Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

21 février 2011

Mahigan Lepage, La science des lichens | publie.net

à télécharger sur epagine.fr

Si dans son précédent récit, Vers l’ouest, Mahigan Lepage entremêlait déplacements et projections spatio-temporels ainsi que réflexions et rencontres à travers un formidable road-movie dans les terres canadiennes (lire la chronique ici-même), cette fois, avec La science des lichens, il nous convie à d’autres « déplacements », à d’autres boucles tout en jouant avec les lignes et leurs croisements. Premier déplacement, premier niveau, premier étage : un espace clos, le train du RER B parisien, dans lequel le narrateur se met à dérouler une longue et unique phrase ébouriffante. Ce narrateur, un québécois à Paris (autre déplacement), a cru faire un voyage (toujours cette même phrase de Nicolas Bouvier qui revient mais elle colle si bien ici) et c’est le voyage qui l’a défait : le Népal d’abord (lire à ce propos Carnet du Népal), le Maroc ensuite mais on n’oubliera pas non plus son errance dans la vieille Europe. Toutes ces strates ne sont possibles que parce que Mahigan Lepage regarde avec singularité ce qu’il traverse (les paysages, le temps, l’autre, les territoires…) mais surtout parce qu’il porte en lui une langue. Car ici (comme dans tout ce qu’il écrit d’ailleurs), c’est avant tout une voix qu’on entend – celles des grands. Qu’il soit question d’exotisme ou de lichénologie, de Descartes, de la langue française, de Paris-Plage, du Jardin des Plantes, d’ennui, de chaleur, de duperie, c’est la phrase qui prime, son souffle, son rythme, sa musique. Et celle-ci se déroule, vive, s’étend, malicieuse, prend son temps, mais sans jamais nous lâcher en route. Et moi je ne m’en lasse pas.

Ci-dessous, un extrait de La science des lichens (pas simple d’ailleurs de couper). Sachez que vous pouvez poursuivre la lecture en feuilletant en ligne et/ou en téléchargeant un extrait plus long sur ePagine. Hormis les trois textes numériques cités aujourd’hui (propulsés par publie.net), Mahigan Lepage vient d’annoncer sur son site la parution prochaine en format papier de Relief, texte écrit à Paris et publié aux éditions du Noroît.

ChG

Je demande votre attention s’il vous plaît, on quitte Roissy et je suis fatigué, le soleil est haut dans le ciel, il est tard, c’est l’été ou presque, la chaleur va tomber, il faisait si chaud au Maroc, j’en reviens, comme vous peut-être, non sans doute pas, c’est que voilà, Paris m’épuisait, j’en pouvais plus, alors j’ai décidé d’aller au Maroc, le billet d’avion était pas cher, c’est l’époque, on dit low cost, vols low cost, compagnies low cost, ça siège en Irlande ou en Angleterre, ces compagnies-là mais peu m’importe, comme à vous j’imagine sauf le prix bien sûr, 150 euros Paris-Casa aller-retour, c’est pas beaucoup, alors je me dis pourquoi pas le Maroc, parce que chaque fois que je suis fatigué d’un endroit je le fuis, je m’en éloigne, autant que possible, on fait ce qu’on peut, ainsi l’an passé, c’est l’été ou presque et j’étais à Paris aussi, fatigué de Paris déjà, j’avais décidé de partir au Népal, parce que c’était loin, pas juste loin en kilomètres mais loin de ce que je connais, loin des villes comme Paris ou Montréal, en tout cas je le croyais, les villes de Chine ou du Japon je les imagine comme ici, trop comme ici et je serais pas prêt à dire si vite que j’ai tort, je voulais aller loin au sens culturel du terme si on veut, vers l’exotisme si on veut, bien sûr j’allais vite me rendre compte que ça existe plus, l’exotisme, même au Népal il y a plus d’exotisme, l’exotisme c’est devenu une marque de commerce comme le reste, pour goûter cet exotisme-là pas besoin d’aller jusqu’au Népal, un bar de danseuses ou un salon de massage feront très bien l’affaire, ou même un musée des civilisations ou un truc du genre, mais voilà j’étais allé jusqu’au Népal pour me rendre compte qu’il y avait plus d’exotisme nulle part, pas même au Népal, c’est l’époque, j’avais pris l’avion à Roissy, plus personne dit Roissy, si, tout le monde dit encore Roissy, mais dans le haut-parleur écoutez, Aéroport Charles-de-Gaulle 1, voilà comme ils disent, comme elle dit cette femme, cette voix de femme, dans le haut-parleur, Aéroport Charles-de-Gaulle 2, puis Aéroport Charles-de-Gaulle 1, en ordre décroissant au retour, en ordre croissant à l’allée, je connais bien ce trajet, il y a eu le Népal, j’ai volé de Roissy à Katmandu avec escale à New Delhi pour me rendre compte qu’il y avait plus d’exotisme, j’ai payé 1000 euros et un mois de mon temps pour chercher quelque chose qui existait plus, évidemment j’aurais jamais appelé ça exotisme, plus personne emploie ce mot depuis longtemps, à part dans les salons de massage et les bars de danseuses, reste que c’est ça que je cherchais, et c’est ça qu’ils cherchaient aussi les autres touristes que je rencontrais là-bas, au Népal, eux non plus ils auraient jamais prononcé le mot exotisme, jusqu’au mot tourisme quand il était question d’eux ils évitaient, même sous la torture on aurait pas pu leur faire reconnaître qu’ils étaient des simples touristes qui cherchaient l’exotisme comme tout le monde, ils se disaient voyageurs et ils parlaient jamais d’exotisme, mais en vérité ils parlaient sans cesse d’exotisme, ils disaient je suis allé là-bas où aucun touriste n’était encore allé et caetera, ils disaient en Inde c’est encore plus différent plus chaotique plus étranger et caetera, au Népal les touristes qui avaient vu l’Inde c’était comme s’ils avaient vu un ours, pas un ours brun, pas un ours de base mais un ours complètement différent, un ours mauve par exemple ou autre couleur du genre, d’être allé en Inde c’était une grande fierté pour eux, une authentique fierté de touriste, si vous voulez mon avis, ils affichaient un sentiment de supériorité touristique absolument insupportable, je les appelle touristes même si eux veulent s’appeler voyageurs, qu’ils s’appellent comme ils veulent, qu’ils s’appellent nomades modernes ou néo-découvreurs s’ils veulent, pour moi ça reste des touristes, ils espèrent qu’en se donnant un nom distingué les autres vont reconnaître leur supériorité radicale sur les autres touristes, sous prétexte qu’ils font les touristes plus longtemps, ou qu’ils dévient des circuits dits touristiques, parce qu’il faut bien le reconnaître, ils sont maîtres dans l’art de souiller les derniers endroits encore un peu épargnés par le tourisme international, ils disent on est allés dans un village au fond des montagnes ou des plaines, les enfants avaient jamais vu un appareil photo de leur vie et caetera, moi aussi si vous voulez savoir je suis allé dans un village en haut des montagnes, et les enfants avaient l’air pas mal intrigués par ma pauvre paire de jumelles, j’ai mangé du vieux dhal bat, c’est du riz aux lentilles, dans une cuisine qui avait plutôt l’air d’une grotte, j’ai eu peur de tomber malade, je suis tombé malade et puis j’ai dormi sous un toit de tôle, la tête dévissée sur un oreiller de crin, pendant la nuit on s’est pris une averse de grêle des montagnes, le bruit sur le toit de tôle je vous raconte pas, voilà mon petit récit personnel de voyageur sur les traces de l’exotisme, ça fait pas de moi autre chose qu’un sale touriste international qui est allé foutre ses sales pattes dans un des derniers villages de l’Annapurna auxquels jusque-là on avait à peu près « chu la paix, j’aurais mieux fait de m’en tenir au circuit principal et marcher d’un guest house à l’autre bien gentiment mais non, j’ai préféré grimper une montagne par un sentier impossible et boire de l’eau sale et manger du vieux dhal bat bourré de coliformes fécaux, tout ça pour aller effrayer des enfants avec ma pauvre paire de jumelles, tout en répandant mes billets de banque un peu partout dans le village, avant de redescendre et de rejoindre le chemin principal, avec au cul une bonne vieille diarrhée des montagnes, voilà pour l’exotisme (…)

© Mahigan Lepage, La science des lichens, publie.net, 2011

26 janvier 2011

Guillaume Vissac (Accident de personne) | publie.net en temps réel

Avant-hier, de nombreux journalistes, blogueurs et libraires (notamment ePagine) ont reçu un long mail de François Bon, responsable de la coopérative d’édition numérique publie.net qui commençait ainsi : « Sortir de nos frontières numériques est trop important pour ne pas vous imposer ce message ! ». Pour la première fois cette maison d’édition 100% numérique a diffusé de l’information en dehors des sites Internet et des réseaux sociaux, Twitter ou Facebook, où François Bon reste très actif. En communiquant autour de son catalogue très exigeant en matière de littérature classique mais surtout contemporaine (récits, romans, poésie, polars, essais, études, carnets, revue…) et innovant sur la partie numérique, publie.net souhaite ainsi atteindre (au-delà des blogués, twitteriens et autres facebookés) un public plus large par le biais des lieux traditionnels et symboliques de la critique littéraire. Et au vu des derniers titres ajoutés au catalogue, on peut sans trop s’avancer affirmer qu’il y a là quelque chose à jouer pour cette maison. Bienvenue, donc, aux anciens et aux modernes que vous retrouverez tous sur ePagine, notamment l’un d’entre eux, Guillaume Vissac et son Accident de personne !

Dans sa lettre de diffusion, François Bon revient sur les 10 000 téléchargements individuels atteints par publie.net pour l’année 2010 (à comparer aux 2800 de l’année 2009) ainsi que sur la baisse de ses tarifs la semaine passée (signe fort d’incitation à la découverte, à la lecture et à la circulation de tous les textes mis en ligne sans DRM et disponibles aux formats PDF pour l’ordinateur, epub pour iPad, liseuses, iPhone et téléphones Androïd, prc pour Kindle, ou tout simplement via la liseuse en ligne). Il signale par ailleurs un net renforcement de la lecture par abonnement (sur laquelle la coopérative reverse 30% des recettes nettes à ses auteurs par péréquation des pages lues, et 50% sur les recettes nettes téléchargement). Ces dernières semaines ont également été riches du côté des retombées médiatiques (un entretien avec Frédérique Roussel dans Libération à propos de l’iPad, une accroche de Mohammed Aïssaoui en Une du Figaro littéraire à propos de la nouvelle collection de polars “Mauvais genres”, un article d’Alain Nicolas dans l’Humanité, plusieurs échos dans le travail de fond de Pierre Assouline et une participation à Place de la Toile sur France Culture) l’amènent à penser que les frontières (médias traditionnels/web) peuvent désormais progressivement s’ouvrir.

Ces deux dernières semaines, publie.net a ajouté 15 titres à son catalogue. Comme je ne pourrai pas tous les chroniquer aujourd’hui, je me propose de présenter l’un d’entre eux : Accident de personne de Guillaume Vissac, projet que j’ai suivi en direct sur Twitter à la fin de l’année passée ainsi que sur le site de l’auteur et qui est aujourd’hui disponible en numérique dans une version étourdissante. Dans les prochaines semaines je reviendrai sur mes autres lectures, notamment sur le dernier texte de Mahigan Lepage qui est également l’auteur d’un formidable road-movie, Vers l’ouest, que j’avais chroniqué ici-même. Son dernier récit, La science des lichens, nous convie à d’autres « déplacements » (à l’intérieur-même du RER B parisien) par le biais d’un rapport et d’un regard singuliers entretenus avec les paysages, le temps, les territoires, l’exotisme ou encore la lichénologie (Descartes, le Népal, la langue française, Paris-Plage, le Maroc, le Jardin des Plantes, l’ennui, la chaleur, la duperie… s’entremêlent ici dans une longue et unique phrase ébouriffante).

Je reviendrai également sur l’ensemble de textes proposé par François Bon dans Après le livre, étape de réflexion importante pour lui au moment où le paysage et l’objet même du livre est en train de changer radicalement – cette mise au point sur la mutation du livre numérique faisant suite à de nombreuses interventions et conférences ces deux dernières années. Enfin, j’irai me noircir les humeurs avec les « mauvais genres », collection de polars que dirige Bernard Strainchamps… si du moins, d’ici là, nous puissions tous survivre à l’Apocalypse qui s’annonce…

Accident de personne de Guillaume Vissac : « Pendant presque deux ans, je passais entre deux et trois heures par jour en transport en commun (RER, métros) », écrit l’auteur dans sa présentation. Malheureusement habitué aux « accidents de personne », il s’est mis à prendre des notes à chaque message d’alerte (dans le wagon et sur les quais). En décembre 2010, il a commencé à diffuser sur Twitter aux heures de pointe 160 fragments de 140 caractères maximum qui tous mettaient en scène des « accidents de personne ». Se mettre dans la peau de celui ou celle qui se fout en l’air n’est pas simple. Mais qui n’a jamais cherché à savoir pourquoi untel s’était jeté sous les rails, quelle était la personne qui avait pu faire ça, ou encore ce qu’il ou elle avait en tête au moment de ? Glauque et stupide, diront certains ; manière d’exorciser nos peurs, catharsis de ces longues heures passées dans les souterrains  et les espaces clos, répondront d’autres. Après la diffusion des messages, Guillaume Vissac a commencé à les réunir et des personnages récurrents sont apparus. Voilà pourquoi désormais, dans sa version numérique, propose-t-il des entrées par personnage (celui qui, celle qui…). En feuilletant l’ensemble, vous remarquerez aussi de nombreuses notes en bas de page (qu’on appelle aussi hyperliens) ; il y en a 271 (et elles sont toutes inédites), chacune de ces notes renvoient à un nouveau fragment lui-même en lien avec un autre (c’est inépuisable). Oui, Accident de personne est un ensemble déroutant, mordant, d’une inquiétante lucidité et qui ne ressemble à rien de connu. Voilà au moins une bonne raison de se lancer. L’autre raison est littéraire ; à force de parler de la forme on en oublierait presque l’écriture (et il ne faudrait pas) : celle-ci est précise, maîtrisée et inventive tandis que la langue sait être lyrique ou sèche suivant ce qui se joue sous nos yeux ; vocabulaire et syntaxe vont chercher loin chez les Anciens ainsi que dans sa contemporanéité (langage propre au web, au marketing et à la communication, messages publicitaires, formules aseptisées…). Pour ceux qui découvriraient cet auteur, je vous conseille également de lire Livre des peurs primaires (où il était déjà fortement question du rapport à l’angoisse dans la ville) ainsi que Qu’est-ce qu’un logement ? (où l’on retrouve cette façon qu’a Guillaume Vissac de capter, via la prise de notes, le réel – sauf que cette fois il s’agit de se demander : c’est quoi habiter un nouvel espace ?). Mais assez palabrer, voici maintenant deux extraits (la présentation du projet et quelques fragments).

Pendant presque deux ans, je passais entre deux et trois heures par jour en transport en commun (RER, métros). Tout ce temps là, mis bout à bout, ça fout la lourde comme on dit par chez moi, le vertige.

J’ai donc eu mon compte d’accidents de personne, je ne les ai pas comptés, mais toujours une atmosphère particulière dans le wagon lorsque le conducteur l’annonce, ou sur les quais quand les écrans clignotent.

Un jour l’un d’entre eux m’a fait arriver deux heures en retard dans mon boulot de l’époque. Ce jour-là, l’idée d’en faire quelque chose, de prendre des notes, et l’écriture de la toute première.

La prise de notes a duré un an et demi. Toutes ces notes (ou la plupart) ont été écrites directement embarqué soit dans les wagons, soit sur les quais, au téléphone portable classique, ensuite via l’iPhone.

J’ai vu de suite que c’était un truc fait pour twitter. Je n’ai pas twitté en live : j’ai un peu peur de l’instantané, et puis il fallait l’organiser, faire le ménage. Alors ça s’est étendu dans le temps, et tant mieux, ça m’a permis de faire mûrir .

Fin 2010, j’avais plus de 200 fragments d’écrits, tous de moins de 140 caractères, alors j’ai créé le compte @apersonne, j’ai épuré mon texte. J’en ai gardé environ 160.

De cette façon, j’ai pu mettre en ligne 5 fragments par jour pendant un mois tout juste. C’était novembre, j’ai choisi décembre, et ça tombait bien avec Noël et réveillon à la fin comme acmé. L’idée était là depuis le tout début, de pouvoir programmer les twitts à heure fixe, tous les jours 7h, 9h, 12h, 18h et 20h, afin que les twitts puissent être lus aux heures de pointe, dans les transports précisément. Et puis ça avait un côté feuilleton : les followers ont commencé à savoir que c’était « bientôt l’heure d’@apersonne ».

Passé fin décembre, j’ai mis au propre, rassemblé le tout dans un abécédaire. A l’origine il n’était pas prévu que des figures émergent, et puis des personnages sont apparus d’eux mêmes, par exemple celui qui cherche une chanson idéale pour la passer au moment de mourir, celle qui se tue mais plusieurs fois, car ça marche pas, les régulateurs de flux que je voyais tous les jours deux fois par jour, etc.

Alors les classer par personnages, c’était une idée. Les notes de bas de page, c’est venu pendant cette phase là, histoire de faire dialoguer tout le monde, du coup toutes les notes sont inédites, jamais apparues sur twitter, plus de 140 caractères pour certaines.

Je me demande toujours au moment de compiler ce genre de projet volatile : quelle sera la règle du jeu ? La règle du jeu ,ce serait de pouvoir naviguer dans tout ça sans suivre d’ordre, ni alphabétique ni rien, simplement rebondir d’une fiction à l’autre. J’aime cette idée de ne pas lire de la page 1 à la page 99 mais dans le désordre.

D’où les 271 liens, chaque titre dans les notes étant discrètement interactif.

***

CELUI QUI… A LE SENS DE LA MISE EN SCÈNE

comme un funambule trop proche des rails il risque tout : un seul écart & le déséquilibré7 c’est lui

je l’installe le plus confortablement possible sur les rails : sous sa nuque un coussin : elle remercie8 : je sais rester humain

7 Paradoxalement, aux yeux de tous, nous sommes les déséquilibrés ; les seuls pourtant à ne jamais tomber. (Ceux qui poussent)

8Je me suis dit cette fois, sous les mains, les doigts, la peau d’un autre, je pourrais y arriver et puis mourir enfin. Mais devinez quoi ? Je me suis encore trompée. (Celle qui se loupe)

© Guillaume Vissac, Accident de personne, publie.net, janvier 2011.

Les 15 dernières nouveautés publie.net disponibles sur ePagine et les sites des libraires-partenaires :

* Du côté des auteurs classiques : L’Apocalypse (traduit et commenté par Bossuet) ; Poèmes d’Ossian de Chateaubriand ; Le droit à la paresse de Paul Lafargue ; La philosophie dans le boudoir et Les 120 journées de Sodome de Sade ; Le ventre de Paris d’Émile Zola.

* Parmi les auteurs d’aujourd’hui : La tendresse de Jacques Ancet ; Après le livre de François Bon ; Bit, sex & bug de Thierry Crouzet ; Transparences et Ès Lettres de Christian Jacomino ; La science des lichens de Mahigan Lepage ; Accident de personne de Guillaume Vissac.

* Nouvelles et roman noirs (collection « Mauvais genres ») : Le Successeur de Philippe Carrese ; Motel, et autres légendes urbaines de g@rp.

Christophe Grossi

18 mars 2010

Sur la route de Mahigan Lepage

Vers l’Ouest, écrit François Bon, l’éditeur (Publie.net) de ce beau et long souffle littéraire, est une « grande dérive adolescente sur les routes de l’ouest canadien, une version contemporaine de la tradition du road-movie dans les villes d’aujourd’hui. »

Comme toute expérience marquante, il faut laisser le temps faire son travail en nous avant de pouvoir la narrer. D’ailleurs, Mahigan Lepage l’apprend à ses dépends lors de l’une de ses tentatives avortées : « Est-ce que j’avais seulement apporté un seul livre dans l’Ouest ou même un carnet pour écrire ? À quoi je pensais ? Je partais comme ça dans l’Ouest et je croyais que la vie allait s’occuper de lier d’elle-même l’expérience. »

Ce qu’il ramène, après son dernier retour, est bien plus qu’un journal de route ou un récit de ses traversées dans lequel revenir sur les heures passées au bord des routes à attendre le pouce levé qu’un automobiliste veuille bien l’emmener avec lui ou encore sur les galères, les petits boulots (quand il y en a), les plans pour trouver à manger, où dormir, de quoi fumer. Non, Vers l’Ouest est d’abord une attention portée à la notion de territoire : les espaces bien entendu (rapport ville / plaine / montagne / vallée), la géométrie, la langue (le français de plus en plus minoritaire, l’omniprésence de l’anglais et celle, commerciale et oppressante, du japonais), les communautés (et leur hiérarchie dans le monde du travail). Je pense également au territoire retraversé (ce voyage sans cesse recommencé, celui-là même qu’avaient fait ses parents) ; en cela, ce texte est bien un récit transgénérationnel (lire les passages sur l’expérience de la génération précédente ainsi que sur les relations au père et à la mère) écrit par un grand adolescent paumé dans le Canada (Québec compris) d’aujourd’hui. Paumé mais pas plombé. Car, malgré les galères, le personnage cultive des paradoxes intéressants : très sociable il aime néanmoins rester à l’écart, surplomber, observer ; s’il n’aime pas les mêlées ni les bagarres il trouve toujours quelqu’un avec qui partager un repas, un joint, un bout de route.

Vers l’Ouest est aussi le livre de l’éternel retour. Mais n’attendez pas d’atermoiements de sa part (pas son genre), plutôt une sorte de fatalité (douce, presque sereine) une fois la terre natale à nouveau en vue. Peut-être parce que c’est là (à ce moment, à cet endroit) que commence le temps de l’écriture.

Christophe Grossi

Retrouvez Mahigan Lepage sur son blog, Le Dernier des Mahigan, ainsi que dans Carnet du Népal (Publie.net, août 2008).

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