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29 mai 2012

Sur la route (le rouleau original) de Jack Kerouac en numérique

Sur la route de Walter Salles © MK2 Diffusion

Profitant de la sortie en salle du film de Walter Salles, Sur la route, Gallimard vient de numériser la texte originel, le rouleau original, de Jack Kerouac. Cette édition établie par Howard Cunnell, préfacée par Howard Cunnell lui-même, Penny Vlagopoulos, George Mouratidis et Joshua Kupetz, est traduite de l’américain par Josée Kamoun. La version papier avait paru en 2010, la version numérique est disponible depuis la sortie en salle du film de Walter Salles et elle peut être téléchargée au prix du livre de poche (8.49 €). Ci-dessous un extrait de la préface de Howard Cunnel. Pour aller plus loin,  voici quelques liens :

Sur la route (le rouleau original) de Jack Kerouac en numérique (Folio, Gallimard)
Long Poem in Canuckian Child Patoi Probably Medieval de Jack Kerouac en numérique, République des Lettres
Ballast de Jean-Jacques Bonvin (croisement de vies : Kerouac, Cassady, Ginsberg, Burroughs) en numérique, Éditions Allia (texte chroniqué sur ce blog en février dernier)
• interview de Walter Salles
• sites de Lucien Suel, auteur, éditeur de revues et de livres consacrés aux poètes et écrivains de la Beat Generation, notamment traducteur du Livre des esquisses de Jack Kerouac (La Table Ronde, non dispo en numérique)
• le site DHARMA beat
• le site Kerouac.fr

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À TOUTE ALLURE
Quand Kerouac écrivait « Sur la  »
préface de Howard Cunnell

1

« J’ai raconté toute la route à présent », dit Jack Kerouac dans une lettre datée du 22 mai 1951, à New York, et destinée à son ami Neal Cassady, à San Francisco, de l’autre côté du continent. « Suis allé vite, parce que la route va vite. » Il explique que, entre le 2 et le 22 avril, il a écrit un roman complet, de 125 000 mots. « L’histoire c’est toi et moi et la route. » Il l’a écrite sur un rouleau de papier de 40 mètres de long : « Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes… l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route. »
Comme tout ce qui concerne l’auteur, la genèse de Sur la route fait l’objet d’une légende. Il est clair que quand j’ai lu le roman, à seize ans, mon ami Alan n’en ignorait rien. Il l’avait lu avant moi et, depuis, il portait un T-shirt blanc avec des Levi’s taille basse, en écoutant George Shearing. Ça se passait dans une ville éclaboussée de soleil, une ville de bord de mer, bleue et blanche, sur la côte sud de l’Angleterre, il y a vingt-cinq ans. Kerouac se dopait à la benzédrine pour écrire Sur la route, si j’en croyais Alan, et il l’avait composé en trois semaines, sur un long rouleau de papier télétype, sans ponctuation. Il s’était mis au clavier, avec du bop à la radio, et il avait craché son texte, plein d’anecdotes prises sur le vif, au mot près ; leur sujet : la route avec Dean, son cinglé de pote, le jazz, l’alcool, les filles, la drogue, la liberté. Je ne savais pas ce que c’était que le bop ou la benzédrine, mais je l’ai découvert, et j’ai acheté des tas de disques de Shearing et de Slim Gaillard. Sur la route, c’était le premier livre que je lisais, le premier même dont j’entendais parler, avec bande son intégrée.
Par la suite, chaque fois que je cherchais d’autres livres de Kerouac, j’avais droit à la même histoire. Sur la couverture de ma vieille édition anglaise de Visions de Cody, il est rappelé que Sur la route a été écrit l’année 1952, « en quelques jours de délire, sur un rouleau de presse ». L’histoire veut que Kerouac prenne son rouleau sous le bras et aille trouver Robert Giroux, éditeur chez Harcourt Brace qui avait travaillé avec lui sur The Town and the City, roman publié au printemps précédent. Kerouac lui déroule le parchemin de sa Route, et Giroux, qui n’y est pas du tout, lui demande comment les imprimeurs vont travailler à partir de ça. Vraie ou pas, l’histoire exprime on ne peut mieux le choc frontal entre l’Amérique « normale » et la nouvelle génération de hipsters underground venue parler du « it », de la « pulse ». Les livres, même imparfaitement normés ou équarris, ne ressemblent pas à ce rouleau. Kerouac récupère son manuscrit, qu’il refuse de réviser, et il reprend la route vers la Californie et le Mexique ; il découvre l’écriture automatique et le bouddhisme, il écrit d’autres romans « à toutes blindes », les consignant l’un après l’autre dans de petits carnets que personne n’ose publier. Des années passent avant que Viking n’achète Sur la route. Le roman publié n’a rien à voir avec le livre échevelé que Kerouac a tapé en 1951, déclare Allen Ginsberg ; un jour, « quand tout le monde sera mort », ajoute-t-il, l’original sera publié en l’état, dans toute sa « folie ».
Dans sa lettre du 22 mai 1951 à Neal Cassady, Kerouac expliquait qu’il était « au travail depuis le 22 avril, soit un mois jour pour jour, à taper et à réviser ». Ses proches savaient d’ailleurs qu’il travaillait au livre depuis 1948, au moins. Cinquante ans après la publication effective du texte, pourtant, l’image que notre culture retient de Kerouac et de Sur la route demeure celle d’un écrivain qui aurait accouché dans la fébrilité d’une histoire vraie ; on voit la machine à écrire régurgiter le rouleau de papier sans fin à l’image de la route elle-même ; les T-shirts dans lesquels Kerouac transpire en tapant comme une mitrailleuse sèchent dans l’appartement comme autant de drapeaux de la victoire. Le crépitement de la machine à écrire de Kerouac trouve sa place aux côtés des coups de pinceau furieux de Jackson Pollock et des chorus de Charlie Parker à l’alto, spirales ascensionnelles, dans le triptyque qui représente l’innovation fracassante d’une culture d’après guerre, qu’on juge fondée sur la sueur, l’immédiateté et l’instinct, plutôt que sur l’apprentissage, le savoir-faire et la pratique audacieuse.
Nous le savons depuis un bon moment, la vérité est plus complexe, de même que le roman est bien plus une quête spirituelle qu’un manuel du parfait hipster. Sur la route n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel d’été. Les journaux que tient Kerouac nous apprennent que, de 1947 à 1950, il a accumulé le matériel nécessaire pour un roman de la route, qui figure nommément pour la première fois à la date du 23 août 1948. « Sur la route, qui m’occupe l’esprit en permanence, est le roman de deux gars qui partent en Californie en auto-stop, à la recherche de quelque chose qu’ils ne trouvent pas vraiment, au bout du compte, qui se perdent sur la route, et reviennent à leur point de départ pleins d’espoir dans quelque chose d’autre. »
Pourtant, c’est encore le mythe des trois semaines d’avril que l’imagination retient quand on pense à Kerouac. Le fameux rouleau de la version originale joue un rôle clef dans l’histoire de ce roman, qui est l’un des plus influents, l’un des plus populaires des cinquante dernières années. Il en constitue l’un des artefacts les plus significatifs, les plus célèbres et les plus provocants. Je me propose ici de retracer l’histoire de Sur la route, avec les circonstances de sa composition et de sa publication. On y verra l’écrivain au travail, ses ambitions, les refus qu’il essuie, mais c’est aussi l’histoire d’une métamorphose. Car il s’agit des années de transformation où Kerouac, jeune romancier prometteur, va devenir l’écrivain expérimental le plus doué de sa génération. Les textes clefs sont ici la version originale (le rouleau) de Sur la route et Visions de Cody, entrepris à l’automne suivant l’écriture du rouleau. Le rouleau est la fleur sauvage dont la graine donnera le jardin enchanté des Visions  ; c’est donc un texte pivot dans l’histoire de Jack Kerouac, un texte qui le situe dans la littérature américaine. Il va sans dire que l’histoire est aussi celle de Neal Cassady.

© Howard Cunnell, in Sur la route (le rouleau original) de Jack Kerouac, Folio Gallimard.
Un extrait plus long de cette préface peut être téléchargé gratuitement ici.

 

photo DR

Jack Kerouac est né en 1922 à Lowell, Massachusetts, dans une famille d’origine canadienne-française. Étudiant à Columbia, marin durant la Seconde Guerre mondiale, il rencontre à New York, en 1944, William Burroughs et Allen Ginsberg, avec lesquels il mène une vie de bohème à Greenwich Village. Nuits sans sommeil, alcool et drogues, sexe et homosexualité, délires poétiques et jazz bop ou cool, vagabondages sans argent à travers les États-Unis, de New York à San Francisco, de Denver à La Nouvelle-Orléans, et jusqu’à Mexico, vie collective trépidante ou quête solitaire aux lisières de la folie ou de la sagesse, révolte mystique et recherche du satori sont quelques-unes des caractéristiques de ce mode de vie qui est un défi à l’Amérique conformiste et bien-pensante. Après son premier livre, The Town and the City, qui paraît en 1950, il met au point une technique nouvelle, très spontanée, à laquelle on a donné le nom de « littérature de l’instant » et qui aboutira à la publication de Sur la route en 1957, centré sur le personnage obscur et fascinant de Dean Moriarty (Neal Cassady). Il est alors considéré comme le chef de file de la Beat Generation. Après un voyage à Tanger, Paris et Londres, il s’installe avec sa mère à Long Island puis en Floride, et publie, entre autres, Les Souterrains, Les clochards célestes, Le vagabond solitaire, Anges de la Désolation et Big Sur. Jack Kerouac est mort en 1969, à l’âge de quarante-sept ans.

 

Autres textes de Jack Kerouac traduits en français (non disponibles en numérique)

GIRL DRIVER, récit à mon propos, 1983, Denoël
LES ANGES VAGABONDS, 1987,Denoël (Folio n° 457)
ANGES DE LA DÉSOLATION, 1998, Denoël
BOOK OF BLUES, édition bilingue, 2000, Denoël
UNDERWOOD MEMORIES, 2006, Denoël
LE LIVRE DES HAÏKU, 2006, Éditions de La Table Ronde
LIVRE DES ESQUISSES (1952-1954), 2010, Éditions de La Table Ronde

16 février 2012

Hemingway | Le vieil homme et la mer | nouvelle traduction

Note du 17 février 2012, 22h00 : Ce soir on en sait plus sur les raisons qui ont poussé les éditions Gallimard à demander de manière soudaine à tous les diffuseurs de retirer ce titre de leurs différentes plateformes. Alban Cerisier, secrétaire général de la maison d’édition, s’en est expliqué via le site ActuaLitté. « Si on suit strictement la règle, nous sommes en effet les seuls à pouvoir publier une traduction de cette œuvre. Mais vis-à-vis de la succession Hemingway, on ne pouvait pas faire autrement que de réagir en demandant le retrait de ces œuvres. Nous sommes tenus contractuellement de faire respecter ces droits. François Bon n’avait probablement pas connaissance de ces accords contractualisés ». Cette affaire, plus complexe qu’elle n’y paraissait au premier abord, est d’ailleurs très bien analysée par Hubert Guillaud, rédacteur en chef d’InternetActu.net. « Cette histoire (une de plus) me semble emblématique d’une incompréhension de plus en plus aiguë entre la création et le droit, entre le partage et la propriété », écrit-il sur sur le blog La Feuille, billet que je vous invite à consulter avant d’ouvrir à nouveau les fenêtres sur le monde.

Note du 17 février 2012, 17h30 : Contrairement à ce que j’écrivais hier, ce titre ne peut plus être téléchargé pour l’instant, ni sur ePagine, ni sur les sites des libraires partenaires, les éditions Gallimard venant brutalement de demander à publie.net « de retirer cet ouvrage de la vente, dont la publication et la commercialisation constituent un acte de contrefaçon » ainsi qu’à tous les diffuseurs « de procéder à son retrait immédiat » de leur plateforme (cf. le billet de François Bon sur le tiers livre).
Pour l’instant, comme personne ne m’a encore demandé de « procéder au retrait immédiat » de ce billet avec extrait de la traduction du vieil homme et la mer par François Bon, je le laisserai en ligne. En soutien à tous les passeurs de textes, de savoir et d’émotions.
Je signale aussi à tous ceux qui ne connaîtraient pas et souhaiteraient découvrir ce que propose cette maison d’édition numérique d’aller jeter à œil à son catalogue exigeant (vous pouvez aussi visiter ce blog qui a chroniqué nombre de ses titres mis en ligne depuis 3 ans). Vous y trouverez là des écrivains classiques mais surtout des auteurs d’aujourd’hui. Vous y lirez de la poésie, des fictions, des polars, de la SF, des essais. Il n’y aura pas plus beau soutien (et agréable qui plus est) à cette maison d’édition (qui est une coopérative d’auteurs) passionnée par la diffusion de toutes les formes d’écritures, les langues singulières, les voix et les idées. Ce qui s’écrit là est notre mémoire de demain, la mémoire des hommes, la mémoire et la mer (« La marée, je l’ai dans le cœur/ Qui me remonte comme un signe »).

ChG


billet du 16 février 2012

Après Lovecraft, Melville et Kafka, un autre grand auteur du XXe siècle, Hemingway, vient de rejoindre le répertoire numérique de publie.net en bénéficiant lui aussi d’une nouvelle traduction. Si le Bartleby de Melville (cf. billet du 27 juillet 2011) et les histoires terrifiantes de Lovecraft sont traduites par Ruth Szafranski (cf. également ses récentes traductions de Dashiell Hammett), si les 57 récits brefs de Kafka (cf. billet du 6 février dernier) sont traduits par Laurent Margantin, Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway, lui, a été travaillé au plus près par François Bon. Voici d’ailleurs ce qu’il en dit : « Traduire c’est reprendre un texte comme du gravier, lentement. Par rapport aux autres textes d’Hemingway, presque un travail de statuaire : si peu de mots, et le tournoiement de leurs répétitions, des didascalies qui détourent les phrases comme un vitrail. Le jeu précis de miroitements entre les paroles que le vieil homme dit à haute voix pour le ciel, le poisson ou lui-même, et son monologue intérieur. Le travail comme sur du marbre entre homme et animal, et l’égalité terrible devant mort et destin. L’énorme défi de ce texte, c’est comment l’universel tient à ce rythme, et ce concret. Puis la violence de la fable, l’émergence crue de beauté qui en est le complément nécessaire, presque incestueux. »

Cette nouvelle traduction du vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway mise en ligne par publie.net peut être téléchargée sur toutes les plateformes de ventes de livres numériques, ePagine et ses libraires partenaires inclus (multi-formats dont ePub, marquage sans DRM, 2.99€).

Et tout de suite un long extrait qui rappellera bien des choses à tous les amateurs de ce monument de la littérature mondiale qui est aussi le dernier texte connu écrit par Hemingway avant son suicide en 1961.

ChG

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Extrait du vieil homme et la mer

« (…)

Juste avant la nuit, alors qu’ils passaient une grande île de sargasses qui se soulevaient et balançaient dans la lumière de la mer comme si l’océan faisait l’amour avec quelque chose qui se cachait sous une couverture jaune, un dauphin attrapa la ligne arrière. Il le vit tout d’abord quand il sauta en l’air, tout doré dans la dernière lumière du soleil, battant violemment dans son saut. Il sauta de nouveau et de nouveau, des sauts que la peur rendait acrobatiques, et il l’amena jusqu’à sa poupe, accroupi, tout en retenant la grande ligne de sa main et du bras droits, ramenant le dauphin de sa main gauche, retenant la ligne chaque brasse de son pied nu. Quand le poisson fut à toucher le canot, plongeant et se hérissant de tous les côtés par désespoir, le vieux se pencha sur le plat-bord, et souleva le poisson d’or poli avec ses taches mauves par-dessus la poupe. Ses mâchoires battaient convulsivement dans des morsures rapides contre l’hameçon, et il battait le fond du bateau de son long corps plat, de la queue et de la tête, jusqu’aux coups de gourdin sur la tête brillante et dorée qui le laissaient tressaillant, mais inerte.
Le vieux décrocha le poisson, remit un appât sur sa ligne avec une autre sardine et la remit à la traîne. Puis il revint laborieusement à la proue. Il lava sa main gauche et l’essuya sur son pantalon. Puis il passa la grande ligne de sa main droite à sa main gauche et lava sa main droite dans la mer tout en regardant le ciel plonger dans l’océan, et surveillant l’inclinaison de la ligne.
– Elle n’a pas changé du tout, dit-il. Mais suivant le mouvement de l’eau le long de sa main, il remarqua qu’ils avaient encore ralenti.
– Si je laisse les deux avirons à la traîne, ça devrait le ralentir encore pour cette nuit, dit-il. Il est bon pour la nuit et moi aussi.
Ce serait mieux de dépecer le dauphin un peu plus tard, pour que le sang reste dans la viande, pensa-t-il. Je peux faire ça dans un moment, quand je mettrai mes avirons à la traîne. C’est mieux de laisser le poisson tranquille maintenant, et de ne pas trop le déranger au crépuscule. Le coucher du soleil est un moment difficile pour tous les poissons.
Il sécha sa main droite dans l’air du soir, puis assura de nouveau sa prise sur la ligne et s’arrangea comme il put, se débrouillant pour s’allonger contre le plat-bord pour que le bateau ait sa part de la traction, et partage avec lui.
J’apprends comment le faire, pensa-t-il. Enfin, cette partie-là. Puis se souvint qu’il n’avait rien mangé depuis qu’il avait pêché ce thon gardé comme appât, et qu’il avait besoin de se nourrir. J’ai mangé le thon en entier, demain je mangerai le dauphin. Il l’appelait dorado. Peut-être que je devrais en manger un morceau quand je le viderai. Ce sera plus difficile à manger que la bonite. Mais ici rien n’est facile.
– Tu vas comment, le poisson, demanda-t-il à voix haute. Moi je me sens bien, ma main gauche va mieux, j’ai de quoi manger pour cette nuit et demain. Tire mon bateau, le poisson.
Il ne sentait pas si bien que cela, la douleur due à la corde en travers de son dos avait dépassé la simple douleur, était devenue un engourdissement dont il se méfiait. Mais j’ai traversé des choses bien pires, pensait-il. Ma main est seulement coupée et la crampe est partie de l’autre. Mes jambes vont bien. Et maintenant j’ai un avantage sur lui dans comment se nourrir.

(…) »

© Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer, traduction François Bon, publie.net, 2012.

27 juillet 2011

nouvelle traduction du Bartleby de Melville chez publie.net (extrait)

On ne pouvait pas ne pas saluer la nouvelle traduction du grand Bartleby d’Herman Melville. Rebaptisé Bartleby, commis aux écritures (et sous-titré une histoire de Wall-Street) on doit cette traduction à Ruth Szafranski (déjà traductrice de Lovecraft pour publie.net). Pour lire la présentation de ce texte où il est aussi question de son travail, visitez cette page du tiers livre. Et pour le plaisir, tout de suite, voici un extrait. Merci aux éditeurs de nous avoir permis ça.
Petite précision : ce texte est disponible en numérique sur tous les sites des revendeurs de livres numériques dont ePagine. Il est proposé à 2,99 €, sans DRM. On y court !

 

« (…)
Maintenant, mon travail original – celui d’un gestionnaire de portefeuilles et prestataire d’actes abscons de toutes sortes – s’était considérablement augmenté en devenant maître des requêtes. Il y avait maintenant vraiment du travail pour des copistes. Non seulement j’avais de quoi fournir aux clercs qui m’accompagnaient, mais je devais leur procurer une aide supplémentaire. Suite à ma petite annonce, j’aperçus un matin un jeune homme immobile sur le pas de la porte, qu’on avait laissée ouverte parce que c’était l’été. Je me remémore facilement cette silhouette aujourd’hui – blême et bien coiffé, pitoyablement respectable, incurablement solitaire : c’était Bartleby !
Après un bref entretien sur ses qualifications, je l’engageai, heureux de disposer dans ma brigade de commis d’un homme aussi singulièrement pondéré d’aspect, dont je pensais qu’il serait d’une influence bénéfique sur le tempérament inconstant de Turkey, et celui agité de Nippers.
J’aurais dû préciser auparavant qu’une porte vitrée divisait mes locaux en deux parties, l’une d’entre elles occupée par mes deux copistes, l’autre par moi-même. Selon l’humeur du jour, je laissais cette porte ouverte ou la refermais. Je décidai d’attribuer à Bartleby le coin auprès de la porte vitrée, mais de mon propre côté, et avoir ce garçon tranquille à portée d’appel pour toutes les petites choses insignifiantes qu’on aurait à faire. Je lui installai son pupitre le long d’une petite fenêtre de côté, une fenêtre qui au départ procurait une vue latérale sur une cour de briques crasseuse, mais qui désormais, en raison des constructions successives, ne procurait plus de vue du tout, mais quand même un peu de lumière. À moins d’un mètre des vitres il y avait un mur aveugle, et la lumière arrivait de loin au-dessus, entre deux immeubles très hauts, comme une toute petite ouverture dans un dôme. Pour un arrangement satisfaisant, j’achetai un haut paravent en accordéon vert, qui isolerait complètement Bartleby de ma vue, mais le garderait à portée de voix. Et de cette façon espace privé et relation sociale s’ajoutaient.
Au début, Bartleby remplit une quantité extraordinaire d’écriture. Comme affamé depuis longtemps de quelque chose à copier, il semblait se gaver lui-même de mes documents. Il n’y avait pas de pause pour la digestion. Il continuait presque jour et nuit, copiant à la lumière du jour puis à la chandelle. J’aurais dû me sentir réjoui de cette application, si j’y avais senti une industrie joyeuse. Mais il écrivait en silence, avec indifférence, mécaniquement.
C’est bien sûr une part indispensable du travail de copiste que vérifier l’exactitude de sa copie, collationnée mot à mot. Quand il y a deux copistes ou plus dans un bureau, ils s’épaulent l’un l’autre pour cette vérification, l’un lisant la copie, l’autre tenant l’original. C’est une affaire morne, fastidieuse, léthargique. Je peux vraiment imaginer qu’elle paraisse intolérable à certains tempéraments sanguins. Par exemple, je ne peux accorder foi à l’idée qu’un poète fougueux comme Byron aurait été heureux de s’asseoir à côté de Bartleby pour la vérification d’un acte juridique de – disons cinq cents pages, écrites serrées par une main précise.
De temps en temps, dans l’urgence des affaires, j’avais pris l’habitude de collationner certains brefs documents moi-même, convoquant Turkey ou Nippers pour m’aider. Mon but, en plaçant ainsi Bartleby à ma portée derrière son paravent, était de profiter de ses services en de telles occasions courantes. C’était le troisième jour, je crois, après son arrivée, avant que la nécessité se soit présentée de collationner une de ses propres copies, qu’ayant à me presser de boucler une affaire de routine, j’appelai soudain Bartleby. J’étais assis la tête penchée, l’original posé devant moi sur ma table, tendant la main droite de côté, agitant avec un peu de nervosité la copie, de telle façon qu’émergeant à l’instant de sa retraite, Bartleby puisse s’en saisir et qu’on procède à notre vérification sans le moindre délai.
C’est en tout cas dans cette attitude que je me tenais quand je l’appelai, lui résumant rapidement ce que je voulais qu’il fasse – en l’occurrence, relire un court texte avec moi. Imaginez ma surprise, non : ma consternation, quand sans même bouger de son repaire, avec une voix singulièrement douce, mais ferme, me répondit :
« Je préférerais ne pas.
– Préférerais pas quoi », je repris en écho, me levant en pleine fièvre, et traversant la pièce d’une enjambée : « Vous voulez dire quoi ? Vous tombez de la lune ? Si vous voulez m’aider à collationner cette feuille-là, vous la prenez », et je la lui lançai.
« Je préférerais ne pas », dit-il.
Je le fixai avec résolution. Son visage maigre impassible, ses yeux gris vagues et calmes. Pas un soupçon d’agitation qui se soit emparé de lui. Aurait-il été le moindre du monde mal à l’aise, coléreux, insolent ou impertinent dans ses façons, en d’autre mots, y aurait-il eu quoi que ce soit d’humainement ordinaire dans son propos, sans aucun doute je l’aurais immédiatement renvoyé de mes locaux. Mais tel que c’était, j’aurais pu aussi bien mettre à la porte mon buste pâlichon de Cicéron en plâtre de Paris. Je restais à le fixer pendant un moment, tandis qu’il continuait sa propre recopie, puis me rassit à mon bureau. Voilà qui est étrange, je pensai. Qu’est-ce que j’aurais pu faire de mieux ? Mais le travail pressait. J’en conclus qu’il valait mieux oublier ça pour l’instant, et y revenir un peu plus tard. Et donc, appelant Nippers dans l’autre pièce, le document fut vite expédié. »

© Herman Melville, Bartleby, traduit de l’anglais par Ruth Szafranski (publie.net)

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