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30 novembre 2009

Suite Olivier Rolin : la Remember perdue

« Les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe
terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. »
François Truffaut, L’homme qui aimait les femmes, Flammarion

Après avoir consacré une première chronique à la recherche du temps perdu dans l’oeuvre d’Olivier Rolin, voici venu le deuxième temps, celui de « l’arpentage » et de la lutte, avec Tigre en papier, l’un des cinq ouvrages de l’auteur disponibles en format numérique au catalogue ePagine. Dans les prochains jours, je reviendrai sur son chasseur de lions ainsi que sur les trois recueils de conférences et d’articles que Publie.net présente à son catalogue (Le génie subtil du roman, Littérature, politique et La chambre des cartes).

Durant toute une nuit blanche, Martin s’adresse à Marie, la fille de Treize, un ancien ami maoïste de Martin, du temps de la Gauche prolétarienne, appelée ici « La Cause ». Si le père de Martin est mort le long du Mékong en Indochine, Treize, lui, est tombé de l’église Saint-Sulpice. Ils partagent donc cela, Marie et lui : la mort d’un père alors qu’ils étaient encore très jeunes. Cela mis à part, Martin soliloque beaucoup et oublie souvent Marie, bringuebalé qu’il est par le « souffle du temps, le grand cachalot » et perdu dans ses parenthèses (« une parenthèse qui se ferme, où aura tenu presque toute ta vie. »). De temps à autre, il revient vers Marie, la tance, lui fait la leçon – car Marie n’a pas vingt ans -, la provoque – provocation à laquelle elle répond toujours en sortant le bout de sa langue ou en remuant ses jambes nues qu’il ne peut s’empêcher de lorgner.

Il faut toujours se méfier des apparences. Car au fond Martin est un être sensible, perdu, déplacé, « dépaysé » si bien que son discours, au fil de la nuit, se craquelle et son attitude moralisatrice ainsi que sa posture se fissurent. Apparaissent alors, sous la forme d’une autocritique, les blessures, les désillusions, ses déceptions, ses échecs (amoureux, révolutionnaires…), la peur de la mort mais aussi les fous rires (souvent liés aux enlèvements ratés du temps de « La Cause »). Martin parle avec beaucoup de recul de la fin de la période révolutionnaire ; il se souvient qu’avec Treize ils avaient été à la fois « soulagés et désespérés ».

Olivier Rolin a choisi Paris comme cadre à ce roman, le Paris de l’Est parisien (Belleville notamment) qui le ramène sur ses propres pas, mais également le Paris-frontière (le périphérique – « le périfluide » – coupant la capitale de sa banlieue) et le Paris des errances nocturnes.

© Photo de Michaël Mazars

© Photo de Michaël Mazars

Mais avant la mise sur orbite, les deux personnages devront d’abord partir à la recherche de Remember perdue, la divine DS « avec sa gueule de raie aux yeux qui bougent ». C’est alors qu’ils pourront prendre la route du périphérique sur lequel ils tourneront de longues heures. Sur fond de société de consommation et ses couleurs primaires agressives (vitrines, enseignes lumineuses, clignotantes, panneaux publicitaires…). Jusqu’au petit matin. Jusqu’à la panne sèche.

Ce roman, comme tout autre texte de cet auteur, recèle des moments de pure littérature : je pense notamment aux réflexions sur le romantisme et l’héroïsme, sur la maladie du temps, sur les corps qui deviennent une « vivante collection d’ex-voto », sur la perte et ce que sa génération n’a pas réussi à transmettre à celle de Marie. Le rire est souvent doux-amer chez Martin qui, par jeu, peut être cynique ou ironique mais on sent que si cet homme s’amuse de sa galerie de portraits c’est bien pour ne pas s’effondrer devant le temps passé, celui qui ne se rattrape plus. Heureusement il reste le triangle rose de la langue de Marie et ses jambes qui donnent au monde « son équilibre et son harmonie ».

Christophe Grossi

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Livres numérisés de Olivier Rolin cités dans cette chronique :

Autre livre cité :

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