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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

15 juillet 2010

« Poète et paysan » de Jean-Louis Fournier entre dans le Top Ten du Palmarès Tite Live/L’Express (extrait)

Filed under: Extraits en ligne,Journal de bord — Mots-clefs :, , , , — Christophe @ 09:21

Jean-Louis Fournier, avec Poète et paysan (éditions Stock), aura mis un petit mois pour atteindre le Top Ten des meilleures ventes d’essais dans les librairies françaises (source Palmarès Tite Live/L’Express) – le livra a paru début juin. Sans doute que le Prix Femina reçu en 2008 et la polémique qui a suivi, auront favorisé ça. Sans doute que le sujet aussi (poète et paysan). Il ne faut pas oublier que Jean-Louis Fournier bénéficie également d’une belle aura auprès d’un public fidèle à son sens de la formule et de l’auto-dérision. Créateur, entre autres, de La Noiraude, réalisateur de La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, avec Pierre Desproges (on se souvient d’ailleurs de sa dépêche AFP annonçant le décès de l’humoriste : « Pierre Desproges est mort d’un cancer. Étonnant non ? »), auteur d’une bonne vingtaine d’albums pour la jeunesse, de romans et d’essais, dont Le C.V. de Dieu et  Où on va, Papa ? (qui a donc obtenu le Prix Femina), tous deux publiés chez Stock et faisant désormais partie du catalogue numérique ePagine, Jean-Louis Fournier a su toucher depuis plus de trente ans maintenant des sensibilités de tout poil.

Je vous propose maintenant d’entrer dans le vif du sujet grâce à cet extrait de Poète et paysan (publié par les éditions Stock) dans lequel le narrateur (le jeune Jean-Louis Fournier) est à ce moment-là (années 60) étudiant en cinéma. En tombant amoureux de la fille d’un paysan, il est loin de se douter que ce dernier aimerait bien que son futur gendre reprenne son exploitation (outre ses filles il n’a qu’un fils mais il est allergique à la paille !). Par amour pour cette jeune femme native du Pas-de-Calais, le narrateur va faire son retour à la terre alors qu’il se serait mieux vu une caméra ou un stylo à la main…

Avant que vous ne partiez dans cette ferme du Nord, je tenais à vous signaler que Poète et paysan était téléchargeable en epub sur ePagine mais aussi sur les sites des librairies L’arbre à Lettres, Le Divan, Ombres blanches ou encore Lamartine. Bonne visite !

Je suis au milieu d’eux, assis autour de la table devant la télévision. Le fermier somnole, la fermière tricote et les filles du fermier lisent des magazines. L’une a des bigoudis, une autre deux rondelles de concombre sur les yeux, une autre se vernit les ongles.

Je m’ennuie.

Nous sommes dans le Pas-de-Calais, dans un petit village qui ne doit même pas être inscrit sur la carte. Il s’appelle Monchy. L’ennui suinte du plafond, parfois il tombe lentement des poutres, goutte à goutte, comme du goudron. Difficile de savoir si on est encore le jour ou déjà la nuit. Dehors, il n’y a même pas de paysage. La télévision est en noir et blanc. L’image est pleine de grumeaux et des gens ennuyeux parlent dedans.

Je m’ennuie à mourir.

Pour me sauver, j’ai pris un crayon et un papier blanc.

Qu’est-ce que je fais là ?

J’ai dans les mains un fourchet, le manche est poisseux, je charrie du fumier, les vaches me toisent. Seul le regard très doux d’une jeune génisse m’apaise.

Il y a six mois, j’étais étudiant à Paris, je préparais l’entrée à l’Institut des hautes études cinématographiques. Aujourd’hui, je suis dame pipi de vaches. Chaque semaine, je dois faire leur litière.

Mes mains sont barbouillées de purin, elles puent. Je cours toutes les cinq minutes à l’évier de la cuisine pour les laver.

Qu’est-ce que je suis venu faire là ?

La ferme est une grande exploitation, la plus grande du village. Deux cents hectares de terre. On y pratique la polyculture, betterave et blé. Le blé demande du soleil, la betterave demande de la pluie. C’est pratique, ça permet au cultivateur, quel que soit le temps, de pouvoir se plaindre du temps.

Puis il y a des plantes fourragères pour le bétail. Et du lin qui met du bleu sur les champs et les transforme en océan Pacifique.

Il y a une centaine de bêtes à cornes et des poules et des canards qu’on mange le dimanche.

Le fermier est un notable, il a fait des études. Il est de bonne famille, sa femme aussi. Ils ont leur chaise à l’église du village. Chaque dimanche, toute la famille se retrouve à la messe. Les filles sont belles et élégantes.

Le fermier a trois filles et un fils. Il commence à vieillir, et aucun de ses enfants ne veut reprendre la ferme. Les filles font leurs études à Paris, tous les fils des cultivateurs du coin leur tournent autour, mais elles n’en veulent pas, elles rêvent de mieux. Quant au fils, on ne peut pas compter sur lui, il est allergique à la paille.

La belle exploitation agricole va être vendue, c’est bien triste.

A moins qu’il y ait un prétendant…

Mais qu’est-ce que je fais là ?

Le ciel est bas, il pleuviote. La terre est couverte de betteraves jusqu’à l’horizon, il y en a des milliers. Il va falloir toutes les arracher.

Le tracteur, dont on a bloqué le volant avec un sandow, avance droit, en tirant sa remorque au milieu des rangées de betteraves déterrées. De chaque côté, quatre hommes suivent, avec des fourches ils ramassent les betteraves et les jettent dans la remorque. Je fais partie du cortège, je suis un des quatre.

Au lycée Voltaire, dans la classe de préparation à l’IDHEC, on ne m’a pas appris le maniement du fourchet. Je m’en sers mal. Il faut toujours prendre les betteraves par le dessous en présentant les dents tangentes au sol et les pointes en l’air. Il m’arrive souvent d’enfoncer les dents dans la betterave ; elle reste accrochée, il faut que je m’arrête, que je la détache à la main. Je perds du temps. J’ai de la terre plein les mains, le manche de mon fourchet est glissant. Le tracteur continue à avancer. Mes collègues marchent, réservés et silencieux, comme des paysans de Millet. Ça ressemble à un enterrement.

J’en ai marre.

Qu’est-ce que je fais sous ce ciel gonflé d’eau, qui me pèse de plus en plus et s’égoutte dans mon cou comme une serpillière ?

Moi qui rêvais d’être Fellini, moi qui regardais le monde à travers un viseur de caméra, moi qui passais mon temps à la Cinémathèque devant les films russes, moi qui dissertais sur la négativité de la mise en scène chez Fritz Lang. Pourquoi je suis là ?

Aujourd’hui, le metteur en scène a une fourche dans les mains, il essaie de ramasser des betteraves.

Je ne suis pas là provisoirement, en vacances chez un parent cultivateur. C’est pire, je suis là pour longtemps. Peut-être pour toujours.

Je viens de rentrer fourbu d’une journée dans les champs. Je suis devant mon assiette et je pique du nez dans ma soupe tellement je suis fatigué.

Quand je relève la tête, je vois sur l’écran blanc et noir de la télévision les noms de mes camarades qui scintillent. Les garçons sont assistants réalisateurs, les filles sont scriptes, ils travaillent au journal télévisé. Je vois leurs noms tous les jours. Ils n’ont pas fait leur retour à la terre.

Je les imagine. Je les vois bien habillés avec des souliers brillants, en train de tutoyer des journalistes et des gens célèbres, et d’embrasser les maquilleuses, peut-être même Catherine Langeais.

Moi, au fond du Pas-de-Calais, je tutoie les vaches. Je sens le fumier, j’ai des bottes crottées, je suis à table à côté du fermier qui me prend pour un type bizarre et ne croit pas beaucoup à ma vocation de cultivateur. Je suis devant une assiette de soupe et une télévision qui me nargue.

Je suis ouvrier agricole chez mon futur beau-père, et la soupe est froide.

Tout ça, c’est la faute à la fille du fermier.

© Jean-Louis Fournier, Poète et paysan, éditions Stock, 2010

Pour lire la suite de Poète et paysan, c’est par ici.
Pour consulter les meilleures ventes de la semaine (réalisées par Tite Live via Edistat), c’est par !

Christophe Grossi

28 mai 2010

« L’habitat bio-économique » de Pierre-Gilles Bellin (Eyrolles)

L’habitat bio-économique de Pierre-Gilles Bellin (président de l’association Arca Minore), publié chez Eyrolles dans la collection « Pour habiter autrement », en est à sa 2ème édition. Cette importante mise à jour est enrichie d’exemples et d’interviews de spécialistes et d’auto-constructeurs ; elle offre, en cette année de la biodiversité, une réponse pragmatique aux préoccupations économiques et environnementales des particuliers. Feuilleter ou télécharger gratuitement en PDF les 16 premières pages de ce guide sur ePagine ou chez un libraire partenaire du réseau, c’est possible !


En lisant l’ouvrage de Pierre-Gilles Bellin, L’habitat bio-économique, publié par Eyrolles, j’ai appris que le bâtiment (construction, urbanisme et transports) était l’un des domaines les plus émetteurs de gaz à effet de serre et les plus susceptibles d’amélioration rapide. « En France, écrit Pierre-Gilles Bellin dans sa présentation, non seulement il produit près de 50 % des gaz à effet de serre, mais en outre les millions de maisons et d’immeubles stérilisent le sol sur lequel ils sont implantés, limitant encore plus la part réservée au végétal, à l’animal et à l’agriculture. » Malheureusement notre pays, par rapport à nombre de ses voisins, « a pris un retard considérable dans le développement des écotechnologies et en particulier dans le développement d’un habitat durable », précise l’ancienne ministre de l’Environnement et professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris, Corinne Lepage, dans la préface. D’où l’utilité et l’intérêt de cet ouvrage qui propose de rattraper notre retard !

© Arca Minore, site Bio Eco Batir

À travers trois parties où il sera question du chaud et du froid, d’électricité, d’eau et des déchets (gestion, production, traitement), l’auteur démontre qu’en utilisant des produits robustes et peu chers et en tirant parti au mieux de l’environnement naturel, il est concevable d’édifier un habitat passif tout en faisant baisser les coûts à la construction et en réduisant le montant de ses charges. Véritable mine de renseignements pratiques sur ce qui peut être fait et tous les avantages qui en découlent, son ouvrage montre « que les techniques ne manquent pas, que des matériaux de construction à l’architecture, du chauffage à l’électricité, de l’eau aux déchets, sans oublier la nature elle-même, de nombreuses techniques sont aujourd’hui tout à fait matures et permettent de construire dans un concept tout à fait différent. »

« L’objectif de cet ouvrage est bien de militer en faveur du développement de l’habitat bio-environnemental, mais en insistant, au-delà des très légitimes préoccupations écologistes, environnementalistes, alter-mondialistes, sur les bienfaits économiques et matériels qu’il apporte aux ménages. » Pour ce faire, deux objectifs : « tout habitat doit dépenser au pire 15 kWh par mètre carré et par an ; tout habitat doit créer de la biodiversité. » En résumé : changer nos habitudes, comprendre ce qu’est la HQE, connaître les techniques de production électrique autonome et de l’autogestion de l’eau et des déchets (toilettes sèches, composteurs, réservoirs d’eau de pluie, piscines biologiques…), éliminer les décharges toxiques et faire des économies en démontrant que, contrairement aux idées reçues, « bâtir « écolo » est moins cher que bâtir « classique », probablement de 15 à 20 % », voilà ce que vous trouverez également dans cet ouvrage qui reste une des meilleures ventes sur le site de l’éditeur qui annonce déjà plus de 10 000 exemplaires vendus.

Christophe Grossi

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Sommaire de L’habitat bio-économique de Pierre-Gilles Bellin (éditions Eyrolles, Collection « Pour habiter autrement », 2ème édition, novembre 2009)

Chauffer, rafraîchir, ventiler

  • Chaud et froid : comment ça marche ?
  • L’isolation
  • La maison passive
  • Produire de la chaleur

L’électricité

  • Un peu de physique
  • Économiser l’électricité
  • Parvenir à l’autonomie électrique

L’eau et les déchets

  • Notions de physique, de réglementation et de santé
  • Économiser l’eau
  • Recueillir l’eau
  • Retraiter l’eau et les déchets

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Arca Minore, association de bâtisseurs écologiques à but non lucratif fondée en 2002.
Siège sociale : 181, avenue Daumesnil 75 012 Paris

22 mai 2010

Les libraires et le numérique : quartier latin à Nice (2)

Filed under: Entretiens — Mots-clefs : — Christophe @ 04:53

Après la présentation du quartier latin, librairie à Nice, qui fait partie du réseau des libraires-partenaires d’ePagine, le temps est venu aujourd’hui de nous entretenir avec son directeur, Daniel Schwall – autrement surnommé Gentil Libraire sur Facebook. Merci à lui d’avoir accepté notre invitation et de s’être prêté au jeu des questions-réponses avec autant d’allant.

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Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours et du quartier latin, la librairie que vous dirigez ?

La vie n’est pas un long fleuve tranquille… J’ai grandi entre une vaste bibliothèque et la musique de Mozart. Comme l’époque était à la contradiction, j’ai copieusement ignoré la première et bêtement haï la seconde. Ce qui m’a mené tout droit au métier d’avocat. Je m’en suis lassé assez vite, j’ai trempé vingt ans dans l’audiovisuel à produire des programmes TV que j’espérais exigeants et ensuite des dessins animés qui l’étaient un peu moins. Mais créer un studio de dessin animé à Arles, c’était un défi d’un autre monde, et travailler pour Disney un challenge intéressant. Au moins mes fils étaient-ils fiers de leur père quand mon nom passait au générique.
Le livre ? J’en ai toujours eu une espèce de vénération. Est-ce mon passé chez Bayard Presse, ou le voisinage à Arles avec Actes Sud ? C’est venu comme une illumination quand le souci n’a plus été de nourrir ma famille mais juste de me nourrir moi-même. Un stage à l’INFL, une petite annonce dans Livres Hebdo, et voilà !
Quartier latin c’était une rencontre. Avant de venir voir M. Bodereau, mon prédécesseur, je n’avais mis les pieds à Nice que deux fois ! La librairie, son bel espace (300 m2 bien lumineux avec 5 m de hauteur de plafond et de belles caves voûtées) m’a tout de suite fait rêver, car elle avait manifestement un potentiel de progression élevé. J’essaye de m’exprimer poliment – vous n’imaginez pas combien de personnes du milieu m’ont mis en garde : on ne croyait pas vraiment que cette grande boutique sérieusement décatie pouvait survivre. Bon, rien n’est jamais acquis, mais je crois qu’aujourd’hui, deux ans plus tard, elle a déjà bien changé de look, elle s’est informatisée, et tout en cultivant son public plutôt scolaire et universitaire, elle devient une librairie à part entière. Nous venons de relancer un gros rayon BD, nous soignons la littérature, nous allons agrandir la surface de vente ce qui permettra d’installer d’autres littératures de niche.

Vous écrivez sur le site que la volonté de la librairie n’est pas d’opposer culture et modernité. « Au contraire, écrivez-vous, nous nous préparons activement à vous faire bénéficier des avancées des nouvelles technologies de l’information. Dans cette optique le site web est le point de départ d’une nouvelle approche des supports du savoir. » Par rapport à ce que vous énoncez ici, où en êtes-vous aujourd’hui ?

C’est plutôt vague, hein ? Pour faire court, le libraire est aujourd’hui à la croisée des chemins, et son banquier voudrait savoir, comme lui, s’il faut prévoir une évolution à la disquaire (espèce en voie de disparition par changement brutal de l’écosystème) ou alors éternelle actualité de la pensée écrite ?
Première haie à franchir : la vente sur Internet. Tant que le libraire reste isolé, il n’existera pas sur la toile. Quand j’explique à mes clients qu’ils peuvent commander n’importe quel livre sur notre site Internet, ils reviennent deux semaines plus tard en me disant qu’en effet ils ont trouvé leur bonheur… chez Amazon. Or, nous savons bien que nous avons les mêmes livres, au même prix et que nous livrons plutôt plus vite qu’Amazon. Voilà ce que nous devons accepter : la force de la communication, de la notoriété. Donc : il nous faut un site, un portail qui génère cette notoriété. Peut-être que la partie est déjà perdue en France. Je n’arrive pas à comprendre les tergiversations du SFL, des libraires en général, sur l’affaire du portail des libraires. Pour le moment le site fédérateur c’est Place des libraires, c’est de loin l’initiative la plus intelligente qu’il y ait dans notre profession mais il lui faudrait plus d’adhérents.
La seconde révolution qui s’annonce c’est l’e-book. Il est sûr que si les perspectives que tiennent pour acquises les technogeeks se réalisent, les libraires n’auront aucune part dans ce marché et l’hypothèse « disquaires » se réalisera. Pourquoi quelqu’un irait-il jusque dans une librairie pour acquérir un e-book qu’on lui demandera de télécharger à partir d’Internet ? La dématérialisation c’est la mort du libraire, évidemment – si elle arrive vraiment.
Mais derrière tout cela pointe la révolution numéro 3 : l’impression des livres sur demande, en librairie. La machine pour le faire existe. Ce qui lui manque pour le moment, en France du moins, c’est un catalogue suffisant d’oeuvres officiellement et légalement disponibles. Mais l’e-book est en train de pulvériser cet obstacle. Et donc, ce qui pourrait être la mort du livre signifiera en fait sa résurrection. Car ce sera un changement total du paradigme d’achat : aujourd’hui, si vous avez envie d’un livre pas trop répandu, la meilleure solution est d’aller le commander sur le net. Avec un peu de chance, vous l’aurez en main dans une semaine. Mais bientôt vous irez chez votre libraire-imprimeur car sa promesse à lui sera : quel que soit le livre que vous cherchiez, soit je l’ai, soit je vous l’imprime. Cette promesse-là est irrésistible. Car je fais le pari que pour la majorité des livres, des vrais livres, la forme codex, le livre en papier, restera d’une attractivité supérieure à sa forme « fichier ».
Voilà : dès que cela pourra se faire, nous en serons. Car je ne vois pas la librairie comme prétendant à l’exclusivité de la distribution de l’esprit et du savoir. Mais oui, je la vois comme distributrice des supports culturels matériels : livres, CD, DVD et tout ce qui leur succèdera.

Pourquoi avoir alors adhéré au projet ePagine et quelles étaient vos attentes à ce moment-là ?

Oui, après ce que je viens de dire, pourquoi vendre des e-books ? Eh bien, mettre la tête dans le sable, est-ce plus intelligent ? Peut-on se permettre d’ignorer ce que l’époque nous apporte ? Et puis ce que ePagine a l’air de vouloir devenir est, à mon sens, la seule chose que puisse espérer un libraire : un grand portail bien foutu et riche, sur lequel toute la production numérique est disponible, et qui redirige les ventes vers ses libraires adhérents. Mutualisation. Ce qui nous permet d’être à la fois grands (plateforme à forte notoriété) et petits et individualistes (librairie avec sa propre politique éditoriale). Acheter sur ePagine devrait être le meilleur choix : une plateforme qui offre tout, y compris le conseil démultiplié d’une grande quantité de libraires.

Et aujourd’hui, quel premier bilan faites-vous ?

Ce qui est drôle c’est qu’il semble que nous ayons fait une des premières ventes de ebooks à une bibliothèque… on a essuyé quelques plâtres mais en gros ça semble bien se passer. Reste à savoir comment ils vont gérer la chose de leur coté. Sinon, il faut bien avouer que les ventes sont encore rares et épisodiques… Évidemment cela a à voir avec le peu de liseuses en circulation. En tout cas la chose s’installe très bien sur notre site et l’intégration par Tite Live et ePagine des livres numériques dans les résultats de recherche est absolument géniale. Je suis du genre revendicatif à l’égard de Tite Live, mais là, ça s’est passé avant que j’aie eu le temps de le rêver et c’est une des clés du problème pour les librairies : si l’e-book doit exister, qu’il soit au moins aussi bien intégré que possible dans notre offre…

Avez-vous gagné de nouveaux clients sur votre site et que viennent-ils chercher : genre, format (papier ou numérique), prix, conseils… ?

Nous n’avons, et pour cause, pas beaucoup de rapports avec nos clients en ebooks. C’est frustrant, mais c’est la même chose avec les clients qui achètent des titres en dur sur notre site. Un acheteur sur Internet me semble typiquement assez individualiste et ne recherche pas le conseil. Pour le moment nous sommes dans la phase découverte du média, expérimentation…

Pour que les libraires puissent bénéficier de toutes les ressources du Net et rendre leurs sites plus attractifs, vous rêvez qu’ils soient aussi un lieu de rencontres, que les internautes puissent se rencontrer via leurs affinités (comme sur les sites de rencontres mais par le biais du livre et de la lecture). Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je ne suis pas un vétéran de la librairie, je suis un « nouvel entrant ». Mais tous les libraires et aspirants libraires m’ont exprimé le même rêve : que leur boutique soit un lieu d’échange, de discussion et de découverte. Avec toujours cette idée du café-librairie. Bon, rendons nous à l’évidence : sauf quelques exceptions, ce rêve se heurte à la dure réalité économique. Le mètre carré est trop cher pour installer un salon de thé ou alors cela devient l’occupation principale. Quant au conseil, bien sûr c’est notre vocation, mais à la fin cela concerne guère plus de 10 % de nos clients. Avec le net cela devient différent. Cela ne coûte pas d’espace, et les gens ont le temps, choisissent leur moment, ne sont pas garés en double file et peuvent prendre leurs aises. Alors oui, je pense que les sites de libraires peuvent être ou devenir cela : des lieux de discussion où on peut parler de livres, de culture et d’idées, ou juste les prendre comme prétexte. Après tout il y a l’affinité physique et l’affinité sociale, mentale, intellectuelle. Le livre est aussi lui-même un puissant vecteur vers des sujets, des thématiques, des préférences, des modes de vie. Les soi-disant réseaux sociaux montrent la quantité de choses qui peuvent être reliées entre elles, et qui quelque part contribuent à définir notre rapport avec le monde. Le livre et la musique, avec le cinéma, sont sans doute les identifiants les plus forts. Une librairie, telle que je la vois, apporte l’ancrage local, la géoréalité dans ce tissu relationnel psycho-virtuel. Voilà notre légitimité : bien sûr, procurer le livre, le disque. Mais aussi donner cet ancrage qui permet aux gens de se rencontrer en chair et en os. Reste qu’un libraire à lui tout seul ne peut pas supporter le coût d’un site avec forum, messagerie privée, chat, etc… Mais je vois là un vrai marché pour une société de service comme ePagine. Car les sites de rencontres, quand ils proposent des applications en marque blanche, qui pourraient faire l’affaire, il leur manque toujours ce qui ferait la différence : le lien avec le produit culturel, la base de données autour de laquelle s’organise la relation. Le libraire représente le pôle d’ancrage local – reste à créer la mécanique relationnelle. On est en plein dans le réseau social qui est le sujet de tant de spéculations aujourd’hui. Du coup nous nous sommes mis sur Facebook avec une page et un groupe quartier latin… Il y a donc là une place à prendre pour une société de services comme ePagine et je crois qu’elle est socialement importante. Avant de le devenir éventuellement commercialement.

De février à avril dernier vous avez lancé une opération « Lire pour 1 € » afin de tenter une nouvelle approche de l’objet livre. Comment est née cette idée et comment a-t-elle été reçue par vos clients ?

Ah ! c’est encore une idée qui n’est pas une idée de libraire. Au départ il y a le client qui nous dit « les livres sont trop chers ». Chiche, se dit le mec derrière la caisse, je vais vous faire une proposition que vous ne pouvez pas refuser. Librio, c’est une super collection, prix rase-motte, sur laquelle on ne gagne pratiquement pas un rond. En proposant l’échange d’un Librio déjà lu contre un Librio à lire, en reprenant donc les occasions à 50 %, le calcul donne : autant de Librios que vous voulez à 1 €. Bluffant. Alors est-ce que cela a marché ? Oui et non. Oui : nous avons vendu cinq fois plus de Librios que pendant la même période l’année dernière. Il faut dire qu’il y avait une forte mise en avant en magasin. Et non : trois personnes seulement nous ont ramené un Librio à échanger.  En fait les gens ont trouvé qu’ils faisaient une affaire en le gardant, pas en le ramenant. Je ne m’en plains pas.

Pour revenir au numérique, possédez-vous une tablette de lecture ? Si oui, laquelle ?

Fallait bien que j’essaye ! J’ai pris une Bookeen, je l’ai bourrée de e-books en partant à Noël et je l’ai oubliée sur place en ayant à peine lu quelques pages. Je ne m’en suis aperçu que deux mois plus tard. Vous voyez un peu combien la chose m’a manquée… Ce qui nous ramène à la nature même de l’e-book. Je suis sûr qu’il y a un marché pour cette chose, ça a un côté pratique quand vous êtes en cure à la Mer Morte ou quand vous partez dans une navette spatiale. Mais ma spéculation est que cela restera marginal, tant la forme ergonomique du codex reste supérieure pour la plupart des usages du livre. J’ai un ami qui pense le contraire et qui s’est mis à lire depuis qu’il a la machine. Ou alors serait-ce parce qu’il a pris sa retraite… allez savoir… Reste que le décollage viendra avec l’iPad. Parce que c’est un support multimédia, au contraire de la liseuse qui reste très mono-utile. Je crois que les magazines, les journaux et les sites Internet vont finir par se fondre en une grande masse dont le support sera l’iPad et ses succédanés. Le livre, lui, restera un objet culturel à part.

Propos recueillis par Christophe Grossi.

14 mai 2010

« Thriller » de Iegor Gran (P.O.L)

Avec Thriller, Iegor Gran (éditions P.O.L) refait le portrait d’une partie de la bonne société californienne (université, édition, journalisme) qui, derrière son statut social, cache une misère et une solitude des plus communes ainsi qu’une hypocrisie et des fantasmes des plus ordinaires. Avec ce roman, cet auteur d’origine russe qui aime sonder les travers et les petitesses de ses contemporains, rejoint les auteurs anglo-saxons comme David Lodge, Martin Amis, Jonathan Franzen ou David Foster Wallace qui n’ont de cesse de gratter le vernis de la société post-moderne et de la dézinguer, avec brio, fausse légèreté et humour noir. Ce roman à rire à plusieurs peut être feuilleté (les 22 premières pages) ; si vous préférez télécharger un extrait, c’est par ici, ou dans le dossier thématique consacré à huit auteurs publiés par les éditions P.O.L. Un dernier conseil : pensez à acheter le livre à un libraire ! Allez, maintenant à vos tablettes !

Un rien peut briser la supposée ligne d’horizon qu’on s’était fixée et fissurer cette citadelle qu’on pensait imprenable. Il suffit qu’au milieu d’un banal repas de la bonne société américaine qui réunit trois hommes et une femme (tous liés par un contrat de travail, de mariage, une pseudo amitié ou des parties de jambes en l’air), l’un d’entre eux vienne à lancer par vengeance une bête et méchante attaque pour que tout s’effondre. Il suffit de ce coup bas suivi d’une rumeur et d’un fait divers, qui aurait dû passer inaperçu, pour dévier de leur trajectoire ces quatre-là. Il suffisait donc d’un rien, d’introduire le ver dans le fruit, pour faire basculer cette classe supérieure qui se croyait à l’abri de la réalité du monde. Voilà le projet d’Iegor Gran : ça dégomme de partout dans Thriller, personne ne sera épargné et le rire non plus.

« Si les instants de triomphe sont gravés dans le marbre, le reste de l’existence est une vaste étendue de moyenne vie, dont la monotonie rappelle le vide interstellaire. »

Ils sont d’abord quatre dans ce roman choral, chacun s’exprimant en effet à son tour, ils sont quatre à se disputer des morceaux de saumon et quelques feuilles de salade : Norman, professeur d’économie ; sa femme, Suzanne, attachée de presse dans l’édition et schizophrène ; le patron de Norman, doyen de l’université et amant de Suzanne ; l’ami journaliste de Norman, Lafayette, par qui le scandale arrivera. Car, oui tout va basculer au moment où ce dernier claironnera que Norman a volé un portefeuille à un clochard. Ce qui devait n’être qu’une accusation puérile va prendre des proportions ridicules quand, en aparté, le doyen annoncera à Suzanne que son mari le trompe avec une de ses étudiantes et surtout lorsqu’on retrouvera le livre d’économie écrit par Norman près du corps d’une femme assassinée dans le terrain vague qui jouxte son domicile. Voilà donc les trois événements qui vont faire exploser le vernis de ces personnages. Une dernière chose : si nous rajoutons dans ce tableau absurde un psychopathe surpris d’apprendre qu’il n’est pas l’auteur du crime et Syd, le fils de Norman et Suzanne, un génie de l’informatique qui est en train de lancer un site porno très singulier, vous comprendrez sans doute que vous ne serez pas au bout de vos surprises avec ce thriller psychologique très mordant.

« Quelle que soit votre activité, il est utile de prendre du recul. Cela permet de faire un bilan de ce que l’on a réussi, de digérer ses échecs, et, finalement, de trouver de nouvelles voies, plus créatives ou inattendues pour exprimer son talent. »

Photo de l'auteur, site des éditions P.O.L

Thriller est un savant mélange entre plusieurs genres littéraires : le polar nargue le Nouveau Roman et la langue de Faulkner, la comédie satirique anglaise se joue du drame psychologique et la nouvelle école narrative américaine titille l’Oulipo (ainsi, des notes en bas de page, toutes tirées du livre écrit par Norman, viennent nous éclairer sur ses théories : le « bonheur industriel », la « demande de malheur » ou encore la notion « d’offre et de besoin d’ennui »). Le procédé narratif fonctionne également bien, chaque personnage s’exprimant à son tour et passant le témoin au suivant grâce auquel l’histoire peut avancer et s’étoffer. Car, il y a bien sûr plusieurs intrigues dans ce roman, vous l’aurez compris, et elles sont de taille. Norman a-t-il volé ce portefeuille ? Norman a-t-il couché avec son étudiante ? Norman a-t-il tué la femme blonde ? Ou est-ce le psychopathe ? Le doyen arrivera-t-il à récupérer Suzanne ? Et Lafayette parviendra-t-il à ses fins ?

Iegor Gran est né à Moscou. « À 10 ans, sa famille s’installe en France. Aucune notion de français à l’époque. Problèmes de scolarité. Par désespoir, fait l’École Centrale. Par goût, fait autre chose. » (source : site de l’éditeur) Outre Thriller (2009), il a publié chez P.O.L Les Trois Vies de Lucie (2006), Jeanne d’Arc fait tic-tac (2005), Le Truoc-nog (2003), O.N.G ! (2003), Spécimen mâle (2001), Acné Festival (1999) et Ipso facto (1998).


Précipitez-vous sur le roman de Iegor Gran et quand vous l’aurez terminé, téléchargez notre dossier thématique consacré aux éditions P.O.L et à huit de leurs auteurs. D’autres extraits d’oeuvres contemporaines vous attendent :

Christophe Grossi

7 mai 2010

« L’engrenage », mémoires de l’ex-trader Jérôme Kerviel

Filed under: Le Livre-Avenir (conseils de lecture) — Mots-clefs :, , — Christophe @ 03:44

LEngrenage ; mémoires dun trader de Jérôme Kerviel (Flammarion) est sorti des cartons avant-hier matin ; dans l’après-midi la version numérique était en ligne sur ePagine où chacun pouvait déjà à sa guise feuilleter les 20 premières pages avant de le télécharger auprès de la librairie du réseau ePagine de son choix ou en se rendant directement sur son site.

Jérôme Kerviel ? Oui, l’ex-trader de la Société générale accusé d’une fraude qui a coûté 5 milliards d’euros à la banque en 2008, a sorti un livre chez Flammarion ! Ne me dites pas que vous l’avez oublié ? On n’entendait parler que de lui à l’époque. Et, avec la sortie du livre – un mois avant le début de son procès -, je peux vous assurer qu’on va encore en entendre parler. Mais ce livre, que dit-il et que révèle-t-il ? Pas grand chose de nouveau en tout cas (il faudra attendre le procès pour ça) selon François Krug du site Eco89 qui pense que Jérôme Kerviel, un mois avant son procès « veut d’abord convaincre l’opinion publique : il n’était pas un financier sans scrupules, mais le prisonnier d’un système. L’ancien trader de la Société Générale a choisi avec soin ses apparitions avant la sortie de son livre, mercredi, puis un silence complet jusqu’à l’audience. », écrit-il. En revanche, « on ne s’ennuie pas à la lecture, en particulier lors du récit des quelques mois qui ont précédé la chute du trader : le parcours d’un modeste universitaire qui se fait peu à peu admettre au sein des salles de marché les plus prestigieuses de Paris ; la première perte – 45.000 euros – qui lui donne envie de vomir ; les séminaires organisés à Deauville pour doper le moral des « saigneurs de la finance » ; les premiers « spiels » – opérations spéculatives – pour gagner quelques millions d’euros. », écrit Guillaume Maujean ce matin sur le site des Échos.

Laissons le mot de la fin à la journaliste Anne Michel qui est la seule à avoir chroniqué le livre dès le 4 mai 2010 dans Le Monde. S’il fallait retenir une phrase, une seule, du livre de Jérôme Kerviel, écrit-elle, ce pourrait être celle-ci : « Je ne suis pas un symptôme de la crise financière, (…) je ne suis qu’un homme qui a commis des erreurs au sein d’une banque qui les a longtemps admises, parce qu’elle en tirait profit. »

Je vous rappelle que le livre de Jérôme Kerviel, L’engrenage, peut être feuilleté (les 20 premières pages) avant d’être acheté auprès des libraires partenaires d’ePagine ou en se rendant directement sur leur site. Et comme disent les gens du milieu : Mieux vaut trader que jamais !

Christophe Grossi

20 avril 2010

Verdier / Pradeau, numérique et Livre Inter

Aujourd’hui, j’ai cinq bonnes nouvelles à vous annoncer. 1. Les éditions Verdier se lancent dans l’aventure numérique 2. Le premier texte numérisé est celui de Christophe Pradeau, La Grande Sauvagerie, récit fouillé, dense, érudit et musical que j’ai particulièrement aimé et que j’avais chroniqué sur le blog de Culturesfrance le 15 février dernier (je le reproduis ci-dessous). 3. Le roman de Christophe Pradeau figure dans la liste du prix Livre Inter 2010. 4. Sept livres numérisés sur les dix titres en lice sont cette fois distribués par Eden Livres. 5. Vous les retrouverez également dans le catalogue ePagine ainsi que dans celui des libraires partenaires.

Au sommet d’un rocher, au-dessus de Saint-Léonard, se trouve ce qu’on appelle encore une lanterne des morts où il y a longtemps un feu brûlait en permanence la nuit afin de guider les voyageurs – une sorte de phare en plein Limousin et qui semble veiller sur les vivants : simple tour de granit pourtant, cette lanterne a une force d’attraction telle qu’elle appelle au fantasme, à la rêverie, à l’imagination.
Thérèse en sait quelque chose, elle qui a grandi là en gobant les mouches, qui a quitté les lieux à 18 ans pour faire le tour du monde et nous revient quarante ans plus tard pour écrire, à partir de cette histoire pleine de veilleurs et de veilleuses, son livre des Noms (absents, disparus).
C’est au milieu des villes, des bibliothèques ou encore de natures libres, d’une grande sauvagerie sourde et magnétique et par le truchement de Lychnobiens tout droits sortis de chez Rabelais, de peintres voyageurs et d’autres personnages en quête d’idéal que Thérèse va ramener avec elle secrets séculaires que se partagent le Limousin et le Québec ainsi que tout un tas d’histoires de lieux, de familles et de noms. Au final, c’est toute l’Histoire des Lumières à nos jours qui est contenue dans ce récit fouillé, dense, érudit et musical où certains lieux sont décrits par leur absence, cette Grande Sauvagerie notamment : « espace hostile sur lesquels les noms ne prennent pas, glissent et se perdent sans parvenir à se nouer aux choses, à se fixer, à s’ériger en lieux-dits, en toponymes sur lesquels on s’oriente, dans lesquels on s’installe. »

Né en 1971 à Saint-Yrieix-la-Perche, Christophe Pradeau enseigne la littérature à  l’Université Paris-IV. La Grande Sauvagerie est son deuxième roman après La Souterraine (Verdier, 2005).

Christophe Grossi

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Les sept romans numérisés sélectionnés pour le prix Livre Inter 2010 :

Les trois autres romans sélectionnés sont :

11 avril 2010

ePagine aide « les libraires dans la vente du livre numérique »

Filed under: Journal de bord,Revue de presse — Mots-clefs :, , — Christophe @ 04:33

Ci-dessous un extrait de l’article d’Anne Brigaudeau (france2.fr), publié le 9 avril 2010, consacré au livre numérique via le projet que développe ePagine en relation étroite avec les libraires.

Les libraires survivront-ils au numérique ?

Par Anne BRIGAUDEAU

Les libraires sont-ils voués à disparaître, si le livre papier est peu à peu remplacé par le livre numérique ?

Oui, avait affirmé sans ambages un des interlocuteurs américains de la délégation du Syndicat national de l’édition partie outre-Atlantique explorer la révolution numérique.

La toute neuve société ePagine espère prouver le contraire en proposant aux libraires des solutions numériques.

Mais pour télécharger un fichier de livre, le lecteur va-t-il réellement recourir à son libraire  plutôt qu’aux gros distributeurs en ligne (Amazon, Fnac…) dont la publicité est omniprésente sur le Net ? « Pourquoi pas ? », répond le directeur général d’ePagine, Stéphane Michalon. « Les libraires indépendants n’ont pas forcément les moyens de développer tous les outils informatiques nécessaires pour vendre des livres numériques. Notre idée, c’est de les accompagner. Imaginons qu’une librairie invite Florence Aubenas à parler de son livre Le quai de Ouistreham. Si un des auditeurs, séduit, veut repartir avec le livre en format e-pub, il faut que le libraire puisse lui permettre ».

Petit hic pour l’instant : pour des questions de DRM (logiciels verrouillant le fichier pour empêcher le piratage), l’acheteur ne repart pas avec le livre numérique sur son smartphone ou sa « liseuse », mais avec un mail qui lui permet de télécharger l’ouvrage à partir d’un ordinateur (puis de le transférer ensuite sur une tablette).

Aider les libraires dans la vente du livre numérique
Quel intérêt pour le libraire ? Il touche de l’éditeur une remise de 30% sur le prix du livre numérique (au lieu de 37% pour le livre-papier). Moyennant un pourcentage sur les ventes, puis, à terme une somme fixe, ePagine promet d’aider à gérer la vente et le service après-vente (aide au téléchargement en cas de problème…).

Maison mère d’ePagine, le groupe Tite-Live spécialisé dans les logiciels de gestion de stock des libraires, rajoute ainsi une corde à son arc, et entend être présent sur un marché encore largement inexistant en France. Argument-clé pour convaincre : si les libraires indépendants ratent le démarrage, ils ne le rattraperont pas.

9 avril 2010

ePagine, le numérique et le libraire du coin

Filed under: Journal de bord,Revue de presse — Mots-clefs :, , — Christophe @ 00:01

Voici une dépêche AFP tombée hier, 8 avril 2010, qui se lit sans modération :

Avec ePagine, acheter des livres numériques chez le libraire du coin

Acheter des livres numériques à sa librairie préférée, accéder à une « hotline » quand sa tablette de lecture fait des siennes:  face aux géants Google, Amazon ou Apple, une petite société propose aux libraires et à leurs clients un outil pour apprivoiser ce nouveau média. Ce service clé en main baptisé « ePagine », lancé à petite échelle en 2008, propose aux libraires de présenter sur internet et en librairie le catalogue des livres numériques des éditeurs. Gallimard, par exemple, sort en même temps livre numérique et livre papier.

« 440 librairies françaises ont maintenant la possibilité de vendre du livre numérique directement depuis leurs magasins », explique le directeur général d’ePagine Stéphane Michalon. « Les internautes peuvent aussi les télécharger via le site mutualisé de vente en ligne ePagine.fr », poursuit-il.

Les amateurs de livres numériques – encore très rares en France – peuvent les lire sur ordinateur mais aussi sur des tablettes ou « liseuses » comme le Kindle d’Amazon, le « Reader » de Sony ou l’iPad d’Apple, commercialisé fin avril dans l’Hexagone.

© 2010 AFP - Joel Saget

« ePagine est le chaînon manquant sur le marché du numérique entre l’éditeur, le libraire et le lecteur », explique M. Michalon. « Cet outil permet l’unification de la base de données papier et numérique des éditeurs, celle de l’accès à leurs entrepôts numériques et unifie aussi la façon de feuilleter les ouvrages, de les commander, de les télécharger, etc. », précise-t-il. « Nous apportons aux libraires un site internet et la vente possible en magasin », souligne à l’AFP François Boujard, président de Tite-Live, maison mère d’ePagine. Quand un internaute se connecte à ePagine.fr, il doit choisir une librairie. Il peut ensuite télécharger un livre ou des chapitres mis en ligne pour déterminer si l’ouvrage l’intéresse. Il peut aussi se diriger vers le site internet du libraire ou se rendre à la librairie « physique ».

Le livre numérique représente aujourd’hui à peine 3% des ventes dans le monde. « En 2009, nous vendions un livre numérique par jour sur vingt librairies. Depuis le début de l’année, nous en vendons vingt par jour sur 25 librairies. C’est un début. Nous espérons en vendre une centaine par jour l’an prochain », relève-t-il. « Vers 2014-2015, le livre numérique pourra réprésenter 10 à 15% des ventes », estime-t-il. Le PDG d’Hachette Livre Arnaud Nourry mise aussi sur 10 à 15% du chiffre d’affaires de l’édition réalisé dans le numérique « d’ici cinq à sept ans ».

« Le service après-vente est essentiel, poursuit M. Boujard. Nous proposons une assistance téléphonique pour les nombreux clients qui peinent à télécharger un ouvrage, à cause du DRM » (Digital Rights Management, gestion des droits numériques, comme pour le disque).

Un tiers des Français se disent prêts à lire un jour un roman sur écran, selon une récente enquête du Centre national du livre, confiée à Ipsos-MediaCT. Le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand a annoncé fin mars avoir l’octroi d’un prêt de 500.000 euros à taux zéro pour un portail destiné aux librairies indépendantes afin de faire face au défi du numérique.

9 mars 2010

Régionales 2010 : les libraires, les auteurs et le numérique

Filed under: Journal de bord,Revue de presse — Mots-clefs :, — Christophe @ 12:42

Lundi 8 mars 2010, sur le site ActuaLitté.com, Nicolas Gary s’entretenait avec Jean-Paul Huchon, Président du conseil régional d’Île-de France et tête de liste PS pour les prochaines élections régionales. Les questions portaient sur la politique du livre menée par le candidat sortant (la culture représentant 5 % du budget de la Région), la place du numérique en Île de France, le soutien de la Région auprès des libraires (hausse des charges), éditeurs, bibliothécaires, auteurs (question du droit d’auteur) ou encore la numérisation du patrimoine.

Sur la librairie : « Je crois que les libraires doivent être le cœur de notre politique en faveur du livre. Aussi ai-je inscrit dans mon programme que je voulais mettre en place un mécanisme d’aide aux loyers des librairies et un mécanisme de caution régionale des emprunts bancaires des libraires. J’ai aussi annoncé que je créerais un poste de développeur de la librairie en Île-de-France, c’est-à-dire une personne qui sera spécifiquement chargée de suivre les problèmes de transmission et de reprise des librairies, (…) de formation des libraires et de création de nouvelles librairies. Je veux que le MOTif soit maître d’œuvre de notre politique de soutien aux libraires, en lien étroit avec le service livres de la Région. »

Sur le numérique : « Nous pouvons agir dans le domaine du numérique de deux manières, au-delà d’un soutien que je tiens acquis de notre part au portail de la librairie indépendante et de notre priorité (…) à la numérisation en bibliothèque. D’abord en prenant en compte le besoin de formation des professions du livre, notamment des éditeurs indépendants et des libraires, sur ces questions du numérique. Faire un fichier numérique s’apprend. Ensuite, en inventant un lieu d’expérimentation du livre numérique en Île-de-France, sans doute piloté à la fois par le MOTif, le pôle de compétitivité Cap Digital et la future Agence régionale du Numérique, qui permette de financer les expériences pilotes dans ce domaine. Il ne s’agit pas pour moi seulement de financer des liseuses ou des applications Ipad, même si je ne l’exclus pas, de sociétés franciliennes. Il s’agit aussi, pour prendre des exemples, de pouvoir soutenir de nouveaux modèles économiques comme celui de François Bon et de Publie.net, éditeur en ligne, ou comme la librairie en ligne Bibliosurf. »

Entretien complet ici.

Pour aller plus loin, téléchargez le numéro Hors-Série des « Cahiers de la librairie » : Accueillir le numérique ? une mutation pour la librairie et le commerce du livre, rapport rendu par une commission réunie par l’ALIRE (Association des librairies informatisées et utilisatrices de réseaux électroniques) et le SLF (Syndicat de la librairie française). Point par point, les auteurs répondent aux grandes questions posées par le développement de l’édition électronique et identifient les défis qu’elle lance aux professions du livre (coédition La Découverte / ALIRE / SLF). Voir également le site dédié.

Christophe Grossi

20 novembre 2009

Michèle Gazier, deuxième temps : portrait

Michèle Gazier en deux temps : dans une précédente chronique, il était question de Mont-Perdu qui vient d’être numérisé. Aujourd’hui, son portrait.

© Pascal Hee

© Pascal Hee

Si Michèle Gazier est satisfaite de voir ses romans numérisés, elle n’a pas encore franchi le pas en tant que lectrice. L’ordinateur est devenu un compagnon indispensable dans sa pratique quotidienne mais elle continue d’imprimer les textes qu’elle reçoit. Une commission du Syndicat de la Librairie Française lui a d’ailleurs demandé récemment comment la technique était venue se greffer sur son activité de journaliste et d’écrivain.

J’ai rencontré Michèle Gazier en 2007, à Uzès, dans les caves du Le Parefeuille – librairie dirigée par les très actifs Monèle et Yves Mandagot. Elle animait alors une rencontre en compagnie de Michèle Lesbre. Le Canapé rouge venait tout juste de paraître. Je me souviens d’une complicité entre ces deux femmes, d’une belle nuit de fin d’été, d’un dîner agréable. Pierre Lepape était là aussi (m’accompagnent encore souvent ses feuilletons littéraires qu’il écrivait chaque semaine dans Le Monde des Livres ainsi que son Pays de la littérature que je conseille très souvent).
De Michèle Gazier, j’aimais sa manière de brosser le portrait, de creuser chez ses personnages l’indicible ou le non-dit à travers la banalité du quotidien ou, au contraire, de l’événement qui chamboule une vie ou encore de partir d’une blessure qui remonte à l’enfance pour parler de la question de l’identité, du droit à la différence, de la place de l’enfant, de la femme, de l’étranger…, dans la famille ou la société. Tous ces thèmes, nous les retrouvons dans Mont-Perdu (cf. chronique du 11 novembre 2009) ou encore dans Les Garçons d’en face. merle bleuJe pense également à Nativités et à ces histoires sur la maternité et la filiation (désir, peur, aversion, renoncement, épanouissement), des récits parfois doux et amusants, parfois féroces et déchirants. Ou encore au Merle bleu – qui d’ailleurs se déroule à Uzès –, ce récit dans lequel des oiseaux craintifs, égoïstes et solitaires vont être amenés à modifier leur rapport au monde et à l’autre. De Michèle Gazier j’avais aussi en tête ses articles dans Télérama et notamment le très beau portrait (tout en nuance, drôle et touchant) qu’elle avait fait de Nathalie Sarraute en 2002.
Son dernier roman paru au Seuil s’intitulait Un soupçon d’indigo (il devrait être numérisé bientôt) et son prochain, La Fille, toujours chez le même éditeur, paraîtra début février 2010. Pour la sortie de ce roman, les éditions du Seuil ont joué le jeu en envoyant une quarantaine de jeux d’épreuves aux libraires, m’a-t-elle dit, heureuse et inquiète à la fois. Un autre livre paraîtra en mars au Mercure de France : « Le Goût de la lecture » réunira de nombreux textes d’auteurs classiques et contemporains sur ce sujet que personne n’avait encore abordé dans cette collection. Nous suivrons tout ça avec grande attention surtout qu’une signature sera sans doute organisée par les librairies La Terrasse de Gutenberg et Les Cahiers de Colette à Paris, L’Horloge à Carpentras ou encore Le Parefeuille à Uzès.

En attendant, nous nous installons au Café français à la Bastille près de l’ancienne librairie de Colette Loyer, 1789, devenue depuis avril 2008 Pensées classées et tenue désormais par François Morice. Et la chose qui me frappe d’emblée est la suivante : Michèle Gazier a tant de cordes à sa harpe (professeur d’espagnol, traductrice, journaliste, écrivain, animatrice de rencontres, éditrice… et j’en oublie sûrement), tant de projets en cours et elle en parle avec tellement d’allant qu’on pourrait lui consacrer au moins une chronique par semaine.

Avec elle, ce n’est pas la matière qui manque mais le temps ; il suffit d’ailleurs de tirer un fil (le fil de soie ?) et nous voilà invités à une rencontre en compagnie de Thierry Hesse (Démon est pour moi l’un des projets littéraires les plus ambitieux de la rentrée), de Jean Rouaud (prix Goncourt en 1990 pour Les Champs d’honneur, dont La Femme promise vient d’être numérisé et dont Les Villes fantômes est disponible chez publie.net) et de Gilles Heuré, journaliste à Télérama, biographe, romancier et historien. Michèle Gazier animera donc là, dans le cadre de Une saison de lecture un débat intitulé « Les fictions de la mémoire : quête et enquête ». Le présent n’existe pas en littérature. Ce que l’on écrit au présent est une mise en perspective de ce qui s’est passé, de ce dont on se souvient, de ce qu’on imagine à partir du souvenir. Toute oeuvre aussi proche soit-elle de la réalité est une reconstruction fondée sur une enquête ou une quête. Quête de soi, quête identitaire, quête familiale, enquête historique ou policière. Les outils, les méthodes de l’enquêteur, de l’historien et ceux du romancier ont souvent d’étranges ressemblances. Le romancier creuse le territoire qu’il s’est choisi à la recherche du temps perdu, de vérités enfouies, de ses racines. Il explore les traces, soulève les pierres. Toute quête est un enquête et réciproquement, écrit-elle dans sa présentation. Et je ne suis pas surpris de la voir animer une rencontre autour d’un thème qui rappelle à bien des égards ceux qu’elle aborde dans ses romans. Ce débat est organisé en partenariat avec La Scène du balcon, les Bibliothèques de la Ville de Paris, Paris Bibliothèques et la librairie Delamain, partenaire d’ePagine pour la vente de livres numériques sur son site Internet. Cette rencontre-lecture aura lieu le 2 décembre à 19 h à la Bibliothèque Flandres, 41, avenue de Flandres 75019 Paris (Métro Stalingrad ou Riquet). L’entrée est libre et gratuite mais une réservation est souhaitée (par téléphone au 01 42 96 34 98 ou par mail : scenedubalcon3@aol.com).

Parler avec elle de Thierry Hesse (que j’ai eu la chance de rencontre à Thionville au festival Des frontières et des hommes), des derniers romans qui nous ont marqués, c’est forcément parler de son coup de cœur à elle et d’Uzès. L’auteur qui l’a profondément marquée s’appelle Jocelyn Bonnerave. Son premier roman, Nouveaux Indiens, publié au Seuil et qui vient d’être numérisé, a obtenu il y a quelques jours le Prix du premier roman français. Ce roman emmène un français aux États-Unis, un anthropologue qui va étudier la vie de quelques musiciens. Tandis qu’une campagne présidentielle bat son plein, il va devoir sortir de sa réserve scientifique lorsqu’il mettra au jour les turpitudes d’une drôle de bande : de jeunes artistes, des intellectuels bien en place, un chirurgien, et une clocharde qui porte au cou de jolies pierres d’ambre.

Nouveaux Indiens est à la fois un roman classique - une remarquable
maitrise d'écriture - et un roman très moderne dans le mode de récit.
C'est une quête (celle du chercheur anthropologue), une enquête sociale
mais aussi vaguement policière autour d'une disparition. Bonnerave mêle
à merveille, anthropologie, littérature et musique de la langue. À lire,
comme lui : à haute voix.
Michèle Gazier

C’est donc en toute logique que Jocelyn Bonnerave sera l’un des invités du festival « Au coin de la place… la littérature » (du 11 au 13 décembre 2009) organisé par la librairie Le Parefeuille et elle-même. L’auteur des Nouveaux Indiens proposera notamment une performance (avec Olivier Lété à la basse électrique) qui mêlera poésies en prose et musiques, anthropologie et sociologie. Seront également présents… Thierry Hesse mais aussi Gwenaëlle Aubry (Prix Femina 2009 pour Personne), François Gantheret (dont je conseille son Libido Omnibus) ou encore Lydie Salvayre (dont BW vient d’être numérisé).

Je ne sais plus comment nous en sommes arrivés à Roger Grenier, un ami très proche de Michèle Gazier. Roger Grenier (écrivain, homme de radio, scénariste pour la télévision et le cinéma, conseiller littéraire pour Gallimard où il est rentré en 1964 et qui a reçu le Grand prix de l’Académie française en 1985 pour l’ensemble de son œuvre non numérisée à ce jour et composée de plus d’une trentaine d’ouvrages, des essais, des nouvelles et des romans, dont deux best-sellers Le Palais d’hiver en 1965 et Ciné-roman, Prix Femina en 1972) vient d’avoir 90 ans. À cette occasion, Michèle Gazier, Eliane Huber (responsable de la librairie Wallonie-Bruxelles) et Antoine Gallimard ont décidé de demander aux auteurs de la maison Gallimard qui sont ses amis, qu’il a édités, qu’il a côtoyés, qu’il a accompagnés ou simplement croisés, d’écrire un court texte pour lui dire leur affection, leur sympathie, leur reconnaissance, leur connivence… Les écrits feront l’objet d’un petit fascicule qui sera distribué lors de la soirée qui lui sera consacrée en janvier à l’Hôtel du Nord. Jean Rouaud, J. B. Pontalis, Eduardo Manet, Annie Ernaux, Colette Fellous, Guy Goffette, Daniel Pennac, Jean-Marie Laclavetine et bien d’autres participeront au fascicule et à la fête.

Sa soif de découverte et son goût pour la transmission (après l’enseignement, la traduction ou l’animation) font d’elle l’une des personnes les plus actives dans le milieu du livre. Elle lit, écrit, diffuse, conseille, anime, écoute, découvre, relaie. Avec le sourire en prime. Et continue avec force et conviction d’organiser des lectures, des conférences, des tables rondes, n’hésitant pas à faire se côtoyer des écrivains célèbres et des jeunes romanciers.

René Char et André Velter aux Busclats © Marie-José Lamothe

René Char et André Velter aux Busclats, © Marie-José Lamothe

À cela il faut désormais rajouter une nouvelle corde… 2010 sera en effet pour elle une autre grande année de découvertes puisqu’elle vient de créer en compagnie de Marie-Claude Char, la veuve du poète René Char, les éditions des Busclats. Les deux premiers livres paraîtront en avril 2010 et seront signés par Jean Rouaud et par l’historien Pascal Ory. Nous en reparlerons, c’est sûr ! Mais pour l’heure, la question cruciale est de trouver un diffuseur et un distributeur. Bonne chance et bonne route aux Busclats !

Christophe Grossi

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Livres numérisés cités dans cette chronique :

  • Autres livres de Michèle Gazier aux éditions du Seuil :

    Chez d’autres éditeurs :

    Autres livres ou auteurs cités :

  • 11 novembre 2009

    Michèle Gazier, premier temps : Mont-Perdu

    Michèle Gazier en deux temps : aujourd’hui, en compagnie de son roman Mont-Perdu qui vient d’être numérisé. Dans quelques jours jours, son portrait.

    Le_Mont-Perdu_sur_la_Carte_de_Roussel_(1730)

    Mont-Perdu n’est pas le roman le plus connu de Michèle Gazier mais le premier à figurer au catalogue ePagine – la numérisation des livres doit avoir ses raisons que la raison ne connaît point – et il peut être téléchargé sur le site du Divan, par exemple. Une chance pour ce roman qui va vivre avant les autres livres de Michèle Gazier une deuxième vie en format epub et pour moi qui ne l’avais pas encore lu. Quant à l’auteur, je sais qu’elle lui est très attachée, sans doute parce qu’il y est question de ses origines, de l’Espagne, de l’enseignement, de traductions – autant de sujets et de thèmes qui collent à la peau de la romancière.

    L’histoire familiale d’Alice a été bâtie sur le mensonge. Au pied du Mont-Perdu (Monte-Perdido en espagnol, dans les Pyrénées, en plein pays aragonais). Et comme on le sait, ce qui est perdu l’est à jamais. Blessure ou pas, mensonge ou pas. C’est d’ailleurs ce que pense le père d’Alice, lui qui a depuis longtemps tiré un trait sur ses origines castillanes et catalanes, « ce passé qui n’était pas le sien » ; quant à sa mère, elle prétend n’avoir jamais eu aucun lien avec l’Espagne. Si dans sa prime jeunesse Alice a souvent eu honte d’être la fille d’étrangers, elle prend un jour le contre-pied jusqu’à vouloir devenir plus espagnole que les Espagnols et à brandir partout cette « fierté revendicative ». Son « hispanité » devient une obsession. Il lui faut alors retourner dans ce pays qu’elle n’a pourtant jamais quitté puisqu’elle n’y est pas née. Mais elle s’en moque de tout ça et ne sait pas encore que, derrière ce fantasme (l’Espagne comme pays imaginaire), l’attend une terrible désillusion. Oui, car elle a beau visiter ce pays en long, en large et en travers et désirer connaître chaque recoin, chaque habitude, chaque histoire, on ne s’impose pas Espagnole : nul ne peut fixer sa ré-intégration – quel que soit le degré de honte ou de volonté qu’elle contient – surtout que ce qu’elle entreprend n’est pas tant une quête qu’une reconquête : d’emblée « vouée à l’échec ».

    Dans son aveuglement, elle a oublié qu’être femme et étrangère (c’est bien ce qu’elle est pour les Espagnols) dans un pays machiste peut rendre la tâche plus ardue encore. Elle a oublié autre chose aussi : il y a toujours quelqu’un quelque part pour déterrer les secrets de famille, quelqu’un qui viendra gâcher une nouvelle histoire d’amour (d’ailleurs sans doute promise au désastre) et lui remettra la tête sur les épaules de manière brutale, violente, vulgaire. Mais voilà, les choses sont dites à présent : Alice est issue d’une famille qui a voulu enfouir ses secrets ainsi que ses origines religieuses et sociales non assumées.  (On retrouvera d’ailleurs ici une figure connue, celle de l’aïeul espagnol mort dans un barrage, déjà présente dans le roman écrit pour la jeunesse L’Été du secret.) Comme tant d’autres avant et après elle, Alice ne sera jamais Espagnole (pas comme ça en tout cas) – ce qui ne l’empêchera pas de traduire des auteurs en français et de partager son goût pour ce pays et sa culture tout en assumant ses origines.

    Si l’amour semble illusoire entre Alice et l’Espagne, le roman nous raconte une autre histoire d’amour impossible, celle d’Antoine, le narrateur de Mont-Perdu qui aime Alice au point de vivre par procuration et devient son faire-valoir, son témoin, sa « taupe » alors qu’elle ne le voit et ne le verra jamais que comme un très bon ami, le seul, le meilleur peut-être même – un de ses torts étant de ne pas être Espagnol (et d’être un peu effacé aussi, me semble-t-il, un peu trop pâle). Alors cet homme blessé trouvera refuge dans l’écriture, lieu de l’exutoire, là où bâtir un totem contre l’oubli tout en tentant d’oublier Alice. Pour vivre enfin sa propre histoire.

    Ce roman des origines, tout en nuance et d’une ferme douceur, pose les questions essentielles pour qui est né dans un pays (quel qu’il soit) et dont les parents ou les grands-parents sont nés ou ont vécu dans un autre. Pour qui ne sait pas ou ne parvient pas à savoir ce qui s’est passé avant sa naissance, dans ce pays quitté, perdu, souvent effacé de la mémoire familiale. Pour qui fantasme. Pour qui la quête du retour aux origines vaut bien un roman. Il est également une invitation à pousser les portes des musées ou des cinémas et à ouvrir les livres d’auteurs espagnols. On y croisera volontiers El Greco, Francisco de Goya, Pablo Picasso, Antoni Tàpies, Pedro Almodovar, Lazarillo de Tormes, Miguel de Cervantes, Manuel Vásquez Montalbán, Miguel Delibes, Juan Marsé, Francisco Umbral ou encore le poète Antonio Machado.

    Ce roman n’est pas le plus connu de Michèle Gazier, disais-je au début de cette chronique. Il a pourtant été soutenu par plusieurs librairies dont Le Parefeuille à Uzès ou encore Les Cahiers de Colette à Paris. Et souhaitons-lui bonne suite car il le mérite ! Ainsi  donc commence la deuxième vie de Mont-Perdu, à l’aune d’un débat futile, inutile et dangereux qui désole les écrivains et les lecteurs qui, eux, ne se posent pas de questions identitaires à chaque fois qu’ils rencontrent sur leur route un nouveau personnage.

    Née en 1946 à Béziers (France) d’une mère espagnole et d’un père catalan, Michèle Gazier a passé des moments de son enfance à Andorre. Elle se fixe ensuite en France où elle est professeur d’espagnol. Parallèlement, elle traduit et fait découvrir aux Français des écrivains espagnols dont Manuel Vásquez-Montalbán, Juan Marsé ou encore Francisco Umbral. Elle devient alors critique littéraire à Libération et à Télérama avant de se mettre elle-même à écrire. Son oeuvre est publiée majoritairement aux éditions du Seuil. Quelques prix littéraires : 1999, Prix Charles-Exbrayat pour Le Merle bleu ; 2002, Prix Printemps du Roman pour Le Fil de soie (Seuil) ; 2003 ,Prix auFeminin.com et Prix du Livre Europe 1 pour Les Garçons d’en face.

    Christophe Grossi

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    Livre numérisé cité dans cette chronique :

    Autres livres de Michèle Gazier aux éditions du Seuil :

    Chez d’autres éditeurs :

    Auteurs livres ou auteurs cités :

    9 novembre 2009

    Maryline Desbiolles : portrait et entretien

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      Je pense à des odeurs plus violentes et en même temps celle de mon plat qui fume recouvre tout, imprègne les vêtements, les cheveux, inonde la maison si bien qu’il me semble sentir dans l’odeur de mon plat l’odeur de la confiture des tomates vertes et du premier feu dans le jardin après l’été. (La Seiche)

    Nous sommes en 1998 et La Seiche de Maryline Desbiolles vient de paraître. Le libraire débutant que je suis alors et qui aime lire et manger, écrire et cuisiner, n’a pas encore préparé de seiches farcies. Manquait une recette. Et la voici. En douze étapes, du nettoyage des mollusques à la cuisson à petit feu, c’est plus qu’une façon de cuisiner que l’auteur (d)écrit là. Et d’ailleurs, « la recette commence par une erreur », écrit-elle d’emblée, un problème de vocabulaire. Au-delà de la question sémantique, le roman rappelle les différentes strates temporelles qui s’entremêlent dans l’esprit de celle qui est en train de cuisiner. D’ailleurs, pourquoi ce plat ? Et pourquoi y passer autant de temps et d’énergie ? Pour qui le fait-elle ? Pour elle, ses convives ? Car la cuisine a cela que la littérature n’a pas : les réactions sont directes, immédiates et flattent rapidement l’ego de celui ou de celle qui vient de créer un bon plat dans un temps somme toute assez court. Sans oublier que bien souvent « quelque chose se passe sous la table. » Et que cuisiner permet de laisser aller et venir les pensées et les images.

    Le temps, voilà bien un des thèmes qui traversent tous les textes de cet auteur. (Maryline Desbiolles aime mêler différents temps de la narration à l’intérieur d’un récit souvent linéaire.) Le Temps, donc.  Celui de la quête et de l’enquête. Celui de la guerre, présente dans presque tous ses livres. De la fuite. Ou encore de l’Italie de ses origines,  des figures du passé, des blessures de l’enfance, des souvenirs flous (impressions, nostalgie, mélancolie, réinvention), des reproches qui nous hantent, de la sensualité, du trouble intérieur. Je n’oublie pas le temps du désir, de l’éveil aux sens et à l’autre. Car pour celui qui cuisine, raconte, écrit, lit ou mange, il y a juste à côté de lui comme un double qui lui colle à la peau ; qu’il transforme les corps d’animaux, se glisse dans la chair, malaxe ou lève des filets, qu’il hume, goûte, salive ou déglutit, qu’il caresse la page ou pianote sur un clavier, qu’il tourne les pages d’un livre ou joue du pouce sur un ebook, celui-là, à cet instant-là, est entier dans le désir et l’abandon.

      Je nourris de pain baigné, je lange de pain gorgé mon appétit pour Piero. (…) L’un en face de l’autre, nos appétits conjugués, notre appétit, nous sommes mangés par lui, nous nous mangeons l’un l’autre, nous disparaissons. (Manger avec Piero)

    Ce rapport au corps du texte, aux désirs corporels, au corps de la pâte qui lève, je le retrouverai dans tous les autres textes de Maryline Desbiolles, qu’il s’agisse des ogres ou des « sorcières » qui traversent les œuvres, de la proximité d’un volcan, d’un goinfre qui traverse à toute allure l’Italie, des fresques de Piero della Francesca en Toscane à l’heure des déjeuners amoureux, de cette histoire qu’on raconte et se met à sortir de son lit, du risotto à la fraise que la grand-mère italienne de l’auteur cuisinait en Savoie, de la glace au chocolat mangée Place Savoia à Turin…

    Nous sommes en mai 2004, je suis toujours libraire et j’invite Maryline Desbiolles aux Sandales d’Empédocle à Besançon. Le Goinfre (Le Seuil) vient de paraître ainsi que le très sensuel Vous (éditions Melville) et le très sensoriel Manger avec Piero (Mercure de France). Depuis La Seiche, il y a eu trois autres romans dont Anchise qui lui a valu le Prix Femina, Le Petit col des loups (sur la grossesse et la guerre d’Algérie) et Amanscale (et son Volcan). Sa voix est toujours là, un lyrisme particulier qui vient de la confrontation de la poésie au réel. J’ai tout lu, tout aimé, et regretté à chaque fois que les textes n’aient pas l’épaisseur de l’Ulysse de Joyce. Pour faire durer le plaisir.

      Combien de choses se passaient sur la table de la petite cuisine qui faisait également office d’arrière-boutique voire de salon d’essayage, d’atelier de retouches, de salle à manger, de salon et de salle de bains, chaque chose en question se trouvant sanctifiée par l’eau de Javel que ma grand-mère administrait abondamment avant que ne change une nouvelle fois la destination de la cuisine où se bousculaient les vivants et les morts. (Primo)

    Nous sommes en octobre 2009, je ne suis plus libraire et je n’habite plus Besançon mais je découvre dans le catalogue ePagine cinq textes numérisés de Maryline Desbiolles et décide de lui écrire afin de lui soumettre un questionnaire. Elle me répond immédiatement et joue le jeu avec une sincérité et un allant tels que je voudrais ici la remercier chaleureusement. Depuis 2004, d’autres textes de fiction ont vu le jour : Primo et C’était pourtant pas la guerre (je me souviens de sa lecture à l’occasion des Petites fugues en Franche-Comté), sa pièce Les Corbeaux puis Les Draps du peintre. Et deux livres sur l’art dont l’un sur son compagnon, le peintre Bernard Pagès.

    Nous serons l’année prochaine, en janvier (au moment de « l’autre rentrée littéraire »). Il y aura encore des livres publiés et des bibliothèques pour les ranger. Il y aura des textes numérisés et des « liseuses » dans les poches. Il y aura toujours des auteurs au-dessous du volcan et des lecteurs aux fourneaux quand paraîtra La Scène, la suite en quelque sorte de La Seiche. Mais ceci est une autre histoire. Pour l’heure, voici les réponses de l’auteur à mes questions.

      Fatiguée un peu de vous avoir écrit si longtemps et que ce soit si peu de mots mais il me semble aussi, follement sans doute, que je vous ai écrit quelque chose et que vous l’entendez. (Vous)

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    Cinq de vos romans (Amanscale, C’est pourtant pas la guerre, Les Draps du peintre, Les Corbeaux et Primo) viennent d’être numérisés. Ils sont actuellement disponibles dans le catalogue ePagine et en vente sur les sites des librairies indépendantes partenaires (15 librairies pour l’instant). Qu’en pensez-vous ?
    J’ai du mal à penser quelque chose dont je n’ai aucune expérience. Je ne fétichise pas le livre, je ne suis pas bibliophile. Mais pour moi le texte est toujours incarné dans l’encre et le papier. Je continue d’écrire d’abord dans un cahier, c’est dire…

    En tant qu’auteur soutenu par les libraires traditionnels et par rapport à la diffusion de vos textes, estimez-vous que l’arrivée du livre numérique permettra à de nouveaux lecteurs de découvrir votre travail ?
    Je suis d’un naturel optimiste, et je peux imaginer, oui, que le livre numérique ouvre un autre champ (sinon un autre chant…). Ceci dit, je ne suis pas sûre que les jeunes générations délaissent complètement le livre. Ma fille qui a 17 ans est capable de dépenser son argent de poche pour posséder un livre qu’elle a aimé et que j’ai déjà dans ma bibliothèque ! Nombre de ses amis ont plaisir à acheter des livres.

    Quels liens entretenez-vous avec les libraires ?
    J’ai habité un petit village jusqu’à l’adolescence. Dans l’épicerie il y avait un peu de tout et notamment des journaux, magazines et quelques livres. Aller en ville et entrer dans une librairie c’était pour moi entrer dans la caverne d’Ali Baba. J’éprouve toujours ce bonheur à entrer dans une librairie, à toucher les livres, à éprouver leur profusion, à me sentir heureusement perdue dans la forêt des livres. Je ne suis pas passée de l’autre côté aujourd’hui, car lire des livres et les écrire c’est tout un. Mais je suis heureuse d’être invitée par un libraire à signer et lire mes livres, comme si je pouvais alors approcher le trésor de plus près…

    Avez-vous par exemple déjà lu un texte numérisé sur un téléphone portable, un ebook, un ordinateur ?
    Non, jamais. Et si on m’envoie un texte un peu long par mail, j’ai tendance à le tirer sur papier pour le lire…

    En tant que lectrice, où vous procurez-vous les livres : en bibliothèque, dans des librairies, des bouquineries, sur des sites en ligne… ?
    Pas en bibliothèque, car j’ai envie d’avoir le livre et de le lire quand je voudrais, peut-être tout de suite ou dans six mois. Et d’abord en librairie. Il m’arrive de commander un livre sur des sites en ligne, parce que je ne l’ai pas trouvé en librairie ou parce que je n’ai pas l’intention d’aller  en ville : j’habite toujours à l’écart de la ville…

    Leslie Kaplan, qui publie son œuvre chez P.O.L., réserve certaines de ses interventions chez François Bon et publie.net dans un format numérique. Si vous en aviez la possibilité, le feriez-vous également ?
    J’écris très ponctuellement des critiques de livres pour un site que je trouve vraiment formidable : sitaudis.fr. Mais des textes « de création », non, ou alors sous forme de « bonnes feuilles ». Un texte non publié pour moi n’existe pas ou existe moins…

    Certains auteurs ont leur propre site Internet, leur blog ou interviennent régulièrement dans des forums sur Internet. Avez-vous ce genre de pratiques ?
    Je vais sans doute dire une énormité, mais j’ai tendance à penser que les auteurs ou les artistes qui ont leur propre site font de l’auto-promotion. Les sites en question me semblent toujours vaguement ridicules. Je ne crois pas avoir une légitimité à donner une opinion parce que j’écris, que ce soit dans des forums sur Internet ou dans des journaux. Mes « opinions » sont dans mes livres.

    Nous nous sommes rencontrés alors que j’étais libraire à Besançon puis nous nous sommes revus au festival Les Petites Fugues. Depuis, vous avez publié d’autres romans et avez sans doute été invitée dans d’autres librairies, salons, festivals. Quelles ont été les dernières rencontres, quelles seront les prochaines ?
    Le festival Les Petites Fugues est sans doute le meilleur que je connaisse. J’ai maintenant de véritables amis dans le Jura et j’ai participé au Salon du livre d’art à Ornans et aux Petites Fêtes de Dionysos à Arbois… J’ai été à plusieurs reprises au Festival de Mouans-Sartoux dans les Alpes-Maritimes qui est un bon festival, avec du « contenu »… J’ai été invitée ces temps derniers dans de nombreux collèges et lycées pour un livre publié à L’École des Loisirs, Aïzan, et j’arrive de Lausanne où j’ai été invitée par l’université à parler d’Amanscale… Je voudrais saluer « l’allant » de la librairie Masséna à Nice qui invente toujours de nouvelles formules pour célébrer la sortie d’un livre.

    Votre prochain roman paraîtra en janvier prochain, toujours au Seuil dans la collection Fiction & Cie (fondée par Denis Roche et dirigée par Bernard Comment). Quel en est le titre ? Le sujet ? Votre éditeur prévoit-il un lancement particulier ?
    La Scène. Il aurait pu s’appeler Le livre des repas. Mon premier livre paru au Seuil s’appelait La Seiche où il était question de la préparation de la seiche farcie. Il s’arrêtait avant l’arrivée des invités. Ils sont enfin arrivés ! Et La Scène tente de relier toutes les tablées dont se souvient la narratrice. J’espère que mon éditeur prévoit un lancement du tonnerre…

    Quels auteurs avez-vous découverts dernièrement ou qui comptent pour vous ? Et comment avez-vous été amenée à les découvrir ?
    Yves Ravey que j’ai justement rencontré à Besançon. Cutter, son dernier livre qui est sorti début octobre m’a emballée. Et j’ai finalement rencontré John Berger (publié aux éditions de L’Olivier) que je lisais depuis longtemps à Manosque (Les Correspondances) et à Mouans-Sartoux. Je me sens très proche de lui et cela me soutient dans des moments où je me sens seule au monde…

    Christophe Grossi

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    Maryline Desbiolles est née en Savoie en 1959 et vit actuellement dans l’arrière-pays niçois. Elle a publié une vingtaine de livres depuis 1987 et a obtenu le Prix Femina en 1999 pour Anchise. Elle est aussi à l’origine de la création de deux revues de poésies Offset en 1980 et La Métis en 1990.

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    Livres numérisés de Maryline Desbiolles :

    * Amanscale, éd. Seuil, 2002
    * Primo, éd. Seuil, 2005
    * C’est pourtant pas la guerre, éd. Seuil, 2007
    * Les Corbeaux, éd. Seuil, 2007
    * Les Draps du peintre, éd. Seuil, 2008

    Autres livres de Maryline Desbiolles :

    Poèmes et fictions
    * Une femme de rien, éd. Mazarine, 1987
    * Les Bateaux-feux, éd. Alinéa, 1988
    * Les Chambres, éd. Blandin, 1992
    * Le Premier Été, éd. Gardette/Le Noroît, 1994
    * Les Tentations du paysage, éd. tarabuste, 1997
    * Quelques écarts, éd. Tarabuste, 1997
    * La Seiche, éd. Seuil, 1998
    * Anchise, éd. Seuil, 1999, Prix Femina
    * Le Petit Col des loups, éd. Seuil, 2001
    * Le Goinfre, éd. Seuil, 2004
    * Vous, éd. Melville, 2004
    * Manger avec Piero, éd. Mercure de France, 2004
    * La Scène, éd. Seuil, à paraître en janvier 2010

    Livres sur l’art
    * Nous rêvons notre vie in Bernard Pagès, éd. Cercle d’art, 2003
    * Cheval ailé avec mors in La Beauté en voyage, éd. Cercle d’art, 2003

    Livre pour la jeunesse
    * Aïzan, éd. Médium, 2006

    Autres livres ou auteurs cités dans la chronique :

    * Ulysse de James Joyce (Gallimard, Folio)
    *
    Cutter, de Yves Ravey (éditions de Minuit)
    *
    John Berger (éditions de L’Olivier)
    * Leslie Kaplan chez P.O.L.
    * Leslie Kaplan chez publie.net

    7 novembre 2009

    L’Éclat de voix

    Forge bruxelloise

    L’Association des libraires indépendants américains (American Booksellers Association) a récemment demandé au Département de la justice l’ouverture d’une enquête sur les pratiques commerciales de trois librairies spécialisées dans la vente en ligne, Amazon.com notamment, et qui proposent dix nouveautés (dont John Grisham, Stephen King ou encore Barbara Kingsolver) en première édition hardcover à 8,98 dollars (6 euros), alors qu’elles sont vendues dans les librairies entre 25 dollars (16,70 euros) et 35 dollars (23,30 euros). L’association rappelle que « le livre n’est pas un produit comme les autres, avec une marge plafonnée, et que de telles pratiques mettent en danger toute l’industrie du livre. (…) Elle souligne que le secteur est déjà fragilisé par l’édition numérique et en particulier les prix pratiqués par Amazon.com, pour les nouveautés. » (sources : Livres Hebdo)

    Cette mauvaise nouvelle rappelle à bien des égards le combat qui a eu lieu en France dans les années soixante-dix jusqu’à ce que la loi sur le prix unique soit votée en 1981 et montre une fois encore toutes les fragilités d’un système et d’une profession (celle des libraires), attaqués de toutes parts. En France toujours, parmi les éditeurs, libraires, écrivains, bibliothécaires volontaires, velléitaires, actifs, un homme a pris parti et ne s’est pas fait que des amis. Il s’appelle Michel Valensi et il est directeur éditorial des éditions de L’Éclat qui, créées en 1985, publient essentiellement des ouvrages d’histoire et de philosophie, des essais sur les trois religions monothéistes et des livres sur la musique, l’anthropologie ou encore le théâtre. Plus de deux cents ouvrages figurent aujourd’hui au catalogue à travers dix collections : la collection « Philosophie imaginaire » accueille les écrits de Hermann Broch ou encore de Emmanuel Fournier. « Premier secours » fait la part belle aux utopies, avec Philip K. Dick ou encore le bolo’bolo de P. M. « Polemos » est consacrée à l’histoire, la pensée et la littérature grecques : on y trouve les livres de Giorgio Colli, de Louis Guillermit ou de Leo Strauss. Les ouvrages de Jacques Bouveresse sur Wittgenstein ou Musil et les essais de Paolo Virno figurent quant à eux dans la collection « Tiré à part ». « Paraboles » met en lumière le poète Yehuda Amichaï ou encore les récits de Patricia Farazzi. « Bibliothèque des fondations » est publiée sous les auspices de la Fondation du Judaïsme français avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. « Kargo » aborde des sujets aussi variés que les musiques d’hier et d’aujourd’hui, le théâtre, les diasporas noires ou la danse et présente La jetée, le ciné-roman de Chris Marker. Rajoutons à cette liste « Terra cognita » (anthropologie), Lire les philosophies et la « bibliothèque hébraïque », appelée également « Nouvelle collection (sic) ».

    Outre son activité éditoriale, Michel Valensi, depuis près de dix ans maintenant, s’interroge sur la question du (ou des) livre(s) numérique(s). Dans l’édition, avec François Bon notamment, il fait d’ailleurs partie des pionniers en la matière. Tout commence en avril 2000 avec le «Petit traité plié en dix sur le lyber» (in Libres enfants du savoir numérique, anthologie du libre préparée par Olivier Blondeau et Florent Latrive, publié par L’Éclat et disponible sur leur site). Il y promeut ainsi le LYBER (gratuité des contenus, commercialisation des livres-pas-électronique par l’intermédiaire du réseau libraire). « Le Lyber c’est la coexistence d’un même contenu sur deux supports, explique-t-il lors d’un entretien en juin 2002. Un support papier, traditionnel, un LIVRE, vendu dans des librairies ET un support numérique que toute personne peut consulter, télécharger, imprimer à sa guise sur le site des éditions (gratuitement et intégralement). » En août 2005, il signe un accord de partenariat avec le moteur de recherche Google, ce qui déclenche une première polémique dans le monde du livre et l’amène à Faut-il une grande cuillère pour signer avec Google ?, texte raphael_nuagedans lequel il explique ses choix et ses orientations. « Libraires, éditeurs, diffuseurs, aujourd’hui doivent penser ensemble les moyens de rappeler aux oublieux qui cherchent des livres que lesdits livres se trouvent dans les librairies et que ces librairies se trouvent au coin de la rue, mais que leurs vitrines sont désormais accessibles sur Internet. En d’autres temps, des collectifs de libraires s’étaient organisés pour répondre à une importante mutation (loi sur le prix unique, début de l’informatisation, etc.). Ce même type de démarche devrait pouvoir être accomplie pour accompagner un mouvement qui ne sera pas freiné, mais dont la direction est encore incertaine. En avons-nous encore la force ? » Ce qu’il suggère alors serait une version « en ligne » de ce qu’a pu être le collectif L’Œil de la lettre qui réunissait de nombreuses librairies indépendantes jusqu’à sa dissolution dans les années 90.

    Depuis janvier 2009, sur le site de la maison d’édition, un lien permet d’accéder à la plupart des titres du catalogue et de lire en partie les ouvrages. « Certains auteurs ont refusé d’y apparaître, d’autres livres sont en cours de numérisation, les nouveautés ne figurent pas encore. », y précise-t-on. Il est également possible d’acheter les livres auprès d’enseignes exclusivement consacrées à la vente en ligne ou de portails de libraires qui se sont associés pour faire de la vente en ligne dont Place des libraires et Lekti-ecriture. « La consultation et la vente en ligne d’ouvrages prennent de l’ampleur, lit-on plus loin. Elles posent un grand nombre de problèmes, mais feront bientôt partie de notre « pratique » de lecture. Nous avons voulu, en établissant ces liens, favoriser nos partenaires historiques dans ce métier du livre en pleine mutation. »

    Suite à un nouveau texte, Marchands de bits écrit en novembre 2008 contre le projet Gallica 2 qui, selon lui, « plante dans le dos de l’édition française des e-banderilles qui finiront par avoir raison du livre. », de nombreuses réactions auront lieu, notamment de la part du Président de Numilog, Denis Zwirn, à qui la BNF avait confié la rédaction d’une étude en vue de la création de la Bibliothèque numérique européenne, François Gèze (directeur des éditions La Découverte) et François Bon.

    Petite précision : lors de chacune de ses interventions, Michel Valensi a défendu Tite-Live et ePagine, « partenaire du livre depuis déjà plusieurs années et dont le projet a l’énorme avantage (éthique) d’impliquer les libraires dans ce processus de vente, rétablissant ainsi la chaîne traditionnelle du livre. » Depuis, joignant « le texte » à la parole, il a confié sept de ses livres numérisés à ePagine, cinq classiques : De la dignité de l’homme de Giovanni Pico della Mirandola (5ème édition dans sa version papier), Symbole : Les Juifs de Ernst Bloch (mars 2009), Éthique de Spinoza (réédité en 2007), Le Banquet des Cendres de Giordano Bruno (déjà à sa 3ème édition dans sa version papier) et l’indispensable Théorie de la folie des masses de Hermann Broch (septembre 2008) ; également au catalogue Le Treizième Apôtre (ce qui dit vraiment l’Évangile de Judas) de April DeConick, professeur d’Études bibliques à l’Université de Rice à Houston et spécialiste de l’ancien judaïsme et de la pensée chrétienne (collection « Nouvelle collection (sic), publié en novembre 2008) et Utopies réalisables de Yona Friedman (collection Premier secours, paru pour la première fois en 1974 et publié en 2000 dans une édition revue et augmentée). D’autres titres rejoindront prochainement le catalogue ePagine. Et sans doute, d’autres interventions de Michel Valensi sur son site ou ailleurs. A suivre de très près. Comme la plainte déposée par L’Association des libraires indépendants américains.

    Christophe Grossi

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    Livres des éditions de L’Éclat numérisés et cités dans cette chronique :


    Autres livres ou auteurs cités :

    3 novembre 2009

    Voyage au commencement d’un monde

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    En partenariat avec la librairie Sauramps, la Ville de Montpellier lance cet automne la première saison de « L’Agora des Savoirs » (vingt-neuf conférences hebdomadaires, du 4 novembre 2009 au 16 juin 2010).

    Une séance inaugurale aura lieu mercredi 4 novembre 2009 à 20 h 30, en présence de Jean-Claude Guillebaud. À partir du thème choisi, « Quel monde préparons-nous ? », le grand essayiste invitera alors le public à réfléchir – comme dans son dernier essai, Le Commencement d’un monde – au nouveau monde dans lequel nous avons commencé à entrer il y a maintenant vingt-cinq ans. Mais avant cela il lui faudra sans doute en finir avec la thèse absurde développée par le professeur américain Samuel Huntington dans son essai d’analyse politique The Clash of civilizations and the remaking of world order, paru en 1996 et traduit en français en 1997 sous le titre Le Choc des civilisations, thèse très controversée depuis sa parution (par les écrivains V. S. Naipaul ou encore Edward Saïd) et qui selon Jean-Claude Guillebaud n’est pas un « examen informé de l’état du monde » mais une analyse erronée, idiote, pleine d’angoisses et « un appel aux armes ».

    Ce nouveau monde qui vient, très différent de celui dans lequel les occidentaux vivent depuis quatre siècles, peut en effet être source d’angoisses, de menaces et de dangers (terrorismes, intégrismes, crise de l’humanisme…). Et comme à chaque changement, l’homme est partagé entre la frénésie de la découverte ou de la nouveauté et la peur de l’inconnu. Mais cette mutation (anthropologique, historique, économique, biologique, numérique…) qu’il estime aussi importante que la Renaissance ou la fin de l’Empire Romain est également pleine de promesses. Car elle va mettre fin à l’hégémonie occidentale, à sa puissance militaire, à son rayonnement culturel, à sa domination économique…, en intégrant d’autres cultures comme la Chine, l’Inde, une partie de l’Afrique ou encore de l’Amérique Latine. Cette modernité planétaire, « métisse », cette « créolisation du monde » (selon la formule d’Édouard Glissant), sera bien plus riche que la modernité de l’Occident puisqu’elle sera partagée. Bien sûr, il n’ignore pas que cette mutation engendrera sans doute des violences mais elle est pour lui inéluctable.

    Ce livre est, selon le journaliste Daniel Riot décédé en février 2009, « à mettre entre les mains de tous les décideurs politiques, économiques et culturels de la planète (…) tous ceux qui se veulent acteurs de ce temps. ». En le numérisant (ainsi que quatre autres de ses précédents ouvrages), Le Seuil permet aux « liseurs » de continuer à se plonger dans cette série d’enquêtes « sur le désarroi contemporain » que Jean-Claude Guillebaud a engagée en 1995 et qui a été plusieurs fois couronnée par des prix ou récompenses internationales. Heureux les Montpelliérains qui pourront assister à cette soirée inaugurale de « L’agora des savoirs » !

    Christophe Grossi

    Après une brillante carrière de journaliste, Jean-Claude Guillebaud est aujourd’hui écrivain, éditeur et chroniqueur au journal La Vie.


    interview de J.-C. Guillebaud, Le Seuil, 2008

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    Livres numérisés et présents au catalogue ePagine :

    Autres livres de Jean-Claude Guillebaud :

    Livres de Jean-Claude Guillebaud épuisés au Seuil :

    • Un voyage vers l’Asie, 1980
    • Un voyage en Océanie, 1980
    • Les Années orphelines, 1968-1978, 1978
    • Les Confettis de l’Empire, 1976
    • Les Jours terribles d’Israël, 1974

    Livres ou auteurs cités dans la chronique :

    25 octobre 2009

    Les lecteurs de Marie NDiaye

    Bataille des livres

    Depuis le début des années 1970, le ministère de la Culture et de la Communication réalise régulièrement une enquête sur les pratiques culturelles des Français. La cinquième édition de cette enquête nationale, qui vient d’être réalisée par le sociologue Olivier Donnat (dont l’ouvrage, Les Pratiques culturelles des Français à L’ère numérique, paraît conjointement à la Découverte), nous informe que les Français lisent de moins en moins, que la proportion des moyens et forts lecteurs a diminué tandis que la part des non-lecteurs et des très faibles lecteurs a augmenté. Et il semblerait également qu’on oserait davantage avouer aujourd’hui qu’on lit peu ou pas du tout.

      J’ai toujours pensé qu’une partie de la baisse de la lecture renvoyait probablement à une moindre surdéclaration. (...) Le livre ayant perdu une partie de sa légitimité, notamment chez les jeunes, les gens sont plus enclins à dire qu’ils ne lisent pas.(Propos du sociologue sur le site de Livres Hebdo)

    Mais ceux qui lisent encore, que lisent-ils ? Comment lisent-ils ? Parmi ceux qui ne lisent qu’un livre par an, que liraient-ils aujourd’hui s’ils ne devaient acheter qu’un ouvrage ? Un roman de la dernière rentrée littéraire, un essai, une bande-dessinée, un polar, un livre pratique, sur la santé, la cuisine ? Prenons le rayon littérature d’une librairie généraliste et voyons alors ce qui se vend. Après avoir étudié les listes des meilleures ventes, un livre m’a interpelé : Trois femmes puissantes de Marie NDiaye (Gallimard). En date du 25 octobre, ce roman est en tête des ventes sur la liste de L’Express et chez les 179 libraires du réseau Datalib, 2ème des romans français de la rentrée littéraire sur le site Edistat et 3ème dans le classement que propose le magazine professionnel à destination des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires Livres Hebdo. Pourtant cet écrivain exigeant, décrit comme très littéraire et qui a obtenu le Prix Femina en 2001 avec son magnifique Rosie Carpe, publié alors par les éditions de Minuit, restait encore assez inconnue du grand public jusqu’à la parution de son nouveau roman. Elle est désormais l’une des favorites (parmi les quatre derniers auteurs sélectionnés) du Prix Goncourt qui sera attribué le 2 novembre prochain. C’est plutôt une bonne nouvelle, non ? Et qui ferme (temporairement, je m’en doute bien) le bec de ceux qui prétendent qu’on lirait toujours les mêmes auteurs, qu’on se ruerait sur des livres qui ne mériteraient pas d’être publiés… et qu’au final, on lirait n’importe quoi.

    Car, oui, je le dis, le redis : que ce livre (imprimé ou numérisé) ait gagné des dizaines de milliers de foyers est une bonne nouvelle et quitte à passer pour un enfonceur de portes ouvertes, je dis également ceci : Marie NDiaye fait partie des auteurs les plus intéressants et importants de sa génération et son nouveau roman le prouve. Nathalie Crom (Télérama) le dit d’ailleurs mieux que moi :

      On se trouve en présence d'un objet littéraire d'une si évidente cohérence, où la puissance imaginative, la profondeur introspective, la maîtrise formelle sont portées à un niveau hors du commun.

    Parlons du livre cette fois. Ou plutôt, pour commencer, regardons d’abord le texte en quatrième de couverture :

      Trois récits, trois femmes qui disent non. Elles s'appellent Norah, Fanta, Khady Demba. Chacune se bat pour préserver sa dignité contre les humiliations que la vie lui inflige avec une obstination méthodique et incompréhensible.

    Trois femmes, donc, trois récits distincts – et chacun son contrepoint. Suite à un appel urgent de son père, Norah, avocate à Paris, débarque au Sénégal où vivent également ses nombreux demi-frères et sœurs. Comme l’un d’eux, Sony, vient d’être emprisonné pour meurtre passionnel, le père autoritaire imposera alors à Norah de défendre son frère. Et le retour au pays va réveiller de vieilles blessures tout en remettant en question son rapport à sa propre famille. « Elle avait ouvert sa porte et le mal était entré, souriant et doux et obstiné », écrit Marie NDiaye. Fanta, elle, était enseignante au Sénégal quand elle rencontre Rudy, bordelais expatrié et prof lui aussi. Suite à une drôle d’agression, Rudy souhaite retourner dans sa région natale et promet à Fanta de lui trouver un poste en France. Mais Rudy, à la fois tyrannique et lâche, ne parvient pas à tenir ses promesses ; Fanta goûte alors à l’amère solitude de l’exil en compagnie de leur fils qui craint chaque jour un peu plus un père qui doit vendre des cuisines équipées pour nourrir sa famille. La frustration, la culpabilité et la colère s’emparent de Rudy à un point tel qu’il rudoie Fanta ; s’il regrette son geste, ses mots, il a surtout peur qu’elle ne le quitte pour de bon. Khady Demba, elle, aurait aimé avoir un enfant mais son ventre ne s’est jamais arrondi. Puis son mari si doux et patient meurt soudainement tandis que sa belle-famille la rejette. Commence alors pour elle une longue errance, suivie d’une déchéance, qui la verra suivre ceux qui voudraient fuir leur pays pour rejoindre clandestinement l’Europe.

    Voilà comment résumer ces trois histoires. oiseaux de passageMais l’essentiel n’est pas là car si elles se lisent de manière autonome, quelques petits fils discrets néanmoins les relient : le Sénégal d’abord mais aussi les tropismes et l’exil ainsi que les relations humaines dégradées et dégradantes. Nous verrons également comment tous ces personnages se sont ou auraient pu se croiser et regarderons passer et repasser des oiseaux (corbeaux, buses…), des oiseaux qui symbolisent à la fois la menace et la liberté, la bestialité et la délivrance, l’atmosphère de malaise et la culpabilité mais montrent aussi à quel point les hommes et les femmes sont (pour reprendre le titre d’un poème de Jean Richepin chanté par Georges Brassens) des « oiseaux de passage ».

      "Étrangers, définitivement étrangers. Ce thème obsédant qui revient depuis toujours dans les œuvres de Marie NDiaye où les héros ne parviennent plus à rejoindre leur famille où toute reconnaissance leur est déniée, trouve ici une incroyable expression, amère ou violente, insupportable et attirante." (extrait du blog de la Librairie Mollat à Bordeaux)

    Malgré la noirceur des thèmes abordés, ce livre est lumineux, brillant et touche parfois au merveilleux. Là est le talent de cet écrivain, dans sa capacité à jouer avec un imaginaire, une forme et une langue propres à chacun de ses projets littéraires, à faire corps avec ses personnages, un corps qui d’ailleurs exprime tout à la fois la puissance, la déliquescence, le désarroi et l’obstination des hommes et des femmes, un corps qui pourtant s’abîme, se creuse, se flétrit, se ride, sue, coule, saigne, brûle, disparaît ou ne s’arrondit pas…, un corps qui résiste malgré tout. Ici se pose une autre question : en quoi ces trois femmes sont puissantes ? Dans leur tentative obstinée d’apaisement, je dirais, ainsi que dans la recherche de leur « véritable individualité » : « Pouvait-elle disposer de sa personne librement ? » ou bien « Heureuse de prononcer muettement son nom » ; dans l’aspiration à la délicatesse, dans cette lutte contre le déplacement, l’exil forcé, la tyrannie, la brutalité, la difficulté d’aimer et d’être aimé de ses parents, enfants, conjoints ou le fait d’être écarté « de la communauté humaine ». Mais ce qui frappe chez cet auteur, c’est comment elle parvient à décrire la violence dans un semblant de calme et de fausse douceur : le mal peut « avoir un regard gentil », les voix sont vibrantes « de colère rentrée », un « tribunal intérieur » (honte et culpabilité) ronge certains hommes, le flamboyant (cet arbre qui est aussi un adjectif) est à la fois le témoin d’un amour qui a disparu mais aussi, lorsqu’il perd ses feuilles, le reflet d’un père qui se néglige et qui devient vieux et « vulnérable »…

    lelibraire-2Avant de terminer cette chronique, je voulais également signaler que, parmi les nombreux libraires qui soutiennent ce roman puissant, certains ont invité l’auteur à une rencontre-lecture : Géronimo (Metz), Ombres blanches (Toulouse), Sauramps (Montpellier) et Dialogues (Brest). Et que d’autres suivront sûrement… En attendant la saison des prix littéraires, je laisse le mot de la fin aux libraires du Livre aux Trésors à Liège, membre du groupement de libraires Initiales : « L’œuvre de Marie NDiaye est recouverte d’un flou métaphysique qui n’en est pas moins révélateur de l’âme humaine. Chez elle, rien n’est fixé, tout est toujours remis en cause. »

    Christophe Grossi

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    Marie NDiaye est née en 1967 à Pithiviers d’un père sénégalais et d’une mère française ; elle vit aujourd’hui à Berlin avec son compagnon, l’écrivain Jean-Yves Cendrey (qui vient de publier son nouveau roman chez Actes Sud : Honecker 21) et ses trois enfants. Auteur d’une vingtaine de livres, elle a reçu le Prix Femina en 2001 pour Rosie Carpe et sa pièce Papa doit manger figure au répertoire de la Comédie-Française. Elle vient également de participer à l’écriture du scénario du prochain film de Claire Denis qui sortira en février 2010, White Material (avec Isabelle Huppert, Isaach de Bankolé ou encore Christophe Lambert).

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    Livre numérique cité dans cette chronique

    Autres livres de Marie NDiaye
    Romans et nouvelles

    Théâtre

    Romans pour la jeunesse

    Autres livres ou auteurs cités

    21 octobre 2009

    Pour commencer

    Bibookeen

    Paris, le 21 septembre 2009, j’ai rendez-vous avec Stéphane Michalon qui travaille pour Tite-Live sur un projet de livre numérique : ePagine. Entre anciens libraires, le lieu de rendez-vous que nous avons choisi est… une librairie, devant L’Arbre à Lettres à la Bastille. Jusque-là je ne me suis pas vraiment intéressé au livre numérique, je regardais cela de loin, conscient qu’il faudrait bien s’adapter un jour mais sans avoir encore creusé la question.

    Je lis depuis longtemps et suis entouré de livres ; certains sont de belle facture et j’ai toujours respecté le travail d’orfèvre de l’éditeur-imprimeur-libraire (à l’ancienne si je puis dire). Mais un beau livre sans contenu, sans fonds, ou bien qui ne me bouleverserait pas, ce livre aurait beau être bien fait, il ne trouverait pas grâce à mes yeux. J’ai par ailleurs chez moi des livres assez moches et qui ne valent rien (tant ils sont jaunis, cornés, déchirés…) et pourtant m’en séparer ne me viendrait pas à l’esprit. Parce que, bien que l’objet livre ait pris une grande place dans ma vie (dans l’appartement surtout), c’est avant tout le texte qui a fait ce que je suis : lecteur, passeur en librairie (Les Sandales d’Empédocle à Besançon) puis dans l’édition (Les Solitaires Intempestifs, La Dragonne, Sabine Wespieser éditeur), auteur d’un récit sur Les Saisons de Maurice Pons sur le site Inventaire/Invention et d’une lecture sur la poésie de Pascal Commère chez Prétexte, rédacteur pour Culturesfrance, animateur de rencontres littéraires et… blogueur aujourd’hui.

    Stéphane Michalon me présente ePagine qui est un prestataire de solutions pour le livre numérique à destination des éditeurs et des libraires. A ce jour, un accord a été signé avec trois grands éditeurs : Gallimard, Le Seuil et Flammarion (plateforme Eden-Livres) ainsi qu’avec de nombreux autres éditeurs qui participent déjà au projet « librairie » : certains ont numérisé un livre (Minuit, Actes Sud, Payot, L’Olivier…) ; d’autres, quelques livres (Nouveau Monde, L’Éclat…) et quelques-uns proposent (ou vont proposer dans les prochains jours) de nombreuses références (La Table ronde, P.O.L., Eyrolles, Éditions d’Organisation…). Par ailleurs, Publie.net et Digit Books, tous deux spécialisés en livres numériques, ont également rejoint le projet. Sur le site d’ePagine il y a alors 1289 livres numérisés qu’on retrouve en vente sur les sites des librairies partenaires dont La Maison du Livre à Rodez, Durance et Vent d’Ouest à Nantes, Le Passage à Alençon, L’Alinéa à Martigues, Kléber à Strasbourg, Ombres Blanches à Toulouse et Quartier Latin à Nice. Plusieurs librairies parisiennes sont également partenaires du projet : Delamain, Lamartine, Le Divan, Librairie de Paris et la Librairie Gallimard ainsi que le site Bibliosurf. L’idée, me dit Stéphane Michalon, n’est pas de numériser le plus grand nombre de livres mais de penser ce site comme le libraire constitue et fait évoluer son assortiment : la qualité avant tout.

    Pour animer le projet collectif libraires / éditeurs, Stéphane Michalon a eu l’idée de créer un blog. Et il souhaiterait que je rejoigne l’équipe éditoriale afin de l’alimenter. C’est la raison de ma présence ce 21 septembre dans un café rue du Faubourg Saint-Antoine. C’est à ce moment-là qu’il sort de son sac le Cybook de Bookeen. Je n’ai pas honte de dire que c’est la première fois que je tiens dans mes mains un ebook (ou « liseuse » ou « tablette »). Ce dernier contient, entre autres, La patience de Mauricette de Lucien Suel, livre publié à La Table Ronde en août 2009, et un premier roman de la rentrée littéraire : Murmures à Beyoğlu de David Boratav, publié chez Gallimard ; celui-ci sera d’ailleurs le premier livre que je lirai sur ce support. (Qui se souvient du premier livre qu’il a touché alors qu’il était encore un bébé ?)

    Ce projet autour du livre numérique, à la croisée des chemins entre l’édition et la librairie me tente d’emblée. Je range alors dans mon sac le roman de David Boratav qui, je le sais déjà, emmène le lecteur de Londres à Istanbul en passant par Paris – j’ai un a priori positif. De cette lecture jaillira (je l’espère) une chronique qui  devrait également être nourrie par ma rencontre avec l’auteur – invité par un autre Arbre à Lettres, celui de Mouffetard. Je posterai alors cette chronique sur le blog. D’autres livres suivront (d’autres chroniques, donc) ; il suffira (petite contrainte oulipienne) que le livre soit présent dans le catalogue ePagine et qu’il y ait une actualité en librairie autour de ce livre. Dans la mesure du possible, les lectures renverront à d’autres lectures, à des livres numérisés ou pas, à des lieux, des librairies bien sûr, à des salles de cinéma, à des festivals…

    Aujourd’hui, j’aimerais que cet espace dédié à la lecture soit aussi le point de rencontre entre l’objet livre et le livre numérique, entre la librairie traditionnelle et la librairie en ligne, entre la librairie et l’édition (libr&dition) et qu’il soit le témoin de moments de lecture, de réunion et de partage. Du « livre à venir », pour reprendre un titre de Maurice Blanchot. Du livre-avenir.

    Christophe Grossi

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    Livres numériques cités dans l’article :

    Autres livres cités :

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