Après Christian Oster, Jean Rolin et les poètes de la beat generation, nouvelle virée aujourd’hui sur la route du lirécrire en compagnie d’Olivier Rolin et de plusieurs de ses textes (romans, récits, nouvelles, essais, articles…) où, entre voyages réels et imaginaires, la question du Temps se retrouve au cœur de cette œuvre en mouvement. Chaque titre cité sera rappelé à la fin du billet. Lorsqu’ils sont disponibles uniquement dans leur version imprimée, le lien pointera vers Place des libraires qui permet de savoir quel libraire le plus proche de chez vous a le livre en stock (ou à qui le commander) et lorsqu’ils sont disponibles en numérique au format ePub je ferai un renvoi vers ePagine. Si vous préférez le télécharger au même prix auprès d’un libraire partenaire, cliquez ici.
On sait déjà que lire et écrire sont deux gestes indissociables et complémentaires, chacun (se) nourrissant (de) l’autre. Mais chez Olivier Rolin c’est si flagrant et frappant que le recensement de toutes les références qui accompagnent ses écrits (romans, récits, articles, essais…) ou celles qui sont comme une seconde peau pour ses personnages devrait être déjà à lui seul un sujet de thèse. Citées explicitement ou juste évoquées, les œuvres font toujours de considérables allers et retours d’un texte à l’autre, tout en cercles concentriques, en spirales, en passerelles et en vertiges. Et je ne compte d’ailleurs plus le nombre d’auteurs que j’ai pu découvrir grâce à lui comme ça.
Le lirécrire et les paysages originels
Le lirécrire, lire et écrire participent il me semble d’un même mouvement – déplacement et décentrement. Partir à l’autre bout du monde, déchiffrer une carte, tourner autour du périphérique, traverser des frontières, des villes, arpenter les rues à la recherche d’une chambre d’hôtel, d’un bar, d’un verre, d’une femme, d’une trace, ouvrir une fenêtre,…, c’est, pour l’écrivain-lecteur-sur-la-route qu’il est, cet arpenteur des mondes (le monde réel et ceux du dedans), tenter à chaque fois de conjuguer ensemble temps et espace. Et c’est de sa boîte à outils, de sa boîte de vitesse et de sa valise littéraire que vont alors jaillir – à travers réflexions ou fictions – d’autres compagnons de route, ses pairs ou encore ses idéaux et ses inquiétudes. Quelle que soit la route prise, tous ses textes reviennent en effet sur l’origine du projet littéraire (le pré-texte) et sont le prétexte où parler de l’écriture et de la lecture, de ce double geste, de l’endroit d’où Olivier Rolin lit et écrit (liécrit pourrait-on écrire : lire et lier) et de cet instant où il a choisi d’écrire de et pour la littérature.
Si le souvenir, le Temps (« le souffle du temps, le grand cachalot »), les paysages originels et la langue (comme lieu des commencements, de la mémoire et du refuge) sont des enjeux importants dans son œuvre, on remarque aussi que la plupart de ses textes sont tous liés à un moment précis de son histoire : là où prend fin son activisme (Littérature, politique), où il quitte « La Cause » avec laquelle il avait désiré penser le monde – et le changer – à travers la philosophie et la révolution.
Voyages réels et imaginaires
Dans La chambre des cartes, Olivier Rolin nous rappelle quels rapports il entretient avec le rêve, les voyages, les explorateurs, le monde réel, en ruine ou imaginaire. En partant de la consultation des cartes, le lecteur s’embarquera ici vers l’incongru (il apprendra comment se changer dans les toilettes merdiques d’un Ilyouchine 18 à destination de la Sibérie) ou vers l’horreur (il retournera au camp de la Kolyma, « cette autre énorme machine à avilir et tuer » (à ce sujet, lire Vie et destin de Vassili Grossman et Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov)). À travers des textes tantôt sensibles ou mordants (la nouvelle intitulée Mongolie (sur la poésie) est à lire de toute urgence !), tantôt décalés, touchants ou fantastiques, le lecteur errera entre réalité et fiction, contemplera des ruines, explorera des univers extrêmes en compagnie de drôles d’oiseaux, partira se réfugier dans les nuages ou encore au fond des mers avant de revenir à la table de travail de l’écrivain qui, lui, continue de chercher refuge dans un lieu hors du monde, hors du temps où la langue, en résonnant, l’aiderait à tenir debout. Longtemps !
Le Temps (lieu-mémoire / lieu-refuge)
Que ses personnages recherchent une femme follement aimée à travers d’autres femmes rencontrées à Paris ou au Soudan (Méroé), qu’ils s’entichent de barmaids à Lisbonne, Buenos Aires ou Prague (Bar des flots noirs), qu’ils soient un jour à Kaboul, un autre en Terre de feu ou à La Havane, à New York ou à Valparaiso, qu’ils soient aimantés par Cendrars, Pertuiset, Manet ou les amis révolutionnaires (Mon galurin gris, Un chasseur de lions, Phénomène futur et Tigre en papier), le véritable héros est le Temps (celui qui est perdu, celui qu’on cherche à retrouver, celui de Marcel Proust, omniprésent dans tous ses textes). Dans Le génie subtil du roman, qui est composé de trois conférences et d’un cours dans lesquels Olivier Rolin revient sur son parcours politique dans les années 60-70 ainsi que sur l’origine de ses projets littéraires, nous retrouvons là ceux qui l’accompagnent ou le portent : Joseph Conrad (Lord Jim), Gustave Flaubert, Blaise Cendrars, Céline, Paul Valéry mais aussi Roland Barthes (Le Plaisir du texte), Henri Michaux, Milan Kundera (L’Art du roman) et bien entendu Marcel Proust. C’est d’ailleurs à partir du Temps retrouvé qu’il interroge la « langue qui se dresse », « la vraie vie de l’écriture », c’est-à-dire le style. S’il revient ensuite sur les lieux où se déroulent ses romans, à l’étranger le plus souvent, c’est pour mieux réaffirmer, comme pour Angélique Ionatos que « [s]a vraie patrie, c’est [s]a langue » et que le geste d’écrire a surgi parce que, comme tout écrivain, Olivier Rolin est « mal placé » dans son époque et là où il vit. D’ailleurs, pour lui, « aucun lieu n’est tenable (…) même le genre qu’il pratique ne lui offre pas un refuge. »
C’est autour de ce lieu-mémoire, de ce lieu-refuge que l’auteur tourne sans cesse – un peu comme Remember, la fameuse DS de Martin (le narrateur de Tigre en papier) qui, elle, tourne autour du « périfluide », entourée de lumières clignotantes, colorées, des affiches, des panneaux, ou encore comme ses personnages qui, tels des satellites, tournent autour du monde et racontent leur vie – mais avec style. Mais si tout ce beau monde se déplace autant, c’est bien parce que personne ne se sent à sa place. Et c’est dans ce déplacement (La langue), dans cet écart, que se trouve la Beauté, que naît la littérature (Le génie subtil du roman). Ou par exemple dans Un chasseur de lions, lorsqu’on croit qu’on va suivre un personnage (Pertuiset) alors que bientôt ce sera un autre qu’on accompagnera (Manet) puis un autre encore – le narrateur qui, en creux et dans les parenthèses, dissèque son rapport à l’autre, au temps, au « dépaysement » et à l’exil intérieur. On voyagerait, narrateur et personnages, autour du monde (Santiago, Lima, Paris, Valparaiso, Punta Arenas, la Terre de feu, l’Algérie), on en profiterait pour croiser des révoltes et des révolutions, ou bien pour revenir sur l’Histoire de Paris et parler de Baudelaire, de Mallarmé, de Berthe Morisot, de peinture, de littérature, de poètes maudits, de bars, d’alcool, de femmes, de navigation, d’aventuriers, de coucheries… et d’animaux bien sûr. Et derrière tout cela, l’auteur viendrait interroger à nouveau la mémoire qui est universelle et pourtant qui nous est unique, avec comme compagnon ce démon récurrent : le temps et son travail de sape sur les corps.
Remember
Revenons donc vers son Tigre en papier où durant toute une nuit blanche, Martin va s’adresser à Marie, la fille de Treize, un ancien ami maoïste de Martin, du temps de la Gauche prolétarienne, appelée ici « La Cause ». Si le père de Martin est mort le long du Mékong en Indochine, Treize, lui, est tombé de l’église Saint-Sulpice. Ils partagent donc cela, Marie et lui : la mort d’un père alors qu’ils étaient encore très jeunes. Cela mis à part, Martin soliloque beaucoup et oublie souvent Marie, bringuebalé qu’il est par le « souffle du temps » et perdu dans ses parenthèses (« une parenthèse qui se ferme, où aura tenu presque toute ta vie. »). De temps à autre, il revient vers Marie, la tance, lui fait la leçon – car Marie n’a pas vingt ans –, la provoque – provocation à laquelle elle répond toujours en sortant le bout de sa langue ou en remuant ses jambes nues qu’il ne peut s’empêcher de lorgner.
Il faut toujours se méfier des apparences. Car au fond Martin est un être sensible, perdu, déplacé, « dépaysé » si bien que son discours, au fil de la nuit, se craquelle et son attitude moralisatrice ainsi que sa posture se fissurent. Apparaissent alors, sous la forme d’une autocritique, les blessures, les désillusions, ses déceptions, ses échecs (amoureux, révolutionnaires…), la peur de la mort mais aussi les fous rires (souvent liés aux enlèvements ratés du temps de « La Cause »). Martin parle avec beaucoup de recul de la fin de la période révolutionnaire ; il se souvient qu’avec Treize ils avaient été à la fois « soulagés et désespérés ».
Olivier Rolin a choisi Paris comme cadre à ce roman, le Paris de l’Est parisien (Belleville notamment) qui le ramène sur ses propres pas, mais également le Paris-frontière (le périphérique – « le périfluide » – coupant la capitale de sa banlieue) et le Paris des errances nocturnes.
Mais avant la mise sur orbite, les deux personnages devront d’abord partir à la recherche de Remember perdue, la divine DS « avec sa gueule de raie aux yeux qui bougent ». C’est alors qu’ils pourront prendre la route du périphérique sur lequel ils tourneront de longues heures. Sur fond de société de consommation et ses couleurs primaires agressives (vitrines, enseignes lumineuses, clignotantes, panneaux publicitaires…). Jusqu’au petit matin. Jusqu’à la panne sèche.
Ce roman, comme ses autres textes, recèle des moments de pure littérature : je pense notamment aux réflexions sur le romantisme et l’héroïsme, sur la maladie du temps, sur les corps qui deviennent une « vivante collection d’ex-voto », sur la perte et ce que sa génération n’a pas réussi à transmettre à celle de Marie. Le rire est souvent doux-amer chez Martin qui, par jeu, peut être cynique ou ironique mais on sent que si cet homme s’amuse de sa galerie de portraits c’est bien pour ne pas s’effondrer devant le temps passé, celui qui ne se rattrape plus. Heureusement il reste le triangle rose de la langue de Marie et ses jambes qui donnent au monde « son équilibre et son harmonie ».
La boîte à outils
Ce que j’aime chez Olivier Rolin, c’est que nous pouvons faire le tour du monde, de sa bibliothèque, d’un musée ou d’une grande ville, le temps d’une phrase ; ce qui le pousse à voyager et à écrire n’a rien à voir avec l’exotisme (on s’en serait douté) ni avec la vantardise. Non. Mais, l’auteur a néanmoins tant voyagé, lu, échangé, pensé et vécu que sa palette lui permet d’utiliser désormais chacune de ses expériences. Et c’est cela-même qui vient alimenter sa prose, ses phrases, son style ; c’est ce corpus qui donne un ton inimitable à ses écrits : singuliers, personnels et à son univers : unique. Dans Littérature, politique, qui contient dix textes parus (entre 2002 et 2006) en revue, dans des cahiers et des dossiers ainsi qu’une conférence sur Jean Echenoz, boîte à outils essentielle et admirable, on retrouve les thématiques abordées dans Le génie subtil du roman – il revient notamment sur l’idée que la beauté en littérature (cette flèche qui va droit au but) « naît d’un déplacement ». Outre Jean Echenoz, on trouvera ici d’autres compagnons de route importants, Pierre Michon, Claude Simon, Malcolm Lowry ou encore Serge Gainsbourg et on pourra y lire ceci : « Tramer de la beauté avec les mots (…) est proprement l’objet de la littérature. »
ChG
Textes d’Olivier Rolin cités dans le billet
. Méroé (Seuil)
. Bar des flots noirs (Seuil)
. Mon galurin gris (Seuil)
. Un chasseur de lions (Seuil)
. Phénomène futur (Seuil)
. Tigre en papier (Seuil)
. Le génie subtil du roman (publie.net)
. La chambre des cartes (publie.net)
. Littérature, politique (publie.net)
. La langue (Verdier)
. à noter que Circus 1 (Seuil) contient Phénomène futur (1983), Bar des flots noirs (1987), En Russie (1987), La Havane (1989), Voyage à l’Est (1990), Semaines de Suzanne (1991), L’Invention du monde (1993), Port Soudan (1994), Méroé (1998), Paysages originels (1999), Mon Galurin gris (1997) ainsi que des articles et entretiens publiés des années 1980 à 2000.
Autres textes cités dans le billet
. Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov (Verdier)
. Vie et destin de Vassili Grossman (Livre de Poche)
. Lord Jim de Joseph Conrad (eBooksLib)
. L’Art du roman de Milan Kundera (Folio, Gallimard)
. Le Plaisir du texte de Roland Barthes (Points Essais, Seuil)
. Temps retrouvé de Marcel Proust (Folio, Gallimard)