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12 avril 2012

Relire La bascule du souffle de Herta Müller

Tandis que paraît (en papier et en numérique) Animal du cœur de Herta Müller (prix Nobel de littérature 2009), Gallimard vient de baisser le prix de La bascule du souffle (6.99 €) un roman hors catégorie (chroniqué ici en décembre 2010) et qui a d’emblée rejoint les plus grands textes sur l’univers concentrationnaire. Ci-dessous, après reprise de mon billet, vous trouverez un extrait de ce roman. Ce chapitre, intitulé « le bonheur des camps » (où forme et fond donnent tout leur sens au projet de Herta Müller), est sans doute l’un de ceux qui m’a le plus passionné. À noter que pour mon plus grand bonheur la littérature de langue allemande s’étoffe de plus en plus en numérique. Les auteurs classiques côtoient les contemporains, tous éditeurs confondus, avec ou sans DRM, petits prix ou non (tout est indiqué sur les fiches détail). Pour vous faire une idée, cliquez sur ce lien. Je vous rappelle que les livres numériques sont, en France, vendus au même prix partout, sur tous les sites, chez tous les revendeurs. Alors pourquoi ne pas faire un tour chez un des libraires partenaires de ePagine (liste ici) ?

Pour continuer votre lecture, vous pouvez consulter le dossier consacré à Herta Müller sur le site Oeuvres ouvertes (plusieurs entretiens avec l’auteur ainsi qu’avec Nicole Bary, sa traductrice et éditrice ; discours pour la réception du Prix Nobel de littérature 2009 ; lecture par Pierre Ménard de L’homme est un grand faisan sur terre…). Un extrait du nouveau roman de Herta Müller au format ePub peut également être feuilleté en ligne ici. Je vous en reparlerai sans doute dès que je l’aurai lu.

 


En 2001, Herta Müller commença à s’entretenir avec des gens de son village, des Allemands de Roumanie, qui dès 1945 avaient été déportés par les russes dans les camps de travaux forcés afin de participer à la « reconstruction » de l’URSS, dont Oskar Patior. Ce dernier ne fit pas que lui confier ses souvenirs. Rapidement lui et Herta Müller (sa mère y avait été également internée) décidèrent d’écrire un livre à quatre mains. Malheureusement Oskar Patior mourut avant d’avoir achevé le texte. Ce qui était un « nous » devint un « je » et le « je » de fiction un certain Léo, jeune homme qui, soixante ans après les événements, revient soudain dans La bascule du souffle et avec détails sur ses cinq années passées au goulag (de 1945 à 1950) tout en racontant le retour impossible à la vie.

Je n’avais pas encore lu Herta Müller (prix Nobel de Littérature 2009) et ne peux simplement que regretter de ne pouvoir la lire dans sa langue. Car, quel souffle (pas que dans le titre d’ailleurs) ! Quelle force contenue dans cette écriture ! Voyez un peu : « Le coin droit de sa bouche se mit à trembler, puis quitta son visage, à croire que le fil rattachant le rire à la peau s’était cassé. » Ou encore ça : « Je porte des bagages qui ne font pas de bruit. Depuis bien longtemps, mon bagage de silence est si profond que je ne pourrai jamais tout déballer. Quand je parle, je ne fais que m’emballer dans un autre bagage de silence. »

Bien sûr à la lecture de ce texte reviennent d’autres textes essentiels sur les univers concentrationnaires. Néanmoins c’est la première fois que je lis un texte écrit par une fille de déportée (qui a toujours tu cela – la honte d’être associée aux nazis) qui s’inspire des souvenirs d’un autre déporté, Oskar Patior, pour décrire en détail le quotidien de Léo et des siens (Le Coucou ou encore Katie le Planton – simplette et robuste). C’est la première fois aussi que je lis un texte sur les « Malgré nous » roumains.

Léo ne peut que revivre ces cinq années-là, impossible de jeter cette peau. Magnifique travail de l’auteur sur le temps par la matière, le concret : son quotidien (les vols, les trocs, les morts qu’on dépouille, les peupliers, la faim, le labeur, les poux et les punaises, le passage des saisons, le linge, les sacs de ciment, la mendicité, la pelle en coeur qui sert à décharger le charbon et l’ange de la faim, les recettes de cuisine qu’on s’échange alors que tout le monde (la peau sur les os) meurt de faim), ses souvenirs (sa famille, la haine envers le frère de substitution, ses premières expériences sexuelles), ses rencontres (ceux qui arrivent, résistent ou meurent, ceux qui s’en sont sortis (manière de dire), sa rencontre avec cette vieille dame qui lui offre un mouchoir et une soupe). Soixante ans ont passé mais ce qui continue de hanter Léo c’est son rapport à la nourriture (absence, besoin, gloutonnerie, dégoût, rejet) : « Moi, mon rapport au monde est la nourriture. »

Ce drôle de mélange (notes d’un côté et les non-dits familiaux de l’autre) donne un résultat à vous couper le souffle, disais-je. On parle bien de littérature, pas de témoignage. Avec ce qu’il faut de visions (« Chaque tranche de travail est une oeuvre d’art »), de fulgurances, de formules (« Peut-être que la solitude russe s’appelle Vania »), d’humour noir (« Le russe est une langue enrhumée ») et de colère,  qui nous arrêtent dans notre lecture. Et ce qui est prodigieux ici c’est cette tension permanente, l’angoisse qu’on devine parfois au détour d’une phrase, cette angoisse que Herta Müller résume à la toute fin de son texte : « On ne parlait des années de camp que par sous-entendus, en famille, ou avec des amis qui avaient connu le même sort. Mon enfance a été imprégnée de ces conversations furtives. Si je n’en comprenais pas la teneur, j’en devinais l’angoisse. »

ChG

 

Le bonheur au camp

Le bonheur est chose soudaine.
Je connais le bonheur de la bouche et celui de la tête.
Le bonheur de la bouche vient à table, et il est plus bref que la bouche, voire que le mot bouche. Quand on le prononce, il n’a pas le temps de vous monter à la tête. Le bonheur de la bouche ne veut surtout pas qu’on en parle. En parlant, je devrais commencer chaque phrase par le mot SOUDAIN, et ajouter ensuite : TU N’EN PARLES À PERSONNE VU QUE TOUT LE MONDE A FAIM.
Je ne le dis qu’une fois : soudain, tu abaisses une branche, tu cueilles des fleurs d’acacia et tu les manges. Tu n’en parles à personne car tout le monde a faim. Tu cueilles de l’oseille au bord du chemin et tu la manges. Tu cueilles de la camomille à l’entrée du sous-sol et tu la manges. Tu abaisses une branche, tu cueilles des mûres noires et tu les manges. Tu cueilles de la folle avoine dans les terrains vagues et tu la manges. Derrière la cantine, tu ne trouves pas la moindre pelure de pomme de terre mais un trognon de chou, et tu le manges.
L’hiver, finie la cueillette. Après le travail, tu rentres chez toi à la baraque, sans savoir à quel endroit la neige est le plus savoureuse. Faut-il en prendre dès la sortie du sous-sol, ou attendre d’être près du tas de charbon enneigé, voire à la porte du camp. Sans te décider, tu prends une poignée du bonnet blanc qui coiffe un pilier de la barrière, et tu te rafraîchis le pouls, la bouche et la gorge en descendant jusqu’au cœur. Soudain, tu ne sens plus la fatigue. Tu ne le dis à personne vu que tout le monde est fatigué.
S’il n’y a pas d’effondrement, c’est un jour comme un autre. Tu as envie qu’il en soit ainsi. Le cinquième passe après le neuvième, dit Oswald Enyeter, l’homme au rasoir – la chance, selon sa loi, c’est un peu le bordel. Le balamouc. Moi, je dois avoir de la chance, parce que ma grand-mère a dit : je sais que tu reviendras. Encore un truc que je ne dis à personne, vu que tout le monde veut rentrer chez soi. Pour avoir de la chance, il faut avoir un but. Il faut que j’en cherche un, fût-ce de la neige sur le pilier.
Le bonheur de la tête se commente mieux que celui de la bouche.
Le bonheur de la bouche veut être seul, il est muet et attaché à l’intérieur. Le bonheur de la tête, lui, est sociable et se languit des autres. C’est un bonheur vagabond, bancal aussi. Il dure trop longtemps, on a du mal à être à la hauteur. Le bonheur de la tête est morcelé et difficile à trier, il se mélange à sa guise et passe à toute vitesse du bonheur
clair au bonheur
sombre
estompé
aveugle
envieux
caché
flottant
hésitant
impétueux
encombrant
chancelant
effondré
délaissé
empilé
enfilé
trompé
cousu de fil blanc
émietté
confus
à l’affût
piquant
malsain
revenu
effronté
volé
jeté
resté
raté de peu
Le bonheur de la tête peut avoir les yeux mouillés, le cou tordu ou les doigts qui tremblent. Mais chaque fois il vous tambourine dans le front comme une grenouille dans une boîte de conserve.
Le tout dernier bonheur est le ras-le-bol du bonheur. Il intervient quand on meurt. Je me souviens qu’au moment de la mort d’Irma Pfeifer dans la fosse à mortier, Trudi Pelikan a eu ce mot lapidaire en faisant claquer sa langue comme un gros zéro :
Ras-le-bol du bonheur.
Je lui ai donné raison, parce que en dépouillant la morte on a vu son soulagement d’avoir enfin la paix avec sa tête au nid figé, son souffle à la bascule vertigineuse, sa poitrine à la pompe folle de rythme, son ventre à la salle d’attente déserte.
Il n’y a jamais eu de pur bonheur de la tête, parce que la faim était sur toutes les lèvres.
Même soixante ans après le camp, la nourriture me donne une grande excitation. Je mange par tous les pores. Quand je mange avec d’autres, je deviens désagréable. Je me nourris en ergoteur. Les autres, qui ne connaissent pas le bonheur de la bouche, se nourrissent comme des êtres sociables et courtois. Mais moi, en mangeant, je me prends à penser au ras-le-bol du bonheur : il surviendra un jour ou l’autre, et chaque convive attablé à mes côtés devra restituer le nid de sa tête, la bascule de son souffle, la pompe de sa poitrine, la salle d’attente de son ventre. J’aime tellement manger que je ne veux pas mourir, vu qu’après je ne pourrai plus manger. Depuis soixante ans, je sais que mon retour au pays n’a pas eu raison du bonheur au camp. Aujourd’hui encore, la faim du camp ronge le cœur de tous les autres sentiments. Au cœur de moi, c’est le vide.
Depuis mon retour à la maison, chaque sentiment a sa propre faim quotidienne, il exige la réciproque, et je ne la donne pas. Plus personne n’a le droit de s’agripper à moi. Instruit par la faim, je suis inaccessible par humilité, non par dédain.

© Herta Müller, La bascule du souffle, Gallimard (chapitre « Le bonheur au camp »)


Herta Müller, née en 1953 dans le Banat roumain au sein de la minorité germanophone, vit en Allemagne depuis 1987. Elle est l’auteur de plusieurs romans, récits et essais. Son œuvre fut couronnée par d’innombrables prix littéraires, dont le plus prestigieux, le prix Nobel de littérature, en 2009. La bascule du souffle et Animal du coeur sont ses deux derniers romans traduits en français et disponibles en numérique.

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