Tamyras est devenu au Liban, et cela en dix années d’existence (2003), une maison d’édition de référence en langue française. Découvreuse de talents, sensible à la culture libanaise dans sa diversité, aux voix incontournables et aux expériences novatrices,
cette maison d’édition offre aujourd’hui un catalogue des plus intéressants, que ce soit en Littérature, en Beaux-Arts (photos), en Jeunesse ou à travers ses guides de voyage et ses ouvrages de cuisine. Après avoir ouvert une branche à Paris en 2008, la maison d’édition vient d’entrer au catalogue numérique de la librairie ePagine. Trois titres pour l’instant. Trois titres (deux que j’ai lus, très beaux, très forts) écrits par Etel Adnan, grande dame des lettres américano-libanaises (poète, dramaturge, écrivain bilingue (français, anglais) et peintre) qui a d’abord enseigné la philosophie en Californie avant d’entrer dans le journalisme à Beyrouth et de repartir aux États-Unis. Elle vit aujourd’hui entre la Californie, Paris et Beyrouth. Pour en savoir plus sur ses œuvres plastiques et littéraires, visitez son site, sa page Wikipédia ou jetez un œil à son portrait (par Susan Loehr) sur ARTE.
Sitt Marie-Rose est l’un des trois titres de Etel Adnan disponibles en papier et en numérique. Il est surtout l’un de ses romans majeurs. Traduit dans une dizaine de langues, distingué par le prix France-Pays Arabes à sa sortie en 1977, il met véritablement en scène, tant sur le fond que sur la forme, la guerre civile libanaise à partir d’une histoire vraie, celle de Sitt Marie-Rose, une femme qui a dirigé une école de sourds-muets, une femme qui était éprise de justice et d’égalité, une femme qui s’est battue pour l’émancipation des femmes au Liban, une femme qui a été kidnappée et assassinée par de jeunes miliciens chrétiens (elle était gauchisante et pro-palestinienne). C’était en 1976, la guerre civile libanaise avait un an, et Etel Adnan a appris cette mise à mort à Paris où elle vivait alors et c’est là qu’elle a écrit ce cri de révolte, en trois jours et trois nuits. À la fois roman, tragédie antique, scénario de film et danse visuelle, Sitt Marie-Rose, aujourd’hui encore, est un texte bouleversant et inclassable. Car si le sujet est touchant de gravité, l’écriture et la langue sont d’une lucidité et d’une déroutante musicalité épique. À cela rajoutez un travail minutieux de collision sur les genres masculin et féminin (et cela, en pleine guerre du Liban), vous obtenez un texte extraordinaire, un texte qui va chercher dans les récits fondateurs et parvient à mettre en scène, et quasiment côté à côte, enfants soldats (futurs inconscients meurtriers) et enfants sourds-muets (perdus dans ce monde plein de bruit et de fureur). On ne lâche pas ce texte qui affronte avec courage et en poésie l’emprise masculine, l’horreur, la noirceur, la bêtise, les bassesses et les naïvetés humaines et qui s’interroge aussi sur le « scénario », celui d’une guerre qui à ce moment-là a déjà fait des milliers de morts et cet autre, plus artistique, à l’intérieur même du récit de Etel Adnan.
Autre titre d’Etal Adnan que j’ai aimé, Paris mis à nu est un texte très personnel, intime même. Il se lit comme un journal, celui d’une femme écrivain qui vit à Paris mais n’est pas née en France. On retrouve ici ce qu’on a déjà lu et aimé chez Hemingway ou Miller, cette façon de décortiquer dans son quotidien cette ville brillante et sotte, ses va-et-vient, ses beautés et ses faiblesses. En mettant Paris à nu, c’est aussi un peu d’elle qu’elle livre, notamment à travers ses moments de solitude, ses doutes, ses rapports à l’autre et ses lectures. De nombreuses références littéraires, à Baudelaire notamment, enrichissent les regards de l’auteur. Mais il est question là aussi de guerre, celle du Golfe, puisque ce texte a été écrit en 1990-1991 (puis édité aux États-Unis en 1993 avant d’être traduit et publié aux éditions Tamyras).
Un troisième titre d’Etel Adnan est disponible en numérique, un roman autobiographique que je n’ai pas encore lu. Il s’agit de Au cœur du cœur d’un autre pays. Etel Adnan explore ici, lit-on dans la présentation, les notions d’identité, d’histoire, de départs et de guerre dans une perspective à la fois arabe et américaine. « Contrairement à ce que l’on croit habituellement, ce ne sont pas des idées générales et un formidable déploiement d’événements importants qui imprègnent les esprits dans ces temps de bouleversement historique de grande ampleur, mais plutôt le flot ininterrompu d’expériences, de troubles minuscules, de petites extases, ou de découragements à peine perceptibles de la vie triviale du quotidien. »
Bienvenue à Tamyras et bonnes lectures à celles et ceux qui voudront découvrir cet auteur que je vous recommande chaudement. Si vous avez envie de goûter la langue d’Etel Adnan, téléchargez gratuitement un extrait de chacun de ses romans et récits (ici par exemple). Ces trois titres dans leur version intégrale sont (comme les extraits) fournis sans DRM Adobe mais avec un tatouage numérique ; ils peuvent donc être lus très simplement sur liseuse, tablette, ordinateur ou smartphone. Ils sont par ailleurs vendus à un prix unique et très raisonnable de 5.50 € (à peine le prix d’un livre de poche).
ChG


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