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19 septembre 2012

Un voyage en Inde de Gonçalo M. Tavares (Viviane Hamy)

Il y a encore quelques mois, Gonçalo M. Tavares faisait partie des auteurs dont j’avais entendu parler (via Enrique Vila-Matas notamment), que j’avais très envie de découvrir mais que je n’avais pas encore lus. Quand en juillet j’ai appris que les éditions Viviane Hamy numériseraient à la rentrée Un voyage en Inde (qui vient de paraître) mais également ses sept autres textes, je me suis dit que c’était le bon moment. Cet été je suis donc parti avec trois d’entre eux et je les ai lus en moins d’une semaine. Et je vais dans les prochaines semaines lire les cinq autres. Autant dire tout de suite que cette œuvre en mouvement est pour moi plus qu’une simple découverte : très vite, Tavares a rejoint les auteurs essentiels, les indispensables, ceux qu’on lit et relit, les Michaux, les Chevillard, les Lobo Antunes, les Tabucchi, les Bolaño, entre autres. Plus que jubilatoires, son écriture, son style et sa pensée sont explosifs. Poésie, roman, philosophie, mythologie, épopée, cet auteur engrange tout, digère et diffuse. Avec mélancolie, avec humour, avec esprit. C’est tout simplement remarquable. Auteur de plusieurs romans et d’une série décalée qu’il construit à l’intérieur d’un quartier imaginaire dans lequel vivent des écrivains et philosophes célèbres (« O Bairro »), cet auteur va très vite devenir incontournable, j’en suis certain ! Pour vous donner un aperçu de son travail, je vous parlerai aujourd’hui de Un voyage en Inde (un roman de 500 pages) et très prochainement de sa série autour du « Quartier ou O Bairro » (les personnages se nommant ici Monsieur Valéry, Monsieur Kraus, Monsieur Walser, Monsieur Brecht ou encore Monsieur Calvino). Tous ces textes sont disponibles en papier mais également en numérique (entre 7.99 € et 16.99 €, sans DRM avec marquage). Pour ceux qui voudraient aller à l’essentiel, à la fin de ce billet (qui est très long, désolé…), vous trouverez quelques extraits ; vous pouvez également télécharger gratuitement les premières pages sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires. Pour visiter le site de l’auteur (en portugais) c’est par ici.

 

Pour écrire Un voyage en Inde, Gonçalo M. Tavares a emprunté à Luís de Camões la forme du poème épique, celle qu’il avait choisie dans Les Lusiades. Ainsi se lira son épopée moderne, en vers libres, un roman qui fera aimer la poésie à tous ceux que le genre rebute (comme Amos Oz il y a quelques années avec Seule la mer) ou qui vous la fera oublier tant la forme est liée à la narration (essayez, vous verrez), une narration qui vient détourner le propos du grand texte fondateur des lettres portugaises écrit au XVIe siècle dans lequel Camões glorifiait le Portugal à travers la découverte de la route maritime des Indes par Vasco de Gama. Découpé en dix chants (1102 strophes en tout), via aphorismes, pensées et maximes, le roman de Tavares (pour qui le récit est comme l’ami « déloyal des faits ») jouera en effet sans cesse avec le récit d’aventures (mélange d’épique et de rocambolesque), avec le conte philosophique et les récits mythologiques mais avec une distanciation et une ironie (un regard tantôt mélancolique tantôt amusé) qui vous rappelleront peut-être certains romans d’Éric Chevillard (Le Vaillant Petit Tailleur ou Les absences du Capitaine Cook, par exemple) ou encore l’univers d’Enrique Vila-Matas (Abrégé d’histoire de la littérature portative, Bartleby et compagnie ou encore Le Mal de Montano).

Le personnage de ce voyage sans cesse repoussé et retardé aurait pu s’appeler Ulysse. En réalité il s’appelle Bloom (comme chez Joyce), un Bloom qui pourrait être le fils volcanique de Voltaire et de Heidegger (un étonnant mélange de candeur et de pessimisme). Il vient d’une famille où la haine fratricide, la vengeance et les assassinats sont légion et se répètent régulièrement. Bloom dit faire un long voyage. Bloom dit quitter Lisbonne pour aller en Inde afin d’essayer de trouver une femme et/ou la sagesse. Bloom dit qu’il cherche le chemin le plus lent (« l’important était de mettre longtemps à arriver là où il voulait arriver »). Bloom dit qu’il fuit. Bloom dit qu’il s’est vengé. Bloom dit qu’il a tué. Bloom dit beaucoup de choses, et parfois même contradictoires. Son voyage durera sept années (2003-2010).

À Londres, Bloom fera la rencontre de trois hommes, de leur père, de Thom C et d’une prostituée, tombera dans un premier traquenard (et quelle rigolade !), il rêvera de Paris avant de s’y rendre, fantasmera sur la parisienne et rencontrera un personnage important, Jean M qui est à la fois une sorte de conseiller, de double, de béquille avec qui philosopher dans la ville des Lumières (on pensera ici au Paradoxe sur le comédien de Diderot), avec qui parler enfance, mémoire, territoire, carte, voyage, fuite, sexualité et sentiments.

Vers la moitié du roman, Bloom n’aura toujours pas posé le pied en Inde (soyez prévenus ! on ment souvent dans cette histoire) ; il aura néanmoins traversé quatre capitales européennes (sans compter Lisbonne) mais on ne saura rien des villes ou si peu. L’essentiel ne sera pas là puisque ce n’est pas à un voyage touristique ou de plaisance qu’on vous invite ici mais à un voyage pour oublier et s’oublier avant de (éventuellement) se trouver, à un voyage intérieur, un voyage où prendre de la hauteur, pour mieux se connaître ou se perdre (qu’est-ce qu’on gagne, qu’est-ce qu’on perd à ce jeu-là ?). Plutôt que des hauts faits, on s’intéressera ici au banal et à la faiblesse humaine (couardise, bêtise, imbécilité, absurdité, méchanceté, bestialité). On donnera sa vision de l’Europe, on parlera du rapport entre les villes, les éléments, la pensée, l’histoire, le corps humains et la mort. On questionnera également beaucoup les notions d’échec et de courage à travers l’expérience de la guerre et de l’oubli de la guerre. On interrogera la mémoire inexacte, l’invention, la naissance du récit (« celui qui se souvient invente : tout commence de nouveau » ou encore « Il est bon/ de méconnaître le passé avec une certaine exactitude/ – ce qui ne va pas sans difficulté, car méconnaître exactement/ correspond à un mélange entre amnésie et capacité à viser juste,/ un mélange entre jardin rectangulaire et catastrophe »). Certaines réflexions, certaines attitudes et une forme de pensée logique poussée à l’extrême (jusqu’à l’absurde) nous rappelleront les personnages de « O Bairro » et Un certain Plume de Henri Michaux. À d’autres moments, lorsque Bloom jugera le monde et les humains, le constat sera souvent pessimiste voire triste mais le tout, vous verrez, sera toujours dit avec panache.

Gonçalo M. Tavares se plaît à brouiller les cartes et s’amuse à confondre les narrateurs. Il n’est pas rare de ne plus savoir qui parle, surtout lorsque Bloom et Jean M s’entretiennent. À ce jeu sur le double via la narration doublé de mises en abîme et de digressions, rajoutez quelques comparaisons entre Anciens et Modernes (à travers la technique et la technologie), des réflexions détonantes sur l’opposition nature/humains, dieux/technologie, sur la perte de la mémoire des conflits, sur la langue, le langage, la poésie et le temps distendu, vous obtiendrez un cocktail vraiment explosif.

Voilà ! Il vous reste tout ça à découvrir, il vous reste aussi à rencontrer Anish et le sage Shankra, il vous reste à appréhender l’Inde de Bloom, à vivre ses (més)aventures. Il vous reste à vous plonger dans Les Lettres à Lucilius de Sénèque (dans une édition ancienne), le théâtre complet de Sophocle (dans une édition rare) et Le Mahâbhârata (dans une vieille édition). Il vous reste l’orgie, le meurtre, la vieille radio du père de Bloom et le retour. Mais comme l’écrit Eduardo Lourenço dans la postface, « il nous est impossible de voyager vers un quelconque paradis (…) tous les voyages sont toujours un retour vers le passé dont nous ne sommes jamais sortis ».

Et maintenant, voici quelques extraits de Un voyage en Inde de Gonçalo M. Tavares, roman traduit par Dominique Nédellec et publié chez Viviane Hamy. S’il figure sur la première liste du prix Médicis, il mérite avant tout d’être lu, annoté, partagé, commenté. C’est un grand grand grand texte (pardon pour l’emphase mais elle se fait rare ces temps-ci).

ChG

 

“ Il est des êtres vivants qui partent en voyage
pour aller à la chasse aux événements pour leur existence, comme si les
excitations étaient des papillons énormes,
d’une taille considérable (incapables de fuir à travers le filet).
Et il en est d’autres, comme Bloom, qui, avant même le début du voyage,
sont déjà propriétaires d’une température de citoyen au sang chaud :
passions extrêmes, vengeances, luttes, façons vénéneuses
et saintes de pénétrer dans le paysage.
Bloom disposait de fait d’un inventaire complet de l’existence :
dans son cas, oui, cela avait un sens que l’homme
soit doté de cette faculté à entendre et à voir derrière lui
que l’on appelle mémoire. (Chant II, 113)


L’énergie avec laquelle on se fait écraser n’a pas d’importance,
ce qui importe en effet c’est l’énergie qui nous reste
après qu’on nous a écrasés. (Chant III, 75)


Ce qui se passe, c’est qu’un pays ne
se soucie plus de savoir s’il fabrique ou non des poètes.
Et la fabrique elle-même ne tolère pas les rebuts :
toute la matière devra être exploitée,
comme une prostituée habile exploite tous les recoins
de son corps. Les pays ont perdu du style,
ils ont gagné des actionnaires. (Chant IV, 25)


Honte de l’art : localisé, comme n’importe quel point
mesquin d’une carte. Aucun artiste n’est
célébré dans le monde entier,
depuis l’Europe jusqu’en Asie, si ce n’est le banquier
qui s’occupe de l’œuvre d’art la plus simple
et la plus ancienne. (Chant VII, 50)


Bonne mémoire ne vaut pas sincérité et
les plus grandes canailles n’oublient
jamais de s’effacer devant les demoiselles
au moment de franchir une porte. (Chant VIII, 82)


Je veux d’abord arriver en Inde intérieurement,
pensait Bloom, en construisant l’oubli
de ma vie antérieure comme on construit patiemment un édifice.
L’oubli est une faculté de l’esprit
perfectible comme toutes les autres
(comme son contraire, par exemple, la mémoire).
Cependant, Bloom chercha des livres avec des exercices
pour apprendre à oublier, mais n’en trouva aucun ;
il chercha beaucoup. (Chant V, 69)
 ”

14 juin 2011

Femmes contre nature et Le doigt de l’historienne (emue)

C’est depuis l’Australie que la toute jeune maison d’édition emue (née de l’impulsion de Sophie Marozeau, ancienne journaliste d’Europe 1 et éditrice pour les contenus numériques chez Lonely Planet) diffuse ses livres numériques. Quelles que soient leurs origines tous les auteurs des éditions emue ont comme dénominateur commun la langue française. Trois recueils de nouvelles sont d’ores et déjà disponibles en numérique, Femmes contre nature de Léa Godard, Le doigt de l’historienne de Ray Parnac (chroniqués aujourd’hui) et L’Ora(n)ge d’Emilio Sciarrino (que je n’ai pas encore lu) où une mélancolie urbaine et un sentiment d’étrangeté habiteraient semble-t-il « ce recueil plein de couleurs et d’une poésie réjouissante ». Aujourd’hui deux recueils de nouvelles, donc, où les relations hommes/femmes sont en jeu. D’un côté, une vision caustique et parfois cruelle mais jamais cynique et de l’autre, de décoiffants portraits à la sauce british.

 

Si l’on ne devait s’arrêter qu’au titre et à la table des matières de Femmes contre nature on pourrait imaginer que Léa Godard ne sera pas tendre avec les personnages féminins de son recueil de nouvelles. Mais il ne faudra pas prendre au pied de la lettre ce qui nous est annoncé d’emblée. Ici tout le monde en prendra pour son grade, et pas uniquement les femmes « contre nature ». Chaque nouvelle, via règlements de compte parfois sanglants, vengeances mais également révélations, fera remonter à la surface des blessures plus profondes encore chez les hommes et les femmes incarnés par Léa Godard, qu’ils soient pères, mères, enfants, frères et soeurs. À travers ces onze portraits de femmes (de nullipare à jalouse en passant par égocentrique, dépressive ou encore frigide) si Léa Godard porte en effet un regard acéré sur les relations amoureuses et familiales (notamment fraternelles) c’est la question du libre-arbitre qu’elle interroge ici tout en disséquant les névroses, les fantasmes et les idéaux des personnages portraiturés dans leur environnement et leur quotidien (au travail, chez eux, en croisière, en pèlerinage ou encore lors d’un Noël en famille). Qu’ils se prénomment Anne, Barbara, Justine, Eliette, Marianne, Pénélope, Paul, Hélène ou Tom, chacun ici devra faire face à l’imprévisible, cet événement qui le réveillera, le révélera ou l’avalera. À travers les problèmes de couple, les rivalités entre frères et soeurs et les relations filiales (suite par exemple à une réussite professionnelle, un succès en amour ou un héritage), ce recueil va creuser vers l’intime mais sans jamais sombrer dans la facilité — qu’il soit question du corps (acceptation), d’amour (découverte de l’autre, recherche de preuves), d’usure du couple (séparation, divorce), de sexualité (désir, fantasme, domination, soumission), d’insatisfactions (dépression, bovarysme, crise d’adolescence, stress des jeunes parents, solitude), de jalousie (entre frères et soeurs surtout) ou encore d’impuissance (les peurs liées à l’enfance ressurgissant chez une jeune mère tandis qu’elle s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de son mari et de son fils partis en balade). Nerveuses, parfois douces-amères mais surtout mordantes ces onze nouvelles sont suivies d’un épilogue plutôt habile.

Dans les dix nouvelles qui composent Le doigt de l’historienne de Ray Parnac les personnages se prénomment Gareth Murgatroyd, Lawrence Sibley ou encore Jordan Lady. Vous l’aurez deviné : si les histoires de Léa Godard se situent principalement en France, avec Ray Parnac nous venons de traverser la Manche. Et à Londres comme ailleurs, qu’ils soient futurs chirurgiens, instituteurs, étudiants, intérimaires, SDF ou stagiaires, tous les personnages auront droit à une bonne dose de perversion injectée par l’auteure. Des esclaves sexuels côtoieront des hommes brutaux ; celui-là, homme odieux qui aime avoir tout sous la main et en double, femme et maîtresse, basculera dans la schizophrénie (le dédoublement a aussi son revers de la médaille) ; des arrogants prendront plaisir à humilier, à exploiter, joueront avec la culpabilité et le deuil de l’autre ; plus loin on abusera de son pouvoir ; plus loin encore on s’épiera, on fantasmera, on rêvera de faire irruption dans une autre vie, on ne vivra pas la sienne, on mentira, on se mentira ; celui-ci est orgueilleux, sûr de son talent et de son potentiel érotique (hommes et femmes ne sont que des jouets sexuels pour lui), il pense tuer le père en devenant chirurgien orthopédique et non simple médecin comme son géniteur : mais sa citadelle est-elle si imprenable que ça et est-il si libre qu’il en a l’air ? Cette autre qui accumule les missions en intérim sera harcelée physiquement et psychologiquement par une historienne, un chirurgien ou encore la directrice d’un collège de jeunes filles de banlieue, une dictatrice qui persécute et humilie tout le personnel ; cette autre encore, après un terrible accident et plusieurs chirurgies esthétiques, deviendra également l’objet sexuel de son nouveau compagnon. C’est dans ce monde-là que l’auteure vous fera entrer, celui des petites perversions ordinaires. Attention où vous mettrez les pieds… et les doigts !

Ces deux titres sont disponibles en numérique dans plusieurs formats sur ePagine, Place des libraires numérique, ePagine reader ainsi que sur tous les sites des libraires-partenaires. Ils sont vendus 4,49 € chacun et n’ont ni DRM ni tatouage.

Bienvenue aux éditions emue et bonnes lectures à tou(te)s.

ChG

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