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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

10 avril 2010

Le venin d’Olimpia

Filed under: Le Livre-Avenir (conseils de lecture) — Mots-clefs :, — Christophe @ 00:56

Avec Céline Minard, c’est avant tout une voix qu’on entend, une langue qu’on a envie de faire sienne, des phrases qu’on respire, qu’on hume et mâche avant de les laisser sortir. On avait déjà fait l’expérience avec Le Dernier monde et Bastard Battle ; on continue avec Olimpia que Denoël vient de publier en format papier et en numérique : sujet convainquant, style, souffle, coffre et voix sont encore au rendez-vous.

© Photo Céline Minard, D.R.

Olimpia est un texte bref, fin et complexe, jouissif, épuisant : aucune phrase gratuite, rien à jeter, du concentré, de la littérature, où d’abord faire jaillir une langue d’une gueule haineuse, d’une qui a tout vu tout connu : la vie des gens modestes, l’éducation religieuse, la patience, l’ascension vers le pouvoir, les intrigues et les manigances, la gloire, la répulsion, la colère, la trahison, la descente soudaine puis les enfers. Dresser le portrait d’un personnage historique en y mêlant fond religieux et politique, le sacré et le profane et tout en gardant le cap (langue et voix qui se font chair, sans concession, avec une bonne dose de poésie des profondeurs, de tragédie, d’oralité, de latinisme, de vulgarité et de lyrisme), n’est pas donné à tous. Lautréamont faisait ça. Et Bataille ou encore Blanchot. Claude Louis-Combet et Bernard Noël aussi. Dans leur combat avec la chair.

En deux mouvements bien distincts, Céline Minard nous plonge ici dans le monde d’Olimpia Maidalchini, dite « la papesse » et qu’on nommait aussi « impie, courtisane, prostituée ». Mais sachez que c’est d’abord la voix d’Olimpia qu’on entend, celle du narrateur ensuite.

Buste d'Alessandro Algardi

Sa voix donc : Olimpia qui soliloque tandis qu’elle fuit Rome pour Viterbe, chassée par le nouveau pape Alexandre VII, sa langue de vipère par laquelle elle jette l’opprobre sur la ville et les habitants de Rome, souhaitant que la peste les éradique, éructant, conchiant, vidant son sac. Et tout le monde y passe : les larbins, le peuple, les courtisans, les religieux, les artistes (« tartineurs, tapeurs de marbre »), Giovanni Battista Pamphili – son beau-frère autrement connu sous le nom d’Innocent X qu’elle a fait nommer pape (« Rien en toi n’aurait été grand sans mon pouvoir, pas même ton nez (…) de foire avec sa grosse verrue ») – , puis c’est au tour de son fils Camillo qui, après avoir quitté le pourpre pour le mariage, est conspué (« Camillo, fils de la meilleure tyrannie de Rome, à qui on offrit le monde et qui ne sut qu’en faire. Le fléau sur la tête du crémier. ») et de sa « catin » de femme. Olimpia menace d’arracher Rome qui « a moins de mémoire et moins de d’estomac qu’un chien », de la noyer, de la rayer de la carte, d’y foutre le feu, de faire couler le sang.

Dans un deuxième temps, un narrateur vient retracer la vie de cette même Olimpia, femme ambitieuse, sans scrupules, castratrice, autocrate, tyrannique, qui aime dominer et veut le pouvoir, capable de « brèves colères monumentales », d’une piété dévastatrice, démonstrative, intrigante et « pourvoyeuse de fêtes monstrueuses ». Voilà pour le personnage. Pour ce qui est de l’histoire, inutile de résumer ce que l’auteur fait admirablement dans la deuxième partie ; j’aurais plutôt envie que vous vous jetiez dans le corps (charnel) du texte. Ainsi, peut-être que ces quelques citations attiseront la curiosité :

« Je ne pardonne pas, rien, personne, rien à personne. »

« Ce qu’on m’ôte, je le broie, je ne l’offre pas. Ce qu’on me prend, je le détruis, ce qu’on m’ordonne, je le nie. »

« Je ne suis pas romaine, je n’appartiens pas à la race des chiens canis canem, tu ne m’apaiseras plus avec un morceau de viande. »

« Le peuple m’a suffisamment comblée en m’appelant Pimpaccia et impia et putain de pape et suceuse d’Innocent et vamp, vampiria et femme à sceptre et Didi un chasse-mouches, il m’a assez conchiée pour que je puisse lever une armée de Pasquins tout en merde et remplir d’un bout à l’autre le pont Saint-Ange et couper ainsi cette ville de hâbleurs de la bulle vide du Saint-Siège désormais vide d’où l’on veut me chasser. »

« Mais je ne t’ai pas laissé crever mon Innocent, mon dit X, mon Didi, tout au contraire, je t’ai taillé, je t’ai insufflé, je t’ai porté comme un gant de chair au sommet du pouvoir, comme un masque, comme une forme de ma volonté sur l’estrade du grand cirque. Tu étais laid et je t’ai paré, tu étais pauvre et je t’ai enrichi, tu étais mol et je t’ai bandé. »

Alors qu’elle est étudiante en philosophie, Céline Minard publie son premier roman R en 2004 (épuisé chez l’éditeur Comp’act). Admiré pour son style, son érudition et son efficacité narrative, Le Dernier Monde (Denoël, 2007) connaît un véritable succès critique ainsi que Bastard Battle (Leo Scheer, 2008). Olimpia a paru en janvier 2010 chez Denoël dans sa version papier, un mois plus tard en numérique.

Christophe Grossi

6 avril 2010

Dans la rue avec Marina Damestoy

Filed under: Le Livre-Avenir (conseils de lecture) — Mots-clefs :, , — Christophe @ 06:32

Marina Damestoy est une jeune femme de trente-trois ans au moment où elle écrit la préface de Mangez-moi (édité par publie.net) ; elle en a quasiment dix de moins dans les cahiers qui suivent. Et qu’écrit-elle alors ? Que décrit-elle ? Son quotidien, la débrouille, la descente dans l’ascenseur social – comme on dit maintenant – depuis la rue, là où elle est devenue SDF. Si Marina Damestoy revendique d’être une voix parmi tant d’autres de sa génération, elle est aussi celle qui surgit de la foule ; anonyme et singulière à la fois.

On ne lira pas seulement Mangez-moi comme le récit d’une survie à travers les errances de Marina Damestoy ; ces textes montrent aussi comment cette jeune femme d’aujourd’hui, sur-diplômée, ultrasensible et créative, ne parvient pas à rejoindre le monde du travail ou celui des arts et comment elle refuse aussi parfois celui des humains. Se mêlent ici réflexions sur le théâtre, les festivals, les rave-parties mais aussi sur l’amour, la sexualité, l’altérité, l’autre sexe, la disparition, le voyage, la drogue ou encore sur la génération précaire, la violence des échanges en milieu tempéré et la difficulté pour un artiste d’aujourd’hui de rejoindre une communauté.

Vous trouverez en téléchargement gratuit, parmi cet ensemble disponible depuis peu chez publie.net, quelques extraits issus de l’avant-propos ainsi que des 3 cahiers + 1 dans le dossier « Le contemporain s’écrit numérique, première série » : notes, réflexions, poèmes, aphorismes se succèdent dans une tension permanente et une rigueur digne d’un Georges Perec.

Christophe Grossi

Marina Damestoy vit en Bretagne, au Guilvinec. Elle a étudié aux Beaux-Arts, vécu à Londres et fait un an de tour du monde, d’où résulte « du sang caillé sur les lèvres », textes et dessins, inédit, avant de fonder sa compagnie théâtrale. Elle est par ailleurs RMIste. Outre son « implication militante auprès des sans-abri », dans le monde du théâtre, des festivals et des arts de la rue, elle a participé à la revue Mouvements et a écrit d’autres textes dont Cahier bigouden, 23 péosies à ridules et Animalimages.

26 novembre 2009

Suite Olivier Rolin : le « grand cachalot »

Filed under: Le Livre-Avenir (conseils de lecture) — Mots-clefs :, , , — Christophe @ 22:32

La langue, chez Olivier Rolin, comme lieu des commencements, de la mémoire et du refuge, voilà ce qui d’abord m’attire dans son oeuvre. D’ailleurs, tous ses livres, quelle que soit l’histoire racontée, reviennent sur l’origine du projet littéraire (le pré-texte) et sont le prétexte où parler de l’écriture, du geste d’écrire, de l’endroit d’où Olivier Rolin écrit et de cet instant où il a choisi d’écrire de et pour la littérature. Chez lui, c’est donc la mémoire, le souvenir, le Temps (« le souffle du temps, le grand cachalot ») et les Paysages originels, les grands enjeux. Et c’est là qu’il revient toujours, à ce moment précis dans son histoire où prend fin son activisme (Littérature, politique), où il quitte « La Cause » avec laquelle il avait désiré penser le monde – et le changer – à travers la philosophie et la révolution.

© Richard Dumas pour Télérama

© Olivier Rolin par Richard Dumas pour Télérama

Que ses personnages recherchent une femme follement aimée à travers d’autres femmes rencontrées à Paris ou au Soudan (Méroé), qu’ils s’entichent de barmaids à Lisbonne, Buenos Aires ou Prague (Bar des flots noirs), qu’ils soient un jour à Kaboul, un autre en Terre de feu ou à La Havane, à New York ou à Valparaiso, qu’ils soient aimantés par Cendrars, Pertuiset, Manet ou les amis révolutionnaires (Mon galurin gris, Un chasseur de lions, Phénomène futur et Tigre en papier), le véritable héros est le Temps (celui qui est perdu, celui qu’on cherche à retrouver, celui de Marcel Proust, omniprésent dans tous ses textes).
C’est donc autour de ce lieu-mémoire, de ce lieu-refuge que l’auteur tourne sans cesse – un peu comme Remember, la fameuse DS de Martin (le narrateur de Tigre en papier) qui, elle, tourne autour du « périfluide », entourée de lumières clignotantes, colorées, des affiches, des panneaux, ou encore comme ses personnages qui, tels des satellites, tournent autour du monde et racontent leur vie – mais avec style. Mais si tout ce beau monde se déplace autant, c’est bien parce que personne ne se sent à sa place. Et c’est dans ce déplacement (La langue), dans cet écart, que se trouve la Beauté, que naît la littérature (Le génie subtil du roman).

La visite de la Suite Olivier Rolin à l’hôtel ePagine continue… très prochainement.

Christophe Grossi

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Livres numérisés de l’auteur cités dans cette chronique :

Autres livres de l’auteur, dans leur version papier :

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