Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

18 mars 2013

Les Avenirs d’Hafid Aggoune (édition revue et corrigée) chez StoryLab

Les Avenirs est le premier roman d’Hafid Aggoune pour lequel il a reçu le prix de l’Armitière 2004 et le prix Fénéon 2005. Je me souviens (je travaillais alors à la librairie Les Sandales d’Empédocle à Besançon) l’avoir lu lors de sa parution aux éditions Farrago, maison d’édition qui a cessé son activité en 2006. Et si ce roman m’avait touché (il faisait partie des textes que j’avais largement recommandé), l’annonce de la fermeture de Farrago m’avait rendu très triste. L’auteur, lui, a continué de publier (une fois encore chez Farrago, ensuite chez Denoël et Joël Losfeld, titres non disponibles en numérique). Avec un titre comme celui-là, Les Avenirs ne pouvait pas ne pas renaître. Étant épuisé, l’auteur a récupéré ses droits et a choisi de le reprendre, de le corriger, de proposer cette nouvelle édition à une maison d’édition. Mais parce qu’on est presque dix ans plus tard et parce que nous sommes face à des dizaines d’avenirs possibles, le roman d’Hafid Aggoune paraît cette fois non pas chez un éditeur papier mais en numérique, aux éditions StoryLab.

Récit sur la mémoire individuelle et collective, l’exil, l’absence, les blessures et le retour à la vie, ce roman d’Hafid Aggoune n’a pas perdu de sa vigueur ni de sa troublante sensualité. Les Avenirs est aussi un voyage dans le temps et dans l’histoire, un exercice délicat mais réussi, tantôt d’une lucidité cruelle tantôt poétique voire onirique. Les Avenirs est aussi un roman d’amour doublé d’un roman d’apprentissage inversé où le lecteur suit le narrateur dans sa lente remontée du siècle dernier, jusqu’au choc, jusqu’à la perte. Les Avenirs dresse également le portrait d’un homme qui, par le manque, l’absence et grâce aux souvenirs (même si ceux-ci sont douloureux), a choisi de revivre. Les Avenirs, enfin, est une ode à la création, à la vie.

Le roman d’Hafid Aggoune est disponible sur ePagine au format ePub au prix de 5.99 €. Le fichier est fourni avec un dispositif de protection par filigrane (sans DRM Adobe). Ce procédé permet une lecture sur les différents supports disponibles (liseuses, tablettes, ordinateurs, smartphones) et ne limite pas son utilisation, qui demeure strictement réservée à un usage privé.

Pour en savoir plus sur l’auteur et son roman, visionnez l’interview infra.

Si vous souhaitez consulter ou télécharger Les Avenirs, cliquez ici.

ChG

 

 

Les Avenirs, Hafid Aggoune, StoryLab, 2013, 5.99 €

15 mars 2013

Rainbow Warriors de AYERDHAL, épisode 1 offert

Ainsi donc, comme je vous le signalais en début de semaine, voici le premier épisode de Rainbow Warriors, écrit par Ayerdhal.

Cet épisode, premier d’une série de huit, vous permettra de débuter une lecture qui vous mènera jusqu’au 2 mai. En effet, les éditions Au diable Vauvert publieront un épisode numérique par semaine. Ce premier étant gratuit, les 7 autres seront vendu au prix de 0,99 € pièce. Idéal donc pour découvrir la plume d’Ayerdhal, qui nous offre ici un joyeux thriller politique.

Ce premier épisode, comme à chaque fois avec Ayerdhal, démarrant sur les chapeaux de roue, nous permet de faire connaissance avec Geoffrey Henry Tyler, ancien colonel de l’armée américaine, mis d’office à la retraite par le bureau ovale. Cet ancien haut gradé est placé à la tête d’une armée de LGBT (Lesbian, Gay, Bi, Trans), en vue de faire tomber le régime de la République démocratique du Mambesi. Dès les premières lignes son portrait est dressé, et ceci d’une manière ciselée mais efficace, avec tout l’humour incisif dont est coutumier l’auteur. On découvre également certains de ses collaborateurs dont on assiste au recrutement. Ayerdhal cisèle ses personnages qui eux tranchent à la machette dans les idées reçues et la politique internationale.

Pour télécharger le premier épisode, cliquez ici.

Le second épisode sortira le jeudi 21 mars.

Ayerdhal sera aussi présent au salon du livre de Paris, sur le stand des éditions Au diable Vauvert (S65) et sur celui des éditions ActuSF (H57). Ne manquez pas d’aller lui dire tout le bien que vous pensez de ce premier épisode !

David Queffélec.

 

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En résumé, Rainbow Warriors c’est :

► une sortie papier le 21 mars

► en numérique, une mise en ligne chaque jeudi dès le 14 mars :

Rainbow Warriors épisode 1, 14 mars 2013, vendu 0,00 €
Rainbow Warriors épisode 2, 21 mars 2013, vendu 0,99 €
Rainbow Warriors épisode 3, 28 mars 2013, vendu 0,99 €
Rainbow Warriors épisode 4, 4 avril 2013, vendu 0,99 €
Rainbow Warriors épisode 5, 11 avril 2013, vendu 0,99 €
Rainbow Warriors épisode 6, 18 avril 2013, vendu 0,99 €
Rainbow Warriors épisode 7, 25 avril 2013, vendu 0,99 €
Rainbow Warriors épisode 8, 2 mai 2013, vendu 0,99 €
Rainbow Warriors version complète, 2 mai 2013, vendue 7,99 €

27 février 2013

Atiq Rahimi, au cinéma et en numérique

Syngué sabour. Pierre de patience est d’abord un roman d’Atiq Rahimi, un huis clos entre un soldat dans le coma (il a reçu une balle dans la nuque) et sa femme afghane qui d’abord le veille, espère, prie, puis s’emporte, se révolte, crie sa rage, son impuissance d’être fille, femme et épouse dans ce pays et sa haine de la guerre jusqu’à se libérer. Paru en 2008 il avait reçu le prix Goncourt.

Désormais Syngué sabour. Pierre de patience est aussi un film, toujours d’Atiq Rahimi. Tandis qu’il est projeté dans les salles de cinéma depuis quelques jours, la version numérique de ce roman (publié aux éditions P.O.L et disponible sur le site de la librairie ePagine) vient de subir une baisse de prix importante (5.99 € au lieu de 10.99 €). Par ailleurs, trois autres de ses romans peuvent être lus au format numérique, Maudit soit Dostoïevski, le plus récent (2011), Les Mille Maisons du rêve et de la terreur (2002), mi-roman mi-conte tour à tour halluciné et apaisé et ce cri de terreur étouffé qu’est Terre et cendres (sur la guerre russo-afghane, le deuil et le silence), roman aussi court que percutant qui l’avait fait connaître en 2000 et qu’il a également adapté au cinéma en 2004. Il reste pour moi un texte important. Relu pour la énième fois, j’en donne une note de lecture infra.

Par ailleurs, P.O.L, la maison d’édition de Atiq Rahimi, a mis à disposition sur son site plusieurs vidéolectures ou/et bandes annonces ainsi que, dans l’atelier de l’auteur, un article sur le poète et philosophe afghan, Sayd Bahodin Majrouh, assassiné à Peshawar, dans son exil au Pakistan, Majrouh, voie magnétique (article publié une première fois dans Le Magazine Littéraire en janvier 2009). Dernière précision qui a son importance : si Terre et cendres et Les Mille Maisons du rêve et de la terreur ont été écrits en persan et traduits par Sabrina Nouri, ses deux derniers romans ont été directement écrits en français.

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Atiq Rahimi, Terre et cendres, P.O.L, 2000
(roman traduit du persan par Sabrina Naouri)

Quelque part en Afghanistan une bombe russe s’abat sur un village. Quelque part en Afghanistan entre Kaboul et la mine de Karkar un vieillard part chercher son fils qui travaille depuis quatre ans à la mine de Karkar. Quelque part un vieillard accompagné de son petit-fils doit annoncer une nouvelle terrible à son fils, le père de l’enfant. Mais comment dire à son fils qu’il n’aura plus jamais la paix, quelles paroles choisir, comment ne pas être le poignard qui le tuera ? « Tu es venu chercher de l’eau, pas des larmes. »

Quelque part Dastaguir, le vieillard, voudrait parler à quelqu’un mais aucun son ne sort. La plaie reste muette et la parole saigne de l’intérieur. Pour Yassin, le petit-fils, la guerre n’est plus qu’un lointain chaos, une lourde détonation dans sa mémoire qui à jamais l’a rendu sourd. « Le monde de Yassin est devenu un autre monde. Un monde muet. » Un monde où les hommes, inutilement, remuent encore les lèvres.

Quelque part Dastaguir retarde l’instant, fouille dans sa mémoire, dialogue avec ses rêves, avec ses visions. Les morts ressuscitent pour mieux disparaître. Apparitions morbides sur ces routes qui ne semblent mener nulle part comme pour aiguiser encore un peu plus la douleur. « Tu te perds au fond de toi, là où se tapit ta détresse. (…) Tu es incapable de décrire ton chagrin : il n’a pas encore pris forme. »

Quelque part dans le récit un narrateur tutoie les personnages, les interpelle. Il est leur conscience, celle qui guide les personnages et leur permet d’agir. Il dit le malheur d’un homme, de son petit-fils et le destin douloureux d’un peuple. Car ce texte est aussi cela : « un roman cathartique, comme il en faudrait bien d’autres pour que les Afghans survivent à leur histoire, mais c’est aussi un roman humain et universel. » (Sabrina Nouri, traductrice du roman).

La lecture de Terres et cendre à peine achevée nous laisse sans voix alors que notre seul désir est d’en parler.

 

Bibliographie

Terre et cendres (Khâkestar-o-khâk), Paris, P.O.L, 2000.
Les Mille Maisons du rêve et de la terreur, Paris, P.O.L, 2002.
Le Retour imaginaire, Paris, P.O.L, 2005.
Syngué sabour. Pierre de patience, Paris, P.O.L, 2008, Prix Goncourt.
Maudit soit Dostoïevski, Paris, P.O.L, 2011.

Filmographie

Terre et cendres (Khâkestar-o-khâk), 2004, Prix Regard vers l’avenir au Festival de Cannes 2004, Prix du meilleur réalisateur au Festival international des jeunes réalisateurs de Saint-Jean-de-Luz 2004
Syngué sabour. Pierre de patience, 2013, Prix du meilleur film au Festival international des jeunes réalisateurs de Saint-Jean-de-Luz 2012

 

photo : © Atiq Rahimi, site P.O.L

Atiq Rahimi est né en 1962 à Kaboul en Afghanistan. Il est romancier et réalisateur de nationalité française et afghane. En 1984, il quitte l’Afghanistan pour le Pakistan à cause de la guerre, puis demande et obtient l’asile politique en France où il passe un doctorat de communication audiovisuelle à la Sorbonne. Depuis, il écrit et publie des romans, réalise des films documentaires ainsi que des films adaptés de ses romans. Il a reçu le prix Goncourt en 2008 pour Syngué sabour. Pierre de patience. En 2011, pour France Culture, il produit et réalise avec Manoushak Fashahi Les Grandes traversées / Afghanistan (doc), une série radiophonique consacrée à l’Afghanistan. La même année, il adapte avec Jean-Claude Carrière son roman Syngué sabour. Pierre de patience pour le cinéma. Ce film, dont il est également le réalisateur, est sorti en février 2013. Hormis le livre de photos sur Kaboul après le départ des talibans, Le Retour imaginaire (2005), ses quatre romans tous publiés aux éditions P.O.L sont disponibles au format numérique sur le site de la librairie ePagine (entre 4.49 € et 12.99 €).

 

ChG

8 novembre 2012

Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 (avec extrait)

Le prix Goncourt 2012 a été décerné à Jérôme Ferrari pour Le sermon sur la chute de Rome publié par Actes Sud. Même si ce roman n’est pas celui que je préfère de lui, c’est à la fois une très belle voix qui a été récompensée aujourd’hui – une voix sombre et terriblement juste – et une phrase : celle d’un auteur qui mêle avec finesse le monologue intérieur au fil du récit, le lyrisme et la distanciation. Lire Jérôme Ferrari, c’est aussi entrer dans les méandres de la Mémoire, la collective et la familiale, à travers la guerre notamment (les guerres devrais-je dire) qui est omniprésente dans tous ces romans et change la donne, transforme des vies, dévie la course du récit : première et deuxième guerre mondiale, guerre d’Algérie ou guerre dans les Balkans. À chaque fois, au moins un personnage aura participé à un conflit. Et à chaque fois, ce sont les blessures physiques et psychiques qui seront pointées par les narrateurs ainsi que la difficulté de vivre à nouveau dans la société, une histoire amoureuse ou dans son propre corps, une fois retourné au pays. La Corse (lieu des origines) est également au cœur de tous ces projets littéraires ainsi que la confusion des sentiments. Très littéraire, souvent inspiré par des textes classiques, philosophiques ou religieux ainsi que par des figures tragiques, les romans de Jérôme Ferrari dépeignent avec une lucidité parfois glaciale notre histoire et notre monde en les comparant à d’autres civilisations ou époques. J’avais été très impressionné par Un dieu un animal (disponible désormais en numérique et que je vous conseille vivement) et avais parlé ici de son roman précédent, Où j’ai laissé mon âme, le premier à avoir été numérisé par Actes Sud (lire le billet avec extrait).

De la guerre d’Algérie il en est à nouveau question dans Le sermon sur la chute de Rome à travers une des figures centrales du roman, celui qui regarde la photo qui nous permettra de remonter dans le désordre l’histoire d’une famille partagée entre l’Algérie, Paris et la Corse. On découvre aussi une autre famille que le projet central du roman (la réouverture d’un bar dans un village corse) dézinguera. Des histoires de chutes, donc, d’un petit empire qui aurait pu tenir si ceux qui l’avaient repris n’avaient pas cédé aux désordres affectifs mais aussi aux plaisirs de la chair et à la corruption. Le sermon sur la chute de Rome va s’occuper de tout cela et démonter le château de cartes, phrase après phrase.

Pour vous en donner un aperçu, voici quelques lignes extraites du tout début, une scène d’exposition très importante pour la suite.

La version numérique de ce roman de Jérôme Ferrari (13.99 € avec DRM Adobe) peut être téléchargée chez tous les libraires connectés, dont ePagine. Le prix de vente étant le même partout en France, privilégiez un libraire partenaire.

ChG


 

Comme témoignage des origines – comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. On y voit ses cinq frères et sœurs poser avec sa mère. Autour d’eux, tout est d’un blanc laiteux, on ne distingue ni sol ni murs, et ils semblent flotter comme des spectres dans la brume étrange qui va bientôt les engloutir et les effacer. Elle est assise en robe de deuil, immobile et sans âge, un foulard sombre sur la tête, les mains posées à plat sur les genoux, et elle fixe si intensément un point situé bien au-delà de l’objectif qu’on la dirait indifférente à tout ce qui l’entoure – le photographe et ses instruments, la lumière de l’été et ses propres enfants, son fils Jean-Baptiste, coiffé d’un béret à pompon, qui se blottit craintivement contre elle, serré dans un costume marin trop étroit, ses trois filles aînées, alignées derrière elle, toutes raides et endimanchées, les bras figés le long du corps et, seule au premier plan, la plus jeune, Jeanne-Marie, pieds nus et en haillons, qui dissimule son petit visage blême et boudeur derrière les longues mèches désordonnées de ses cheveux noirs. Et à chaque fois qu’il croise le regard de sa mère, Marcel a l’irrépressible certitude qu’il lui est destiné et qu’elle cherchait déjà, jusque dans les limbes, les yeux du fils encore à naître, et qu’elle ne connaît pas. Car sur cette photo, prise pendant une journée caniculaire de l’été 1918, dans la cour de l’école où un photographe ambulant a tendu un drap blanc entre deux tréteaux, Marcel contemple d’abord le spectacle de sa propre absence. Tous ceux qui vont bientôt l’entourer de leurs soins, peut-être de leur amour, sont là mais, en vérité, aucun d’eux ne pense à lui et il ne manque à personne. Ils ont sorti les habits de fête qu’ils ne mettent jamais d’un placard truffé de naphtaline et il leur a fallu consoler Jeanne-Marie, qui n’a que quatre ans et ne possède encore ni robe neuve ni chaussures, avant de monter tous ensemble vers l’école, sans doute heureux que quelque chose se passe enfin qui les arrache un instant à la monotonie et à la solitude de leurs années de guerre. La cour de l’école est pleine de monde. Toute la journée, dans la canicule de l’été 1918, le photographe a fait le portrait de femmes et d’enfants, d’infirmes, de vieillards et de prêtres, qui défilaient devant son objectif pour y chercher eux aussi un répit et la mère de Marcel, et ses frère et sœurs, ont patiemment attendu leur tour en séchant de temps en temps les larmes de Jeanne-Marie qui avait honte de sa robe trouée et de ses pieds nus. Au moment de prendre la photo, elle a refusé de poser avec les autres et il a fallu tolérer qu’elle reste debout toute seule, au premier rang, à l’abri de ses cheveux ébouriffés. Ils sont réunis et Marcel n’est pas là. Et pourtant, par le sortilège d’une incompréhensible symétrie, maintenant qu’il les a portés en terre l’un après l’autre, ils n’existent plus que grâce à lui et à l’obstination de son regard fidèle, lui auquel ils ne pensaient même pas en retenant leur respiration au moment où le photographe déclenchait l’obturateur de son appareil, lui qui est maintenant leur unique et fragile rempart contre le néant, et c’est pour cela qu’il sort encore cette photo du tiroir où il la conserve soigneusement, bien qu’il la déteste comme il l’a, au fond, toujours détestée, parce que s’il néglige un jour de le faire, il ne restera plus rien d’eux, la photo redeviendra un agencement inerte de taches noires et grises et Jeanne-Marie cessera pour toujours d’être une petite fille de quatre ans. Il les toise parfois avec colère, il a envie de leur reprocher leur manque de clairvoyance, leur ingratitude, leur indifférence, mais il croise les yeux de sa mère et il s’imagine qu’elle le voit, jusque dans les limbes qui retiennent captifs les enfants à naître, et qu’elle l’attend, même si, en vérité, Marcel n’est pas, et n’a jamais été, celui qu’elle cherche désespérément du regard. Car elle cherche, bien au-delà de l’objectif, celui qui devrait se tenir debout près d’elle et dont l’absence est si aveuglante qu’on pourrait croire que cette photo n’a été prise pendant l’été 1918 que pour la rendre tangible et en conserver la trace. Le père de Marcel a été fait prisonnier dans les Ardennes au cours des premiers combats et il travaille depuis le début de la guerre dans une mine de sel en Basse-Silésie. Tous les deux mois, il envoie une lettre qu’il fait écrire par l’un de ses camarades et que les enfants lisent avant de la traduire à haute voix à leur mère. Les lettres mettent tant de temps à leur parvenir qu’ils ont toujours peur d’entendre seulement les échos de la voix d’un mort, portés par une écriture inconnue. Mais il n’est pas mort et il rentre au village en février 1919 afin que Marcel puisse voir le jour. Ses cils ont brûlé, les ongles de ses mains sont comme rongés par l’acide et l’on voit sur ses lèvres craquelées les traces blanches de peaux mortes dont il ne pourra jamais se débarrasser. Il a sans doute regardé ses enfants sans les reconnaître mais son épouse n’avait pas changé parce qu’elle n’avait jamais été jeune ni fraîche, et il l’a serrée contre lui bien que Marcel n’ait jamais compris ce qui avait bien pu pousser l’un vers l’autre leurs deux corps desséchés et rompus, ce ne pouvait être le désir, ni même un instinct animal, peut-être était-ce seulement parce que Marcel avait besoin de leur étreinte pour quitter les limbes au fond desquels il guettait depuis si longtemps, attendant de naître, et c’est pour répondre à son appel silencieux qu’ils ont rampé cette nuit-là l’un sur l’autre dans l’obscurité de leur chambre, sans faire de bruit pour ne pas alerter Jean-Baptiste et Jeanne-Marie qui faisaient semblant de dormir, allongés sur leur matelas dans un coin de la pièce, le cœur battant devant le mystère des craquements et des soupirs rauques qu’ils comprenaient sans pouvoir le nommer, pris de vertige devant l’ampleur du mystère qui mêlait si près d’eux la violence à l’intimité, tandis que leurs parents s’épuisaient rageusement à frotter leurs corps l’un à l’autre, tordant et explorant la sécheresse de leurs propres chairs pour en ranimer les sources anciennes taries par la tristesse, le deuil et le sel et puiser, tout au fond de leurs ventres, ce qu’il y restait d’humeurs et de glaires, ne serait-ce qu’une trace d’humidité, un peu du fluide qui sert de réceptacle à la vie, une seule goutte, et ils ont fait tant d’efforts que cette goutte unique a fini par sourdre et se condenser en eux, rendant la vie possible, alors même qu’ils n’étaient plus qu’à peine vivants. Marcel a toujours imaginé – il a toujours craint de n’avoir pas été voulu mais seulement imposé par une nécessité cosmique impénétrable qui lui aurait permis de croître dans le ventre sec et hostile de sa mère tandis qu’un vent fétide se levait et portait depuis la mer et les plaines insalubres les miasmes d’une grippe mortelle, balayant les villages et jetant par dizaines dans les fosses creusées à la hâte ceux qui avaient survécu à la guerre, sans que rien pût l’arrêter, comme la mouche venimeuse des légendes anciennes, cette mouche née de la putréfaction d’un crâne maléfique et qui avait surgi un matin du néant de ses orbites vides pour exhaler son haleine empoisonnée et se nourrir de la vie des hommes jusqu’à devenir si monstrueusement grosse, son ombre plongeant dans la nuit des vallées entières, que seule la lance de l’Archange put enfin la terrasser. L’Archange avait depuis longtemps regagné son séjour céleste d’où il restait sourd aux prières et aux processions, il s’était détourné de ceux qui mouraient, à commencer par les plus faibles, les enfants, les vieillards, les femmes enceintes, mais la mère de Marcel restait debout, inébranlable et triste, et le vent qui soufflait sans relâche autour d’elle épargnait son foyer. Il finit par tomber, quelques semaines avant la naissance de Marcel, cédant la place au silence qui s’abattit sur les champs envahis de ronces et de mauvaises herbes, sur les murs de pierre effondrés, sur les bergeries désertes et les tombeaux. (…)


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© Le sermon sur la chute de Rome
de Jérôme Ferrari,
Actes Sud, prix Goncourt 2012
disponible en papier & en numérique

4 octobre 2012

Lecture de 14 de Jean Echenoz (éditions de Minuit)

Depuis ce matin, à l’occasion de la sortie du nouveau roman de Jean Echenoz intitulé 14, les éditions de Minuit proposent l’intégralité de ses textes publiés depuis 1979 au format numérique, 15 titres en tout dont Le Méridien de Greenwich, Cherokee, L’Occupation des sols, Les Grandes blondes, Je m’en vais, Au piano,… (à ce propos, vous pouvez lire notre billet réactualisé sur la rentrée Minuit). Tous ces titres peuvent être lus au format ePub. En France, ils sont au même prix partout et sur les plateformes des libraires indépendants ils ne contiennent pas de DRM Adobe mais un marquage. Outre sur ePagine, vous les retrouvez également sur les sites des libraires partenaires.

 

C’est la première fois que je lis Jean Echenoz sur tablette. Bien sûr m’est revenu en tête ce premier livre de lui acheté aux Sandales d’Empédocle il y a 20 ans quasiment jour pour jour, j’étais tout jeune étudiant et m’étais saigné pour Nous trois. Le lisant la semaine dernière, je me suis étonné du hasard des chiffres et me suis rappelé qu’il y avait déjà là des histoires d’hommes en mouvements et de femmes désirées. Avec les années j’ai joué au yoyo avec les romans d’Echenoz. Quand il ne publiait pas je revenais en arrière dans sa bibliographie, quand il avançait j’avançais avec lui. Aujourd’hui ce sont ces deux mouvements que je reproduis. Car on oublie. On a beau aimer, on oublie. On oublie même ce qu’on a aimé. Et parfois, on aime d’autres choses. Bref. Ce matin j’ai reconnu son 14 sur la table des libraires mais j’avais déjà la version numérique et comme la mise en page, la typo, le jeu avec les blancs sont nickels, j’ai ouvert à nouveau la tablette et j’ai relu les passages de 14 que j’avais annotés et surlignés.

Le roman 14 est aussi court que la première guerre mondiale (qui aurait dû l’être) fut longue : un exploit littéraire.

Dans les Ardennes, à peine débarqués du train, à peine a-t-on eu le temps de se faire à ce nouveau paysage – sans même savoir le nom du village où se trouvait ce premier cantonnement, ni combien de temps on allait y passer – que des sergents ont mis les hommes en rang puis le capitaine a fait un discours au pied de la croix, sur la place. On était un peu fatigués, on n’avait plus très envie d’échanger des blagues à voix basse mais on l’a quand même écouté au garde-à-vous, ce discours, en regardant les arbres d’un genre qu’on n’avait jamais vu, les oiseaux dans ces arbres commençant de s’accorder, s’apprêtant à sonner la fin du jour.
Ce capitaine, nommé Vayssière, était un jeune homme chétif à monocle, curieusement rouge et doté d’une voix molle, qu’Anthime n’avait jamais vu et dont la morphologie laissait mal distinguer d’où et comment avait pu naître et se développer, chez lui, une vocation combative. Vous reviendrez tous à la maison, a notamment promis le capitaine Vayssière en gonflant sa voix de toutes ses forces. Oui, nous reviendrons tous en Vendée. Un point essentiel, cependant. Si quelques hommes meurent à la guerre, c’est faute d’hygiène. Car ce ne sont pas les balles qui tuent, c’est la malpropreté qui est fatale et qu’il vous faut d’abord combattre. Donc lavez-vous, rasez-vous, peignez-vous et vous n’avez rien à craindre.

Il fallait en effet oser reprendre ce fil maintes fois tiré, fil qui s’allonge au rythme d’une langue toujours aussi époustouflante et précise, et le pari est pour moi réussi. Grâce à une distanciation efficace, à un humour le plus souvent noir (doucement ironique, pas cynique). Grâce également aux descriptions minutieuses (comme toujours) des caractères, des marques, des armes, des corps, des insectes et des animaux, des avions de guerre, des objets abandonnés dans les villages traversés, des paquetages, des chaussures mais aussi de la somatisation, de la souffrance et de la mort.

Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n’est-il d’ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d’autant moins quand on n’aime pas tellement l’opéra, même si comme lui c’est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c’est assez ennuyeux.

Echenoz finit non pas par décrire ce qu’a été cette guerre (d’autres l’ont fait) mais, d’une provocante pichenette, par nous emmener dans l’après-guerre ou plutôt sur ce que la guerre a provoqué comme conséquences sociales, physiques et psychiques, notamment à travers une histoire sociale et sentimentale à la fois flaubertienne (ça sent le milieu bourgeois de province) et tchekhovienne (le trio amoureux). Car, ici, tandis que cinq jeunes vendéens (les frères Anthime et Charles, Padioleau, Bossis et Arcenel) sont mobilisés dans les Ardennes, de l’autre côté, une femme enceinte (Blanche) attend le retour de l’un d’eux. On ne dira rien de plus de cette histoire. On préférera vous faire profiter d’un moment faussement calme puisqu’il précède la tempête guerrière : les premières lignes de ce texte.

ChG

 

cliquez sur cette image pour consulter la liste des 15 titres

 

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Extrait

Comme le temps s’y prêtait à merveille et qu’on était samedi, journée que sa fonction lui permettait de chômer, Anthime est parti faire un tour à vélo après avoir déjeuné. Ses projets : profiter du plein soleil d’août, prendre un peu d’exercice et l’air de la campagne, sans doute lire allongé dans l’herbe puisqu’il a fixé sur son engin, sous un sandow, un volume trop massif pour son porte-bagages en fil de fer. Une fois sorti de la ville en roue libre, pédalé sans effort sur une dizaine de kilomètres plats, il a dû se dresser en danseuse quand une colline s’est présentée, se balançant debout de gauche à droite en commençant de suer sur son engin. Ce n’était certes pas une grosse colline, on sait jusqu’où montent ces hauteurs en Vendée, juste une légère butte mais assez saillante pour qu’on pût y bénéficier d’une vue.
Anthime arrivé sur cette éminence, un coup de vent tapageur s’est brutalement levé qui a manqué faire s’enfuir sa casquette puis déséquilibrer sa bicyclette – un solide modèle Euntes conçu par et pour des ecclésiastiques, racheté à un vicaire devenu goutteux. Des mouvements d’air d’une aussi vive, sonore et brusque ampleur sont plutôt rares en plein été dans la région, surtout sous un soleil pareil, et Anthime a dû mettre un pied à terre, l’autre posé sur sa pédale, le vélo légèrement penché sous lui pendant qu’il revissait la casquette sur son front dans le souffle assourdissant. Puis il a considéré le paysage autour de lui : villages éparpillés alentour, champs et pâturages à volonté. Invisible mais là, vingt kilomètres à l’ouest, respirait aussi l’océan sur lequel il lui était arrivé d’embarquer quatre ou cinq fois même si, ne sachant guère pêcher, Anthime n’avait pas été bien utile aux camarades ces jours-là – sa profession de comptable l’autorisant quand même à tenir le rôle toujours bienvenu de relever et dénombrer les maquereaux, merlans, carrelets, barbues et autres plies au retour à quai.
Nous étions au premier jour d’août et Anthime a laissé traîner un coup d’œil sur le panorama : depuis cette colline où il se trouvait seul, il a vu s’égrener cinq ou six bourgs, conglomérats de maisons basses agglutinées sous un beffroi, raccordés par un fin réseau routier sur lequel circulaient moins de très rares automobiles que de chars à bœufs et de chevaux attelés, transportant les moissons céréalières. C’était sans doute un plaisant paysage, quoique momentanément troublé par cette irruption venteuse, bruyante, vraiment inhabituelle pour la saison et qui, contraignant Anthime à maintenir sa visière, occupait tout l’espace sonore. On n’entendait rien d’autre que cet air en mouvement, il était quatre heures de l’après-midi.
Comme ses yeux passaient distraitement de l’un à l’autre de ces bourgs, est alors apparu à Anthime un phénomène inconnu de lui. Au sommet de chacun des clochers, ensemble et d’un seul coup, un mouvement venait de se mettre en marche, mouvement minuscule mais régulier : l’alternance régulière d’un carré noir et d’un carré blanc, se succédant toutes les deux ou trois secondes, avait commencé de se déclencher comme une lumière alternative, un clignotement binaire rappelant le clapet automatique de certains appareils à l’usine : Anthime a considéré sans les comprendre ces impulsions mécaniques aux allures de déclics ou de clins d’œil, adressés de loin par autant d’inconnus.
Puis, s’arrêtant aussi net qu’il avait surgi, le grondement enveloppant du vent a soudain laissé place au bruit qu’il avait jusqu’ici couvert : c’étaient en vérité les cloches qui, venant de se mettre en branle du haut de ces beffrois, sonnaient à l’unisson dans un désordre grave, menaçant, lourd et dans lequel, bien qu’il n’en eût que peu d’expérience car trop jeune pour avoir jusque-là suivi beaucoup d’enterrements, Anthime a reconnu d’instinct le timbre du tocsin – que l’on n’actionne que rarement et duquel seule l’image venait de lui parvenir avant le son.
Le tocsin, vu l’état présent du monde, signifiait à coup sûr la mobilisation. Comme tout un chacun mais sans trop y croire, Anthime s’y attendait un peu mais n’aurait pas imaginé que celle-ci tombât un samedi. Sans aussitôt réagir, il est resté moins d’une minute à écouter les cloches se bousculer solennellement puis, redressant son engin et posant le pied sur sa pédale, il s’est laissé glisser le long de la pente avant de prendre la direction de son domicile. Un cahot brusque et, sans qu’Anthime s’en aperçût, le gros livre est tombé du vélo, s’est ouvert dans sa chute pour se retrouver à jamais seul au bord du chemin, reposant à plat ventre sur l’un de ses chapitres intitulé Aures habet, et non audiet.

© 14 de Jean Echenoz, éditions de Minuit, octobre 2012.

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