome, Cavalier seul. Je ne sais pas où l’auteur va avec ce projet fou sur la fin du monde mais ce que je peux dire pour l’instant (ces 280 pages appelant déjà les suivantes), c’est que ça vaut le détour. Les personnages d’abord : tous frappadingues à commencer par le commissaire Katz à la poursuite d’un certain Milton, tueur et violeur en série dont l’objectif est de dézinguer le monde pour en devenir le maître incontesté… Heureusement, celui-ci a des alliés de choix car, malgré ses mises en scène mégalo, ça semble un peu compliqué de retourner tout seul le monde comme une crêpe. Le rythme ensuite : tout ça va bon train dans un style impressionnant, Benson n’hésitant pas à jouer avec certains clichés (sectes et manipulations mentales, misogynie, fantasmes, courses-poursuites, séductions…) ni à user de toute la folie possible (certains ne la suivront sans doute pas d’ailleurs) et des ruses. Côté intrigue, on est face à du lourd. Bref, ici oubliez tous les codes : entre polar, roman psychotique, politique et fantastique,  Stéphanie Benson a les moyens de vous paumer ; ce cocktail est explosif. Quant au style, ma foi il est très efficace, à la fois nerveux et décontracté (comment fait-elle ?). Pour vous faire une idée de tout ça (ce 1er tome d’Al Teatro, sans DRM, est à 3,49 €), feuilletez les 20 premières pages en ligne ou téléchargez-les gratuitement (en pdf) depuis ePagine. On en reparle ?

Christophe Grossi

29 novembre 2010

Entretien avec Bernard Strainchamps, libraire en ligne sur Bibliosurf

Bibliosurf est une librairie en ligne (« votre librairie sur le net ! » lit-on en page d’accueil) qui propose des livres physiques et des livres numériques (presque 20.000 références). Bibliosurf, c’est un homme, un seul, Bernard Strainchamps, ancien bibliothécaire et libraire sagace. Les yeux devant l’écran, les mains dans les colis et « dans » l’ordinateur, les doigts sur le clavier et la souris, il sait lire, conseiller, répondre à un client, envoyer les commandes dans les plus brefs délais, référencer et scénariser son site ; il propose également des rubriques inédites : « Je ne sais pas quoi lire mais j’aime les livres numériques », « fil de la presse et du web » et multiplie les outils de recherche afin que chaque internaute puisse trouver des idées de livres. « Bibliosurf propose des tables virtuelles de présentation dédiées à un genre, un thème, à une rentrée littéraire… très web 2.0 : nuage de tags, forum, agrégation raisonnée, timeline, géolocalisation », précise-t-il si vous cliquez sur Guides de lecture. Il est également depuis de nombreux mois partenaire d’ePagine. Et voilà bien longtemps que je souhaitais lui proposer un entretien, lui qui en réalise des dizaines pour son site : ce qui est bien avec lui c’est que 1. il est toujours partant et 2. il vous répondrait presque avant d’avoir reçu les questions. Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore son travail, voici donc une série de questions. Un grand merci à lui pour son accueil et sa spontanéité.


Entretien avec Bernard Strainchamps, librairie en ligne Bibliosurf.

Pourrais-tu rappeler en quelques mots ton parcours ?
Avant de créer la librairie en ligne Bibliosurf, j’ai exercé dix ans la profession de bibliothécaire ; durant cette période, j’ai animé un site dénommé Mauvais genres et dédié au roman policier et à la science fiction. Ce fut une réelle expérience de travail en réseau avec des outils que l’on n’appelait pas alors encore web 2.0. C’était un vulgaire site en html alimenté par une liste de discussion très active. J’ai arrêté cette activité bénévole et financée sur mes deniers au bout de six ans : je n’ai pas réussi à trouver un établissement public qui veuille financer ce site qui mettait pourtant en réseau auteurs, lecteurs, bibliothécaires, éditeurs, festivals, associations…

Avec Bibliosurf, on peut dire que tu inaugures une nouvelle manière d’envisager le métier de libraire. Tu en as déjà parlé ailleurs mais pourrais-tu nous décrire une ou deux journées types de la vie d’un libraire derrière l’écran ?
Comme mon boulot va du code informatique à la mise en colis en passant par la constitution du catalogue, la médiation et la communication avec les clients actuels ou futurs, il n’existe pas de journée type. C’est selon mon temps et les priorités du moment – d’autant que je donne aussi des formations.

Quand on travaille en ligne, puisque le client-lecteur n’est pas devant soi, les outils de communication mais aussi les outils sociaux sont inévitables pour se faire connaître, rester en contact, se développer… Et c’est vrai que tu es très actif et innovant en la matière. Qu’as-tu mis en place ? Parviens-tu à fidéliser une partie de ta clientèle, à la renouveler… ?
Jusqu’à ce jour, je ne me lève pas encore en me disant : il faut que je développe ma clientèle. Libraire, j’essaie de poster les colis le plus rapidement possible… en fonction des disponibilités. Et j’enrage de certaines lenteurs quand la commande part au distributeur. Dans tous les cas, je ne fonctionne pas comme A et cie. Je ne relance pas un client quand il a effectué une commande. J’attends qu’il revienne de lui même, et en attendant, je travaille à constituer un catalogue attractif que je popularise via une lettre d’information, via la syndication et les réseaux sociaux Facebook et Twitter. Je n’ai pas innové dans ce domaine. C’est plutôt au niveau de la scénarisation du catalogue que j’ai avancé.

Quelles sont tes relations avec les auteurs et les éditeurs ? Comprennent-ils que ton site n’est pas seulement une vitrine ni une bibliothèque ni un blog mais une librairie en ligne qui, s’adressant à des internautes, se doit d’être inventive ?
En trois ans j’ai réalisé et publié 270 interviews et portraits sur Bibliosurf, ce qui m’a permis de développer de nombreuses relations dans l’édition. Mais en fait, peu d’acteurs de l’édition voire d’auteurs s’intéressent réellement à ce que je fais. Ils répondent à mes demandes et passent leur chemin. Le très bon référencement de Bibliosurf et l’appui de quelques auteurs commencent toutefois à changer la donne.

Une des batailles sur le Net c’est le référencement via les contenus que tu proposes (interviews, revue de presse, chroniques d’internautes et autres contenus enrichis). Pourrais-tu expliquer ça à ceux qui auraient envie de comprendre comment ça se passe ?
Donc or ni car, Bibliosurf n’est pas un blog mais un catalogue à taille humaine, fortement indexé avec des mots matières, des dates (en format date) et des lieux (latitude et longitude), scénarisé et enrichi par le libraire avec des interviews, par les lecteurs avec des commentaires modérés, et par le net grâce à l’agrégation de contenu indexé. Les dossiers rentrée littéraire, géolocalisation, timeline, roman policier… sont à ma connaissance uniques sur le web. C’est ce qui fait en partie le succès de Bibliosurf. Concernant le référencement, c’est certes technique… mais aussi tout bête. Si vous enrichissez un catalogue, un moteur de recherche va automatiquement considérer celui-ci comme plus intéressant. Aussi, c’est parce que je travaille beaucoup ce catalogue que Bibliosurf est très bien référencé et non parce que j’ai une science du référencement. C’est pour cette raison que dans une étude proposée par le Motif, Bibliosurf est la librairie indépendante en ligne la mieux référencée. Travail, travail… travail sur le catalogue, et cela permet d’avoir 5 millions de visiteurs en trois ans et demi.

Une autre bataille, très classique celle-là puisque commerciale, c’est de vendre. Comment t’en sors-tu ?
Je viens de boucler mon troisième bilan et je suis toujours vivant ! En fait, je gère Bibliosurf comme un épicier en limitant au maximum toutes les dépenses, même celle qui consiste à me payer ! Le chiffre d’affaires est encore faible puisque la vente des livres papier est encore inférieure à 100 000 euros par an. La solution passe à présent par une offre plus importante. J’y travaille.

Tu as commencé à vendre des livres physiques puis très rapidement tu as également proposé des livres numériques via un corner amené par ePagine. Par rapport à tes attentes, quel bilan ferais-tu aujourd’hui de ce partenariat ?
ePagine, pour moi c’est avant tout une personne providentielle : Stéphane Michalon. Il a bataillé auprès des distributeurs pour faire reconnaître Bibliosurf comme une librairie à part entière. Le corner d’ePagine, c’est l’outil facile et peu onéreux qui a été grandement amélioré dans sa nouvelle version, sans toutefois offrir les mêmes possibilités que SPIP (logiciel libre que j’utilise pour le papier) de malaxer le catalogue. Aussi, je ruse un peu en récupérant le contenu enrichi produit par Bibliosurf via un widget et en proposant une revue de presse dédiée au seul livre numérique. Les ventes sont encore faibles et oscillent entre 150 euros et 1000 euros par mois. J’attends à présent beaucoup de l’arrivée imminente des catalogues d’Hachette et d’Editis pour propulser Bibliosurf comme librairie numérique incontournable.

Enfin, cher libraire, quel livre numérique conseillerais-tu aux internautes et pourquoi celui-là ?
Aujourd’hui, je propose Les prunes de Tirana de Michèle Kahn pour deux raisons. C’est un excellent texte qui m’a fait voyager, re-vivre des émotions, imaginer des situations ; un texte ambigu, très brutal sur l’Albanie avant la chute du mur, et parfumé comme une confiture de prune. Il est par ailleurs publié par la coopérative d’auteurs Publie.net qui est une expérience unique dans l’édition numérique et avec qui j’aimerais envisager d’autres possibles numériques*.

* la nouvelle vient de tomber : Bernard Strainchamps vient de prendre chez publie.net la direction éditoriale d’une nouvelle collection (« mauvais genres ») dédiée au roman noir et au polar. Les deux premiers auteurs annoncés sont Dominique Manotti et Marc Villard. À suivre de près !

Propos recueillis par Christophe Grossi pour le blog ePagine.

© ePagine - Powered by WordPress