Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

29 janvier 2013

Ce travail qui nous travaille (une sélection de 20 titres)

 

Petite sélection aujourd’hui de romans, récits, témoignages ou réflexions sur le monde du travail et celui de l’entreprise, tous disponibles en numérique sur ePagine. Certains de ces essais ou fictions ont été écrits il y a plusieurs décennies maintenant et d’autres viennent de paraître. Qu’il soit question de notre rapport au travail aujourd’hui ou de mémoire ouvrière par exemple, chacun de ces points de vue interrogent la place des hommes et des femmes dans la société ou dans la cellule familiale par ce prisme précis. Tiraillements et autres distorsions, notamment ce que le corps reçoit et endure (fatigue, souffrance, stress, non-dits), sont ainsi mis en lumière. De ce fait, il est souvent question ici de la place de la parole, de la langue, du langage et des déplacements que cela implique en soi : la mémoire, l’expérience ou le regard étant indissociables du geste d’écrire. Vous me direz, les sujets sont graves. Oui, parce que essentiels pour comprendre et agir (qu’il s’agisse de fermetures d’usines, de licenciements, de souffrance au travail, de suicides…). Aussi parce que les conséquences dépassent le plus souvent le cadre de l’individu et peuvent toucher plusieurs familles, un quartier, toute une ville parfois. Les sujets sont graves, une deuxième fois oui, mais les traitements, eux, parce que le travail sur la langue est avant tout un travail sur soi, sont tous incarnés : analyse clinique, humour noir, prose poétique, uchronie, chacun cherchant à retrouver le bon équilibre, la bonne distance, chacun nous aidant à mieux comprendre à la fois d’où on vient et, si nous ne savons pas toujours où aller, où on est.

Dix titres sont mis en avant sur ePagine depuis hier matin. Des textes que pour la plupart j’ai lus il y a longtemps ou tout dernièrement. Certains de ces auteurs ont d’ailleurs été souvent cités sur ce blog et leurs textes chroniqués. Je pense notamment à Thierry Beinstingel, Leslie Kaplan, François Bon, Guillermo Saccomanno ou encore Joachim Séné. D’autres, comme Ouvrière de Franck Magloire, je les avais chroniqués il y a une petite dizaine d’années maintenant. Celui-ci étant désormais disponible en poche et en numérique, je reprends et réactualise infra cette petite note de lecture écrite en 2004.

Vingt titres figurent dans la sélection « ce travail qui nous travaille ». Il vous suffit de cliquer sur ce lien pour les découvrir.

 

Franck Magloire, Ouvrière
Éditions de l’Aube, 2004 ; Points Seuil, 2012

De 1972 à 2002, Franck Magloire a vu sa mère partir travailler chez Moulinex. Quand l’usine ferme, il l’interroge et se met à l’enregistrer. Au début, il lui faut se débarrasser de toute cette hérédité ouvrière, puis les mots surgissent, qui portent encore l’odeur de l’usine. Ils disent sans rancœur les gestes effectués et répétés. Petit à petit, d’autres mots prennent corps – comme son corps à elle qu’elle prend le temps de regarder, de maquiller et de vêtir, malgré la peau usée et les rides. « Nous avons tous (…) une vive singularité qui vaudrait la peine d’être narrée et qui pourrait même étonner …», lit-on. Nicole décrit alors son quotidien, le monde fermé de l’usine et dit à son fils ce qu’est une ouvrière et comme il est difficile d’en parler quand on est avant tout une femme, quand on travaille dans une usine qui fabrique de la liberté domestique. Nicole sait décrypter les différents langages de cet univers : la syntaxe patronale, les slogans syndicalistes et le phrasé métallique des ouvriers. Elle revient aussi sur les relations qui se nouent, les choses qu’on ne dit pas à sa famille et qu’on avoue aux collègues qui souvent ont déjà deviné les blessures, les épanchements restant rares mais bouleversants. Elle nous raconte aussi comment elle arrive à s’évader, comme ils sont courts mais salvateurs ses voyages mentaux, avouant aussi que l’usine demeure toujours « aux aguets, à l’arrière-plan de l’image », même dans sa vie privée.
Au-delà d’une expérience personnelle, ce récit se fait mémoire collective en nous éclairant un peu plus sur le début de la fin de l’ère industrielle : boom économique, années Mitterrand, premiers départs en préretraite, flexibilité, intérim à outrance, délocalisation, fermeture des usines en Lorraine et dans le Nord, chômage, emplois jeunes.

 

Travaillez bien et bonnes lectures !

ChG

5 décembre 2012

Prix du roman France Télévisions 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant. Pour fêter l’événement, reprise aujourd’hui de ma chronique publiée sur le blog ePagine le 7 septembre dernier avec un extrait (c’est d’ailleurs le billet de la rentrée littéraire le plus lu aujourd’hui encore). Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG



reprise du billet publié le 7 septembre 2012

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

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La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012

 

Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.

© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

7 septembre 2012

Rentrée littéraire 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Note du 5/12/2012 : Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant et chroniqué ci-dessous le 7 septembre dernier avec un extrait. Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

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La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012


“ Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.
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© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

26 janvier 2012

Camille de Toledo | L’inquiétude d’être au monde

Un samedi après-midi j’entre aux Folies d’encre (librairie à Montreuil). Une couverture attire mon attention (le jaune si reconnaissable des éditions Verdier), le titre aussi : L’inquiétude d’être au monde. Quant à l’auteur, bien qu’on m’en ait souvent parlé, je ne l’ai pas encore lu. Pourtant voilà presque un an que j’ai en tête ce titre Vies pøtentielles (éd. du Seuil, La Librairie du XXIe siècle) mais ce samedi je ressors avec L’inquiétude d’être au monde et le lis deux fois de suite. À ce moment-là je ne sais pas encore qu’il sera disponible en numérique. Je ne l’apprendrai que deux semaines plus tard via un mail du CDE qui diffuse notamment les éditions Verdier. Alors dimanche je l’ai relu et hier encore une fois, dans l’idée de partager mes impressions et de tenter de dire à quel point il est important, me semble-t-il, de le lire. Mais je me rends compte qu’il est difficile pour moi de parvenir à dire pourquoi ce texte me trouble, pourquoi cette voix me parle, pourquoi j’y pense souvent. Sans doute parce qu’elle parle de nous. Parce qu’elle dit le vertige qui est le nôtre, celui de notre présence au monde, loin du think pink et du glamour. Cette voix, belle et tragique, est pour moi celle d’un coryphée, le chef de chœur d’un groupe né au XXe siècle sur les ruines de deux guerres mondiales, de dizaines de massacres, de tentatives d’épuration, d’extermination… et qui a abordé avec crainte ce siècle déjà plus si neuf, un siècle secoué par des conflits armés, des catastrophes naturelles et encore des massacres, un siècle qui serait en quelque sorte le rejeton atrophié du précédent, encore plus mouvementé, toujours moins apaisé, un siècle-monstre (j’utilise à dessein le trait d’union qui a une importance chez Camille de Toledo), un siècle-folie, un siècle-vertige, un siècle-déjà-mort.

 

« Voici ce que je nomme : inquiétude.
Veille et terreur qui ne cessent de grandir en nous.
Quiétude que nous espérons,
mais qui nous quitte au fil de l’âge. »


Ce texte de Camille de Toledo est très court, très dense, aussi court que riche et fécond. C’est un chant où le lyrisme est assumé, un texte poétique, fouillé, politique, éthique, po-éthique dit l’auteur dans la vidéo que je reprends à la fin de ce billet, un texte où se mêlent le temps, l’Histoire, la géographie, les langues, la littérature, le cinéma, la philosophie, la politique et l’actualité. Ici la voix pourtant grave envoûte et le rythme haché emporte tout.


« Nous sommes des femmes et
des hommes du vingt-et-unième siècle,
et nous devons, maintenant,
apprendre à vivre entre les langues.
dans l’inquiétude informe, métaphorique
de toute chose. L’effroi au-dessus de nos têtes.
Partout, l’inquiétude.
Le tremblement, là, au bout du jardin,
Et la sonnette du portillon qui annonce encore,
toujours, que le temps des monstres
et des catastrophes n’est pas
derrière nous. »


Les interrogations que l’auteur soulève sont nombreuses. Il y est notamment question de la place de la littérature dans notre monde, du rôle de la technologie, de la place de l’homme dans cette Europe que certains voudraient refermer sur elle-même, hanter, diaboliser, terroriser. Quels rapports entre le massacre de Columbine (États-Unis, 1999) et celui d’Utoya (Norvège, 2011) ? Qu’est-ce qui rapproche ou sépare un père qui attend son enfant, priant en silence, et une mère qui, parce que son enfant n’est plus là où il devait être (sur le manège), pense déjà au pire ? Pourquoi tant d’inquiétude et de terreur ? Pourquoi si peu d’apaisement ? De Pascal à Zweig, de Stig Dagerman à Aimé Césaire, de Walter Benjamin à Pasolini, ce chant va creuser là où « l’inquiétude est entrée (…), dans le corps des choses. » Et face à notre « impossible apaisement/ dont nous portons le souvenir », l’auteur se demande comment éviter de trouver refuge dans la nostalgie – et quelle nostalgie d’ailleurs, celle d’un temps qui aurait été meilleur ? mais de quel pays aurions-nous le regret, nous qui sommes des bâtards (aujourd’hui on dit métis, ça fait plus politiquement correct) ? Il s’insurge aussi contre ceux qui font du commerce avec la consolation (« impossible à rassasier » comme on le sait) et le poète saoule d’ailleurs le Messie quand il vient frapper à sa porte. Reste alors à trouver le « seul endroit sauvage qu’il nous reste » : « l’entre-des-langues ».


« Là, pas de maître-mot, mais un trou,
un vertige, une hésitation.
A nowhere land, une terre sans mot,
sans doute pas même une terre.
Un non-lieu que je nomme u-topos,
où nous pourrions bien apprendre
à penser ; non pas dans la langue de l’autre,
mais dans l’entre, là où nous sommes également muets,
traversés par le même effroi.
Là, justement, où nous devons apprendre à vivre,
dans l’inquiétude de toute chose. »


L’inquiétude d’être au monde de Camille de Toledo, écrit et lu à Lagrasse en août 2011 lors du Banquet du livre et publié depuis par les éditions Verdier, est disponible en librairie dans sa version imprimée (6.30 €) ; quant au fichier ePub (4.85 €), il peut être téléchargé sur ePagine et chez tous les libraires partenaires (liste à jour ici).

ChG



Camille de Toledo, L’inquiétude d’être au monde
éditions Verdier

15 juillet 2011

Enrique Vila-Matas, Dublinesca, extraits

Enrique Vila-Matas, avec Dublinesca, poursuit sa réflexion sur le rôle et la place de la littérature dans le monde, une démarche entamée depuis la fin des années 70. Souvent réjouissant voire jubilatoire le style de Vila-Matas semble néanmoins s’essouffler un peu cette fois même si résiste ici et là son art de la feinte où confondre le vrai du faux et jouer avec ses différents narrateurs, les personnages fictifs ou réels et nous, ses lecteurs, un art dans lequel il excelle. Je ne sais pas pourquoi la mayonnaise prend moins. Est-ce dû au sujet, à son personnage, un éditeur vieillissant et déprimé ? Si les théories littéraires semblent plus vraies que nature (voir l’extrait qui suit), les problèmes existentiels, financiers et matrimoniaux sont autant de miroirs que pose l’écrivain dans ce texte mais qui finissent par le plomber. Vous aurez compris que l’écriture et la lecture sont encore au coeur de ce roman mais cette fois Vila-Matas s’attaque à l’édition, à l’avenir du livre et de la littérature, au passé plutôt (les succès du roman gothique mettant un point final aux dernières illusions de l’éditeur Samuel Riba). C’est à Dublin au moment du « Bloomsday » (fête irlandaise organisée chaque 16 juin depuis 1954 et qui rend hommage aux événements fictifs relatés un certain 16 juin dans Ulysse de Joyce) que ce personnage assistera à un enterrement, celui de l’ère Gutenberg… Mais traverser l’Atlantique prend du temps, enterrer la littérature aussi. Et si les ombres de Joyce, Pessoa, Beckett ou encore Gracq traversent Dublinesca il faudra aussi compter sur de nombreuses digressions à travers lesquelles Vila-Matas retourne à ses autres obsessions que sont l’identité ou la filiation. L’extrait qui suit est issu de la première partie de Dublinesca, roman une fois encore traduit de l’espagnol par André Gabastou.

ChG

 

« Il appartient à la lignée de plus en plus clairsemée des éditeurs cultivés, littéraires. Ému, il assiste chaque jour au spectacle de l’extinction discrète, en ce début de siècle, de la branche noble de son métier – éditeurs qui lisent encore et ont toujours été attirés par la littérature. Il a eu des problèmes il y a deux ans, mais il a su fermer à temps sa maison d’édition qui, en définitive, même si elle jouissait d’un grand prestige, s’acheminait avec une étonnante obstination vers la faillite. En plus de trente ans d’indépendance, il y eut de tout, des succès mais aussi de grands échecs. La dérive des derniers temps, il l’attribue à son refus de publier des livres qui racontent les histoires gothiques à la mode et autres balivernes, masquant ainsi une partie de la vérité : la bonne gestion financière n’a jamais été son fort et, comme si c’était trop peu, son goût fanatique de la littérature l’a peut-être desservi.
Samuel Riba – Riba pour tout le monde – a publié la plupart des grands écrivains de son temps. De certains un seul livre, mais c’était assez pour qu’ils figurent dans son catalogue. Même s’il n’ignore pas que quelques autres valeureux don quichottes sont encore en activité dans le secteur honorable de son métier, il aime parfois se considérer comme le dernier éditeur. Il cultive une image un peu romantique de lui-même et a constamment l’impression de vivre la fin d’une époque et d’un monde, sans doute influencé par l’arrêt de ses activités. Il a une tendance exagérée à lire sa vie comme un texte littéraire, à l’interpréter avec les déformations propres au lecteur chevronné qu’il fut pendant tant d’années. Il attend, par ailleurs, de vendre son patrimoine à une maison d’édition étrangère, mais les pourparlers sont au point mort depuis un certain temps. Une puissante et angoissante psychose de la fin de tout s’est emparée de lui. Et rien ni personne n’a réussi à le convaincre que vieillir a du charme. Est-ce sûr ?

En ce moment, il est en visite chez ses vieux parents et il les regarde des pieds à la tête avec une curiosité mal dissimulée. Il est venu leur raconter son récent séjour à Lyon.

(…)

À Lyon, il n’a cherché à aucun moment à contacter la Villa Fondebrider, l’organisation qui l’avait invité à prononcer une conférence sur la gravité de la situation de l’édition littéraire en Europe. Peut-être parce que personne n’est venu l’accueillir à l’aéroport ou à l’hôtel, Riba, pour se venger du mépris manifesté par les organisateurs à son endroit, s’est enfermé dans sa chambre d’hôtel et a réussi à y donner forme à l’un de ses rêves du temps où il éditait et n’avait de temps pour rien : il a rédigé une théorie générale du roman.
Il a publié beaucoup d’auteurs importants, mais il n’y a que chez le Julien Gracq du roman Le Rivage des Syrtes qu’il a perçu le sens de l’avenir. Dans sa chambre de Lyon, les heures de réclusion s’égrenant à l’infini, il s’est efforcé de mettre au point une théorie générale du roman qui, à partir des enseignements repérés dès le départ dans Le Rivage des Syrtes, établissait les cinq éléments selon lui indispensables pour le roman à venir. Ces éléments, d’après lui essentiels, tous présents dans le roman de Gracq, sont : intertextualité, connexions avec la haute poésie, conscience d’un paysage moral en ruine, légère supériorité du style sur l’intrigue, l’écriture perçue comme une horloge qui avance.
Une théorie audacieuse puisqu’elle faisait du roman de Gracq, jugé d’ordinaire désuet, le plus avancé de tous. Il a rempli des tas de pages, commentant les divers éléments de cette proposition pour le roman à venir. Mais, sitôt son dur travail fini, il s’est souvenu de « l’instinct sacré de ne pas avoir de théories » dont parle Pessoa, autre auteur favori dont il a eu l’honneur de pouvoir éditer L’Éducation du stoïcien. Il s’est souvenu de cet instinct et a pensé que les romanciers sont parfois d’une incommensurable sottise, il s’est alors rappelé plusieurs écrivains espagnols dont il avait publié des histoires qui étaient le produit naïf de théories savantes et prolixes. Quelle terrible perte de temps, a pensé Riba, que d’établir une théorie pour écrire un roman ! Il pouvait en parler en connaissance de cause puisqu’il venait d’en écrire une !
Car, s’est dit Riba, si quelqu’un a une théorie, pourquoi écrire un roman en fonction de celle-ci ? Au moment même où il se posait cette question et, sans doute pour avoir moins l’impression d’avoir perdu son temps, y compris en se la posant, il s’est dit que passer tant d’heures à l’hôtel à écrire sa théorie générale lui avait au fond permis de se débarrasser d’elle. Était-ce négligeable ? Non, bien sûr. Sa théorie continuerait d’être ce qu’elle était, lucide et audacieuse, mais il allait la détruire en la jetant dans la corbeille à papier de sa chambre.
Riba a enterré secrètement, dans l’intimité, sa théorie et toutes celles que le monde a connues, puis il a quitté Lyon sans s’être à aucun moment mis en contact avec ceux qui l’avaient invité pour parler de la gravité – peut-être pas si grave, a pensé Riba tout au long du voyage – de la situation de l’édition littéraire en Europe. Il est sorti par la porte dérobée de l’hôtel et est retourné en train à Barcelone vingt-quatre heures après son arrivée à Lyon. Il n’a laissé aux gens de la Villa Fondebrider aucun petit mot justifiant son invisibilité ou son étrange fuite ensuite. Il a compris que le voyage n’avait eu qu’un seul objectif : mettre sur pied une théorie pour ensuite l’enterrer dans l’intimité. Il est reparti tout à fait convaincu que ce qu’il avait écrit et théorisé à propos de ce que devait être un roman avait eu pour seul but de lui permettre de se délester de ce même contenu. Ou plutôt de lui fournir l’indiscutable confirmation que ce qu’il y a de mieux au monde, c’est de voyager et de perdre des théories, de les perdre toutes. »

© Enrique Vila-Matas, Dublinesca, traduit de l’espagnol par André Gabastou, Christian Bourgois éditeur

Un extrait plus long peut être téléchargé gratuitement en ePub sur ePagine ; en PDF et/ou en ePub sur Place des libraires numériques ainsi que sur les sites des libraires-partenaires d’ePagine.

14 juin 2011

Femmes contre nature et Le doigt de l’historienne (emue)

C’est depuis l’Australie que la toute jeune maison d’édition emue (née de l’impulsion de Sophie Marozeau, ancienne journaliste d’Europe 1 et éditrice pour les contenus numériques chez Lonely Planet) diffuse ses livres numériques. Quelles que soient leurs origines tous les auteurs des éditions emue ont comme dénominateur commun la langue française. Trois recueils de nouvelles sont d’ores et déjà disponibles en numérique, Femmes contre nature de Léa Godard, Le doigt de l’historienne de Ray Parnac (chroniqués aujourd’hui) et L’Ora(n)ge d’Emilio Sciarrino (que je n’ai pas encore lu) où une mélancolie urbaine et un sentiment d’étrangeté habiteraient semble-t-il « ce recueil plein de couleurs et d’une poésie réjouissante ». Aujourd’hui deux recueils de nouvelles, donc, où les relations hommes/femmes sont en jeu. D’un côté, une vision caustique et parfois cruelle mais jamais cynique et de l’autre, de décoiffants portraits à la sauce british.

Si l’on ne devait s’arrêter qu’au titre et à la table des matières de Femmes contre nature on pourrait imaginer que Léa Godard ne sera pas tendre avec les personnages féminins de son recueil de nouvelles. Mais il ne faudra pas prendre au pied de la lettre ce qui nous est annoncé d’emblée. Ici tout le monde en prendra pour son grade, et pas uniquement les femmes « contre nature ». Chaque nouvelle, via règlements de compte parfois sanglants, vengeances mais également révélations, fera remonter à la surface des blessures plus profondes encore chez les hommes et les femmes incarnés par Léa Godard, qu’ils soient pères, mères, enfants, frères et soeurs. À travers ces onze portraits de femmes (de nullipare à jalouse en passant par égocentrique, dépressive ou encore frigide) si Léa Godard porte en effet un regard acéré sur les relations amoureuses et familiales (notamment fraternelles) c’est la question du libre-arbitre qu’elle interroge ici tout en disséquant les névroses, les fantasmes et les idéaux des personnages portraiturés dans leur environnement et leur quotidien (au travail, chez eux, en croisière, en pèlerinage ou encore lors d’un Noël en famille). Qu’ils se prénomment Anne, Barbara, Justine, Eliette, Marianne, Pénélope, Paul, Hélène ou Tom, chacun ici devra faire face à l’imprévisible, cet événement qui le réveillera, le révélera ou l’avalera. À travers les problèmes de couple, les rivalités entre frères et soeurs et les relations filiales (suite par exemple à une réussite professionnelle, un succès en amour ou un héritage), ce recueil va creuser vers l’intime mais sans jamais sombrer dans la facilité — qu’il soit question du corps (acceptation), d’amour (découverte de l’autre, recherche de preuves), d’usure du couple (séparation, divorce), de sexualité (désir, fantasme, domination, soumission), d’insatisfactions (dépression, bovarysme, crise d’adolescence, stress des jeunes parents, solitude), de jalousie (entre frères et soeurs surtout) ou encore d’impuissance (les peurs liées à l’enfance ressurgissant chez une jeune mère tandis qu’elle s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de son mari et de son fils partis en balade). Nerveuses, parfois douces-amères mais surtout mordantes ces onze nouvelles sont suivies d’un épilogue plutôt habile.

Dans les dix nouvelles qui composent Le doigt de l’historienne de Ray Parnac les personnages se prénomment Gareth Murgatroyd, Lawrence Sibley ou encore Jordan Lady. Vous l’aurez deviné : si les histoires de Léa Godard se situent principalement en France, avec Ray Parnac nous venons de traverser la Manche. Et à Londres comme ailleurs, qu’ils soient futurs chirurgiens, instituteurs, étudiants, intérimaires, SDF ou stagiaires, tous les personnages auront droit à une bonne dose de perversion injectée par l’auteure. Des esclaves sexuels côtoieront des hommes brutaux ; celui-là, homme odieux qui aime avoir tout sous la main et en double, femme et maîtresse, basculera dans la schizophrénie (le dédoublement a aussi son revers de la médaille) ; des arrogants prendront plaisir à humilier, à exploiter, joueront avec la culpabilité et le deuil de l’autre ; plus loin on abusera de son pouvoir ; plus loin encore on s’épiera, on fantasmera, on rêvera de faire irruption dans une autre vie, on ne vivra pas la sienne, on mentira, on se mentira ; celui-ci est orgueilleux, sûr de son talent et de son potentiel érotique (hommes et femmes ne sont que des jouets sexuels pour lui), il pense tuer le père en devenant chirurgien orthopédique et non simple médecin comme son géniteur : mais sa citadelle est-elle si imprenable que ça et est-il si libre qu’il en a l’air ? Cette autre qui accumule les missions en intérim sera harcelée physiquement et psychologiquement par une historienne, un chirurgien ou encore la directrice d’un collège de jeunes filles de banlieue, une dictatrice qui persécute et humilie tout le personnel ; cette autre encore, après un terrible accident et plusieurs chirurgies esthétiques, deviendra également l’objet sexuel de son nouveau compagnon. C’est dans ce monde-là que l’auteure vous fera entrer, celui des petites perversions ordinaires. Attention où vous mettrez les pieds… et les doigts !

Ces deux titres sont disponibles en numérique dans plusieurs formats sur ePagine, Place des libraires numérique, ePagine reader ainsi que sur tous les sites des libraires-partenaires. Ils sont vendus 4,49 € chacun et n’ont ni DRM ni tatouage.

Bienvenue aux éditions emue et bonnes lectures à tou(te)s.

ChG

6 juin 2011

Que font les rennes après Noël ? d’Olivia Rosenthal, 37e prix du Livre Inter, en numérique

Mise à jour du 4 juin 2012 : pour tout savoir sur le Prix du Livre Inter 2012, Supplément à la vie de Barbara Loden de Nathalie Léger, cliquez ici.

 


Déjà récompensée par le Prix Alexandre-Vialatte, Olivia Rosenthal vient d’obtenir le 37e prix du Livre Inter avec son roman Que font les rennes après Noël ? (Verticales). Disponible en papier et en numérique depuis fin août 2010, j’avais consacré le 3 septembre dernier un billet sur ce récit dans lequel l’auteur explore une fois encore les troubles identitaires mais à la différence près qu’il est ici autant question des hommes que des animaux. Via ePagine et Place des libraires numérique, vous pouvez toujours le feuilleter en ligne ou/et télécharger gratuitement un extrait à lire sur ordinateurs, tablettes, liseuses ou smartphones…

Olivia Rosenthal, Que font les rennes après Noël ? (Verticales)

reprise du billet posté le 3 septembre 2010

Que font les rennes après Noël ? d’Olivia Rosenthal est l’histoire d’un affranchissement ; et comme toute libération, celle-ci doit nécessairement, avant d’atteindre sa pleine maturité, passer par plusieurs phases et se dérouler suivant différentes étapes. Car s’émanciper prend du temps, se réaliser pleinement demande de la patience, de l’opiniâtreté et du courage. Mais par quel bout prendre la chose, par quoi commencer ?

Il est d’abord et surtout question ici d’une femme, la narratrice qu’on suivra de sa naissance à l’âge adulte. Nul doute qu’elle semble déjà différente de ses parents mais le premier choc viendra lorsque, souhaitant un animal de compagnie, sa demande se verra refusée. On la suit alors dans son parcours, de son attachement à la mère et à la cellule familiale, jusqu’à cette impérieuse volonté de s’en défaire (et les difficultés qui vont avec) ainsi que dans son rapport à l’autre, à l’étranger, à l’inconnu (évocations de la peur du vide et du désir, approches du suicide et de la sexualité, phénomène d’identification). Et tout ça au vocatif. Ça sent le dédoublement et la schizophrénie chez cette narratrice partagée entre la peur et le désir de s’émanciper, cette jeune fille qui grandit et commence à s’imaginer en bête captive et domestiquée : enfermée, bichonnée, rabrouée, nourrie, soignée, élevée, éduquée… Ça se sent aussi dans le vocabulaire utilisé par Olivia Rosenthal (imprégné, domestiqué, conditionné…). D’autres signes d’une libération possible, déjà perceptibles dans sa prime jeunesse, prendront de plus en plus d’ampleur (le film fantastique de Jacques Tourneur, La Féline, en écho) jusqu’à s’imposer. Reste encore à se réaliser (phase de rébellion oblige) mais comment exprimer sa part animale, sa propre animalité (rentrée) ? Comment aller vers la parole ou rester dans son le silence sans trahir ? Comment oublier ses colères ? Comment vivre, assumer, revendiquer, sa sexualité si différente du modèle sociétal en général et parental en particulier ? Mais cette histoire en raconte plusieurs autres, en parallèle, qui se répondent ou s’interpénètrent : histoires d’hommes et d’animaux, des « Je » dont l’activité est liée aux bêtes qu’on dresse, qu’on soigne, qu’on abat, qu’on mange : soigneurs, paysans, éleveurs, bouchers d’abattoir… ; histoires de lois et de décrets aussi ; histoires de ces expériences faites sur les animaux qui permettent de faire progresser la science mais profitent aussi aux chasseurs ou encore celles de ces militants d’associations anti-zoo qui demandent la libération des animaux et du personnel.

Olivia Rosenthal a publié tous ses récits aux éditions Verticales : Dans le temps (1999), Mes petites communautés (1999), Puisque nous sommes vivants (2000), L’Homme de mes rêves (2002), Les sept voies de la désobéissance (2004), Les Fantaisies spéculatives de J.H. le sémite (2005), On n’est pas là pour disparaître (Prix Wepler Fondation La Poste 2007 et Pierre Simon Éthique et Réflexion) et Que font les rennes après Noël ? (2010). Elle écrit également des fictions radiophoniques, des pièces de théâtre et propose des performances qui associent l’écriture à des formes de lectures en direct.

ChG

8 mai 2011

Ton 8 mai 1945 et le mien, Isabelle Rèbre, publie.net

Le 8 mai 1945 Kateb Yacine (auteur du futur grand et incontournable roman qu’est Nedjma, 1956) a une quinzaine d’années. Si la France fête la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie et la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, ce même jour ce même pays est responsable du massacre de Sétif en Algérie. Ce jour-là donc, Kateb Yacine défile en compagnie d’autres algériens indépendantistes dans les rues de Sétif avant d’être arrêté et emprisonné. De l’autre côté de la Méditerranée, dans l’Est de la France, un jeune homme découvre avec effroi la réalité des camps de concentration. Si le premier a très rapidement choisi d’utiliser la forme romanesque et la langue de l’occupant pour dire, témoigner, parler de la guerre, le second a passé une grande partie de sa vie dans le secret. Il faudra un accident, cette lutte avec la mort, pour que soudain cet homme se mette à parler… à sa fille, la narratrice de ce texte puissant. S’emparant en sept chapitres de ces deux histoires qui la constituent désormais (l’une depuis longtemps mais sans le savoir et l’autre dès la lecture de Nedjma achevée), la narratrice aborde dans Ton 8 mai 1945 et le mien notre manière d’être au monde : d’où venons-nous, de qui sommes-nous faits et de quelle Histoire, de quel héritage, de quelle filiation (le père biologique, le père qu’on se choisit) sans oublier le dire, l’écrire et le taire. Et tout ça à travers deux événements majeurs du XXe siècle cités infra : la deuxième guerre mondiale et la sale guerre, et en creux l’ombre d’un homme lié à ces deux événements, le général de Gaulle. Des images fortes traversent ce récit, celles des camps, des « malgré nous », du massacre de Charonne, des victimes et des bourreaux (qui parfois sont les mêmes : la France occupée et la France colonisatrice) mais aussi celles liées à la maladie ainsi qu’au rôle et à la place d’une fille, d’une femme, d’une lectrice, d’une écrivain aujourd’hui.

Je ne pensais pas publier de billet ce 8 mai. Mais quand je suis tombé sur ce texte d’Isabelle Rèbre je ne pouvais pas ne pas… Outre les thématiques (décrites sommairement supra) qui m’ont touchées, j’ai été saisi par l’écriture de cet auteur que je ne connaissais pas et par cette façon d’empoigner vie personnelle, lectures, Histoire et réel qui me paraît essentielle en littérature. J’espère d’ailleurs que nous serons plusieurs à partager ça.

Ce texte est disponible uniquement en numérique via la coopérative d’auteurs publie.net, maison d’édition initiée, activée et manœuvrée par François Bon, et vous pouvez télécharger l’ebook sur ePagine (en ePub) pour moins de 3 euros. Il est sans DRM : cela signifie qu’il n’a pas de verrous, que vous pouvez le copier-coller très facilement pour, par exemple comme moi ici, proposer un extrait en ligne afin de le faire connaître à d’autres lecteurs. Ce texte, je l’ai d’abord lu sur écran grâce au lecteur d’ePub que vient d’intégrer Firefox 4 avant de l’installer sur le Cybook Orizon (très envie d’emmener ce récit avec moi aujourd’hui et de le montrer aux amis avec qui je partagerai cette journée).

Bonnes lectures et bon dimanche.

ChG

 

Extrait du chapitre « Qu’est-ce que tu cherches ? »
Ton 8 mai 1945 et le mien d’Isabelle Rèbre (publie.net)


– Qu’est-ce que tu cherches ?
– Ta collection de cartes postales.

Elle prend un album photos rempli de cartes postales et l’ouvre devant lui :

– Là, c’était avant la construction de la maison.
–  Qu’est ce que tu faisais le 8 mai 1945 ?
– J’étais saoul !
– Vous avez fait la fête, c’était un grand jour ?

Dans les films, à la Libération, les soldats, les américains, sont toujours saouls. Ils font danser les femmes, il y a un orchestre, des jupes qui volent, des cigarettes. Vous avez sorti les drapeaux ?

– Oui les trois : américain, français, anglais. Mais novembre, c’était plus important, parce que les chars sont arrivés devant la maison.

 

La maison. Une grande bâtisse blanche, sans style, à deux étages. On la retrouve sur toutes les images de la collection. Au dos des cartes, quelques mots délavés de touristes en villégiature : «bons baisers», «coin charmant» … Une réputation qui n’est plus à faire, un haut lieu de l’air respirable.

Des missives envoyées un peu partout avant, après, propagent le cliché : au premier plan la maison, au centre l’hôtel du parc, au loin les ruines du château fort. On imagine mal un régiment de chars, et pourtant.

À ce lieu on a donné un nom : la Suisse des Vosges. Tu parles d’un coin tranquille ! La Suisse, vieux rêve de neutralité. Non vraiment, aucune raison d’appeler ce coin la Suisse ou alors sur fond blanc marqué d’une croix rouge.

Pourquoi taire son nom ? Le pays au pied des montagnes, pris entre la Forêt Noire et les Vosges. Un couloir. Parler des Vosges, c’est parler des montagnes, la seule véritable frontière. Le Rhin ? Non, un fleuve n’a jamais empêché des hommes d’avancer. Il n’y a qu’à voir le nombre de ponts.

 

L’Alsace : perdue à la guerre de 70, intégrée à l’Empire allemand par le traité de Frankfort. Dans les écoles, sur la carte de France, on colorie l’Alsace et la Lorraine en noir. Des générations élevées avec le syndrome du membre amputé.

Territoires enlevés, mais un jour récupérés.

 

Un demi-siècle au sein du Reich puis retour dans la République française, puis envahie par l’Allemagne nazie. En 1942, les nazis prennent l’Alsace et plantent les barbelés du camp de concentration du Struthof. Planté dans un massif de fougères, un panneau de signalisation indique : « chambres à gaz ».

L’archéologie de cette terre est marquée par trop de hontes pour qu’on la découvre, trop souvent mis entre parenthèses de l’histoire de France, une langue trop proche du Boche pour ne pas être une ennemie, alors silence.

Un mot résonne comme une excuse : « Malgré nous ».

Histoire récente ou vieille histoire, c’est la même chose. Il suffit de regarder le paysage…

 

– Ils m’ont volé ma bague.
– Ils ont dû te l’enlever pour l’opération.
– Tu sais de quelle bague je parle ?
– Celle de ton père.
– Il l’avait gagnée sur le front russe
– En jouant aux cartes.
– Il se battait avec les Allemands ?
– Forcément ! En 14, il était allemand.
– Ça devait être curieux de se retrouver dans l’autre camp, la guerre d’après, avec le général de Gaulle dans la maison
– Il était colonel à l’époque. (un temps) À l’automne, un régiment de chars est arrivé .
– De quoi tu parles ?
– Du début. Un sergent major est venu chez nous réquisitionner le premier étage : « Vous logerez trois officiers, l’état-major de la Vème armée. » J’ai laissé ma chambre au colonel, immense, les yeux marrons, impeccablement sanglé. Mon père pensait que c’était une cinquième colonne, rien à voir avec les militaires français, jamais un sourire, « les boutons sont là pour être fermés ! »… Son chauffeur nous avait dit qu’il était l’auteur de livres sur l’art de la guerre. Mais on n’était pas heureux qu’il soit là, on ne savait pas qui c’était, on ne le connaissait pas. De Gaulle pour nous, …

© Isabelle Rèbre et publie.net, 2008-2011

18 avril 2011

Série Marc Pautrel #3 Le moteur à os (publie.net, 2010)

Après la lecture des deux romans édités et numérisés par Gallimard, Un voyage humain (le 28 mars) et L’homme pacifique (le 6 avril), troisième temps de cette série consacrée à Marc Pautrel. Aujourd’hui il sera question d’un recueil de courts récits, Le moteur à os, disponible uniquement en numérique chez publie.net, tout comme La vie des écrivains classiques, essai très stimulant sur l’écriture confié à publie.net lors de son lancement, texte qui d’ailleurs clôturera ces rendez-vous.  Chaque chronique est accompagnée d’un extrait à lire sur ce blog (les premières pages). Pour aller plus loin, n’hésitez pas à télécharger gratuitement un extrait plus long en ePub sur epagine.fr ou en PDF sur placedeslibraires.epagine.fr.

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à télécharger sur epagine.fr

Série Marc Pautrel #3
Le Moteur à os, publie.net, 2010

J’ai découvert l’écrivain Marc Pautrel sur le net via Facebook où il informe régulièrement de la publication du carnet qu’il tient quotidiennement en ligne depuis quatre ans maintenant (la forme adoptée est la même que pour Eric Chevillard : le tryptique) ; il suffit alors de cliquer sur le lien pour voir apparaître la photo et les trois phrases du jour. Plus tard j’ai lu son recueil de textes, Le moteur à os (chronique du jour), toujours sur la toile, via publie.net. Ses deux romans publiés par Gallimard et chroniqués dernièrement ici-même, je les ai lus bien après, deux fois chacun mais pas dans le bon ordre. J’ai alors remonté le temps, téléchargé son essai sur l’écriture et relu Le moteur à os. Impossible de me couper de cette vieille habitude qui consiste à arrêter soudain d’aller piocher à droite et à gauche pour s’emparer plutôt de la bibliographie d’un auteur et avoir le sentiment de l’avoir un peu lu. S’il me reste aujourd’hui à découvrir ses deux premiers textes (non numérisés à ce jour), je sais aussi que sa présence sur le net, porte ouverte sur son atelier, est une bonne chose pour tous ceux qui comme moi attendent de lire ses prochaines publications. J’aime d’ailleurs assez cette manière de publier en ligne une partie de son travail (l’autre pan continuant, lui, à s’écrire en off) qui lui permet à la fois de s’essayer à de nouvelles formes d’écriture tout en fidélisant les lecteurs. D’autres auteurs l’ont également compris depuis longtemps d’ailleurs et la pratiquent au quotidien (via sites, blogs, revues numériques, vases communicants, projets collectifs, réseaux sociaux…).

Bien que très différent (forme, longueur, sujets) des deux romans publiés chez Gallimard, Le moteur à os de Marc Pautrel n’en est pas si éloigné que ça. Lors de sa mise en ligne sur publie.net, je me souviens avoir apprécié ce procédé discret dont il use pour faire un pas de côté, glisser vers le fantastique à la manière d’un Maupassant, d’un Kafka ou d’un Borges, trouver le décalage dans un univers bien réel et bien concret afin d’exorciser peurs, pulsions, craintes et autres fantasmes. Jusque-là on pourrait dire que les récits et les romans nous emmènent dans deux univers très différents. C’est plutôt par l’intermédiaire des thématiques abordées que les similitudes vont nous sauter aux yeux : son travail très fin sur l’enfance et la filiation, par exemple, et l’omniprésence de cette question qui traverse également Un voyage humain et L’homme pacifique : quelle décision prendre, à quel moment, quelles en seront les conséquences et comment l’assumer ?

Sur l’aspect fantastique du recueil, des revenants (morts-vivants) reviennent là où ils ont vécu, envahissent villes et maisons et n’arrivent plus à mourir parce qu’il « reste toujours quelque chose à dire » (il y aurait un parallèle à faire avec ce que l’auteur écrit ici et ce qu’il dit dans son essai à propos de « l’écrivain classique » mais on y reviendra) ; un homme retourne cinquante ans après dans sa salle de classe mais si les élèves et le surveillant ne le voient pas, lui ne sait plus ce qu’il était venu chercher ; des mortes demandent à un homme de les guider vers la sortie de la crypte ; des marcheurs célestes (des géants) marchent dans l’espace ; un homme se promène dans sa ville et soudain, n’entendant plus de bruit de fond, il comprend alors que le silence existe. Sur la filiation, vous verrez des parents prendre la fuite en compagnie de leur prétendu fils, vous suivrez un homme né sans père et entendrez parler d’une famille très unie mais quasi invisible et immortelle. Sur les peurs liées à l’enfance, les rêves et les cauchemars, vous assisterez à des tueries ou suivrez un homme face au vide. Quant aux enfants, certains vivent seuls ou sont livrés à eux-mêmes, d’autres cherchent à retrouver le lieu de leur origine pour connaître « le jour exact de leur naissance et leur vrai prénom, leur prénom caché », certains ne vivent que dans l’attente de la boulangère ambulante ou bien tiennent à rendre leurs devoirs à l’heure alors que la maladie les gagne chaque jour un peu plus.

Inutile de vous dire que je conseille ce très bon recueil à tous ceux qui ne connaîtraient pas encore cet auteur. Et à présent place à la lecture. Notez qu’un extrait plus long peut être téléchargé sur ePagine en cliquant ici (fichier en PDF) et là (fichier ePub).

ChG

 

« La fuite » in Le Moteur à os

Il était encore trop petit, il ne savait rien de la vie. Il était si bon, si généreux, il croyait que les autres personnes, et même les animaux, ne lui voulaient que du bien. Elle devait le protéger. Elle en était responsable, elle était la gardienne de son frère. Il avait six ans. Elle avait treize ans. Comme ils ignoraient leur jour de naissance, ils se fêtaient leurs anniversaires à des dates qu’elle avait dé!ni toute seule sur le calendrier. Elle avait décidé qu’il était né un 21 mars, le jour du printemps, et qu’elle était née un 21 septembre, le jour de l’automne.
Tous les enfants possédaient des parents mais son frère et elle n’en avaient jamais eus. On les avait donc élevés dans un orphelinat et on leur avait donné des noms très laids, qu’elle avait aussitôt remplacé, appelant son frère Printemps et se faisant appeler Automnale. Ils étaient en fuite depuis deux jours. Comme des prisonniers évadés, ils allaient et venaient en se cachant de la police qui les recherchait, ils se trouvaient « en cavale ».
Ils étaient propres et bien habillés. Dans la rue, on ne faisait pas attention à eux. Les passants étaient incapables de savoir quel âge elle avait : ils pouvaient croire qu’elle avait vingt ans et que son petit frère était son !ls. Elle marchait en tenant la main de ce petit garçon qui avançait silencieusement en regardant partout. Il était ravi. Il adorait se promener et découvrir les vitrines des magasins. Il aimait également croiser des badauds sur le trottoir pour les dévisager dans l’espoir de deviner à quoi ils pensaient. Elle aimait jouer à ce jeu elle aussi : examiner les yeux de chaque passant. Mais elle essayait de ne pas le faire trop longtemps car les gens soudain tournaient le regard vers elle comme s’ils avaient senti que quelqu’un les observait, et cela signi!ait que son frère et elle risquaient d’attirer l’attention. Si on les prenait pour des enfants perdus, on les emmènerait à la police, et la police n’aimait pas les enfants, elle le savait.
Elle avait volé l’argent de l’orphelinat. Des liasses de grands billets jaunes. Avec son petit frère, ils étaient ensuite allés dans un restaurant rapide et ils avaient commandé au comptoir des hamburgers géants à la sauce piquante qu’ils avaient été manger à l’étage dans la salle des enfants. Elle s’était fait une amie de son âge et son petit frère avait joué avec d’autres enfants qui avaient six ans eux aussi.
Elle ne savait pas lire. Son petit frère non plus. Elle ne comprenait pas le sens des panneaux indicateurs verts dressés en hauteur à l’angle des rues. Elle avait décidé de suivre toujours celui qui contenait le mot le plus long car une ville dont le nom était long était certainement une ville merveilleuse qui les accueillerait et qui pourrait leur trouver des parents. Tout le monde avait des parents. S’il y avait un enfant, c’était qu’il y avait eu un parent ; de même que lorsqu’il pleuvait c’était parce qu’il y avait un ciel et des nuages pendus sur ce ciel. Son frère et elle venaient de quelque part, et ce lieu c’étaient des parents. Elle voulait retrouver le lieu de son origine pour connaître le jour exact de leur naissance et leur vrai prénom, leur prénom caché.
Jamais ils ne descendaient du trottoir pour ne pas risquer de se faire écraser par les voitures qui roulaient en trombe dans la ville. Lorsque la rue était coupée par une autre rue, ils attendaient au croisement que la lampe rouge du signal aux piétons devienne verte et que les gens s’engagent sur les bandes blanches de la chaussée ; alors ils se mêlaient au groupe et ils traversaient la route au milieu d’eux, protégés par la foule.
Elle ne lâchait pas son frère. Quand il avait trop chaud à la main, il le lui disait et elle changeait de main en le faisant marcher à droite plutôt qu’à gauche, tendant de l’autre côté une nouvelle main qu’il saisissait aussitôt. Ils marchaient le long des belles façades de la ville. Elle ne savait pas où ils allaient mais son frère et elle étaient libres.

© Marc Pautrel, Le Moteur à os, Publie.net, 2010

 

 

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6 avril 2011

Série Marc Pautrel #2 L’homme pacifique (Gallimard, 2009)

Après la lecture de Un voyage humain (le 28 mars), deuxième temps de cette série consacrée à Marc Pautrel. Aujourd’hui il sera question de L’homme pacifique. Très prochainement on poursuivra cette traversée avec Le moteur à os et autres récits pour terminer avec son essai sur l’écriture et les écrivains, La vie des écrivains classiques. Comme je le signalais la dernière fois, chaque chronique est accompagnée d’un extrait à lire sur ce blog (les premières pages). Pour aller plus loin, n’hésitez pas à télécharger gratuitement en ePub un extrait plus long sur ePagine. Pour ce faire, cliquez sur les titres ; un lien vous mènera directement sur la fiche de présentation.

 

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Série Marc Pautrel #2 L’homme pacifique (Gallimard, 2009)

Un voyage humain (chroniqué la semaine dernière) et L’homme pacifique sont deux textes qui vont bien ensemble, chacun « s’emparant » de la vie ou d’un segment particulier de la vie d’un personnage. À chaque fois les événements (même les plus lointains) sont racontés au présent (un présent de narration le plus souvent). Et dans les deux cas il sera également question des choix (qu’on fait ou pas, qu’on assume ou pas) mais aussi de paternité et de filiation. Là s’arrête la ressemblance. Pour le reste, le narrateur de Un voyage humain et le personnage dont il est question dans L’homme pacifique se situent à l’extrême opposé. Si nous ne savons pas grand chose de l’histoire passée du premier (sinon à travers les bribes de ce qu’il vit au moment où il nous le raconte), le narrateur de L’homme pacifique entreprend de nous raconter la vie de son oncle et parrain, un homme qui vient de mourir. Nous commencerons donc ici par la fin et ferons des incursions dans tout le vingtième siècle en compagnie d’un homme né en 1926 et mort quatre-vingts ans plus tard, un homme qui face aux traumatismes (seconde guerre mondiale, mort prématurée de ses parents, mort de la femme de sa vie qui n’aura jamais pu avoir d’enfants…) aura toujours préféré l’apaisement à la colère.

Tout au long du roman, cet homme est décrit comme courageux, très intelligent (Il est capable, mentalement, de se situer sur une carte du monde et une carte du temps. C’est beaucoup.) ; il a également une excellente mémoire. S’il est pacifique c’est aussi un amoureux des armes à feu ; bien que très sociable personne ne connaît mieux que lui la forêt environnante. Combatif mais pas batailleur, patient mais pas résigné, il cultive les paradoxes mais jamais ne revient sur ses choix et a toujours une vision singulière du monde. Quand on n’a pas d’enfants, on ressent d’une manière plus intense le devenir de l’humanité, on peut voir en surimpression sur le monde la trace du temps, telle une autoroute en pointillé, écrit Marc Pautrel qui s’attelle ici à un roman sur la filiation, une filiation très particulière puisque cet homme n’aura pas de descendants directs. Personne pour se souvenir de lui et de sa femme, dit quelque part son neveu, le narrateur. Et c’est donc lui, celui qui est bien plus que son filleul (le fils spirituel, son fils d’adoption en quelque sorte) qui viendra entretenir cette mémoire-là.

En utilisant le présent de narration, Marc Pautrel rend le personnage de l’oncle encore plus vivant, ce qu’il est toujours pour ce narrateur. Et comme dans Un voyage humain, il n’y a pas un mot de trop ici, pas de débordements, pas de lyrisme non plus même si le texte n’est jamais sec ni trop distancié. La langue est simplement belle et le verbe précis et juste.

Ce roman est également d’une extrême finesse. S’il est bien question de l’oncle ici, on n’oubliera pas que son histoire est racontée par le neveu, personnage pudique (bien qu’affecté il prend bien garde de toujours rester digne) et secret (il ne dit presque rien de lui mais ne s’empêche pas de donner son avis et d’avancer dans « la genèse de [s]es prétentions », comme l’écrit Pierre Michon). C’est d’ailleurs là  (s’il fallait chercher bien entendu) qu’on entrevoit le mieux une certaine proximité entre les narrateurs de ces deux romans publiés chez Gallimard, une familiarité qu’on retrouve également chaque jour dans les carnets de Marc Pautrel sur son site.

ChG

 

 

Extrait de L’homme pacifique

La porte s’ouvre et il est là, allongé en travers de la salle du funérarium. Son visage est terriblement creux, il donne l’impression de souffrir. Ses mains sont jointes sur le thorax comme s’il dormait, mais en souffrant. Le lit est surélevé, au-dessus un grand crucifix a été cloué au mur, tout autour par terre ont été déposées des couronnes de fleurs avec des bandeaux indiquant leur provenance. La lumière est tamisée, il règne une odeur agréable diffusée par l’aération, et il fait très froid, c’est une étrange chambre à coucher. À côté, dans une petite pièce séparée par une porte coulissante, les frères et les belles- sœurs sont assis, parlent, boivent du café et mangent des biscuits. Tout le monde discute avec animation, le défunt était âgé, sans enfants, veuf, sa maladie le faisait souffrir, ç’aura été une délivrance. Sa présence si près de nous me gêne. Je sais qu’il n’est plus là, je sais qu’il est mort, que son corps s’est changé en cadavre, mais pourtant pour moi il est encore là et je suis perturbé de me tenir à ses côtés sans pouvoir lui parler.

Ses yeux sont fermés, le visage tourné vers le plafond, mais on ne le reconnaît qu’à moitié car il ne porte pas ses lunettes. On devrait enterrer un mort avec ses lunettes ; si comme le croient les Égyptiens et les Tibétains, et aussi les juifs, les chrétiens, le mort après son décès se réveille dans un autre monde où il peut aller et venir normalement, il aura besoin de ses lunettes là-bas. Je ne connaissais son visage que chaussé de ces lunettes dont il n’avait pas changé la monture depuis quarante ans, je ne le connaissais que les yeux grands ouverts, me regardant au travers de ces lentilles grossissantes. Ce visage nu aux paupières closes m’était inconnu : celui du repos et de la concentration, de la souffrance aussi. Ce mort allongé semble tellement souffrir ; il faut supposer que l’état mortel n’est pas un état agréable.

© Marc Pautrel, L’homme pacifique, Gallimard (L’Infini), 2009

 

 

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Pour aller plus loin :

28 mars 2011

Série Marc Pautrel #1 Un voyage humain (Gallimard, 2011)

Pour faire écho à son premier livre, je dirais que chaque texte de Marc Pautrel est une surprise. Auteur de plusieurs récits oniriques, poétiques et fantastiques chez différents éditeurs (Confluences, Atelier In8, publie.net), de deux courts romans (deux Vies) chez Gallimard dans la collection L’Infini et d’un essai sur l’écriture chez publie.net, il tient également sur son site un carnet quotidien et anime de manière plus irrégulière un blog. Auteur traditionnel mais aussi numérique, Marc Pautrel est avant tout un écrivain minutieux et opiniâtre. Le suivre au fil des jours à travers ses publications papier et numériques ainsi que dans son atelier est devenu, pour le lecteur que je suis, plus qu’une habitude : un geste important, une compagnie nécessaire. Il me semblait donc assez pertinent de lui consacrer une série de chroniques, profitant également de la parution récente de Un voyage humain (Gallimard) et du quatrième anniversaire de la naissance de son carnet. Cette série débute aujourd’hui avec la lecture de Un voyage humain ; elle se poursuivra avec L’homme pacifique puis avec Le moteur à os et autres récits et se terminera autour de La vie des écrivains classiques. Chaque chronique sera accompagnée d’un extrait à lire en ligne (les premières pages). Pour aller plus loin, n’hésitez pas à télécharger sur ePagine un extrait plus long, à visiter ses site et blog et à lire l’entretien de Bernard Strainchamps sur Bibliosurf.

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Série Marc Pautrel #1 Un voyage humain (Gallimard, 2011)

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C’est sans doute parce que sa manière de raconter des vies me rappelle celle de Pierre Michon que je me suis mis à aimer lire Marc Pautrel. Et il y aurait sans doute quelque chose à creuser là, dans cette filiation littéraire. J’ai également immédiatement aimé cette façon qu’il a de saisir un segment précis, de s’emparer de la vie d’un personnage au moment où ce dernier est amené à prendre une décision importante. Et bien souvent, ce moment-là de la décision a quelque chose à voir avec… la filiation justement. À lire ses romans mais également ses récits et son essai, cette problématique est omniprésente. On y reviendra donc souvent.

Je disais que les deux romans de Marc Pautrel (mais également nombre de ses récits) mettent en scène des personnages face à leurs choix. Certains les assument, d’autres pas ; certains les regrettent amèrement, d’autres ne seront jamais apaisés. Parmi les décisions à prendre, choisir de faire un enfant n’est jamais un acte neutre. Imaginez Bartleby face à cette question ! Si on devait poser cette question au personnage de Marc Pautrel (celui de Un voyage humain), il serait plutôt du genre à répondre « je ne sais pas », ce qui en soi est déjà une réponse parce que « le monde de l’avenir nous est inconnu, (que) nous ne savons presque rien sur la suite ». Mais répondant soudainement oui à sa compagne dans des circonstances très particulières, on comprendra pourquoi (au bout de trois semaines de « voyage humain ») cette décision entraînera des conséquences encore plus douloureuses — pour lui, pour le couple.

Un voyage humain, c’est donc ça : raconter l’attente d’un enfant du point de vue masculin avec une économie de moyens, en posant le mot juste, en évitant le pathos, le jugement, le conflit. C’est efficace. On ne reviendra pas sur le pourquoi du comment : lisez plutôt les premières pages, vous comprendrez tout des motivations de ce personnage plus complexe qu’il n’y paraît. Juste préciser que la suite de cette histoire aurait pu se dérouler en une suite de verbes : concevoir, imaginer, rater, recommencer, attendre, tester, choisir, regarder et toucher, réaménager… Sans vouloir non plus tout dévoiler (vous avez d’ailleurs peut-être déjà lu des notes de lecture sur ce roman), on peut juste dire que le narrateur, bien qu’il y ait un peu pensé au début, s’est tant jeté dans le fantasme de la paternité qu’il a fini par oublier que la vie et la mort étaient indissociables. Je dis ça parce qu’il m’aura fallu deux lectures pour voir en lui deux facettes d’un même personnage. J’ai d’abord fait ce voyage en sa compagnie et, comme lui, je suis resté tétanisé aux alentours du 14e chapitre. Mais lors de la deuxième lecture j’ai vu de l’égoïsme et de la naïveté chez lui. « Je n’étais rien, je suis devenu tout, et on m’enlève ce tout (…), ce futur et ce présent porteur de futur. », dit-il. « Je n’étais pas venu sur terre pour ça. », dit-il encore. Et pourtant, chaque prise de décision est un acte qui porte à conséquences ; on n’est pas ici dans la rêverie mais dans la réalité. « Elle n’est pas là et, même quand elle est là, elle reste avec son corps, le fonctionnement autonome de ce corps et le choix qu’il a fait, qui la préoccupe davantage que mes sentiments. », dit-il toujours, parlant de sa compagne. Il est une fois encore question de choix (celui que fait le corps à un moment donné) bien qu’il soit associé par le narrateur à un coup du sort. Même si ce qu’il souligne à plusieurs reprises dans ce récit est intéressant (cette difficulté pour l’homme de vivre la grossesse, forcément vécue de l’extérieur), on a plus d’une fois envie de dire à cet homme en colère qu’on ne devient pas père en trois semaines. Mais pour cela il faudrait reprendre le récit depuis le début et se souvenir dans quelles circonstances ce projet s’est fait.

Cet homme, en effet, n’est pas un pacifique, il utilise d’ailleurs le terme « guérilla » pour décrire son rapport au quotidien. En cela il est à l’extrême opposé de cet autre personnage, L’homme pacifique, dans lequel le narrateur dresse le portrait de son oncle et Parrain né en 1926 et mort quatre-vingts ans plus tard, homme qui face aux traumatismes (seconde guerre mondiale, mort prématurée des parents, mort de la femme de sa vie qui n’aura jamais pu avoir d’enfants…) préférera l’apaisement à la colère.  Mais on verra ça dans la prochaine chronique.

ChG

 

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Extrait du premier chapitre de Un voyage humain
Gallimard (L’Infini), 2011

1

Un jour, elle qui n’écrit presque jamais, elle m’envoie une lettre. Je suis bloqué dans la capitale, je ne reviendrai dans sa ville que dans deux semaines, le trajet est long, et cher, nous nous sommes séparés trois mois avant, puis nous nous sommes réconciliés, mais c’est peut-être fragile, je ne sais pas. Elle me reproche de toujours dire cette phrase : « Je ne sais pas. » Mais le monde de l’avenir nous est inconnu, nous ne savons presque rien sur la suite.
J’ouvre son enveloppe, j’aime recevoir du courrier à l’ancienne, et cette fois mon nom et mon adresse ont été tracés avec les belles lettres calligraphiées de son écriture à elle, une écriture de travailleuse manuelle avec des majuscules élancées et ornementées comme des lettrines. L’enveloppe contient une belle carte postale. Les mots qu’elle a écrits me bouleversent. Elle répond à une question que je lui avais posée il y a longtemps, avant l’été, avant que je claque la porte, définitivement croyais-je, exténué par notre vie. Elle me dit qu’elle a réfléchi, que c’est non par principe mais que pour moi, pour moi qui suis moi, ce sera oui, parce que c’est moi. C’est la lettre la plus courte et la plus belle que j’aie jamais reçue.
Cette carte postale me fait changer d’avis, elle me vrille et elle bascule mon axe. Si elle revient sur sa décision, alors moi aussi. Je suis prêt à changer de vie pour suivre sa décision. Je mesure l’effort qu’elle aura fait. Je la vois qui tourne et tourne et tourne pendant des heures, la nuit sans sommeil, la journée dans le vide à répondre à côté aux questions de sa grande fille, de son jeune fils, préoccupée, absente. Je la vois se concentrer, penser fortement en faisant toutes ces tâches ménagères qu’elle sacralise pourtant tellement d’habitude. Je la vois qui baisse enfin la tête, résolue, qui choisit une carte illustrée parmi celles qu’elle garde dans le tiroir à souvenirs de son bureau, et qui trace ces mots.
Je la vois qui colle le timbre sur l’enveloppe, écrit mon nom et mon adresse, à destination de cette grande ville qui lui déplaît, où pour rien au monde elle n’habiterait un jour. Je la vois qui descend l’escalier jusqu’à la cuisine, lace ses chaussures, sort dans la rue, descend la chaussée en pente jusqu’à la petite place et glisse l’enveloppe dans la boîte à lettres au jaune éclatant. Il fait très froid mais le ciel est magnifique, bleu acier avec un soleil éblouissant et venté, un grand souffle lumineux qui balaie les hauteurs de la ville. Il ne lui reste plus qu’à attendre deux jours, que je reçoive la carte, que je l’appelle, que je réponde, oui ou non, elle pense que oui, elle n’est pas sûre.

© Marc Pautrel, Un voyage humain, Gallimard (L’Infini), 2011

 

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6 juillet 2010

« Le Roi silence » de Samir Bouhadjadj chez Numerik:)ivres

Le roi Silence de Samir Bouhadjadj (auteur de deux premiers textes au Bois de Jade et chez Madrepores) vient de paraître il y a un bon mois dans la collection « Nouvelles à lire debout » de la toute jeune maison d’édition 100 % numérique : Numerik:)ivres. Les trois nouvelles assemblées ici (« Bataille navale », « Le roi Silence » et « Mal entendu(e) ») sont disponibles sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires – tout comme L’essence du plaisir de Paloma Casanova, autre recueil de nouvelles, érotiques cette fois et publiées dans la collection « Petites vites » à la fin du mois de juin.

Après avoir écrit pendant 40 jours et 40 nuits sur Facebook le Roman d’Arnaud avec Gwen Catala et Christophe Sanchez, Jean-François Gayrard a créé une maison d’édition 2.0 dédiée aux contenus littéraires inédits en format numérique, Numerik:)ivres. Quatre collections avaient été annoncées en début d’année et les deux premiers titres viennent de paraître dont Le roi Silence de Samir Bouhadjadj dans la collection « Nouvelles à lire debout » et L’essence du plaisir de Paloma Casanova, dans la collection « Petites vites ». L’éditeur vient d’annoncer sur sa page Facebook que huit nouveaux titres seront bientôt disponibles, dès le 15 août a priori, dont l’intégrale du Roman d’Arnaud précédemment cité.

Comment trouver sa place dans le monde quand on est un jeune homme qui n’a jamais connu son père, quand en plus ce père a disparu de manière tragique pendant la seconde guerre mondiale ? Voilà une des questions que se pose Nathan, le jeune héros de « Bataille navale », la première et la plus longue des trois nouvelles du recueil Le roi Silence de Samir Bouhadjadj, la plus réussie et la plus originale également, où la narration et le sens du récit sont bien maîtrisés. Est-ce que sa première idée sera la bonne (à vous de lire jusqu’au bout) ? Mais dans tous les cas Nathan va choisir de marcher dans les pas de son père, à la fois énigme et héros pour lui puisqu’inconnu (à part deux photos…). Marcher dans les pas de son père, disais-je, voire le dépasser, faire mieux que lui pour tenter de s’en approcher… Un autre personnage important ici (sorte de faux double de Nathan) aura également à répondre à cette même question (quelle place dans le monde dans son rapport au père ?). Opiniâtreté, concurrence, obéissance, renoncement, amitié, sens du défi et sacrifice joueront ainsi à qui perd gagne durant une trentaine de pages jusqu’au dénouement surprenant et émouvant. Plongeant dans une première histoire qui laissera sa place à d’autres histoires au gré des événements soudains qui bouleversent souvent la trajectoire de nos vies, j’ai été saisi par cette manière qu’a l’auteur de nous faire traverser ainsi une trentaine d’années en si peu de pages. Et par ces filins à la fois discrets et solides qui relient les pères et les fils en passant par les militaires et les camarades de promotion.

Avec « Le roi Silence », nouvelle éponyme du recueil, nous quittons le monde occidental pour rejoindre le royaume de Silence, ce monarque qui aura fort à faire avec ces faiseurs de bruits et de guerres, ces brailleurs de première et beaux parleurs que sont les hommes. Dans cette nouvelle onirique, qui a tout du conte (style et thèmes), l’auteur en profite notamment pour revisiter à sa façon le mythe de Babel. « Mal entendu(e) », dernière nouvelle du recueil, nous ramène dans notre monde connecté – entre solitude et fantasmes ; elle est également le tremplin tout trouvé pour aller s’encanailler en compagnie des personnages de Paloma Casanova dans son recueil de nouvelles érotiques, L’essence du plaisir.

Belle et longue route à la maison d’éditions Numerik:)ivres et à ses auteurs !

Christophe Grossi

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