Depuis ce matin, à l’occasion de la sortie du nouveau roman de Jean Echenoz intitulé 14, les éditions de Minuit proposent l’intégralité de ses textes publiés depuis 1979 au format numérique, 15 titres en tout dont Le Méridien de Greenwich, Cherokee, L’Occupation des sols, Les Grandes blondes, Je m’en vais, Au piano,… (à ce propos, vous pouvez lire notre billet réactualisé sur la rentrée Minuit). Tous ces titres peuvent être lus au format ePub. En France, ils sont au même prix partout et sur les plateformes des libraires indépendants ils ne contiennent pas de DRM Adobe mais un marquage. Outre sur ePagine, vous les retrouvez également sur les sites des libraires partenaires.
C’est la première fois que je lis Jean Echenoz sur tablette. Bien sûr m’est revenu en tête ce premier livre de lui acheté aux Sandales d’Empédocle il y a 20 ans quasiment jour pour jour, j’étais tout jeune étudiant et m’étais saigné pour Nous trois. Le lisant la semaine dernière, je me suis étonné du hasard des chiffres et me suis rappelé qu’il y avait déjà là des histoires d’hommes en mouvements et de femmes désirées. Avec les années j’ai joué au yoyo avec les romans d’Echenoz. Quand il ne publiait pas je revenais en arrière dans sa bibliographie, quand il avançait j’avançais avec lui. Aujourd’hui ce sont ces deux mouvements que je reproduis. Car on oublie. On a beau aimer, on oublie. On oublie même ce qu’on a aimé. Et parfois, on aime d’autres choses. Bref. Ce matin j’ai reconnu son 14 sur la table des libraires mais j’avais déjà la version numérique et comme la mise en page, la typo, le jeu avec les blancs sont nickels, j’ai ouvert à nouveau la tablette et j’ai relu les passages de 14 que j’avais annotés et surlignés.
Le roman 14 est aussi court que la première guerre mondiale (qui aurait dû l’être) fut longue : un exploit littéraire.
“Dans les Ardennes, à peine débarqués du train, à peine a-t-on eu le temps de se faire à ce nouveau paysage – sans même savoir le nom du village où se trouvait ce premier cantonnement, ni combien de temps on allait y passer – que des sergents ont mis les hommes en rang puis le capitaine a fait un discours au pied de la croix, sur la place. On était un peu fatigués, on n’avait plus très envie d’échanger des blagues à voix basse mais on l’a quand même écouté au garde-à-vous, ce discours, en regardant les arbres d’un genre qu’on n’avait jamais vu, les oiseaux dans ces arbres commençant de s’accorder, s’apprêtant à sonner la fin du jour.
Ce capitaine, nommé Vayssière, était un jeune homme chétif à monocle, curieusement rouge et doté d’une voix molle, qu’Anthime n’avait jamais vu et dont la morphologie laissait mal distinguer d’où et comment avait pu naître et se développer, chez lui, une vocation combative. Vous reviendrez tous à la maison, a notamment promis le capitaine Vayssière en gonflant sa voix de toutes ses forces. Oui, nous reviendrons tous en Vendée. Un point essentiel, cependant. Si quelques hommes meurent à la guerre, c’est faute d’hygiène. Car ce ne sont pas les balles qui tuent, c’est la malpropreté qui est fatale et qu’il vous faut d’abord combattre. Donc lavez-vous, rasez-vous, peignez-vous et vous n’avez rien à craindre.”
Il fallait en effet oser reprendre ce fil maintes fois tiré, fil qui s’allonge au rythme d’une langue toujours aussi époustouflante et précise, et le pari est pour moi réussi. Grâce à une distanciation efficace, à un humour le plus souvent noir (doucement ironique, pas cynique). Grâce également aux descriptions minutieuses (comme toujours) des caractères, des marques, des armes, des corps, des insectes et des animaux, des avions de guerre, des objets abandonnés dans les villages traversés, des paquetages, des chaussures mais aussi de la somatisation, de la souffrance et de la mort.
“Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n’est-il d’ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d’autant moins quand on n’aime pas tellement l’opéra, même si comme lui c’est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c’est assez ennuyeux.”
Echenoz finit non pas par décrire ce qu’a été cette guerre (d’autres l’ont fait) mais, d’une provocante pichenette, par nous emmener dans l’après-guerre ou plutôt sur ce que la guerre a provoqué comme conséquences sociales, physiques et psychiques, notamment à travers une histoire sociale et sentimentale à la fois flaubertienne (ça sent le milieu bourgeois de province) et tchekhovienne (le trio amoureux). Car, ici, tandis que cinq jeunes vendéens (les frères Anthime et Charles, Padioleau, Bossis et Arcenel) sont mobilisés dans les Ardennes, de l’autre côté, une femme enceinte (Blanche) attend le retour de l’un d’eux. On ne dira rien de plus de cette histoire. On préférera vous faire profiter d’un moment faussement calme puisqu’il précède la tempête guerrière : les premières lignes de ce texte.
ChG

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Extrait
“Comme le temps s’y prêtait à merveille et qu’on était samedi, journée que sa fonction lui permettait de chômer, Anthime est parti faire un tour à vélo après avoir déjeuné. Ses projets : profiter du plein soleil d’août, prendre un peu d’exercice et l’air de la campagne, sans doute lire allongé dans l’herbe puisqu’il a fixé sur son engin, sous un sandow, un volume trop massif pour son porte-bagages en fil de fer. Une fois sorti de la ville en roue libre, pédalé sans effort sur une dizaine de kilomètres plats, il a dû se dresser en danseuse quand une colline s’est présentée, se balançant debout de gauche à droite en commençant de suer sur son engin. Ce n’était certes pas une grosse colline, on sait jusqu’où montent ces hauteurs en Vendée, juste une légère butte mais assez saillante pour qu’on pût y bénéficier d’une vue.
Anthime arrivé sur cette éminence, un coup de vent tapageur s’est brutalement levé qui a manqué faire s’enfuir sa casquette puis déséquilibrer sa bicyclette – un solide modèle Euntes conçu par et pour des ecclésiastiques, racheté à un vicaire devenu goutteux. Des mouvements d’air d’une aussi vive, sonore et brusque ampleur sont plutôt rares en plein été dans la région, surtout sous un soleil pareil, et Anthime a dû mettre un pied à terre, l’autre posé sur sa pédale, le vélo légèrement penché sous lui pendant qu’il revissait la casquette sur son front dans le souffle assourdissant. Puis il a considéré le paysage autour de lui : villages éparpillés alentour, champs et pâturages à volonté. Invisible mais là, vingt kilomètres à l’ouest, respirait aussi l’océan sur lequel il lui était arrivé d’embarquer quatre ou cinq fois même si, ne sachant guère pêcher, Anthime n’avait pas été bien utile aux camarades ces jours-là – sa profession de comptable l’autorisant quand même à tenir le rôle toujours bienvenu de relever et dénombrer les maquereaux, merlans, carrelets, barbues et autres plies au retour à quai.
Nous étions au premier jour d’août et Anthime a laissé traîner un coup d’œil sur le panorama : depuis cette colline où il se trouvait seul, il a vu s’égrener cinq ou six bourgs, conglomérats de maisons basses agglutinées sous un beffroi, raccordés par un fin réseau routier sur lequel circulaient moins de très rares automobiles que de chars à bœufs et de chevaux attelés, transportant les moissons céréalières. C’était sans doute un plaisant paysage, quoique momentanément troublé par cette irruption venteuse, bruyante, vraiment inhabituelle pour la saison et qui, contraignant Anthime à maintenir sa visière, occupait tout l’espace sonore. On n’entendait rien d’autre que cet air en mouvement, il était quatre heures de l’après-midi.
Comme ses yeux passaient distraitement de l’un à l’autre de ces bourgs, est alors apparu à Anthime un phénomène inconnu de lui. Au sommet de chacun des clochers, ensemble et d’un seul coup, un mouvement venait de se mettre en marche, mouvement minuscule mais régulier : l’alternance régulière d’un carré noir et d’un carré blanc, se succédant toutes les deux ou trois secondes, avait commencé de se déclencher comme une lumière alternative, un clignotement binaire rappelant le clapet automatique de certains appareils à l’usine : Anthime a considéré sans les comprendre ces impulsions mécaniques aux allures de déclics ou de clins d’œil, adressés de loin par autant d’inconnus.
Puis, s’arrêtant aussi net qu’il avait surgi, le grondement enveloppant du vent a soudain laissé place au bruit qu’il avait jusqu’ici couvert : c’étaient en vérité les cloches qui, venant de se mettre en branle du haut de ces beffrois, sonnaient à l’unisson dans un désordre grave, menaçant, lourd et dans lequel, bien qu’il n’en eût que peu d’expérience car trop jeune pour avoir jusque-là suivi beaucoup d’enterrements, Anthime a reconnu d’instinct le timbre du tocsin – que l’on n’actionne que rarement et duquel seule l’image venait de lui parvenir avant le son.
Le tocsin, vu l’état présent du monde, signifiait à coup sûr la mobilisation. Comme tout un chacun mais sans trop y croire, Anthime s’y attendait un peu mais n’aurait pas imaginé que celle-ci tombât un samedi. Sans aussitôt réagir, il est resté moins d’une minute à écouter les cloches se bousculer solennellement puis, redressant son engin et posant le pied sur sa pédale, il s’est laissé glisser le long de la pente avant de prendre la direction de son domicile. Un cahot brusque et, sans qu’Anthime s’en aperçût, le gros livre est tombé du vélo, s’est ouvert dans sa chute pour se retrouver à jamais seul au bord du chemin, reposant à plat ventre sur l’un de ses chapitres intitulé Aures habet, et non audiet.”
© 14 de Jean Echenoz, éditions de Minuit, octobre 2012.