Il y a tout juste un an, je découvrais le style de Sébastien Ayreault grâce à la maison d’édition numérique StoryLab qui publiait coup sur coup un roman, Sous les toits, et une nouvelle, Le cri de l’oiseau moqueur (lire le billet de janvier 2012). C’est d’abord son écriture qui a fait mouche, un style direct, à la Calaferte, mais également imprégné de littérature anglo-saxonne, américaine principalement (Bukowski ou Fante). Sébastien Ayreault, né à Cholet et qui aujourd’hui vit aux USA (Atlanta), tient également un blog, propose des textes et feuilletons en ligne sur d’autres sites et écrit des chansons. Ce fut ma deuxième rencontre avec lui, son autre voix.
En décembre 2012, j’apprends qu’un nouveau roman, Loin du monde, va paraître aux éditions Au diable vauvert (en papier et en numérique) et que Sébastien Ayreault sera en France pour quelques jours. Rendez-vous pris, avec le texte d’abord, avec lui ensuite, place du Châtelet à Paris où le rencontrer (IRL et non plus via URL) et entendre sa voix, avec accent celle-là.
Pour lire Loin du monde il me fallait me défaire de ce que j’avais lu précédemment de lui. Parce que ce roman, dans son projet de trilogie, précède chronologiquement Sous les toits (qui sera retravaillé pour sa sortie Au diable vauvert). D’autre part, parce que si Sous les toits est une écriture simple et brutale, incarnée et viscérale, à la hauteur du personnage (David Serre a vingt ans et se bat avec une ville qui l’avale, Paris), Loin du monde se déroule en revanche dix ans plus tôt. Et parce que le personnage, ce même David, a dix ans (et non vingt), qu’il vit dans une petite ville de l’Ouest de la France (et non Paris), Sébastien Ayreault, pour rester à la hauteur du personnage devait lui trouver une voix autre, celle de la préadolescence. Et à la lecture de Loin du monde, c’est d’abord ça que je me suis dit, cette voix il l’a (re)trouvée. En quelques mots, son premier roman est aussi attachant que poignant et aussi drôle qu’incisif. On parle donc d’un premier volet, d’un premier roman aussi, et c’est vrai. Car même si Sébastien a publié d’autres textes avant celui-ci, Loin du monde est bien le premier roman qu’il a achevé et, qui plus est, « loin du monde » de ses dix ans puisque écrit de l’autre côté de l’Atlantique, à Atlanta, tandis que son fils venait de naître.
Pas évident pourtant de faire parler un gamin de dix ans, surtout quand ce gamin est en grande partie sa propre histoire. Pas évident non plus de faire machine arrière, de replacer au présent les années 80 sans tomber dans la nostalgie habituelle (lire aussi France 80 de Gaëlle Bantegnie), de nous faire entrer dans une famille ouvrière sans misérabilisme ou jugement, de parler de son enfance sans en exagérer les accrocs. Et surtout, quand on connaît la fin de ce premier volet, pas évident surtout de tenir le lecteur en haleine, de le garder sur la brèche, jusqu’à la dernière page, jusqu’à la chute brutale. Ainsi Loin du monde décrit avec simplicité et efficacité (style fluide, à l’anglaise peut-être) le difficile passage de l’enfance à l’adolescence pour son personnage David, cet enfant précoce qui un matin va découvrir dans le même temps le plaisir sexuel et la culpabilité, Eros et Thanatos, le manichéisme et la dualité, Dieu et le Diable, la jouissance et la petite mort, les pulsions et la punition, un enfant qui, à partir de ce jour, n’aura qu’une obsession, découvrir ce que cache le sexe féminin. Et si de temps en temps, David convoque Dieu (qui est en haut du frigo), c’est avec l’originalité de ses dix ans.

© photo : dans le métro, sous la Place du Châtelet _ Sébastien Ayreault par Christophe Grossi, février 2013
Loin du monde retrace également avec minutie le quotidien d’une famille modeste dans les années 80 avec notamment en toile de fond le passage de l’ère industrielle à l’ère post-moderne (peur du chômage, changement plus fréquent de boulot, de ville…) mais aussi l’ennui, le bled pourri, les fugues avortées, les réunions de famille, la grand-mère qui n’a rien à envier à Céline et Artaud réunis, le sexe de la voisine et de la cousine, la mère distante et si mauvaise cuisinière, le père adoré, fan de Johnny et fumeur de Gauloises… La liste serait longue et l’essentiel n’est pas là mais dans sa restitution, dans le style, dans la justesse du ton.
En septembre ou en janvier prochains paraîtra la version retravaillée de Sous les toits. Dans le troisième volet de la trilogie (non écrit à ce jour), David Serre aura cette fois trente ans et il sera père… Ne passez pas à côté de cette voix, lisez Loin du monde ! Le livre broché coûte 15 €, la version numérique 4.99 € sur ePagine (sans DRM).
ChG
Titres de Sébastien Ayreault disponibles en numérique sur ePagine :
► Loin du monde, Au diable Vauvert, 2013
► Le cri de l’oiseau moqueur, StoryLab, 2012