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29 mai 2011

8 mères

Ils s’appellent Antoine Silber, Pierre-Emmanuel Scherrer, Michel Brosseau, Peter Carey, Marvin Victor, Sarah Cillaire, Robert Bober ou Alexandre Lacroix. Ils pourraient être cent, mille, dix mille de plus tant les mères sont présentes dans les textes des écrivains. Aujourd’hui ils seront huit. Ou plutôt elles seront huit. Comme les 8 femmes de François Ozon. Mais ici ce sont 8 mères et le maître de maison (a priori) n’a pas été assassiné. Et certaines valent vraiment le déplacement. On ne parlera donc pas de la sienne ni de Ma mère de Geogres Bataille. Ni de la vôtre. Mais on aura le droit de repartir avec l’une d’entre elles, en numérique.

 

« En sortant du métro Mabillon, je me souviens, on remontait le boulevard Saint-Germain jusqu’à l’église, on prenait la rue de Rennes, on entrait dans le Super-mag, juste avant la rue du Sabot, là où il y a le Monoprix aujourd’hui. Elle hésitait avant de s’offrir une paire de bas. Elle regardait plus qu’elle n’achetait.
Après, on allait à l’Old Navy, « la vieille nave », comme elle disait, boulevard Saint-Germain, côté Buci. On s’asseyait à la terrasse. Elle fouillait dans son sac, elle en sortait la grosse boîte d’allumettes qu’elle trimbalait toujours au milieu de ses mouchoirs, de son rouge à lèvres et de sa crème Lactacyd pour les mains. Et elle allumait une Gauloise en abritant l’allumette du vent dans l’arrière ouvert de la boîte. Le garçon arrivait. Elle commandait un demi. Moi, je buvais un Pschitt.
L’après-midi, souvent on se retrouvait au Luxembourg.
Une fois, on était assis, tous les deux devant le bassin. Elle venait de donner une pièce à la chaisière.
— Attends-moi ici, me dit-elle en se levant, je vais faire une course.
— Où tu vas ?
La panique, tout d’un coup.
— Ne bouge pas. Je reviens dans un quart d’heure, pas plus.
Elle est partie une demi-heure et, quand elle est revenue, elle ne me retrouvait plus, j’étais allé voir les bateaux, de l’autre côté du bassin, tout près. Elle est arrivée vers moi en courant.
— Où tu étais ?
— Là, par là…
Où était-elle allée, elle ? Je ne savais pas. S’acheter des bas comme elle avait dit ? Ou autre chose, moins avouable ? Elle s’était inquiétée, en tout cas. Cette peur sur son visage !
Elle se tamponnait le front avec son mouchoir. Elle se calmait peu à peu. On est sortis du jardin. Elle a dit :
— Ah, j’y pense.
Elle a ouvert son sac et puis m’a tendu une sucette, une Pierrot Gourmand. »
© Antoine Silber, Le Silence de ma mère, Denoël

 

« Doris. Doris Petersen. Je ne connais qu’une seule Doris, et c’est ma mère. En temps normal, elle n’était pas la meilleure personne du monde. Chérie, tes lacets. Chérie, tes devoirs. Viens dire un mot à l’oncle Matthew, hé chérie (elle clopait au téléphone). Chérie à tout bout de champ. Ça signifiait pas forcément qu’elle était dans de bonnes dispositions. Vers Noël, elle devenait franchement méconnaissable. Elle prenait son air bizarre, elle déraillait à la moindre bêtise. Noël n’était pas ma saison préférée. Ni la sienne. Ça se voyait à ses yeux. Doris Petersen avait quelque chose dans les yeux à l’approche des fêtes de Noël. Une marée. Une colère noire et muette. Elle arrêtait de plaisanter, elle ne se moquait plus de la vie. Le matin, elle prenait son café et disparaissait chez le coiffeur, à la banque, en ville ou ailleurs. Dieu sait où elle passait sa colère. Cette humeur d’encre coïncidait avec notre virée annuelle dans l’Idaho. »
© Pierre-Emmanuel Scherrer, Desert Pearl Hotel, La Table ronde

 

« Que savait-il d’elle
Bien peu.
Une vie lisse. Mise à part sa jambe cassée au verglas… double fracture…
… s’est cassée la patte…
En allant faire des courses.
Oh ! pas loin… une épicerie à côté…
Habitaient encore en ville alors. Janvier Février Son frère était né en tout cas. Bébé.
Balayait claudiquante.
Quelques photos de sa mère resteraient. Souvenirs accrochés au papier. Fixés peu à peu en mémoire.
Dans l’allée d’un bois, elle et son beau-père. Une grande jeune femme alors. Longue et maigre dans son manteau.
… guère plus grosse qu’elle à son âge !…
Déjà vieux alors le grand-père. Classe 16 ! Droit malgré la canne. Et grand lui aussi. Pas comme son fils.
Une grande femme avec un p’tit bonhomme !… »
© Michel Brosseau, Mannish boy, publie.net

 

« Il n’y avait aucune photo du père du garçon dans la maison au nord de l’État. Il était persona non grata depuis Noël 1964, six mois avant sa naissance. Des photos de sa mère, il y en avait en quantité. Là, les cheveux blonds coupés court, les yeux très blancs en contraste avec son hâle. Et là aussi, c’était elle, les cheveux noirs, mais sans le moindre trait de ressemblance avec la fille blonde, avec qui néanmoins elle partageait une sorte de vivacité dans le regard.
C’était une actrice comme sa grand-mère, disait-on. Capable d’imiter n’importe qui. Le garçon n’avait aucune raison de ne pas le croire, n’ayant pas vu sa mère depuis l’âge de deux ans. Elle était la fille prodigue, la sainte déchue, comme l’icône que Grand-père avait un jour rapportée d’Athènes – argent luisant, encens musqué – mais personne n’avait jamais dit au garçon quelle était l’odeur de sa mère.
Et puis, il avait presque huit ans, une femme sortit de l’ascenseur, entra dans l’appartement de la Soixante-deuxième Rue Est, et il la reconnut aussitôt. On n’avait pas pris la peine de le prévenir. »
© Peter Carey, Un autre, Bourgois

 

« Par une nuit de décembre, un vendredi, comme d’autres entrent au Séjour des morts, me raconta un jour ma marraine, ma tante, elle, la sage-femme par excellence, je sortis des entrailles peureuses et gluantes de ma mère que les gens du pays de Baie-de-Henne donnaient pour une mule — cette bête hybride, issue de l’accouplement d’une jument et d’un âne et qui, selon eux, met bas soit des mouches, soit des abeilles — considérant qu’au bout des nombreuses liaisons qu’ils lui prêtaient, elle ne parvenait pas à tomber enceinte. Cette nuit-là, une foule de curieux, composée pour la plupart de femmes, se pressa autour de la maison qu’elle occupait encore, du haut de sa trentaine, avec mes grands-parents, jetant des coups d’oeil furtifs dans la pénombre de la grande pièce, avant que les plus braves n’y entrent, suivies de leurs enfants pleurnichards accrochés à leurs jupes malpropres. Toute cette foule scélérate entravait ses gestes, alors que j’étais une enfant qui se refusait à la vie, contraignant du coup ma mère à un état physique et mental déplorable, elle qui ne s’attendait plus d’ailleurs à se reproduire, de sorte qu’elle avait gardé le lit tout le long de sa grossesse, de crainte de me perdre suite à un faux pas dans la pierraille aiguë des sentiers du village. Pour déféquer, elle n’allait même plus s’asseoir sur le trône de lattes de mombin des latrines, dans l’arrière-cour, laissant à ma grand-mère la tâche de vider son pot de nuit — où flottaient ses selles ou l’écume de ses longues giclées de crachat — derrière la maison, dans ce ravin où ne coulait plus depuis longtemps aucune eau, non loin d’un petit bois où ma grand-mère allait aussi chercher des jeunes pousses de basilic avec lesquelles, après les avoir trempées dans une bassine d’eau fraîche, elle arrosait les quatre coins de cette petite chambre latérale qu’elle avait fait construire pour ma mère, quelques mois avant ma naissance. »
© Marvin Victor, Corps mêlés, Gallimard

 

« Je veux bien appeler Irène maman, je veux bien essayer. Elle vient me dire bonne nuit après que ma mère m’a couchée.
Ma mère, elle, est en train de border Clara. Irène, je me pousse contre le mur pour qu’elle s’asseye, je reçois son baiser.
C’est le deuxième visage de femme, après celui de ma mère, qui s’approche aussi près de mon front. Autant celui de ma mère est rond, autant le sien est ovale. Sa bouche a l’odeur du vin.
Même pour un simple bonne nuit, elle parle en principal.
Cette voix calme, c’est quand elle est normale.
Elles sortent en même temps de la chambre, et laissent toujours filtrer à travers la porte, pour Clara qui a peur du noir, un rai fin de lumière. »
© Sarah Cillaire, Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? publie.net

 

« Mes parents sont nés à Przytyk, un village de Pologne pas très loin de Radom, dont la majorité de la population était juive. Ils s’étaient connus, je crois, au cours de la manifestation de protestation qui avait suivi le pogrom déclenché par des fascistes polonais. Il y eut plusieurs morts et plus d’une centaine de blessés. C’était le 9 mars 1936. Ma mère avait dix-neuf ans, mon père vingt et un. Ils se marièrent l’année suivante.
Orpheline de père, ma mère, née Hannah Horovitz, devint Hannah Appelbaum. Peu de temps après, sur l’insistance de mon père, ils quittèrent la Pologne pour venir vivre en France, bientôt rejoints par ma grand-mère maternelle, que ma mère ne s’était pas résignée à laisser seule.
Fait rarissime pour l’époque, ma mère était son seul enfant. J’ai appris, il n’y a pas si longtemps, qu’avant la naissance de ma mère, ma grand-mère, morte l’an passé et que j’appelais Boubé puisque c’était ma grand-mère, avait eu un premier enfant. Un garçon qui mourut très jeune de je ne sais plus quelle maladie.
Arrivé en France, mon père qui se prénommait Yankel, se fit appeler Jacques. Ma mère garda son prénom. »
© Robert Bober, On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux, éditions P.O.L

 

« Pendant la grossesse, mon père est allé voir une prostituée. Il avait des maîtresses, assez nombreuses, c’était un homme volage, malheureusement avec cette prostituée-là, il y avait un hic : elle lui a fait cadeau de la syphilis. A cette époque, l’usage du préservatif était rarissime, j’imagine que seuls devaient l’employer quelques hygiénistes méticuleux ou des pervers, à titre d’accessoire. Quoi qu’il en soit, papa a ramené la syphilis à la maison et l’a refilée à maman. Quand ma mère a découvert qu’elle était malade, elle s’est évidemment précipitée à l’hôpital. Elle a passé des examens, puis les médecins lui ont annoncé qu’elle allait devoir subir un traitement assez lourd et contraignant. Oui, cela pouvait être dangereux pour le bébé. Mais ne pas traiter la maladie était pire encore, car cela entraînerait des dégâts irrémédiables pour elle comme pour moi. La mort dans l’âme, elle s’est résignée à prendre le remède, en injonctions.
A ce moment-là, quelque chose s’est brisé en elle. Sa jeunesse, sa naïveté, sa candeur, son désir de former avec son mari un foyer uni – tous ses rêves de paix conjugale étaient broyés, balayés. L’amour qu’elle portait à mon père venait de recevoir un coup fatal, il ne s’en remettait pas. Oh, bien sûr, elle n’a pas fait d’esclandre ni demandé le divorce. Il lui faudrait encore cinq ans pour prendre confiance en elle et franchir le pas. Mais le lien qui l’unissait à son mari, cet homme un peu plus âgé qu’elle, qu’elle adorait, qui la dominait et la fascinait, venait d’être sectionné. Désormais, il représentait une menace, un danger pour l’enfant. Elle devait se protéger et me protéger, et apprendre à vivre seule, contre lui. »
© Alexandre Lacroix, L’Orfelin, Flammarion

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