Avec Céline Minard, c’est avant tout une voix qu’on entend, une langue qu’on a envie de faire sienne, des phrases qu’on respire, qu’on hume et mâche avant de les laisser sortir. On avait déjà fait l’expérience avec Le Dernier monde et Bastard Battle ; on continue avec Olimpia que Denoël vient de publier en format papier et en numérique : sujet convainquant, style, souffle, coffre et voix sont encore au rendez-vous.
Olimpia est un texte bref, fin et complexe, jouissif, épuisant : aucune phrase gratuite, rien à jeter, du concentré, de la littérature, où d’abord faire jaillir une langue d’une gueule haineuse, d’une qui a tout vu tout connu : la vie des gens modestes, l’éducation religieuse, la patience, l’ascension vers le pouvoir, les intrigues et les manigances, la gloire, la répulsion, la colère, la trahison, la descente soudaine puis les enfers. Dresser le portrait d’un personnage historique en y mêlant fond religieux et politique, le sacré et le profane et tout en gardant le cap (langue et voix qui se font chair, sans concession, avec une bonne dose de poésie des profondeurs, de tragédie, d’oralité, de latinisme, de vulgarité et de lyrisme), n’est pas donné à tous. Lautréamont faisait ça. Et Bataille ou encore Blanchot. Claude Louis-Combet et Bernard Noël aussi. Dans leur combat avec la chair.
En deux mouvements bien distincts, Céline Minard nous plonge ici dans le monde d’Olimpia Maidalchini, dite « la papesse » et qu’on nommait aussi « impie, courtisane, prostituée ». Mais sachez que c’est d’abord la voix d’Olimpia qu’on entend, celle du narrateur ensuite.
Sa voix donc : Olimpia qui soliloque tandis qu’elle fuit Rome pour Viterbe, chassée par le nouveau pape Alexandre VII, sa langue de vipère par laquelle elle jette l’opprobre sur la ville et les habitants de Rome, souhaitant que la peste les éradique, éructant, conchiant, vidant son sac. Et tout le monde y passe : les larbins, le peuple, les courtisans, les religieux, les artistes (« tartineurs, tapeurs de marbre »), Giovanni Battista Pamphili – son beau-frère autrement connu sous le nom d’Innocent X qu’elle a fait nommer pape (« Rien en toi n’aurait été grand sans mon pouvoir, pas même ton nez (…) de foire avec sa grosse verrue ») – , puis c’est au tour de son fils Camillo qui, après avoir quitté le pourpre pour le mariage, est conspué (« Camillo, fils de la meilleure tyrannie de Rome, à qui on offrit le monde et qui ne sut qu’en faire. Le fléau sur la tête du crémier. ») et de sa « catin » de femme. Olimpia menace d’arracher Rome qui « a moins de mémoire et moins de d’estomac qu’un chien », de la noyer, de la rayer de la carte, d’y foutre le feu, de faire couler le sang.
Dans un deuxième temps, un narrateur vient retracer la vie de cette même Olimpia, femme ambitieuse, sans scrupules, castratrice, autocrate, tyrannique, qui aime dominer et veut le pouvoir, capable de « brèves colères monumentales », d’une piété dévastatrice, démonstrative, intrigante et « pourvoyeuse de fêtes monstrueuses ». Voilà pour le personnage. Pour ce qui est de l’histoire, inutile de résumer ce que l’auteur fait admirablement dans la deuxième partie ; j’aurais plutôt envie que vous vous jetiez dans le corps (charnel) du texte. Ainsi, peut-être que ces quelques citations attiseront la curiosité :
« Je ne pardonne pas, rien, personne, rien à personne. »
« Ce qu’on m’ôte, je le broie, je ne l’offre pas. Ce qu’on me prend, je le détruis, ce qu’on m’ordonne, je le nie. »
« Je ne suis pas romaine, je n’appartiens pas à la race des chiens canis canem, tu ne m’apaiseras plus avec un morceau de viande. »
« Le peuple m’a suffisamment comblée en m’appelant Pimpaccia et impia et putain de pape et suceuse d’Innocent et vamp, vampiria et femme à sceptre et Didi un chasse-mouches, il m’a assez conchiée pour que je puisse lever une armée de Pasquins tout en merde et remplir d’un bout à l’autre le pont Saint-Ange et couper ainsi cette ville de hâbleurs de la bulle vide du Saint-Siège désormais vide d’où l’on veut me chasser. »
« Mais je ne t’ai pas laissé crever mon Innocent, mon dit X, mon Didi, tout au contraire, je t’ai taillé, je t’ai insufflé, je t’ai porté comme un gant de chair au sommet du pouvoir, comme un masque, comme une forme de ma volonté sur l’estrade du grand cirque. Tu étais laid et je t’ai paré, tu étais pauvre et je t’ai enrichi, tu étais mol et je t’ai bandé. »
Alors qu’elle est étudiante en philosophie, Céline Minard publie son premier roman R en 2004 (épuisé chez l’éditeur Comp’act). Admiré pour son style, son érudition et son efficacité narrative, Le Dernier Monde (Denoël, 2007) connaît un véritable succès critique ainsi que Bastard Battle (Leo Scheer, 2008). Olimpia a paru en janvier 2010 chez Denoël dans sa version papier, un mois plus tard en numérique.
Christophe Grossi




