Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

9 juin 2012

offre découverte publie.net (week-end du 9 juin)

Nouveau week-end et nouvelle offre découverte publie.net (cf. les billets précédents si besoin). Cette semaine (depuis hier matin jusqu’au lundi 11 juin minuit) la coopérative d’auteurs et maison d’édition numérique publie.net vous permet une fois encore de découvrir à petits prix sa dernière nouveauté ainsi que quatre titres issus de son catalogue numérique, l’un parce que le fichier a été revu et corrigé par l’auteur et par les créateurs de l’ePub ; les trois autres, parce que la maison souhaitait les remettre en avant. Côté pratique, ces 5 textes à la une coûtent chacun 0.99 € et s’ils sont watermarqués (tatouage numérique), ils ne contiennent en revanche pas de DRM Adobe. Si un ou plusieurs de ces titres vous plaisent, rendez-vous sur votre site préféré, sélectionnez-le(s), réglez, téléchargez et surtout prenez du plaisir à les lire (N.B. : ces fichiers peuvent être lus sur tous supports mais certains ont été optimisés pour la lecture sur iPad ; ces informations sont en général indiquées sur les fiches de présentation).

 

 

On commence par la dernière mise en ligne, Où que je sois encore… d’Arnaud Maïsetti, un récit inédit en numérique et qui est (me semble-t-il) la première publication de l’auteur (texte paru en 2008 aux éditions du Seuil). Depuis, Arnaud Maïsetti a publié d’autres textes, dont une lecture très dense et fouillée de Koltès et un recueil d’Anticipations. Mais Arnaud Maïsetti a surtout ouvert un carnet en ligne à plusieurs entrées, un site qui est un chantier vertigineux, ambitieux et complet où le suivre à travers son journal mais aussi ses fictions, ses lectures et ses critiques (littérature, essais, cinéma, théâtre…), ses photographies, les musiques qu’il écoute, ses errances… Impossible de dissocier site et livre numérique. C’est une œuvre en mouvement et une voix qui compte pour beaucoup. Ci-dessous, un extrait de cette traversée/plongée dans la ville, dans la nuit, avec exposition du corps et la phrase comme appui face au tangage.
=> voir les autres titres de cet auteur

 

Autre auteur qui scalpe le verbe, autre voix grave, autre rythme, autre regard. Daniel Bourrion est de ceux qui convoquent et se saisissent des langues enfouies, disparues ou apprises à l’école (les natales, les maternelles, les officielles) pour créer leur propre langue. Ici aussi les phrases sont très longues, toutes nourries qu’elles sont à la terre Lorraine, aux paysages de son enfance, aux histoires, non-dits et lettres de ceux qui ne sont jamais partis et continuent de parler à travers lui. Car les morts parlent. Surtout que/quand les guerres sont passées par là. Daniel Bourrion fait également partie des auteurs qui ont d’abord publié des textes chez des éditeurs traditionnels (papier) avant de choisir d’écrire directement sur le web. Incipit est une des portes d’entrées vers son univers. Il y en a d’autres. Alors si vous êtes de ceux qui aimez ces écritures-là, lisez également ses autres récits poétiques, vous ne serez pas déçus.
=> voir les sept autres titres de cet auteur

 

Incursion cette fois dans la science fiction en compagnie de Maurice Leblanc, créateur d’Arsène Lupin, qui propose, dans Le Formidable événement, un moyen plus naturel que l’Eurostar pour relier le continent à l’Angleterre : la marche à pied. Pour cela, rien de plus simple, il suffit de faire disparaître la Manche et le tour est joué (un tsunami s’en chargera ici en tout cas). L’édition de ce texte rare, retrouvé et préfacé par Philippe Ethuin du blog ArchéoSF, respecte le découpage de l’édition pré-originale publiée dans Je Sais Tout en 1920.
=> voir les autres titres de la collection ArchéoSF

 

On passe cette fois dans le roman noir, très noir avec Homo Futuris de Patrick De Friberg, un thriller qui mêle aventures, action, espionnage (via les services de renseignements) sur fond de magouilles politiciennes mondialisées. Vous avez aimé ce titre de Patrick De Friberg ? Deux autres vous attendent ici (Le dossier Kristina et Tsunami).
=> voir d’autres titres de la collection PublieNoir

 

Pour terminer, un ensemble de textes écrits et réunis par Hubert Guillaud, Rémi Sussan et Xavier de la Porte en collaboration avec Internet’Actu, Est-ce que la technologie sauvera le monde ?, autrement dit, est-ce que la technologie sera capable de répondre aux défis du XXIe siècle et peut-on encore croire au progrès technologique et scientifique comme nous le laisse à penser plusieurs siècles de connaissances fondés tout entier sur eux ?
=> voir les trois autres titres de la collection Washing Machine

 

Comme d’habitude, tous ces titres peuvent être téléchargés sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici). Vous pouvez également cliquer sur les visuels de couvertures pour accéder directement au catalogue.

Bonne découverte à tou(te)s !

ChG

4 mai 2012

l’offre découverte publie.net c’est chaque vendredi 5 titres à 0.99 €

On en parlait il y a quelques jours ici-même : la coopérative d’auteurs (maison d’édition 100% numérique) publie.net proposera désormais chaque vendredi cinq titres issus de son catalogue au prix de 0.99 €, et ce jusqu’au lundi soir : la ou les nouveautés de la semaine mais également des titres remis à jour ou en avant. Il y aura au choix (selon l’arrivage comme on dit sur mon marché de la Croix de Chavaux) de la littérature contemporaine (poésie, récits), des essais, des romans noirs, de la SF et des grands classiques de la littérature mondiale. Pour tous les goûts, donc (comme on dit…). Aujourd’hui vendredi 3 mai, et jusqu’à lundi 7 minuit, chaque internaute pourra bénéficier du prix découverte publie.net (0.99 € chaque titre) pour les 5 titres suivants :


• une réédition d’un livre important de Jean-Michel Maulpoix devenu difficilement trouvable en papier, Ne cherchez plus mon coeur (1ère publication chez P.O.L en 1994, texte qui sera repris par publie.net en POD) (voir aussi l’extrait ci-dessous)


• une reprise du dictionnaire délirant de Josée Marcotte, La petite apocalypse illustrée (auteur également de Marge qui avait été chroniqué ici)


• une remise en avant de Déplacements de Marie Cosnay qu’on avait pu lire en 2007 aux éditions Laurence Teper et qui est aujourd’hui indisponible dans cette édition


• la remise à jour des mains d’Orlac de Maurice Renard, roman qui bascule dans l’étrange et qui a inspiré de nombreux auteurs et cinéastes du monde entier


• et enfin Questions d’importance de Claude Ponti, auteur qui depuis les années 80 « tromboline et foulbazar » dans la littérature jeunesse en retournant le rapport à l’image et au langage. Ici, un texte-poème, une liste de pourquoi qui font mouche, interrogent notre rapport au monde, à la nature et à l’humanité de manière touchante, décalée et parfois plus brutale.


Je rappelle que ces cinq titres peuvent être téléchargés (notamment au format ePub) depuis le site ePagine ainsi que chez tous les libraires partenaires. Sur ces sites-là, ils vous sont proposés sans DRM mais avec un tatouage numérique (watermark).

Enfin, un grand merci à tous de votre confiance. Grâce à vous, Le jeu continue après ta mort de Jean-Daniel Magnin (auteur pourtant inconnu du grand public mais qui avait bénéficié d’un prix de lancement très attractif) sur ePagine a dépassé en nombre de téléchargements deux des auteurs les plus vendus (lus ?) en France (devinez lesquels !). Et je suis très heureux que ce thriller ai rejoint liseuses et tablettes ces derniers jours.

ChG


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Extrait de Ne cherchez plus mon cœur de Jean-Michel Maulpoix
paru aux éditions P.O.L en 1986 et repris en numérique chez publie.net

 

Cela qui s’aventure ne porte pas de nom. La langue toute est son domaine. Agenouillé, il fouille avec des branches : un peu de terre dérange le ciel, de minces araignées patinent parmi les reflets.

C’était sur les rives de la Meuse, à peu de pas du déversoir au tumulte incessant, ou bien en altitude, auprès d’un lac silencieux cerné de sapins, serti très haut dans la fraîcheur.

Cela mélange ses eaux. Des paysages se superposent. Quelque source soudain imagine de jaillir, une écorce éclate, le torrent transparent enveloppe de glace les chevilles parmi les pierres.

 

Il déchiffre en lui-même un murmure indistinct où la clarté d’une voix vient le surprendre. A certaines heures, se souvient-il, la lumière semblait y mieux voir. Ainsi la tiédeur de la cloche que frappe à la vesprée un rayon de soleil oblique.

Sa mémoire s’écoule en poussière Cependant il exulte. Il s’évide mais s’obstine à parler de travers, rebondissant dans la blancheur comme une balle insonore.

Il démêle son désir à peine et remonte avec précaution vers des cimes lointaines où des phrases malhabiles furent griffonnées jadis sur des papiers pliés en quatre. Il poursuit sa propre fable en surplomb, jusqu’au corridor de la naissance éboulée dans l’herbe et le sang. Il froisse une fraîcheur d’église, un après-midi silencieux dans le souvenir de l’Office, quand le Dieu avec son cortège dort sous le bois ciré et que la croix s’égoutte au fond.

 

Cela s’égare dans son amour. Il se blottit: buste de femme et taille, couchés dans le trèfle, genoux pressés, sueur, linges sur les hanches, toison, échine, cheveux dénoués et bras nus. Il empoigne, caresse, se déplie se relève, puis s’agenouille encore…

Ce sont les gestes lents du soir dont la brûlure exauce un vœu ancien : dès maintenant mourir. Il invente cela pour se perdre et ne pourra cesser d’y croire, comme celui qui aime en détresse et dont l’amour disperse la vie entière.

 

© Jean-Michel Maulpoix, 2000.

29 mars 2012

Sur la route du lirécrire 5, avec Olivier Rolin

Après Christian Oster, Jean Rolin et les poètes de la beat generation, nouvelle virée aujourd’hui sur la route du lirécrire en compagnie d’Olivier Rolin et de plusieurs de ses textes (romans, récits, nouvelles, essais, articles…) où, entre voyages réels et imaginaires, la question du Temps se retrouve au cœur de cette œuvre en mouvement. Chaque titre cité sera rappelé à la fin du billet. Lorsqu’ils sont disponibles uniquement dans leur version imprimée, le lien pointera vers Place des libraires qui permet de savoir quel libraire le plus proche de chez vous a le livre en stock (ou à qui le commander) et lorsqu’ils sont disponibles en numérique au format ePub je ferai un renvoi vers ePagine. Si vous préférez le télécharger au même prix auprès d’un libraire partenaire, cliquez ici.


On sait déjà que lire et écrire sont deux gestes indissociables et complémentaires, chacun (se) nourrissant (de) l’autre. Mais chez Olivier Rolin c’est si flagrant et frappant que le recensement de toutes les références qui accompagnent ses écrits (romans, récits, articles, essais…) ou celles qui sont comme une seconde peau pour ses personnages devrait être déjà à lui seul un sujet de thèse. Citées explicitement ou juste évoquées, les œuvres font toujours de considérables allers et retours d’un texte à l’autre, tout en cercles concentriques, en spirales, en passerelles et en vertiges. Et je ne compte d’ailleurs plus le nombre d’auteurs que j’ai pu découvrir grâce à lui comme ça.

 

Le lirécrire et les paysages originels

Le lirécrire, lire et écrire participent il me semble d’un même mouvement – déplacement et décentrement. Partir à l’autre bout du monde, déchiffrer une carte, tourner autour du périphérique, traverser des frontières, des villes, arpenter les rues à la recherche d’une chambre d’hôtel, d’un bar, d’un verre, d’une femme, d’une trace, ouvrir une fenêtre,…, c’est, pour l’écrivain-lecteur-sur-la-route qu’il est, cet arpenteur des mondes (le monde réel et ceux du dedans), tenter à chaque fois de conjuguer ensemble temps et espace. Et c’est de sa boîte à outils, de sa boîte de vitesse et de sa valise littéraire que vont alors jaillir – à travers réflexions ou fictions – d’autres compagnons de route, ses pairs ou encore ses idéaux et ses inquiétudes. Quelle que soit la route prise, tous ses textes reviennent en effet sur l’origine du projet littéraire (le pré-texte) et sont le prétexte où parler de l’écriture et de la lecture, de ce double geste, de l’endroit d’où Olivier Rolin lit et écrit (liécrit pourrait-on écrire : lire et lier) et de cet instant où il a choisi d’écrire de et pour la littérature.

Si le souvenir, le Temps (« le souffle du temps, le grand cachalot »), les paysages originels et la langue (comme lieu des commencements, de la mémoire et du refuge) sont des enjeux importants dans son œuvre, on remarque aussi que la plupart de ses textes sont tous liés à un moment précis de son histoire : là où prend fin son activisme (Littérature, politique), où il quitte « La Cause » avec laquelle il avait désiré penser le monde – et le changer – à travers la philosophie et la révolution.

 

Voyages réels et imaginaires

Dans La chambre des cartes, Olivier Rolin nous rappelle quels rapports il entretient avec le rêve, les voyages, les explorateurs, le monde réel, en ruine ou imaginaire. En partant de la consultation des cartes, le lecteur s’embarquera ici vers l’incongru (il apprendra comment se changer dans les toilettes merdiques d’un Ilyouchine 18 à destination de la Sibérie) ou vers l’horreur (il retournera au camp de la Kolyma, « cette autre énorme machine à avilir et tuer » (à ce sujet, lire Vie et destin de Vassili Grossman et Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov)). À travers des textes tantôt sensibles ou mordants (la nouvelle intitulée Mongolie (sur la poésie) est à lire de toute urgence !), tantôt décalés, touchants ou fantastiques, le lecteur errera entre réalité et fiction, contemplera des ruines, explorera des univers extrêmes en compagnie de drôles d’oiseaux, partira se réfugier dans les nuages ou encore au fond des mers avant de revenir à la table de travail de l’écrivain qui, lui, continue de chercher refuge dans un lieu hors du monde, hors du temps où la langue, en résonnant, l’aiderait à tenir debout. Longtemps !

 

Le Temps (lieu-mémoire / lieu-refuge)

Que ses personnages recherchent une femme follement aimée à travers d’autres femmes rencontrées à Paris ou au Soudan (Méroé), qu’ils s’entichent de barmaids à Lisbonne, Buenos Aires ou Prague (Bar des flots noirs), qu’ils soient un jour à Kaboul, un autre en Terre de feu ou à La Havane, à New York ou à Valparaiso, qu’ils soient aimantés par Cendrars, Pertuiset, Manet ou les amis révolutionnaires (Mon galurin gris, Un chasseur de lions, Phénomène futur et Tigre en papier), le véritable héros est le Temps (celui qui est perdu, celui qu’on cherche à retrouver, celui de Marcel Proust, omniprésent dans tous ses textes). Dans Le génie subtil du roman, qui est composé de trois conférences et d’un cours dans lesquels Olivier Rolin revient sur son parcours politique dans les années 60-70 ainsi que sur l’origine de ses projets littéraires, nous retrouvons là ceux qui l’accompagnent ou le portent : Joseph Conrad (Lord Jim), Gustave Flaubert, Blaise Cendrars, Céline, Paul Valéry mais aussi Roland Barthes (Le Plaisir du texte), Henri Michaux, Milan Kundera (L’Art du roman) et bien entendu Marcel Proust. C’est d’ailleurs à partir du Temps retrouvé qu’il interroge la « langue qui se dresse », « la vraie vie de l’écriture », c’est-à-dire le style. S’il revient ensuite sur les lieux où se déroulent ses romans, à l’étranger le plus souvent, c’est pour mieux réaffirmer, comme pour Angélique Ionatos que « [s]a vraie patrie, c’est [s]a langue » et que le geste d’écrire a surgi parce que, comme tout écrivain, Olivier Rolin est « mal placé » dans son époque et là où il vit. D’ailleurs, pour lui, « aucun lieu n’est tenable (…) même le genre qu’il pratique ne lui offre pas un refuge. »

C’est autour de ce lieu-mémoire, de ce lieu-refuge que l’auteur tourne sans cesse – un peu comme Remember, la fameuse DS de Martin (le narrateur de Tigre en papier) qui, elle, tourne autour du « périfluide », entourée de lumières clignotantes, colorées, des affiches, des panneaux, ou encore comme ses personnages qui, tels des satellites, tournent autour du monde et racontent leur vie – mais avec style. Mais si tout ce beau monde se déplace autant, c’est bien parce que personne ne se sent à sa place. Et c’est dans ce déplacement (La langue), dans cet écart, que se trouve la Beauté, que naît la littérature (Le génie subtil du roman). Ou par exemple dans Un chasseur de lions, lorsqu’on croit qu’on va suivre un personnage (Pertuiset) alors que bientôt ce sera un autre qu’on accompagnera (Manet) puis un autre encore – le narrateur qui, en creux et dans les parenthèses, dissèque son rapport à l’autre, au temps, au « dépaysement » et à l’exil intérieur. On voyagerait, narrateur et personnages, autour du monde (Santiago, Lima, Paris, Valparaiso, Punta Arenas, la Terre de feu, l’Algérie), on en profiterait pour croiser des révoltes et des révolutions, ou bien pour revenir sur l’Histoire de Paris et parler de Baudelaire, de Mallarmé, de Berthe Morisot, de peinture, de littérature, de poètes maudits, de bars, d’alcool, de femmes, de navigation, d’aventuriers, de coucheries… et d’animaux bien sûr. Et derrière tout cela, l’auteur viendrait interroger à nouveau la mémoire qui est universelle et pourtant qui nous est unique, avec comme compagnon ce démon récurrent : le temps et son travail de sape sur les corps.

 

Remember

Revenons donc vers son Tigre en papier où durant toute une nuit blanche, Martin va s’adresser à Marie, la fille de Treize, un ancien ami maoïste de Martin, du temps de la Gauche prolétarienne, appelée ici « La Cause ». Si le père de Martin est mort le long du Mékong en Indochine, Treize, lui, est tombé de l’église Saint-Sulpice. Ils partagent donc cela, Marie et lui : la mort d’un père alors qu’ils étaient encore très jeunes. Cela mis à part, Martin soliloque beaucoup et oublie souvent Marie, bringuebalé qu’il est par le « souffle du temps » et perdu dans ses parenthèses (« une parenthèse qui se ferme, où aura tenu presque toute ta vie. »). De temps à autre, il revient vers Marie, la tance, lui fait la leçon – car Marie n’a pas vingt ans –, la provoque – provocation à laquelle elle répond toujours en sortant le bout de sa langue ou en remuant ses jambes nues qu’il ne peut s’empêcher de lorgner.

Il faut toujours se méfier des apparences. Car au fond Martin est un être sensible, perdu, déplacé, « dépaysé » si bien que son discours, au fil de la nuit, se craquelle et son attitude moralisatrice ainsi que sa posture se fissurent. Apparaissent alors, sous la forme d’une autocritique, les blessures, les désillusions, ses déceptions, ses échecs (amoureux, révolutionnaires…), la peur de la mort mais aussi les fous rires (souvent liés aux enlèvements ratés du temps de « La Cause »). Martin parle avec beaucoup de recul de la fin de la période révolutionnaire ; il se souvient qu’avec Treize ils avaient été à la fois « soulagés et désespérés ».

Olivier Rolin a choisi Paris comme cadre à ce roman, le Paris de l’Est parisien (Belleville notamment) qui le ramène sur ses propres pas, mais également le Paris-frontière (le périphérique – « le périfluide » – coupant la capitale de sa banlieue) et le Paris des errances nocturnes.

Mais avant la mise sur orbite, les deux personnages devront d’abord partir à la recherche de Remember perdue, la divine DS « avec sa gueule de raie aux yeux qui bougent ». C’est alors qu’ils pourront prendre la route du périphérique sur lequel ils tourneront de longues heures. Sur fond de société de consommation et ses couleurs primaires agressives (vitrines, enseignes lumineuses, clignotantes, panneaux publicitaires…). Jusqu’au petit matin. Jusqu’à la panne sèche.

Ce roman, comme ses autres textes, recèle des moments de pure littérature : je pense notamment aux réflexions sur le romantisme et l’héroïsme, sur la maladie du temps, sur les corps qui deviennent une « vivante collection d’ex-voto », sur la perte et ce que sa génération n’a pas réussi à transmettre à celle de Marie. Le rire est souvent doux-amer chez Martin qui, par jeu, peut être cynique ou ironique mais on sent que si cet homme s’amuse de sa galerie de portraits c’est bien pour ne pas s’effondrer devant le temps passé, celui qui ne se rattrape plus. Heureusement il reste le triangle rose de la langue de Marie et ses jambes qui donnent au monde « son équilibre et son harmonie ».

 

La boîte à outils

Ce que j’aime chez Olivier Rolin, c’est que nous pouvons faire le tour du monde, de sa bibliothèque, d’un musée ou d’une grande ville, le temps d’une phrase ; ce qui le pousse à voyager et à écrire n’a rien à voir avec l’exotisme (on s’en serait douté) ni avec la vantardise. Non. Mais, l’auteur a néanmoins tant voyagé, lu, échangé, pensé et vécu que sa palette lui permet d’utiliser désormais chacune de ses expériences. Et c’est cela-même qui vient alimenter sa prose, ses phrases, son style ; c’est ce corpus qui donne un ton inimitable à ses écrits : singuliers, personnels et à son univers : unique. Dans Littérature, politique, qui contient dix textes parus (entre 2002 et 2006) en revue, dans des cahiers et des dossiers ainsi qu’une conférence sur Jean Echenoz, boîte à outils essentielle et admirable, on retrouve les thématiques abordées dans Le génie subtil du roman – il revient notamment sur l’idée que la beauté en littérature (cette flèche qui va droit au but) « naît d’un déplacement ». Outre Jean Echenoz, on trouvera ici d’autres compagnons de route importants, Pierre Michon, Claude Simon, Malcolm Lowry ou encore Serge Gainsbourg et on pourra y lire ceci : « Tramer de la beauté avec les mots (…) est proprement l’objet de la littérature. »

ChG

 

Textes d’Olivier Rolin cités dans le billet

. Méroé (Seuil)
. Bar des flots noirs (Seuil)
. Mon galurin gris (Seuil)
. Un chasseur de lions (Seuil)
. Phénomène futur (Seuil)
. Tigre en papier (Seuil)
. Le génie subtil du roman (publie.net)
. La chambre des cartes (publie.net)
. Littérature, politique (publie.net)
. La langue (Verdier)
. à noter que Circus 1 (Seuil) contient Phénomène futur (1983), Bar des flots noirs (1987), En Russie (1987), La Havane (1989), Voyage à l’Est (1990), Semaines de Suzanne (1991), L’Invention du monde (1993), Port Soudan (1994), Méroé (1998), Paysages originels (1999), Mon Galurin gris (1997) ainsi que des articles et entretiens publiés des années 1980 à 2000.

 

Autres textes cités dans le billet

. Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov (Verdier)
. Vie et destin de Vassili Grossman (Livre de Poche)
. Lord Jim de Joseph Conrad (eBooksLib)
. L’Art du roman de Milan Kundera (Folio, Gallimard)
. Le Plaisir du texte de Roland Barthes (Points Essais, Seuil)
. Temps retrouvé de Marcel Proust (Folio, Gallimard)

6 février 2012

Chacun porte une chambre en soi : 57 récits brefs de Franz Kafka traduits par Laurent Margantin

57 récits brefs de Franz Kafka traduits et réunis par Laurent Margantin sous le titre Chacun porte une chambre en soi viennent d’être mis en ligne par publie.net. Disponible dans plusieurs formats, cet ensemble (2.99 € sans DRM) peut être téléchargé depuis toutes les plateformes de vente de livres numériques, ePagine et ses libraires-partenaires compris.

Après avoir acheté en 2010 en Allemagne une anthologie de textes courts de Franz Kafka (« des fragments de récits extraits de ses cahiers et de son journal par l’ami Max Brod »), Laurent Margantin se met immédiatement à en traduire quelques-uns et les donne à lire sur son site Oeuvres ouvertes. « Après cette première salve de traductions, j’approfondis ma connaissance de l’œuvre et de la vie de Kafka, et je fais l’acquisition d’une édition critique de l’œuvre, composée de deux volumes de fragments posthumes, justement ceux qui m’intéressent, dans l’ordre chronologique. Je retraduis notamment Première souffrance, un cap est passé avec ce texte, je ne sais pas trop expliquer. Viendront ensuite d’autres textes plus courts, certains arrêtés au milieu d’une phrase, d’autres repris ou plutôt continués dans une autre configuration narrative, mais avec des éléments semblables (la résurgence du serpent par exemple) », écrit-il dans son billet de présentation posté ce matin et que, pour plusieurs raisons, je vous conseille vivement de lire. Parce que là sont posées, par lui-même mais aussi par François Bon, des questions essentielles qui renvoient, via l’œuvre ouverte de Kafka, à nos pratiques quotidiennes : lecture, écriture, traduction, éditorialisation ou encore diffusion.

Certains de ces textes sont inachevés : Kafka ne reprend pas, il recommence. Laurent Margantin, dans ce cas, a gardé ici la suspension au terme du paragraphe, ou la virgule orpheline. Mais nous ne lisons pas ces tentatives comme des inachèvements. Ce sont des saisies brutes d’écriture, dans un champ de tension qui définit son intensité même. Et nous savons aujourd’hui reconnaître ce geste comme au niveau même du geste romanesque, ou de l’œuvre dans sa constitution arbitraire. Pendant les deux ans des Lettres à Felice, Kafka n’écrit presque rien d’autre : ces lettres que le hasard (et l’intuition de Felice Bauer) nous a préservées, est-ce que c’est l’œuvre de Kafka, ou son entour ? Et lorsqu’il se met à l’hébreu et tient un cahier d’exercice de grammaire, l’aphorisme qu’il trace en dédoublant l’exemple proposé, est-ce l’œuvre, ou pas l’œuvre ? (François Bon, « Un nouveau Kafka ? », texte de présentation à l’édition de Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012, reproduit sur le site Œuvres ouvertes le 6 février 2012)

Qu’est-ce qu’écrire au quotidien ? Comment, en creusant chaque jour les thèmes qui obsèdent Kafka à travers ses notes, ses fragments et ses récits brefs, dans ses lettres, ses journaux, ses carnets, parvient-il à affiner sa perception du monde et de ses troubles sans jamais parvenir à se sentir apaisé ou satisfait ni à parvenir à achever ses textes ? On sait depuis longtemps qu’écrire n’est pas tant chercher à répondre à ses propres questions que de s’en poser d’autres, qu’il n’y a pas de finalité satisfaisante (en cela le roman est un leurre), qu’aucun texte ne peut être achevé et que toute œuvre est à jamais ouverte. D’ailleurs, voyez comme ni Le Procès ou Le Château (ses deux « romans » les plus connus) ne peuvent avoir de fin – bien que signifiant, l’essentiel n’étant pas là. Kafka savait ça mieux que quiconque, lui qui questionnait son « inquiétude d’être » par l’écriture, le monde par son rapport à la matière, les autres par son retrait (du dehors au dedans, éternels allers et retours). Et c’est bien pour ça que je vous invite tous, que vous ayez lu ou pas ses textes fantastiques (dans tous les sens du terme), du Procès au Château en passant par la Lettre au père, Le Terrier, Le Verdict ou encore la Métamorphose, pour prendre ses textes les plus connus), à lire Chacun porte une chambre en soi (référence indéniable à Virginia Woolf qui elle-même, avec sa chambre à soi, avait souhaité rendre hommage à Jane Austen et Emily Brontë).

Les récits rassemblés ici ont été composés par Kafka à différentes périodes de sa vie, et dans des contextes divers. Les premiers datent des années 1907-1912, ils ont été réunis sous le titre Considération (Betrachtung). Quatre autres textes que nous avons retraduits ont été également édités en 1918 dans le recueil de nouvelles intitulé Un médecin de campagne. Tous les autres textes de cette édition sont extraits des cahiers de l’écrivain (pour la traduction nous nous sommes servis des deux volumes Écrits et fragments posthumes édités par Jost Schillemeit chez Fischer). À la différence des récits publiés en volume ou en revue du vivant de Kafka, la plupart de ces textes n’ont pas de titre, et certains sont inachevés (mais, aux yeux de Kafka – lire son Journal – même ses textes les plus aboutis étaient inachevés). Cette suite de textes classés dans l’ordre chronologique offre un aperçu de ce qu’on pourrait appeler la chambre d’écriture de Franz Kafka, qui est – en raison du grand nombre de thèmes et de figures qui sont sans cesse repris – chambre d’échos. (Note liminaire de Laurent Margantin à l’édition de Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012)

Cet ensemble de textes courts, hormis leur qualité indéniable, est une source de réflexion et d’inspiration inépuisables pour quiconque aime Kafka mais aussi pour tous ceux qui ont un rapport étroit avec la langue poétique et pratiquent la lecture/écriture (le lirécrire) au quotidien. L’écrivain Laurent Margantin le sait, lui qui écrit depuis de nombreuses années maintenant, avec exigence, persévérance, obstination et régularité, dans son atelier ouvert, sur le web. Et le traducteur Laurent Margantin s’en rend bien compte, lui qui travaille au plus près la phrase, le rythme de la phrase, la polysémie, l’étrangeté de la langue de Kafka mais aussi celle de Novalis ou encore de Hölderlin.

Traduire n’est pas autre chose qu’écrire au fond : on met les mots de sa langue (les mots qu’on a faits siens) sur des émotions ressenties, ici en lisant le texte d’un autre dans une langue étrangère, là en captant des flux qui sont aussi un langage inconnu et dont on décèle les rythmes et les couleurs. Traduire est donc (ou devrait toujours être) un exercice d’écriture : on y avance aussi dans sa langue, on écrit à partir du texte de l’autre ce qui n’est finalement qu’à soi, et on progresse, du moins j’espère, vers de nouvelles formes d’écriture. Reste que, pour avoir tenté moi-même l’écriture de courts récits, les fragments de Kafka me paraissent singulièrement proches. (Laurent Margantin, Retour à Kafka, site Œuvres ouvertes, 18 février 2011)

Ce que j’aime aussi dans ce projet-là c’est cette manière de poser « en direct » les choses, de se questionner, de se demander comment et quoi traduire parmi ces milliers de pages, dans quel ordre proposer ses récits et fragments, quel sens donner à cet ensemble. Un atelier dans l’atelier en quelque sorte que permet le web. D’ailleurs, pour tous ceux qui voudront aller plus loin je donnerai à la fin de ce billet (après reproduction d’un récit bref intitulé comme d’autres d’après la première phrase Hier une syncope est venue chez moi) plusieurs liens qui me semblent importants. Grand merci personnel à Laurent Margantin et à François Bon qui, avec bien d’autres bien sûr, renouvellent au quotidien l’écriture en mouvement, simplement complexe, de Kafka (un de ceux sans qui…) et nous la rendent vivante, au présent, par leurs lectures, leurs échappées et leurs traductions.

ChG


HIER UNE SYNCOPE EST VENUE CHEZ MOI

Hier une syncope est venue chez moi. Elle habite dans la maison voisine, je l’ai déjà vue souvent disparaître le soir penchée sous la petite porte. Une grande dame avec une longue robe flottante et un large chapeau orné de plumes. Ses vêtements froufroutants, elle est entrée chez moi à toute vitesse, comme un médecin craignant d’arriver trop tard auprès d’un malade agonisant. « Anton, cria-t-elle d’une voix caverneuse et pleine d’emphase, j’arrive, je suis là ». Elle s’effondra dans un fauteuil que je lui indiquai. « Tu habites bien haut, tu habites bien haut », dit-elle en gémissant. Je hochai la tête, assis au fond de mon fauteuil. Les unes après les autres, innombrables, les marches d’escalier qui mènent à ma chambre sautillèrent devant mes yeux, infatigables petites vagues. « Pourquoi m’accueilles-tu avec cette froideur ? », demanda-t-elle en enlevant ses longs et vieux gants d’escrime qu’elle jeta sur la table, avant de me regarder, la tête penchée et clignant des yeux. Il me sembla que j’étais un moineau en train de faire mes sauts dans l’escalier et qu’elle ébouriffait mon doux plumage gris et floconneux. « Je suis profondément désolée que tu brûles pour moi. J’ai souvent regardé avec une réelle tristesse ton visage consumé de chagrin, quand tu étais dans la cour en bas et levais tes yeux vers ma fenêtre. Mais sache que je n’ai rien contre toi, et que si tu ne t’es pas encore emparé de mon cœur, tu peux cependant le conquérir. »

© Franz Kafka, in Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012, traduction Laurent Margantin

 

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Entretien avec Laurent Margantin sur ActuaLitté
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28 janvier 2012

Meydan | la place (anthologie d’auteurs contemporains turcs n°1)

J’attendais avec impatience la mise en ligne chez publie.net de Meydan | la place, l’anthologie numérique d’auteurs contemporains turcs proposée et présentée par Canan Marasligil qui s’est également chargée de la traduction des six auteurs sélectionnés dans ce premier volume. Et je ne suis pas déçu ! Cette anthologie, qui représenterait près de 140 pages si elle était imprimée, est une chance pour tous ceux qui voudraient approfondir leur connaissance de la création littéraire turque actuelle (surtout, quand comme moi, on n’a lu que Orhan Pamuk, Nâzim Hikmet, Nadim Gürsel ou David Boratav (auteur d’origine turque, roman chroniqué ici)). Proposée aux formats ePub, mobipocket (pour kindle), PDF et en streaming (3.99€ sans DRM), vous pourrez la télécharger chez tous les revendeurs de livres numériques, ePagine et libraires partenaires notamment.

Comme pour les places, lieu central où par ses artères aborder l’un des quartiers d’une ville, dans cette anthologie c’est également à partir de la place (meydan en turc) que tout commence, vers où tout converge et où se font les rencontres – d’où le titre : meydan étant à la fois le « lieu de rencontre, de révolte, de réunion, de découverte, de partage d’idées » ou encore l’espace visible. C’est ainsi que cette anthologie ouvertement littéraire m’est apparue. Comme une des places de la littérature d’aujourd’hui. Comme une véritable visite guidée de la création contemporaine turque – de ses thématiques, ses formes, ses univers, ses styles et de ses écritures les plus variés. Au fil de la visite, de ce parcours balisé, j’ai également aimé que, dans les rues perpendiculaires, grâce à Erinç Salor s’écrive une autre histoire, en images cette fois, une histoire qui appartient à la ville d’Istanbul, l’histoire de la construction de la ligne de métro Marmaray.

Comme nos errances urbaines nous amènent à observer et à lire le monde, nos pas nous poussent à l’écouter. La lecture numérique permet cela également. Ne soyez donc pas surpris si jamais vous entendiez soudain une voix. Ce sera sans doute la voix d’un des auteurs de cette anthologie lisant son texte dans sa langue. Et si par hasard vous aviez envie de prolonger la balade un site dédié vous invitera tout naturellement via des entretiens à retrouver ces auteurs et à accéder aux coulisses de Meydan ainsi qu’à d’autres bonus (photos, vidéos…). Par ailleurs (pas de panique là non plus), Canan Marasligil a choisi de glisser avant chaque texte quelques hashtags (ces mots-clés précédés du dièse que les utilisateurs de twitter connaissent bien). Donc si sur votre chemin vous butez contre une #découverte ou une #langue sachez qu’en le copiant-collant sur twitter ce mot-clé vous permettra peut-être de rencontrer d’autres lecteurs. Mais personne ne forcera personne. D’ailleurs moi-même je ne me sens pas du tout obligé de vous #écrire.

Sachez que la balade est précédée d’une présentation de la guide. Canan Marasligil prend en effet le temps de revenir sur l’histoire politique de la Turquie via l’évolution de la langue et de la littérature, notamment à partir du coup militaire de 1980, un moment clé pour ce pays et l’engagement politique, littéraire et linguistique de ses écrivains. Elle rappelle aussi quels sont les grands noms de la littérature contemporaine turque, dit pourquoi ils sont absents de ce volume, affirme ses choix et écrit quelques phrases sur son rapport aux langues. « La visibilité des auteurs à l’étranger est également un facteur-clé, car je veux avant tout offrir l’opportunité à ces textes de revivre dans une autre langue, soit parce qu’ils n’ont pas encore été découverts en français, soit parce qu’ils ne peuvent pas se faire une place dans les circuits d’édition traditionnels. Toutes les œuvres présentées dans cette anthologie ont été publiées en turc pendant les dix dernières années, présentant ainsi un éventail de la fiction contemporaine de Turquie. Cependant, la présence de ces auteurs en traduction en français varie : Ahmet Ümit est encore récemment traduit et apprécié des lecteurs en français. Des œuvres de Latife Tekin et Perihan Mağden ont été traduites pour la dernière fois il y a près de dix ans, et sont aujourd’hui oubliées des éditeurs français. Karin Karakaşlı, Ece Temelkuran et Hakan Bıçakçı sont quant à eux inédits en français. Cette anthologie n’a absolument pas la prétention de présenter LA littérature turque contemporaine sous toutes ses formes, mais de donner, à travers une sélection forcément subjective, envie au lecteur de découvrir les différentes écritures de ce pays », écrit-elle dans sa présentation. Et plus loin : « Je ne traduis pas dans ma langue maternelle, je traduis depuis une des langues que je ressens vers une des langues avec laquelle je m’exprime. »

Vous ne trouverez donc pas ici des auteurs comme Yashar Kemal, Orhan Pamuk (4 romans actuellement disponibles en numérique), Nâzim Hikmet, Nedim Gürsel, Elif Şafak, Sait Fait Abasıyanık Ahmet Hamdi, Sabahattin Ali, Falih Rıfkı Atay, Yakup Kadri, Tanpınar, Hasan Ali Toptaş et Aslı Erdoğan (parmi ces auteurs, certains figureront dans le second volume). En revanche vous découvrirez Ece Temelkuran, Latife Tekin, Hakan Bıçakçı, Perihan Mağden, Karin Karakaşlı et Ahmet Ümit, des auteurs que pour ma part je n’avais jamais lus.

© Le béton s'écrit (Marmaray), photo de Erinç Salor / remerciements à Gülbin Salor

Au-delà des styles hétérogènes sont abordés ici des thèmes forts : la spiritualité, l’amour, le désir, le mariage, les traditions ou encore le rapport au territoire, à la ville, à la nuit, aux langues. Le quotidien parfois tragique n’est pas en reste non plus. Les questions politiques et religieuses ou encore les fréquents tremblements de terre qui secouent la Turquie sont bel et bien présents dans ces œuvres. La part d’engagement est ici très importante et prégnante. D’ailleurs j’en profite pour signaler que les temps sont toujours aussi durs pour les auteurs engagés. Deux événements récents (information apprise hier après-midi) : le premier Ministre turc vient de charger Perihan Mağden (l’une des auteurs présents dans cette anthologie) ainsi que son éditeur au journal Taraf de lui payer des dommages-intérêts pour une de ses chroniques et dans le même temps Ece Temelkuran (autre auteur de Meydan) vient de se faire renvoyer de son journal.

Sur les six auteurs, une seule « rencontre » n’a pas eu lieu. J’ai en revanche beaucoup aimé les deux extraits issus de la chambre obscure de Hakan Bıçakçı. Ici la traductrice a choisi deux ambiances très différentes, l’une très urbaine, visuelle et fantasmatique et l’autre, plus caustique, qui se déroule lors d’un mariage au cours duquel le photographe officiel nous dresse un portait au vitriol mais très universel des convives. J’ai été également très ému par Ali et Ramadan de Perihan Mağden, roman inspiré d’un fait divers et qui raconte l’histoire tragique de deux jeunes homosexuels qui se sont rencontrés dans un orphelinat. Résumé ainsi on pourrait imaginer une ambiance glauque et pathétique. Le résultat est plutôt ébouriffant, les déplacements syntaxiques y sont nombreux et le style est efficace. Quant à Latife Tekin, elle est sans doute l’auteur qui m’a fait la plus grande impression. Je vous invite d’ailleurs à visiter le site de Christine Jeanney (qui a largement contribué à cette anthologie) sur lequel elle donne à lire un extrait du jardin de l’oubli (j’avais également choisi cet extrait-là). Jetez par ailleurs un œil à Karin Karakaşlı, d’abord parce que sont traduites d’elle des nouvelles (et non des extraits de romans) mais aussi parce que dans ses trois nouvelles, toutes inspirées des tremblements de terre qui ont secoué la Turquie, l’auteur parvient de manière subtile à imbriquer l’événement et ses conséquences (la catastrophe, l’urgence, la peur, la souffrance, l’aide humanitaire…) à l’intime (avec incursions fortes dans le couple et la famille). Si la première nouvelle pose très clairement la question du désir et des choix du point de vue féminin (et quelle importance ça a ici !), les deux autres nouvelles, écrites en miroir, sont une plongée troublante dans le quotidien de deux enfants marqués par le séisme (je n’en dis pas plus). Le recueil se termine enfin sur un extrait de La porte mystérieuse de Ahmet Ümit, un roman qui me touche, sans doute parce qu’il est question de la ville de Konya qui a été un grand choc pour moi quand je l’ai visitée au début des années 90 mais aussi parce que dans ce roman très incarné il y est question du retour vers la terre natale, de filiation et de soufisme.

Bonne lecture à tous et grand merci à Canan Marasligil pour toutes ces #découvertes et son beau rapport à la #langue (aux #langues devrais-je plutôt #écrire).

ChG


« Sur la pierre du sang, dans le ciel la pleine lune, dans le jardin l’odeur de la terre. Les arbres flottaient sous une brise effrayante. Le temps était venu pour les roses d’hiver de se multiplier, pour les narcisses de se renouveler. Sept personnes étaient entrées dans le jardin… Sept âmes en colère, sept esprits de la raison possédés par la haine, sept couteaux tranchants. Sept hommes maudits arpentèrent le jardin silencieux en sept rangées vers la porte en bois où se trouvaient leurs martyrs…

Sur la pierre du sang. Dans le jardin une brise effrayante. Le seul témoin de l’assassinat était la pleine lune. Sans étonnement, sans effroi, sans crainte, elle observait à travers les feuilles mortes des longs peupliers. Le plus jeune des sept hommes avait frappé à la porte. Le plus vieux avait appelé celui qui était à l’intérieur. Tous les sept avaient d’un seul coup planté leurs sept couteaux sur celui qui sortait de là.

Sur la pierre du sang, dans le cœur des gens de la haine, dans la pleine lune une profonde tranquillité. Un bébé pleurait quelque part au loin, un bébé s’agitait dans l’une des maisons. Une jeune fille dormait au loin, le corps d’une jeune fille pourrissait lentement sous la terre. Le corps intact de la jeune fille pourrissant dans la tombe avait bougé lorsque le plus jeune des sept enfonça son couteau dans l’homme. Un sourire se posa sur son visage que même la mort n’avait pas pu détériorer. Lorsque le plus jeune des sept enfonça son couteau, un cri de soulagement s’échappa du dernier souffle resté coincé dans la gorge nouée de la jeune fille.

Sur la pierre du sang, sept couteaux, sept plaies. Sept jets rouges. À sept reprises l’homme fût ébranlé, à sept reprises les sept personnes qui enfoncèrent le couteau furent ébranlées. Mais le corps intact de la jeune fille sous la terre ne bougeait plus. Tout comme le corps de la jeune fille, le sol aussi se tût. Comme si la fin du monde était arrivée, toutes les créatures vivantes et mortes s’étaient tues, s’étaient figées. Le sang sur la pierre était figé. Dans le sang qui se trouvait sur la pierre la pleine lune en extinction était figée. Les longs peupliers, les roses d’hiver qui se multipliaient, les narcisses qui se renouvelaient, le jardin à l’odeur de terre… Toutes les créatures vivantes et mortes s’étaient tues, elles étaient toutes emprisonnées dans le sang qui se trouvait sur la pierre… »

© extrait de La porte mystérieuse de Ahmet Ümit, in Meydan | la place (anthologie d’auteurs contemporains turcs n°1), traduit par Canan Marasligil, publie.net, 2012.

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