Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

2 mai 2013

Les 10 articles les plus consultés en avril 2013 sur le blog ePagine

Hommage personnel à Rainbow Warriors, nouveau roman de AYERDHAL, ainsi qu'au projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe, adopté définitivement par l’Assemblée nationale le 23 avril 2013.

Avant de s’arrêter quelques jours (reprise des activités le 13 mai), retour aujourd’hui sur les dix articles les plus consultés le mois dernier sur ce blog, un mois d’avril ouvert à tous les genres littéraires. Littératures de l’imaginaire, tout d’abord, avec le nouveau roman de AYERDHAL, proposé en huit épisodes par Au diable Vauvert (épisode 1 offert), qui attire de plus en plus de monde ; d’ailleurs les deux billets de David Queffélec, publiés mi-mars, continuent à être très consultés. En littérature, vous aurez suivi le nouveau recueil (entre psychanalyse, poésie et récits) de Irvin Yalom ainsi que les romans de deux jeunes auteurs que je vous recommande (Martín Mucha et Guillaume Vissac). Au rayon polar, les cœurs bien accrochés se seront jetés sur la nouvelle enquête de Jo Nesbø et sur la tétralogie (complète) de Stéphanie Benson. Du côté des sciences humaines, vous aurez profité du livre numérique offert par les éditions La Découverte à l’occasion de leur trentenaire, ebook dans lequel retrouver des titres importants du catalogue de cette maison d’édition engagée. En ce mois d’avril, ne seront pas passés inaperçus non plus la célébration des 70 ans de l’édition américaine du Petit Prince de Saint-Ex ni la nouvelle collection des éditions Noir sur Blanc, Notabilia, ni le billet qui faisait le point sur la première année de création des éditions ONLIT. Enfin, en avril, nous aurons également mis à jour la liste des libraires affiliés et partenaires de ePagine, un billet qui fait partie des plus consultés depuis le lancement de ce blog.

Vous trouverez tous les liens vers ces billets dans la liste ci-dessous.

Parce que les opérations promotionnelles sont désormais terminées, ne figurent pas dans cette liste les trois billets qui ont également été largement lus et repris le mois dernier, à savoir celui sur les Intégrales Bragelonne, un nouveau label numérique (signalons que la deuxième livraison est en place depuis le 1er mai, lire ici), celui sur les 14 titres Folio & Gallimard Jeunesse à 3.99 € (opération qui courait jusqu’au 1er mai et qui a bien plu) ainsi que celui sur les 48h de la BD où huit albums étaient offerts sur ePagine le week-end du 5-6 avril.

Je vous rappelle que tous les livres numériques cités dans les billets sont au même prix partout (en France) et peuvent être téléchargés sur la librairie epagine.fr ainsi que sur les sites de vente de tous ses libraires partenaires (liste à jour ici).

Un grand merci pour vos lectures, soutiens et relais, de plus en plus nombreux. Et bonnes lectures à tou-te-s. On se retrouve le 13 mai !

ChG (photo et billet)

 

Les 10 billets les plus consultés sur ce blog | avril 2013


 

 

1► Rainbow Warriors de AYERDHAL
| billets du 11 mars 2013 et du 15 mars 2013
2► Liste des librairies affiliées et partenaires d’ePagine
| mise à jour du 20 avril 2013
3► La Découverte célèbre ses 30 années d’essais et de documents et offre un ebook
| billet du 13 avril 2013
4► Fantôme, la 9e enquête de Harry Hole, par Jo Nesbø
| billet du 22 avril 2013
5► Adolescence et dérives urbaines avec Martín Mucha et Guillaume Vissac
| billet du 20 avril 2013
6► Les 70 ans de l’édition américaine du Petit Prince de Saint-Exupéry
| billet du 2 avril 2013
7► L’Art de la thérapie de Irvin Yalom (éd. Galaade) : conseils à un jeune psy et à ses patients
| billet du 9 avril 2013
8► Notabilia, la nouvelle collection de Brigitte Bouchard aux éditions Noir sur Blanc
| billet du 13 mars 2013
9► Parution intégrale de AL TEATRO de Stéphanie Benson (avec promotions)
| billet du 15 avril 2013
10► ONLIT BOOKS : un an, 32 titres à lire en numérique
| billet du 24 avril 2013

 

20 avril 2013

Adolescence et dérives urbaines avec Martín Mucha et Guillaume Vissac

Aujourd’hui, double dérive urbaine avec Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha (roman traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro, éditions Asphalte) et Coup de tête de Guillaume Vissac (publie.net/publie.papier).

 

 

Martín Mucha est né au Pérou et vit à Madrid où il collabore au journal El Mundo. Guillaume Vissac vit à Paris et développe sur le web des projets littéraires parmi les plus remuants et les plus créatifs (voir nos billets précédents). Tous deux sont de jeunes auteurs et ils viennent de publier leur premier roman. Chacun fait dériver son personnage principal (un jeune homme entre fin de l’adolescence et début de l’âge adulte) dans des villes pourtant opposées (l’une est nommée, Lima, l’autre non) mais où l’enfance, le corps, la violence et la perte de repères pourraient être un des dominateurs communs. Comme le premier texte est une traduction et l’autre non, il est difficile de comparer les styles. On peut néanmoins noter que les deux auteurs procèdent par fragments, par touches non pas impressionnistes mais réalistes, via des proses le plus souvent poétiques : leur langue, le rythme saccadé et affolé, le style direct, oral voire brutal et l’utilisation du cut-up (pour Vissac) restituent avec gravité et vertige le côté heurté des corps. Ce qui les rapproche aussi, malgré la différence des lieux décrits, c’est ce regard que posent ces deux personnages (à l’âge des non limites) sur la ville et l’autre, entre peurs et fantasmes, défis et défiances, schizophrénie et hallucinations. Deux voix pour deux textes où s’entrechoquent des dizaines d’autres voix (dans la dernière partie de son roman, Mucha déplace le curseur en donnant la parole à ceux qui ont connu le personnage principal et Vissac, lui, n’hésite pas à jouer avec la ponctuation, l’anacoluthe et la typographie pour que s’interpénètrent des voix, celles du narrateur, des « fantômes » croisés et celles entendues dans la rue, le métro, sur un quai de gare. Dans ces deux romans, m’ont plu aussi ces deux dérives urbaines qui font osciller scènes vues et monologues intérieurs : on ne nous explique rien ou presque rien, on ressent ce que les personnages voient, pensent. Le lecteur est dans leurs yeux et dans leur tête. C’est souvent vertigineux.

 

« Parfois l’idée me vient de marcher comme si ma jambe et mon bras gauches étaient paralysés. C’est merveilleux de voir les gens s’enfuir ou prendre un air de pitié. Ils savent que la première des choses est de se tenir à distance.
Ils font deux pas sur le côté et me laissent passer. Les enfants s’approchent et me regardent comme s’ils savaient ce que je suis en train de faire et ils jouent avec mon bras ballant. Les parents les obligent à s’éloigner. Ils me présentent des excuses. Je cesse d’être humain parce que je suis comme ça.
Parfois, histoire de rire, je fais la manche en entrant dans un café. Les gens me donnent de l’argent. Pas beaucoup, mais assez pour déjeuner et prendre une bière.
Leur générosité leur fait croire qu’ils ont gagné le paradis. Du pur égoïsme. Au fond, je leur rends service. Cette fois-ci, j’entre sans trop de conviction.
Au-dessus du comptoir, il y a le nom du lieu. C’est un endroit sale avec une légère odeur de décomposition. Les gens commandent des bouteilles de bière d’un litre. Les dés roulent, on met les pièces sur la première table à gauche. Des rires. Des dents manquantes. Des mains calleuses. La peau fanée et des rides comme des sillons. Celui qui a la chemise à rayures rouges obtient cinq uns à la suite. Je vais vers lui avec mon bras et ma jambe abîmés.
Il fait comme s’il ne me voyait pas. D’un mouvement des hanches, je réussis à balancer mon bras inerte pour lui toucher l’épaule. La pression sociale est telle qu’il me donne une partie de ce qu’il a gagné. De ma main droite, je lui fais un signe de croix. Et il ferme les yeux. Il reçoit ma divine bénédiction.
Je m’en vais rapidement. Je me souviens que j’ai commencé à demander de l’argent quand j’étais gamin. Je n’avais pas de quoi acheter des images pour mon album. Je pleurais presque en m’accrochant aux jambes des filles et je disais que je n’avais pas assez d’argent pour rentrer chez moi. Elles me donnaient quelque chose. Et le tour était joué. Ma mère l’a appris. Ses cris résonnent encore. Je n’ai jamais retenu la leçon. J’ai appris peu de chose.
La table continue de se couvrir de bouteilles. Ils ont sans doute des enfants à nourrir. Je ne leur ai rien pris. Je peux même dire que je leur ai donné de la dignité.
Ce jeu m’amuse énormément. Je crois que mendiant est le meilleur métier du monde. L’argent est toujours sûr. Avec le temps, les rues ont été envahies par les clochards. Certains montent des spectacles époustouflants. Le plus étonnant est celui d’un cul-de-jatte, manchot de surcroît, qui avance entre les voitures propulsé par un mouvement du thorax. Quelqu’un l’accompagne et ramasse les pièces. Parfois les rues se remplissent de mendiants et ils marchent au ralenti. Ils sont si humains. »

© Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha, éditions Asphalte, extrait du chapitre 39

 

Le personnage de Martín Mucha, Jeremías, vit à Lima, dans une ville coupée en deux, séparée par un mur, et ultra-violente où les règlements de compte entre bandes rivales sont quotidiens. S’il est né du mauvais côté du mur, il a néanmoins réussi à poursuivre ses études. Et le roman se situe à ce moment-là, dans le bus ou le combi que Jeremías prend matin et soir entre l’Université et chez lui (quand il ne préfère pas descendre avant son arrêt, jouer aux jeux vidéos avec un copain, voir une fille ou errer dans la ville). Défilent alors les stations, la misère ou l’opulence des quartiers de Lima, les voyageurs de classes très différentes (ceux que le narrateur repère sont pour la plupart perdus, frustrés, hallucinés, pervers). Défilent aussi là ceux qui ont eu vingt ans dans les années 90 et qui ont connu la misère, les crises économiques et n’ont pas réussi à s’intégrer dans la société. Roman poétique, social et politique, il dresse également deux portraits, celui d’une famille écorchée, marquée par la séparation, la maladie, la pauvreté et celui du narrateur, Jeremías, symbole d’une génération paumée, personnage touché et touchant, vulnérable, perdu, à bout de forces malgré son jeune âge, un perdant magnifique.

 

« Je suis vraiment sérieux, je lui gueule dans la nuque chaude, file-moi ta came ou je te découpe.

Le vieux savait pas de quoi je lui parlais. Il tremblait même des coudes et je le sentais chialer.

Il me lâche du fric que je ramasse pas.
Il me dit putain c’est vrai c’est tout ce que j’ai.

Même les vieux disent putain, Ajay, t’y crois ?

Je l’assomme avec la main. Essaye. La main de l’X est peut-être lourde, bien bois massif, mais derrière j’ai pas la force qu’il faudrait

Pas vraiment de la violence, juste passer le temps.

pour que vraiment ça latte. Alors voilà comment je m’y prends : d’abord genou dans les rotules, coude sous la gorge, ensuite au sol. Par terre plusieurs coups dans la tempe contre un feu rouge déraciné : combien déjà qui ratent ?

Je crois pas qu’il était dans les vapes. Je crois juste qu’il attendait que j’arrête.

Je rentre la main, ferme mon sac. Nettoie le sang qui coule encore. Ramasse le fric, garde les billets, balance le reste. Je compte même pas le butin, j’avale seulement salive récalcitrante et planque en douce les billets froissés du jour. Dans un dernier coup de latte un peu trop sourd je lui crache mon nom qui me tombe des dents comme un sanglot.
Te dire mon nom c’est commencer mon histoire, je lui dis, alors écoute, écoute un peu pour voir. »

© Coup de tête de Guillaume Vissac, publie.net / publie.papier, extrait du chapitre …….

 

Le personnage de Guillaume Vissac est également une comète, un écorché vif, une bombe à retardement, un jeune homme en fuite, qui a perdu un bras en jouant avec une bouteille de gaz avec ses potes (à cause du titre, Coup de tête, j’ai souvent pensé à Patrick Dewaere, à sa fureur de vivre, mais me sont surtout revenues lors des déambulations des pages de Ripley Bogle de Robert McLiam Wilson). Depuis Je erre dans la ville caniculaire parmi d’autres corps, à la recherche de son membre manquant, sac Lafuma dans l’autre main, entre squats et quêtes amoureuses, entre recherche du double et fuites pulsionnelles avant de connaître la rue (quand on dit ça en général le personnage est mal barré). Parce qu’on est avec lui, dans sa tête, sa gorge et son oreille, qu’il nous fait entendre ses pensées, sa voix et celles de la ville, lorsqu’il fait des rencontres (Ajay, Nil, LUI, Arjeen Mangel, Ercini-Fort, Karl, personnages récurrents, doubles, mentors, paumés, militants, sensuels…), parfois on ne sait plus qui parle. Aussi parce qu’il y a des manques et des douleurs qui sont plus essentielles que les histoires. Aussi parce qu’il y a la solitude, la rue, la perte de repères, la violence du quotidien, celle des nuits. Mais toute cette hypersensibilité (lucide, dirais-je parce qu’il y a une distance entre le coup de poing permanent et le point sur la page) n’empêche pas la poésie, au contraire (voir le passage sur les distributeurs de barres chocolatées et de madeleines industrielles par exemple) ni l’humour noir (voir la scène dans le supermarché). Et si des images reviennent souvent (celles par exemple d’une compétition de natation), c’est surtout la longue et lente descente dans la nuit fauve que l’auteur va articuler, désarticuler, émietter, jusqu’à l’épuisement.

ChG

 

REPÈRES

Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha
éditions Asphalte
traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro
version imprimée (16 €), version numérique (6.99 €)
playlist de l’auteur sur le site des édition Asphalte
son compte twitter
la page facebook de son roman

 

Coup de tête de Guillaume Vissac
publie.net / publie.papier
version imprimée (15.98 €), version numérique (4.99 €)
son site Fuir est une pulsion
ses autres textes disponibles sur ePagine
son compte twitter
la page facebook de son roman

26 mars 2011

2 romans de Rodrigo Fresán en numérique (Passage du Nord Ouest)

Les éditions Passage du Nord Ouest entrent au catalogue numérique avec deux des textes majeurs de Rodrigo Fresán : Vies de Saints et Mantra. Ceux-ci sont pour l’instant disponibles uniquement en PDF (sans DRM) sur Place des libraires numériques. Pour faire connaissance avec l’oeuvre de cet ovni de la littérature latino-américaine, vous trouverez infra un texte très éclairant de Vies de Saints présenté sur le site de l’éditeur et, pour Mantra, un extrait de l’excellente chronique écrite par Guillaume Vissac (auteur chroniqué ici) en 2007 sur son site. Qu’ils soient tous deux remerciés !

Présentation de Vies de Saints de Rodrigo Fresán par les éditions Passage du Nord Ouest.

Raconter des histoires terrestres, la plupart surnaturelles, mais en utilisant le langage religieux de la Bible était, comme on peut le lire dans la note finale de ce livre surprenant, l’intention déclarée de Rodrigo Fresán (Buenos Aires, 1963). Le résultat forme un ensemble de récits s’imbriquant les uns dans les autres, centrés sur des personnages qu’on croirait tout droit sortis d’une version psychologique – car leurs handicaps sont mentaux, pas physiques – du film Freaks, de Tod Browning, pour finir par constituer un roman mutant, extraterrestre, à mi-chemin entre le roman déconstruit et le livre de contes radioactif. Un livre qui par sa thématique extravagante (les élucubrations de plusieurs représentations anthropomorphes de Jésus-Christ, c’est-à-dire de Dieu, et d’un chasseur de saints hallucinés) pourrait faire penser à une version parodique et corrosive du Code da Vinci s’il ne lui était antérieur de plusieurs années. Un livre où l’existence d’un Être supérieur est une question sans intérêt face à la valeur de Dieu comme personnage et comme « machine narrative », un Deus ex machina dont la force symbolique est si forte qu’elle autorise l’attaque la plus égrillarde et la plus crue. Un livre inclassable, conceptuellement et stylistiquement baroque, dont les principes formels se rattachent, comme nous le verrons plus loin, au postmodernisme, mais qui, de par ses caractéristiques propres, occupe une place à part au sein de l’œuvre, en soi-même étrange et provocatrice, de Fresán. Le complexe et foisonnant univers fresanien y est un référent essentiel et, comme cela est expliqué à la fin, nous pouvons découvrir dans ses pages de nombreuses clés pour l’aborder : on y trouve la préfiguration du roman Mantra, la création de la ville errante de Canciones Tristes, déjà présente dans Esperanto, on y retrouve la Fondation et le rockeur La Roca, connus depuis le magnifique recueil de nouvelles L’Homme du bord extérieur, mais comme nous n’avons pas pu confronter cette nouvelle édition avec la première, datant de 1993, nous ne pouvons pas savoir quelles apparitions sont là depuis le début et lesquelles font partie des « inserts » que l’auteur reconnaît avoir glissés a posteriori (ce qu’il a fait aussi dans la deuxième édition de L’Homme du bord extérieur ou la quatrième édition, française, de La Vitesse des choses.)

Vies de saints est, avec Mantra et Esperanto, une des œuvres majeures de Fresán, ce qui revient à dire de toute la littérature en langue espagnole récente. Cumulant l’ambition démesurée et vitriolée de Mantra, la désolation et la musique d’Esperanto, Vies de saints est un collage de cauchemars, débordant de ces trouvailles dont Fresán a le secret : « Le monde des autres a disparu, comme le nitrate de ces films muets où tous les personnages trébuchent et courent derrière quelque chose dont ils ne savent pas bien ce que c’est. » « Au début était le Verbe et le Verbe était croire. » « Il me dit […] de lui demander ce que je voulais. Je lui demandai si Dieu existe. Il me répondit que l’important n’était pas que Dieu existe mais que ce soit un grand personnage. Je lui rétorquai que ce n’était pas une réponse. Il me répondit que si j’y réfléchissais un peu, ma question n’était pas non plus une question. » Dans un passage, un des personnages fait allusion à la condition fragmentaire de toutes les histoires, et de toute narration possible. Disons que, à mi-chemin entre le roman choral et le livre de nouvelles entrecroisées, Vies de saints est un grand balbutiement, où le bégaiement consiste non en la répétition de mots mais en la reproduction de boucles stylistiques, en omettant les interjections. L’auteur a recours à des éléments syntaxiques et sémantiques « samplérisés », qui donnent une consistance homogène à son style. Fresán crée ainsi (rendant au passage hommage à l’un de ses maîtres, Burroughs) une poétique dont il applique l’esthétique non seulement au récit mais à la narration même. Comme l’a écrit Carmen África Vidal, dans le récit postmoderne « le texte finit par être un objet sans vecteur […] c’est une production, un résultat qui paradoxalement se trouve en état de flux constant, complètement dépourvu de centre ou d’origine […], un cumul de fragments apparaît, une série discontinue, rien ne reste définitivement, seulement le devenir essentiel du fragment ». (Vers une pataphysique de l’espoir. Réflexions sur le roman postmoderne, université d’Alicante, 1990, p. 39.) À ce propos, les allusions à la nécessité d’un mouvement perpétuel sont suffisamment révélatrices de cette condition de « flux constant » du texte fresanien, même si plus que de flux conscient on pourrait parler de « flux d’inconscience » : plus Artaud que Woolf. Mais le postmodernisme, dans Vies de saints, ne se limite pas aux aspects formels. Le livre est truffé d’innombrables anecdotes égrillardes et de désopilantes scènes d’un surréalisme seulement comparable à celui de Greg Saunders, qui pourraient amener certains lecteurs à penser que Fresán devrait consulter un psychiatre (ou un psychanalyste), mais les choses ne sont pas si simples. Rien dans ce réalisme hallucinogène n’est désorganisé. Le genre de folie de ce livre, comme d’autres de Fresán, n’est pas une névrose mais une psychopathie : c’est un esprit froid qui programme ces implacables et sérieuses énormités, avec une cosmovision très cruelle de l’humanité, dans la lignée de Ballard. Même chose pour l’apparent chaos de références. Les livres de Fresán sont une caisse de résonance de la culture pop de son époque : musique, paroles et images rock, séries B, films en noir et blanc et en technicolor, littérature pulp et bonne science-fiction, pop-art, mythes créés ou sacralisés. Toute cette globalisation iconographique entre dans l’œuvre de Fresán – et c’est ce qui le distingue des autres écrivains – consciemment et joyeusement, il savoure l’examen de ces matériaux dont la frivolité contraste avec le naturel mélancolique et un peu fataliste de l’auteur. Fresán est « actuel » et fashion par légitime défense, pour ne pas se laisser vaincre par l’accablement et éviter d’écrire vingt suites au Livre de l’intranquillité de Pessoa ; comme le fait remarquer C. África Vidal, dans le roman postmoderne la tragédie n’est pas bien vue, et son absence est vécue comme un « déchirement » (op. cit., p. 41). Il est préférable d’adopter la poétique de Burroughs et de faire de la littérature un lieu où reconnaître la dissolution du monde et la volonté de « le reconstruire en constructeur absurde, décadent, parodique ou personnel, mais, en tout cas, créatif » (Ibab Hassan, The Dismemberment of Orpheus, Oxford University Press, New York, 1971, p. 98). Cette tension entre le métaphysique et le banal, cette conception microscopique du grand, rend l’écriture de Fresán unique, son discours sait opérer le miracle de faire alterner des éléments très dangereux sans brusquerie ni interruption, en aiguisant leurs arêtes avec ironie. L’agilité proverbiale de ces pages éblouit le lecteur, qui saute le plus naturellement du monde d’une image théologique à une autre de dessin animé, sans marquer de différences stylistiques. Fresán est le summum de la postmodernité, certes, mais sa frivolité est contrebalancée, son irrévérence est solennelle et son ironie triste, ce qui nous oblige, nous, lecteurs, à regarder au-delà de ce qui nous est raconté, pour découvrir ce qu’il veut nous dire. Comme Ronald Sukenick dans The death of the novel (1969), Fresán croit qu’il faut faire des livres ludiques mais, contrairement à lui, il ne pense pas que cela exclue la possibilité d’une « grande œuvre ». Sa façon d’unir ces deux extrêmes est claire : parler de façon ludique des choses profondes et graves qu’il veut aborder. Et ce que souhaite évoquer ici Fresán, de façon déguisée mais pas cachée, est peut-être la rapacité de l’être humain, capable de monter en grade dans une Église pour satisfaire non sa foi mais sa soif de pouvoir. Peut-être veut-il nous dire aussi que l’histoire humaine n’est qu’apparence, notre vie bruit et fureur, et tout pouvoir – terrestre ou divin – un assassinat. Des sujets presque shakespeariens, très sérieux, des chansons tristes que Fresán ne peut ni ne veut raconter d’une autre façon. Et c’est très bien comme ça.

© Passage du Nord Ouest, site Lekti-écriture.

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Chronique de Mantra de Rodrigo Fresán par Guillaume Vissac

Il y a des livres que l’on sait extraordinaires avant même de commencer à les lire. On le sait. C’est tout. Ça ne s’explique pas. Mantra est de ceux-là. Je ne connaissais ni l’auteur, ni le livre avant de tomber dessus par hasard, un jour de janvier 2007, à la Fnac, alors que je cherchais des livres nouveaux capables de me sauter à la gorge. Ce jour-là, j’ai trouvé Mantra. Ça tient probablement au hasard, au titre étrange, au résumé bien foutu, à ces quelques phrases prises au hasard et qui intriguent, à la couverture énigmatique. Ça tient, aussi, parfois à ce genre de trucs… Toujours est-il que ma lecture de ce roman de Rodrigo Fresán a confirmé ce que je savais déjà : Mantra est un livre extraordinaire.

On ne peut pas vraiment dire que Mantra raconte une histoire ; il serait plus juste de dire que Mantra raconte des histoires. Une par partie, tout d’abord, au nombre de trois, et autant de narrateurs qu’il y a de parties, même si ce niveau là, il faut bien l’avouer, rien n’est clair. Au-delà du découpage triple du récit, le roman s’axe sur un concept séduisant : s’attaquer à la représentation littéraire d’une ville, en l’occurrence, celle de Mexico. Et pour représenter Mexico, rien de mieux que de s’embarquer (embarquer est réellement le terme qui convient, en témoigne le « bon voyage » lancé par l’auteur en préambule de son roman) dans un récit foisonnant, luxuriant, souvent complètement décalé, parfois aberrant ou incohérent, mais « résolument génialiforme » pour reprendre les expressions idiomatiques du roman.
Pour partir en quête de Mexico, Fresán choisit plusieurs systèmes qui lui permettent de contourner le problème de la représentation (comment retranscrire une ville tentaculaire dans un roman ?), parmi lesquels se dégage le personnage de Martin Mantra, véritable oeil du cyclone dans le roman. Martin Mantra, personnage-clé que recherche le narrateur (les narrateurs successifs) de l’oeuvre, Martin Mantra petit garçon à grosse tête qui filme tout ce qu’il voit grâce à la caméra qu’il a fixée sur son crâne. Martin Mantra, diable faiseur de fiction, personnification de l’Art et de la Vie, représentation humaine de Mexico de part sa double initiale (M. M. comme Mexico, Mexico ; la ville et le pays réunie dans le même mot) ; Martin Mantra qu’on cherche et ne trouve jamais, ce qui permet, heureusement, de retourner en arrière, pour mieux se remettre à le chercher, et échouer avec plaisir.
On ne peut pas dire que Mantra raconte une histoire, non. Des intrigues sont racontées, toutes plus diverses les unes que les autres (des histoires de piscines, de revolver, de suicide subliminal, de momie en métal, des épisodes de la Quatrième Dimension qui n’existent pas, des films qui existent, des anecdotes, des légendes aztèques, des récits de conquistador, des histoires de religion, de croyance et de morts, une apologie des catcheurs masqués, un petit garçon avec une caméra sur la tête…), mais on ne peut jamais rien résumer, on ne peut jamais réduire Mantra à un seul élément. C’est sans doute ce qui fait son charme. Le roman de Rodrigo Fresán rend ainsi parfaitement compte d’un Mexico comme « tumeur géographique », comme il est dit dans le livre…

Si la première partie du roman peut apparaître assez classique (et encore), c’est le coeur de l’oeuvre qui a tendance à dérouter : celle-si ne suit pas l’ordre chronologique habituel des narrations normales, elle prend la forme d’un abécédaire tentaculaire (ainsi que l’explique le premier extrait proposé quelques lignes plus bas), sorte de guide touristique de l’impossible (en partant du principe que la ville décrite par ce guide soit totalement étrange et barrée) qui réunit suffisamment d’éléments sur Mexico (réels et fictifs) pour parvenir à bâtir un labyrinthe superbe, dans lequel non seulement on prend plaisir à se perdre, mais dont on espère secrètement ne jamais pouvoir ressortir. Et le charme opère instantanément. L’agencement de ces « articles » classés par ordre alphabétique étant aussi bien pensé que ces derniers sont bien écrits, le problème de la cohérence de l’ensemble ne se pose jamais. Bien vite (très vite), on s’habitue tout à fait à ce mode de narration. Cela devient évident. Le temps, du coup, s’interrompt pour prendre la forme circulaire du temps mexicain si particulier, de là s’enchaînent les bouts d’histoires, les dialogues perdus, les réflexions, les anecdotes réelles sur des personnages historiques, les anecdotes fausses sur des personnages fictifs (et inversement), etc.

ALFABETICO (ALPHABETIQUE)
(L’ordre)
Non, ce n’est pas sûr et rien ne permet de l’affirmer, Marìa-Marie, que ta vie tout entière défile sous tes yeux comme une émission de télévision bourrée jusqu’aux antennes d’amphétamines pendant ta dernière seconde de vie. Ce qui se passe, ce qui s’est passé (en tout cas pour ce qui me concerne) est bien différent : à la fin du début et au début de la fin apparaît Rod Sterling, le présentateur de The Twillight Zone – tu te rappelles, Marìa-Marie ? – et il t’informe que désormais, certains fragments de ta biographie vont être repaginés. Par ordre alphabétique pour qu’on puisse te consulter plus facilement à l’avenir. Tu y crois ? On te consigne sous forme d’entrées encyclopédiques plus ou moins longues, on te divise en doses homéopathiques d’informations. Dans la langue de l’endroit où tu es décédé, qui plus est. Aïe, Marìa-Marie : heureusement que tu m’as appris l’espagnol, sans quoi je ne comprendrais plus ni ma propre histoire, ni ma propre vie ou ma propre mort, qui sont les choses les plus personnelles que je possède. L’histoire de tout individu, sa vie entière, peut connaître beaucoup de maîtres différents, commes certaines compagnies multinationales dont le paquet d’actions est divisé. Comme Snob, par exemple.
En revanche, la mort n’appartient qu’à celui qui meurt.
On comprendra aisément qu’aucun vivant n’a intérêt à investir dans une chose morte dont on lui retirera tôt ou tard la propriété.

Rodrigo Fresán, Mantra, Passage du Nord-Ouest, P. 152

L’écriture de Rodrigo Fresán, elle, m’est presque déjà familière, comme si elle découlait naturellement d’un mouvement général qui va à la fois vers le réalisme magique (« irréalisme logique ») et le verbe épuré, la formule rituelle, le slogan effréné et efficace. Cela n’est pas sans me rappeler la dangerous writing de Spanbauer ou le style incisif et corrosif de Palahniuk, comme si tout le monde s’était donné le ton pour écrire ce que moi j’avais envie de lire (et ce n’est pas plus mal) !
Le parti pris narratif du livre lui-même permet également une plus vaste maîtrise du sujet : l’intrigue étant tellement éclatée qu’il n’en subsiste que des fragments dispersés dans le désordre, le roman s’axe de fait beaucoup plus sur les personnages eux-mêmes, constamment évolutifs, jamais réellement fixés quelque part – en témoigne les variations que subit le narrateur tout au long des cinq-cent pages de l’oeuvre – et sur les impressions, le décors, l’univers. L’écriture de Fresán s’apparente du coup à une passerelle psychédélique vers des terres rougeoyantes, des temples syncrétiques et des morts ressuscités. Mexico transpire sous ces pages et se dégage de ces mots classés par ordre alphabétique. Non pas la Mexico réelle, bien sûr, mais une autre Mexico (« La Nouvelle Tenochtitlan du Tremblement de Terre »), fictive, superbe, horrible, infernale, emmêlée, insurmontable dont la devise pourrait être ce dyptique très court classé à la lettre « C » et que je vous invite à découvrir :

CLICHÉ
(Étranger)
Devenir fou dans la ville de Mexico sous les regards à la fois pieux et satisfaits des mexicains.

CLICHÉ
(Mexicain)
Regarder d’un air à la fois pieux et satisfait les étrangers devenir fou dans la ville de Mexico.

Mantra, Ibid, P. 201

Mantra, c’est également un roman plein de surprises et de bonnes idées, comme par exemple ce passage entier où le narrateur décrit l’histoire du Mexique en énumérant les évènements clés (et parfois fictifs)… à l’envers. Véritable bijou d’anthologie, ce passage n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de trouvailles ingénieuses, d’expérimentations littéraires et de réussites esthétiques. Mantra s’apparente finalement à un puzzle, un puzzle particulier où chaque pièce, chaque motif, pourrait en réalité s’imbriquer à n’importe quel autre endroit du dessin général. Chaque passage fait partie d’un tout, mais d’un tout sans forme, un tout sans temps, un tout tellement malléable qu’on peut le tordre à loisir pour mieux le rendre sien. Ce principe du cut-up, Rodrigo Fresán (ou plutôt son narrateur) l’explique lui-même très bien, dans un passage de la lettre « C » (encore) qui, justement, s’intitule…

CUT-UP
(De Burroughs)
De toute manière, après avoir travaillé dans la publicité, j’ai été un moment dans l’armée. J’ai été réformé honorablement pour m’essayer aussitôt après à tous les métiers qu’on exerce en temps de guerre : barman, dératiseur, reporter, divers postes dans des usines et des bureaux.
Et après, Mexico City, un endroit sinistre.

William Seward Burroughs II,
Interview in The Paris Review (1965)

Mexico DF est la ville la plus cut-up du monde. C’est sûr. Je ne connais pas Hong Kong (je ne connaîtrai jamais Hong Kong), mais je ne crois pas qu’elle lui arrive à la cheville.

Mexico CU :
Le cut-up en tant que nouveau langage où tout est fragmenté, où les histoires commencent là où elles se terminent, sans respecter l’ordre chronologique des faits. L’important, c’est de tout mettre par écrit, vite, avant que le récit disparaisse ou sombre dans l’oubli. Soumettre chaque instant au plus grand nombre possible de variations dont chacune serait présentée sous un angle intéressant et également justifiable. Modifier sa façon de lire, de voir un film, de penser. Altérer d’abord le nerf optique et, à partir de la pupille, atteindre le cerveau et reprogrammer tout le système nerveux. Laisser ainsi des mots, des dates et des sentiments en dehors. En tant que mode de vie, le cut-up ne fait pas autre chose que rendre le processus psychosensoriel explicite et clair, comme sur ces dessins en noir et blanc où chaque chiffre correspond à une couleur différente. Je me rappelle être assis dans une cafétaria, à New York. Je prends mon petit déjeuner dans un compartiment. Je me rappelle m’être demandé ce qu’on ressentait dans cette ville à force d’être constamment compartimenté, de passer d’une caisse à une autre. J’ai regardé par la fenêtre et vu s’avancer dans la rue un camion gigantesque puis, cut-up : coordonner ce qui se passe à l’extérieur de ce que l’on pense. Tel est mon message : gardez les yeux ouverts. Ce ne sera pas simple. Il n’est pas facile d’éliminer la puissance énonciative de certaines phrases qui fonctionnent l’une à côté de l’autre afin de les désactiver, de les transformer en son, en musique d’accompagnement pour un autre paysage. Décider, choisir une alternative, être les maîtres de notre propre création », dit un vieil homme, un très vieil homme qui ressemble à la momie craquante d’un pharaon égyptien. Je sais de qui il s’agit.

Mantra Ibid, P. 209-210

Extraordinaire, je le confirme. Mantra est l’un de ces rares livres qui dépassent leur condition de livre pour devenir un univers à part-entière. Ce n’est pas un « livre dont on aurait dit qu’il avait uniquement été écrit pour moi », ni même un « livre que j’aurais souhaité écrire moi-même », c’est plus étrange encore, ça va au-delà de ces simples considérations. Mantra est un livre en perpétuelle évolution, en perpétuel renouvellement. Un livre que je pourrais lire des dizaines de fois à la suite sans en capter les redondances. Un livre interminable et qui ne finit jamais. Un livre pour lequel j’ai été incapable d’écrire moi-même une critique cohérente et organisée. Un livre pour lequel je n’ai pas pu me restreindre et pour lequel j’ai cité trois passages différents (record !) dans ma critique. Un livre qui restera dans ma tête encore longtemps. Un livre qui mériterait qu’on lise tous les autres livres, parce que l’on sait que cette soif-là ne sera plus jamais étanchée. Et si vous le lisez à votre tour, ce livre, alors je n’ai plus qu’une seule chose à vous dire : bon voyage.

© Guillaume Vissac, juillet 2007.

26 janvier 2011

Guillaume Vissac (Accident de personne) | publie.net en temps réel

Avant-hier, de nombreux journalistes, blogueurs et libraires (notamment ePagine) ont reçu un long mail de François Bon, responsable de la coopérative d’édition numérique publie.net qui commençait ainsi : « Sortir de nos frontières numériques est trop important pour ne pas vous imposer ce message ! ». Pour la première fois cette maison d’édition 100% numérique a diffusé de l’information en dehors des sites Internet et des réseaux sociaux, Twitter ou Facebook, où François Bon reste très actif. En communiquant autour de son catalogue très exigeant en matière de littérature classique mais surtout contemporaine (récits, romans, poésie, polars, essais, études, carnets, revue…) et innovant sur la partie numérique, publie.net souhaite ainsi atteindre (au-delà des blogués, twitteriens et autres facebookés) un public plus large par le biais des lieux traditionnels et symboliques de la critique littéraire. Et au vu des derniers titres ajoutés au catalogue, on peut sans trop s’avancer affirmer qu’il y a là quelque chose à jouer pour cette maison. Bienvenue, donc, aux anciens et aux modernes que vous retrouverez tous sur ePagine, notamment l’un d’entre eux, Guillaume Vissac et son Accident de personne !

Dans sa lettre de diffusion, François Bon revient sur les 10 000 téléchargements individuels atteints par publie.net pour l’année 2010 (à comparer aux 2800 de l’année 2009) ainsi que sur la baisse de ses tarifs la semaine passée (signe fort d’incitation à la découverte, à la lecture et à la circulation de tous les textes mis en ligne sans DRM et disponibles aux formats PDF pour l’ordinateur, epub pour iPad, liseuses, iPhone et téléphones Androïd, prc pour Kindle, ou tout simplement via la liseuse en ligne). Il signale par ailleurs un net renforcement de la lecture par abonnement (sur laquelle la coopérative reverse 30% des recettes nettes à ses auteurs par péréquation des pages lues, et 50% sur les recettes nettes téléchargement). Ces dernières semaines ont également été riches du côté des retombées médiatiques (un entretien avec Frédérique Roussel dans Libération à propos de l’iPad, une accroche de Mohammed Aïssaoui en Une du Figaro littéraire à propos de la nouvelle collection de polars “Mauvais genres”, un article d’Alain Nicolas dans l’Humanité, plusieurs échos dans le travail de fond de Pierre Assouline et une participation à Place de la Toile sur France Culture) l’amènent à penser que les frontières (médias traditionnels/web) peuvent désormais progressivement s’ouvrir.

Ces deux dernières semaines, publie.net a ajouté 15 titres à son catalogue. Comme je ne pourrai pas tous les chroniquer aujourd’hui, je me propose de présenter l’un d’entre eux : Accident de personne de Guillaume Vissac, projet que j’ai suivi en direct sur Twitter à la fin de l’année passée ainsi que sur le site de l’auteur et qui est aujourd’hui disponible en numérique dans une version étourdissante. Dans les prochaines semaines je reviendrai sur mes autres lectures, notamment sur le dernier texte de Mahigan Lepage qui est également l’auteur d’un formidable road-movie, Vers l’ouest, que j’avais chroniqué ici-même. Son dernier récit, La science des lichens, nous convie à d’autres « déplacements » (à l’intérieur-même du RER B parisien) par le biais d’un rapport et d’un regard singuliers entretenus avec les paysages, le temps, les territoires, l’exotisme ou encore la lichénologie (Descartes, le Népal, la langue française, Paris-Plage, le Maroc, le Jardin des Plantes, l’ennui, la chaleur, la duperie… s’entremêlent ici dans une longue et unique phrase ébouriffante).

Je reviendrai également sur l’ensemble de textes proposé par François Bon dans Après le livre, étape de réflexion importante pour lui au moment où le paysage et l’objet même du livre est en train de changer radicalement – cette mise au point sur la mutation du livre numérique faisant suite à de nombreuses interventions et conférences ces deux dernières années. Enfin, j’irai me noircir les humeurs avec les « mauvais genres », collection de polars que dirige Bernard Strainchamps… si du moins, d’ici là, nous puissions tous survivre à l’Apocalypse qui s’annonce…

Accident de personne de Guillaume Vissac : « Pendant presque deux ans, je passais entre deux et trois heures par jour en transport en commun (RER, métros) », écrit l’auteur dans sa présentation. Malheureusement habitué aux « accidents de personne », il s’est mis à prendre des notes à chaque message d’alerte (dans le wagon et sur les quais). En décembre 2010, il a commencé à diffuser sur Twitter aux heures de pointe 160 fragments de 140 caractères maximum qui tous mettaient en scène des « accidents de personne ». Se mettre dans la peau de celui ou celle qui se fout en l’air n’est pas simple. Mais qui n’a jamais cherché à savoir pourquoi untel s’était jeté sous les rails, quelle était la personne qui avait pu faire ça, ou encore ce qu’il ou elle avait en tête au moment de ? Glauque et stupide, diront certains ; manière d’exorciser nos peurs, catharsis de ces longues heures passées dans les souterrains  et les espaces clos, répondront d’autres. Après la diffusion des messages, Guillaume Vissac a commencé à les réunir et des personnages récurrents sont apparus. Voilà pourquoi désormais, dans sa version numérique, propose-t-il des entrées par personnage (celui qui, celle qui…). En feuilletant l’ensemble, vous remarquerez aussi de nombreuses notes en bas de page (qu’on appelle aussi hyperliens) ; il y en a 271 (et elles sont toutes inédites), chacune de ces notes renvoient à un nouveau fragment lui-même en lien avec un autre (c’est inépuisable). Oui, Accident de personne est un ensemble déroutant, mordant, d’une inquiétante lucidité et qui ne ressemble à rien de connu. Voilà au moins une bonne raison de se lancer. L’autre raison est littéraire ; à force de parler de la forme on en oublierait presque l’écriture (et il ne faudrait pas) : celle-ci est précise, maîtrisée et inventive tandis que la langue sait être lyrique ou sèche suivant ce qui se joue sous nos yeux ; vocabulaire et syntaxe vont chercher loin chez les Anciens ainsi que dans sa contemporanéité (langage propre au web, au marketing et à la communication, messages publicitaires, formules aseptisées…). Pour ceux qui découvriraient cet auteur, je vous conseille également de lire Livre des peurs primaires (où il était déjà fortement question du rapport à l’angoisse dans la ville) ainsi que Qu’est-ce qu’un logement ? (où l’on retrouve cette façon qu’a Guillaume Vissac de capter, via la prise de notes, le réel – sauf que cette fois il s’agit de se demander : c’est quoi habiter un nouvel espace ?). Mais assez palabrer, voici maintenant deux extraits (la présentation du projet et quelques fragments).

Pendant presque deux ans, je passais entre deux et trois heures par jour en transport en commun (RER, métros). Tout ce temps là, mis bout à bout, ça fout la lourde comme on dit par chez moi, le vertige.

J’ai donc eu mon compte d’accidents de personne, je ne les ai pas comptés, mais toujours une atmosphère particulière dans le wagon lorsque le conducteur l’annonce, ou sur les quais quand les écrans clignotent.

Un jour l’un d’entre eux m’a fait arriver deux heures en retard dans mon boulot de l’époque. Ce jour-là, l’idée d’en faire quelque chose, de prendre des notes, et l’écriture de la toute première.

La prise de notes a duré un an et demi. Toutes ces notes (ou la plupart) ont été écrites directement embarqué soit dans les wagons, soit sur les quais, au téléphone portable classique, ensuite via l’iPhone.

J’ai vu de suite que c’était un truc fait pour twitter. Je n’ai pas twitté en live : j’ai un peu peur de l’instantané, et puis il fallait l’organiser, faire le ménage. Alors ça s’est étendu dans le temps, et tant mieux, ça m’a permis de faire mûrir .

Fin 2010, j’avais plus de 200 fragments d’écrits, tous de moins de 140 caractères, alors j’ai créé le compte @apersonne, j’ai épuré mon texte. J’en ai gardé environ 160.

De cette façon, j’ai pu mettre en ligne 5 fragments par jour pendant un mois tout juste. C’était novembre, j’ai choisi décembre, et ça tombait bien avec Noël et réveillon à la fin comme acmé. L’idée était là depuis le tout début, de pouvoir programmer les twitts à heure fixe, tous les jours 7h, 9h, 12h, 18h et 20h, afin que les twitts puissent être lus aux heures de pointe, dans les transports précisément. Et puis ça avait un côté feuilleton : les followers ont commencé à savoir que c’était « bientôt l’heure d’@apersonne ».

Passé fin décembre, j’ai mis au propre, rassemblé le tout dans un abécédaire. A l’origine il n’était pas prévu que des figures émergent, et puis des personnages sont apparus d’eux mêmes, par exemple celui qui cherche une chanson idéale pour la passer au moment de mourir, celle qui se tue mais plusieurs fois, car ça marche pas, les régulateurs de flux que je voyais tous les jours deux fois par jour, etc.

Alors les classer par personnages, c’était une idée. Les notes de bas de page, c’est venu pendant cette phase là, histoire de faire dialoguer tout le monde, du coup toutes les notes sont inédites, jamais apparues sur twitter, plus de 140 caractères pour certaines.

Je me demande toujours au moment de compiler ce genre de projet volatile : quelle sera la règle du jeu ? La règle du jeu ,ce serait de pouvoir naviguer dans tout ça sans suivre d’ordre, ni alphabétique ni rien, simplement rebondir d’une fiction à l’autre. J’aime cette idée de ne pas lire de la page 1 à la page 99 mais dans le désordre.

D’où les 271 liens, chaque titre dans les notes étant discrètement interactif.

***

CELUI QUI… A LE SENS DE LA MISE EN SCÈNE

comme un funambule trop proche des rails il risque tout : un seul écart & le déséquilibré7 c’est lui

je l’installe le plus confortablement possible sur les rails : sous sa nuque un coussin : elle remercie8 : je sais rester humain

7 Paradoxalement, aux yeux de tous, nous sommes les déséquilibrés ; les seuls pourtant à ne jamais tomber. (Ceux qui poussent)

8Je me suis dit cette fois, sous les mains, les doigts, la peau d’un autre, je pourrais y arriver et puis mourir enfin. Mais devinez quoi ? Je me suis encore trompée. (Celle qui se loupe)

© Guillaume Vissac, Accident de personne, publie.net, janvier 2011.

Les 15 dernières nouveautés publie.net disponibles sur ePagine et les sites des libraires-partenaires :

* Du côté des auteurs classiques : L’Apocalypse (traduit et commenté par Bossuet) ; Poèmes d’Ossian de Chateaubriand ; Le droit à la paresse de Paul Lafargue ; La philosophie dans le boudoir et Les 120 journées de Sodome de Sade ; Le ventre de Paris d’Émile Zola.

* Parmi les auteurs d’aujourd’hui : La tendresse de Jacques Ancet ; Après le livre de François Bon ; Bit, sex & bug de Thierry Crouzet ; Transparences et Ès Lettres de Christian Jacomino ; La science des lichens de Mahigan Lepage ; Accident de personne de Guillaume Vissac.

* Nouvelles et roman noirs (collection « Mauvais genres ») : Le Successeur de Philippe Carrese ; Motel, et autres légendes urbaines de g@rp.

Christophe Grossi

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