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29 octobre 2011

Anne Savelli lit Mon traître et Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

Aujourd’hui Qui lit quoi ? #8 en compagnie d’Anne Savelli qui nous propose une lecture de deux romans de Sorj Chalandon, Mon traître et Retour à Killybegs (qui vient de recevoir le Grand Prix de l’Académie française). Ces deux textes publiés chez Grasset sont disponibles dans leur version imprimée mais également en numérique (en ePub). Ils peuvent être téléchargés sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici). Grand merci à Anne Savelli pour son billet qui mêle expérience et lecture personnelles. Sa chronique est suivie d’une rapide présentation de son travail ainsi que de celui de Sorj Chalandon. Plus bas encore vous pourrez lire un extrait de Retour à Killybegs (le prologue ainsi que le début du premier chapitre), extrait trouvé sur le site de la librairie Numilog qui propose un extrait plus long à feuilleter ici. ChG


J’avais déjà lu Sorj Chalandon dans Libération, sans doute, avant de découvrir Le Petit Bonzi, son premier roman paru en 2005, mais n’avais pas vraiment fait le lien, alors. Je travaillais pour les sites web des éditions Hachette, rédigeais anonymement des présentations de livres, interrogeais des écrivains et des éditeurs, remplissais des pages et des pages de « Six belles histoires pour la fête des mères », « Cent conseils pour bien jardiner », « Les grands romans de la rentrée », « Six pavés pour l’été » (600 signes par livre et 6 livres, toujours, si je me rappelle bien). Ouvrages blancs, jaunes, bleus que l’on recevait par dizaines, souvent semblables, dont j’avais peur de finir irrémédiablement écœurée.
Un jour, sur l’étagère de l’entreprise de com’ (on dit com’ oui) qui m’employait, est apparu Le Petit Bonzi.
Deux ans plus tard, dans ma boîte aux lettres, est arrivé Mon traître. Je ne travaillais plus pour le site Hachette (qui, sous la forme que je lui ai connue, a disparu depuis) mais devais me trouver sur une liste de services de presse. Sur la quatrième de couverture était écrit :

Il trahissait depuis près de vingt ans. L’Irlande qu’il aimait tant, sa lutte, ses parents, ses enfants, ses camarades, ses amis, moi. Il nous avait trahis. Chaque matin, chaque soir…

J’ai du mal, souvent, avec les « romans romans », la narration classique, les personnages. Mes lectures de l’époque « com » n’ont rien arrangé. Mais voilà. Parmi les livres jaunes, blancs, bleus, il y a eu Mon traître, dont Retour à Killybegs est le pendant, le second versant.

Mon traître n’est pas un « roman roman ». Même si le narrateur est luthier, non journaliste, le livre s’inspire fortement de la relation d’amitié que Sorj Chalandon, envoyé spécial en Irlande du Nord, a entretenue avec un militant de l’IRA, Denis Donadson. Et l’on parcourt Belfast, des années 70 à nos jours, en ayant l’impression de longer les murs, d’entrer dans les pubs, de croiser les patrouilles britanniques ; de savoir les gestes, les déplacements du corps ; d’entendre l’accent, de boire avec ceux qui boivent ; de comprendre la nostalgie du narrateur revenu à Paris lorsqu’il dit :

J’ai renversé ma chaise. Je suis parti. J’ai claqué la porte. J’ai marché dans la nuit d’avril avec les poings fermés. Je n’étais plus de ce lieu, de ces immeubles qui empêchent le ciel. Je n’étais plus rien ici. Je voulais Tyrone Meehan, Jim, leur regard, Falls Road, le sourire de Bobby Sands, l’odeur de tourbe à l’âtre, les clins d’œil au coin des rues, une main sur mon épaule, le cahot des taxis collectifs, les enfants en uniformes d’écoliers, les frites graissant le journal roulé en cornet, ma pinte de bière noire, le métal des blindés ennemis, l’aigrelet des fifres, le sourd des tambours, le ciel d’Irlande, sa pluie, sa peau.
(Mon traître, pages 124-125)

Ce que ça change, par rapport à une fiction « classique » ? Je ne sais pas vraiment – on parlera d’authenticité, sans doute. Authentique oui, la force de la relation qui lie Antoine, le luthier, à Tyrone, leader charismatique, objet de fascination. Authentiques, bien sûr, la violence de la rupture, l’intensité de la déception lorsque le narrateur découvre l’ampleur du mensonge, la duplicité de son « père de substitution » (je mets cette expression entre guillemets : si elle est exacte, elle est également réductrice). Chagrin de l’homme trahi qui cherche à découvrir, tout au long du récit, comment cela a pu advenir sans jamais réussir à le comprendre et continue d’aimer le traître, sentiment qui irrigue, porte, rythme, donne envie à son tour d’aimer.

Autant dire que j’attendais avec impatience la parution de Retour à Killybegs, dans lequel le narrateur n’est plus Antoine, mais Tyrone lui-même. Bien sûr, il y avait le désir de comprendre pourquoi et comment ce dernier en était arrivé là, avait, des années durant, menti à tout le monde. Mais ce que je voulais, surtout, c’était retrouver l’Irlande du Nord de Chalandon, son travail sur la nuit, le déchirement, l’humiliation, la résistance.
J’avais peur d’être déçue. Que la force vitale du premier n’y soit plus (entre temps, il y avait eu La Légende de nos pères, que j’aime moins, j’avoue). Comment parler de la même chose, de l’autre côté, avec autant d’acuité ? Comment, à nouveau, nous donner envie d’aimer (un homme, un paysage, un peuple, un pays…) ?
Sorj Chalandon y parvient. Il réussit à nous faire comprendre pourquoi Tyrone a trahi (ce qui n’excuse rien). Mieux : il nous place, nous, qui sommes Antoine (puisque nous avons lu Mon traître), dans la peau de Tyrone, et le fait en douceur, même si tout commence par la violence exercée par un père sur son fils.
Passant par Killybegs, lieu de l’enfance, revenant à Belfast, il nous plonge dans cet étonnement : être le traître. Et continuer de l’aimer.

Anne Savelli, octobre 2011.


Anne Savelli est écrivain et vit à Paris. Des quatre livres qu’elle a publiés, deux ont été chroniqués sur ce blog, Franck (Stock, 2010, disponible dans deux versions, imprimée et numérique) et Des oloé, espaces élastiques où lire où écrire (D-Fiction, 2011, disponible en numérique uniquement). Les deux précédents s’intitulent Fenêtres open space (Le mot et le reste, 2007) et Cowboy Junkies/The Trinity Session (Le mot et le reste, 2008). Elle anime également de manière très régulière le blog Fenêtres open space sur lequel elle publie textes et photos, journal d’écriture et de résidence, vases communicants,… ainsi que Dans la ville haute, site sur lequel elle met en ligne le journal de publication de Franck ainsi que des photos inédites et où, petit à petit, elle enregistre aussi l’intégralité de ce récit. Son prochain texte (avec Thierry Beinstingel), Autour de Franck, paraîtra en numérique chez publie.net (textes, photos et lecture audio).

 

Sorj Chalandon a été journaliste au quotidien Libération de 1974 à 2007 et il est depuis 2009 journaliste au Canard enchaîné. Grand reporter, il est l’auteur de reportages sur l’Irlande du Nord et le procès de Klaus Barbie qui lui ont valu le prix Albert-Londres en 1988. Auteur, il a publié cinq romans chez Grasset dont Le petit Bonzi (2005), Une promesse, prix Médicis 2006, Mon traître (2008) ou encore La légende de nos pères (2009). Il a obtenu en octobre 2011 le Grand Prix du roman de l’Académie française avec Retour à Killybegs.

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Prologue

« Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L’IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n’ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j’en suis venu à trahir. Des livres seront peut-être écrits sur moi, et j’enrage. N’écoutez rien de ce qu’ils prétendront. Ne vous fiez pas à mes ennemis, encore moins à mes amis. Détournez-vous de ceux qui diront m’avoir connu. Personne n’a jamais été dans mon ventre, personne. Si je parle aujourd’hui, c’est parce que je suis le seul à pouvoir dire la vérité. Parce qu’après moi, j’espère le silence. »

Killybegs, le 24 décembre 2006
Tyrone Meehan

1

Quand mon père me battait il criait en anglais, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait il n’était plus mon père, seulement Patraig Meehan. Gueule cassée, regard glace, Meehan vent mauvais qu’on évitait en changeant de trottoir. Quand mon père avait bu il cognait le sol, déchirait l’air, blessait les mots. Lorsqu’il entrait dans ma chambre, la nuit sursautait. Il n’allumait pas la bougie. Il soufflait en vieil animal et j’attendais ses poings.
Quand mon père avait bu, il occupait l’Irlande comme le faisait notre ennemi. Il était partout hostile. Sous notre toit, sur son seuil, dans les chemins de Killybegs, dans la lande, en lisière de forêt, le jour, la nuit. Partout, il s’emparait des lieux avec des mouvements brusques. On le voyait de loin. On l’entendait de loin. Il titubait des phrases et des gestes. Au Mullin’s, le pub de notre village, il glissait de son tabouret, s’approchait des tables et claquait ses mains à plat entre les verres. Il n’était pas d’accord ? Il répondait comme ça. Sans un mot, les doigts dans la bière et son regard. Les autres se taisaient, casquettes basses et les yeux dérobés. Alors il se redressait, défiait la salle, bras croisés. Il attendait la réplique. Quand mon père avait bu, il faisait peur.

Un jour, sur le chemin du port, il a donné un coup de poing à George, l’âne du vieux McGarrigle. Le charbonnier avait appelé son animal comme le roi d’Angleterre pour pouvoir lui botter les fesses. J’étais là, je suivais mon père. Il marchait à pas heurtés, chancelant de griserie matinale, et moi je trottais derrière. A un angle de rue, face à l’église, le vieux McGarrigle peinait. Il tirait son baudet immobile, une main sur le bât, l’autre sur le licol, en le menaçant de tous les saints. Mon père s’est arrêté. Il a regardé le vieil homme, son animal cabré, le désarroi de l’un, l’entêtement de l’autre, et il a traversé la rue. Il a poussé McGarrigle, s’est mis face à l’âne, l’a menacé rudement, comme s’il parlait au souverain britannique. Il lui a demandé s’il savait qui était Patraig Meehan. S’il imaginait seulement à quel homme il tenait tête. Il était penché sur lui, front contre front, menaçant, attendant une réponse de l’animal, un geste, sa reddition. Et puis il l’a frappé, un coup terrible entre l’œil et le naseau. George a vacillé, s’est couché sur le flanc et la charrette a versé ses galets de houille.
— Éirinn go Brách ! a crié mon père.
Puis il m’a tiré par le bras.
— Parler gaélique, c’est résister, a-t-il encore murmuré.
Et nous avons continué notre chemin.

*

Enfant, ma mère m’envoyait le chercher au pub. Il faisait nuit. Je n’osais pas entrer. Je repassais devant la porte opaque du Mullin’s et ses fenêtres aux rideaux tirés. J’attendais qu’un homme sorte pour me glisser dans l’aigre de bière, la sueur, l’humide des manteaux et le tabac froid.
— Pat ? Je crois que c’est l’heure de la soupe, riaient les amis de mon père.
Il levait la main sur moi en secret mais quand j’entrais dans son monde, il ouvrait les bras pour m’accueillir. J’avais sept ans. Je baissais la tête. Je restais debout contre le bar pendant qu’il finissait sa chanson. Il avait les yeux fermés, une main sur le cœur, il pleurait son pays déchiré, ses héros morts, sa guerre perdue, il appelait au secours les Grands Anciens, les insurgés de 1916, la cohorte funèbre de nos vaincus et tous ceux d’avant, les chefs de clans gaëls et saint Patrick en plus, avec sa crosse à volute pour chasser le serpent anglais. Moi, je le regardais par-dessous. Je l’écoutais. J’observais le silence des autres et j’étais fier de lui. Quand même, et malgré tout. Fier de Pat Meehan, fier de ce père-là, malgré mon dos lacéré de brun et mes cheveux arrachés par poignées. Lorsqu’il chantait notre terre, les fronts étaient levés et les yeux pleins de larmes. Avant d’être méchant, mon père était un poète irlandais et j’étais accueilli comme le fils de cet homme. Dès la porte passée, j’avais de la chaleur en plus. Des mains dans le dos, des bourrades d’épaules, un clin d’œil d’homme à homme moi qui étais enfant. Quelqu’un laissait tremper mes lèvres dans la mousse ocre brun d’une bière. Mon amertume vient de là. Et je goûtais. Je buvais ce mélange de terre et de sang, ce noir épais qui serait mon eau de vie.
— Nous buvons notre sol. Nous ne sommes plus des hommes. Nous sommes des arbres, chantait mon père lorsqu’il était heureux.
Les autres quittaient le pub comme ça, le verre reposé et la casquette sur la tête. Mais pas lui. Avant de franchir la porte, il racontait toujours une histoire. Il capturait une dernière fois l’attention. Il se levait, enfilait son manteau.
Puis, nous rentrions, lui et moi. Lui titubant, moi croyant le soutenir. Il montrait la lune, sa clarté sur le chemin.
— C’est la lumière des morts, disait-il.
Sous ses reflets, nous avions déjà des manières de fantômes. Une nuit de brumes, il m’a pris par l’épaule. Devant les collines mouvantes, il m’a promis qu’après la vie, tout serait ainsi, tranquille et beau. Il m’a juré que je n’aurais plus rien à craindre de rien. Passant devant le panneau barré Na Cealla Beaga qui annonçait la fin de notre village, il m’a assuré qu’on parlait gaélique au paradis. Et que la pluie y était fine comme ce soir, mais tiède avec un goût de miel. Et il riait. Et il remontait mon col de veste pour me protéger du froid. Une fois même, sur le chemin du retour, il a pris ma main. Et moi, j’ai eu mal. Je savais que cette main redeviendrait poing, qu’elle passerait bientôt du tendre au métal. Dans une heure ou demain et sans que je sache pourquoi. Par méchanceté, par orgueil, par colère, par habitude. J’étais prisonnier de la main de mon père. Mais cette nuit-là, mes doigts mêlés aux siens, j’avais profité de sa chaleur.

*

Mon père a appartenu à l’Armée républicaine irlandaise. Il était volunteer, óglach en gaélique, un simple soldat de la brigade du Donegal de l’IRA. En 1921, lui et quelques camarades se sont opposés au cessez-le-feu négocié avec les Britanniques. Il a refusé l’édification de la frontière, la création de l’Irlande du Nord, le déchirement de notre patrie en deux. Il a voulu chasser l’Anglais du pays tout entier, se battre jusqu’à la dernière cartouche. Après la guerre d’indépendance contre les Britanniques, ce fut la guerre civile entre nous.
— Les traîtres, les lâches, les vendus ! crachait mon père en parlant des anciens frères d’armes rangés derrière la trêve.
Ces félons étaient armés par les Anglais, habillés par les Anglais, ils ouvraient le feu sur leurs camarades. Ils n’avaient d’irlandais que notre sang sur les mains.

Mon père avait été interné sans jugement par les Britanniques, condamné à mort et gracié. En 1922, il fut arrêté une nouvelle fois, par les Irlandais qui avaient choisi le camp du compromis. Jamais il ne m’a raconté, mais je l’ai su. A six ans d’intervalle, il s’est retrouvé dans la même prison, la même cellule. Après avoir été malmené par l’ennemi, il l’a été par ses anciens compagnons. Il a été frappé pendant une semaine. Les soldats du nouvel Etat libre d’Irlande voulaient savoir où étaient les derniers combattants de l’IRA, les réfractaires, les insoumis. Ils voulaient découvrir les caches d’armes rebelles. Pendant ces heures, ces jours et ces nuits de violence, ces salauds torturaient mon père en anglais. Ils donnaient à leur voix l’acier de l’ennemi. C’est comme s’ils ne voulaient pas mêler notre langue à ça.
— Êtes-vous anglais ? lui avait demandé un jour une vieille Américaine.
— Non, au contraire, avait répondu mon père.
Quand mon père me battait, il était son contraire.

Au mois de mai 1923, les derniers óglachs de l’IRA ont déposé les armes et papa a vieilli. Notre peuple était divisé. L’Irlande était coupée en deux. Pat Meehan avait perdu la guerre. Il n’était plus un homme mais une défaite. Il a commencé à boire beaucoup, à hurler beaucoup, à se battre. A battre ses enfants. Il en avait trois lorsque son armée s’est rendue. Le 8 mars 1925, j’ai rejoint Séanna, Róisín, Mary, tassés tête-bêche dans le grand lit. Sept autres sortiraient encore du ventre de ma mère. Deux ne survivraient pas.

© Sorj Chalandon, Retour à Killybegs, Grasset, 2011.

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