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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

12 février 2014

Mélikah Abdelmoumen | Adèle et Lee (éditions Émoticourt)

En octobre dernier nous parlions ici de Muette, personnage éponyme du roman d’Eric Pessan. Il était question de la fugue d’une adolescente, de la violence qui s’empare d’elle, face aux métamorphoses de son corps, face aux non-dits ou aux rejets de sa famille. Hier soir j’ai lu d’une traite Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen, longue nouvelle qui vient de paraître aux éditions Émoticourt, en numérique, où il est à nouveau question d’une adolescente. J’ai été stupéfait par la puissance d’évocation et la capacité qu’a l’auteur en si peu de « pages » de nous faire entrer et de nous entraîner dans cette histoire fulgurante. Comme si chaque phrase contenait en elle des dizaines d’autres, comme si l’auteur était parvenue à les resserrer au point de ne garder que l’essentiel tout en permettant au lecteur de retrouver celles qui auraient été gommées. Est-ce dû à l’imagination débordante de la narratrice ou a l’omniprésence du cinéma dans ce texte ? On y trouve en effet de nombreuses références à des réalisateurs, films, personnages et comédiens, la plupart américains, des frères Coen à David Lynch en passant par Hitchcock, Thelma et Louise, Ingrid Bergman, Gus Van Sant, les séries TV… Et cela, dès le tout début où la narratrice, à rebours, revient sur sa petite enfance puis l’année de ses treize ans avant la folle équipée qui s’ensuivra.
Personnages bien campés, psychologie maîtrisée, sens de la narration et du suspense, phrases alternant descriptions, analyses et formules choc, style s’adaptant dans l’alternance des points de vue de la jeune femme et du professeur, Adèle et Lee est une belle réussite. Entre Adèle (jeune fille hyper-sensible, décalée et cruelle), sa mère (ex-catin, hystérique et névrosée qui m’a rappelé un personnage de John Cassavetes), Maxine des « Trois Grâces » (qui joue à merveille son rôle de Lolita à la fois perverse et naïve) et enfin Lee (le professeur américain malmené par tout ce petit monde), cette novela, à rapprocher de l’univers du Roi n’a pas sommeil de Cécile Coulon, est à découvrir de toute urgence !

Lisez ces trois extraits, téléchargez ensuite Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen et dites m’en des nouvelles !

ChG

 

Quelques liens

Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen (Émoticourt) sur ePagine
Autres titres de l’auteur disponibles en numérique à La Courte échelle
Autres titres de la maison d’édition disponibles en numérique

 

— TROIS EXTRAITS —

 

EXTRAIT 1

ADÈLE : “Nous roulions. Dans mon souvenir, nous traversions un de ces paysages américains avec ciel bleu pur sans le moindre nuage, lumière mordorée. (C’est impossible. Je le sais aujourd’hui, nous étions en France. J’avais cinq ou six ans, et déjà beaucoup trop d’imagination.)

Partout jusqu’à un mètre au-dessus du sol une sorte de poussière rouge voletait, tourbillonnait. Corneilles perchées sur les poteaux électriques et sur les fils. Boules de brindilles et de branchages roulant gracieusement au sol, poussées par le vent. Il ne manquait que Bip Bip et Vil Coyote pour que le paysage se confonde parfaitement avec celui de mon dessin animé préféré.

Ma mère conduisait comme une tarée. Nous quittions encore une grande ville (ne me demandez pas laquelle) dont nous avions, selon son expression, « épuisé les possibilités professionnelles », pour aller tenter notre chance dans une autre.

Elle portait ces lunettes de soleil trop grandes qui la faisaient ressembler à une mouche. Elle pleurait, larmes et rimmel en rigoles sur ses joues blêmes. Elle ressemblait à la mère dans Shining de Kubrick, en rouquine.

Le vent qui entrait par les fenêtres ouvertes fouettait ses cheveux orange, sales, longs et emmêlés. J’avais froid et je sanglotais. De temps en temps, entre deux bouffées des cigarettes qu’elle allumait pas seulement l’une à la suite de l’autre mais l’une avec l’autre, elle me jetait un regard vacillant qui se voulait plein de self-control, et disait : « Arrête ton cinéma, Adèle. » (…)”

EXTRAIT 2

ADÈLE : “Lorsque j’ai fait mon entrée au collège où enseignait Lee Lake, j’avais treize ans. Qu’on ne vienne pas me dire que ce n’est pas l’âge le plus trash de la vie. J’avais treize ans et j’étais une mocheté. Une grande grassouillette aux cheveux marron merde, aux mèches plates et pendouillantes qui me cachaient la moitié du visage. J’étais la Nouvelle. J’aimais les livres autant que je détestais ma mère dont j’aurais aimé avoir les cheveux, au moins. J’étais entre deux âges. Une petite fille qui attendait encore ses premières règles dans un corps trop voluptueux pour son propre bien, qui n’était pour autant pas encore celui d’une femme.

Le proviseur du Collège Préparatoire m’avait à peine laissé le temps de découvrir ma chambre et d’y poser ma petite valise avant de me conduire à la salle où officiait Lee Lake. Le cours était déjà commencé. Je m’étais sentie comme Charles Bovary devant le « nous » mystérieux du premier chapitre du roman de Flaubert : décalée, déplacée, déclassée.

Lee parlait le français avec cet accent irrésistible qu’ont les Américains qui sont de vrais francophiles : léger, presque imperceptible, aguichant comme un secret. Il avait les cheveux noirs et portait la moustache sans la moindre touche de ridicule. Un croisement entre Freddie Mercury et Don Draper, de la série Mad Men.

Les autres élèves étaient, toutes, parfaites. C’était à se demander si elles étaient vraiment vraies. Parfaites et glaciales.

Et moi, décalée, déplacée, déclassée.

J’étais allée m’asseoir à la seule place libre, le regard baissé, le visage bien caché derrière mes cheveux. Je ne sais si c’est Lee qui avait eu la mauvaise idée de me réserver une place au milieu des « Trois Grâces ». Peut-être qu’il s’était dit que la Nouvelle, qu’elle appartienne à la race des Vilains Canards ou à celle des Jolies Princesses, avait tout intérêt à commencer par là son intégration à la vie du Collège Préparatoire : la fréquentation de la cruauté adolescente incarnée, dont trop peu de gens savent qu’elle a le pouvoir de transformer les Vilains Canards en tueuses. (…)”

EXTRAIT 3

LEE : “J’étais à mon bureau. Je corrigeais des copies. C’est là que je l’avais vue, plantée comme une tige sous la pluie dans les jardins, à l’écart des autres qui discutaient sous la véranda. Isolée comme aux premiers jours. Elle me regardait, le visage dressé vers ma fenêtre. La pluie qui avait mouillé ses cheveux les faisait tomber en mèches lourdes sur son visage, comme autrefois.

J’étais allé me poster à la fenêtre, que j’avais laissée ouverte pour faire entrer un peu de fraîcheur dans la pièce étouffante. Je l’avais regardée et d’un mouvement de lèvres, j’avais chuchoté son nom.

Elle avait continué à me regarder, muette, et dans ses yeux éperdus quelque chose m’avait fait peur.

La cloche avait sonné et elle s’était éloignée, tournant régulièrement la tête pour voir si je la regardais toujours.

C’est ce jour-là que j’avais su que je devais la protéger, coûte que coûte.

Je la sentais sur le point de se briser.

Je la croyais fragile. (…)”

 

© Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen, éditions Émoticourt, Collection Fiction dirigée par Félicie Dubois, 2013

21 novembre 2012

L’Employé de Guillermo Saccomanno, Asphalte éditions

Avec L’Employé (traduit par Michèle Guillemont pour Asphalte éditions), c’est une impressionnante et sombre dystopie qu’a écrit là l’écrivain argentin Guillermo Saccomanno.

Concentré autour du trio amoureux tchekhovien (ici l’employé, la secrétaire et le chef) ainsi que du personnage incontournable dans toute contre-utopie : LA VILLE, son roman (grâce à une mise à distance efficace) pousse d’emblée le lecteur à devenir le spectateur-voyeur d’une société du spectacle malmenée, ultra-violente où même le sensationnel est devenu banal. Aucune pitié n’est possible dans cette ville polluée, agressive et agressée. La famille, le bureau, le métro et la rue sont soumis à des tensions permanentes. Et tandis que chacun ici n’a pas d’autre choix pour s’en sortir que de faire couler le sang ou d’utiliser son sexe, seul l’employé – ce boiteux, ce Bartleby, ce castré, cet homme battu par sa femme et ses gosses (sauf par le petit dernier qui lui ressemble, un gamin chétif et fragile, « un albinos, avec un œil blanc »), cet idéaliste, ce tâcheron humilié au travail mais aussi cet homme frustré et jaloux –, en deviendra rapidement le jouet. Et un jouet, ça s’abandonne vite, ça se casse, un jouet.

C’est au milieu d’une nuit ordinaire, au bureau, que l’employé va tomber amoureux d’une autre femme que la sienne. Ça devait être une belle histoire. Ça aurait pu mais pas ici. Passionnée de kickboxing, cette jeune femme est la secrétaire du chef mais surtout la maîtresse du chef. « Depuis [que l’employé] est amoureux d’elle, il est un autre », lit-on (vu ce qui l’attend chez lui on le comprend) mais il ne fait pas le poids – tout comme son collègue absorbé par l’étude de la littérature russe et l’écriture cyrillique qui soudain disparaît (faut dire qu’on disparaît assez vite ici, du bureau, de la ville, de la circulation). L’employé ne fait donc pas le poids et tout le monde semble le savoir sauf lui. C’est peut-être là sa plus grande faiblesse. Dans une ville en crise comme celle-là où les ascenseurs tombent régulièrement en panne, où des chiens clonés errent de jour comme de nuit, où des camions militaires patrouillent sans cesse, où le métro subit des attaques des guérilleros, où on larde de coups de poignards des seins siliconés, où une pompiste fait exploser la station-service dans laquelle elle travaillait tout en filmant son attentat qui sera retransmis à la TV, où l’on passe en quelques heures des crimes domestiques aux attentats terroristes, des viols aux fusillades entre narcotrafiquants, où l’on licencie abusivement, où le gouvernement veille et « avertit la population qu’il considérera désormais toute manifestation pacifiste comme une forme de soutien au terrorisme » et que « la répression s’abattra avec toute la force de la loi », on ne peut pas tout miser sur l’amour.

• L’employé en idéaliste romantique : « Un naufrage, dit-elle. Elle sort d’un naufrage. Il a bien entendu. Il suffit qu’elle prononce ce mot pour qu’une situation romantique lui vienne à l’esprit. S’il se trouvait en plein naufrage, à bord d’un canot de sauvetage prévu pour seulement deux passagers, lui aux rames et face au choix de qui doit survivre, sans hésiter il repêcherait cette jeune femme et, s’il le fallait, il frapperait les têtes et les mains des autres sinistrés. Il refuse de s’imaginer une hache à la main. Parce qu’il n’hésiterait pas à fendre des crânes, à couper des doigts et des bras, pour ne la sauver qu’elle. »

• La jalousie de l’employé : « Il pense que les préservatifs se trouvent dans la table de nuit, à portée de main, parce qu’elle les utilise avec le chef. […] Il ne doute pas que le chef en baise d’autres qu’elle. […] Comment imaginer qu’elle n’ait pas elle aussi d’autres amants que le chef […] Il veut bien mourir entre les jambes de cette fille. […] Il va finir pas se bloquer s’il n’arrête pas de penser […] S’il tuait la jeune femme ici et maintenant, personne n’entendrait rien. Personne, rien. Un crime parfait. L’une des si nombreuses morts violentes de la zone. Pour justifier le crime, il prendrait l’argent dans le sac à main. La patrouille accuserait des gamins des rues. Si on découvrait qu’il en était l’auteur, à l’interrogatoire il répondrait qu’il l’a tuée pour la conserver toujours plus belle dans son souvenir. Mais d’où lui vient cette idée, se demande-t-il. »

(Extraits de L’Employé de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, Asphalte éditions, 2012)

Dans cette ville, la pitié n’existe donc pas. La vengeance, si. Le crime aussi. Et le suicide. Mais supprimer son collègue, la secrétaire, son chef ou lui-même, l’employé en est bien incapable. L’une de ses voix intérieures tentera bien le coup mais non : il préférera aller au bout de sa nuit, jusqu’à l’aube qu’on ne discerne plus, faire cette descente vertigineuse dans la ville et se confronter au monde de la nuit, aux petites frappes, aux enfants prostitués, aux « papillons de nuit » et aux jetsetteurs quitte à en perdre sa fierté. Dans son excellente préface, Rodrigo Fresán écrit que « les rêves d’un employé sont des rêves de fin de mois, des rêves mesquins et bien délimités. Les rêves du conformisme que le capitalisme impose. Des rêves à payer par mensualités. Et qui hypothéqueront notre vie. […] L’alternative emploi ou amour est fausse et sans espoir, mais c’est celle qui se présente à l’employé en termes “idéalistes”, répondant à une double […] L’Employé se lit – ou du moins je le lis moi, ou le relis maintenant pour écrire ces lignes – comme le cabinet intime d’une fièvre dans le corps public, le symptôme d’une maladie lente mais incurable. […] Dans L’Employé, la grande ville est un cauchemar sans fin et ses habitants sont des somnambules qui se résignent à ne jamais s’éveiller. »

La version numérique que j’ai lue sur tablette se clôt sur une playlist : un hyperlien vous permettra de visionner sur le site de la maison d’édition les onze vidéos choisies par l’auteur.

Merci aux éditions Asphalte de m’avoir fait découvrir cet auteur que je vais désormais suivre de près. Un autre roman a également été traduit par Michèle Guillemon et publié au printemps dernier : 77 aux éditions Atinoir (version imprimée uniquement).

ChG

 

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L’Employé de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemon chez Asphalte éditions (novembre 2012) est disponible dans sa version imprimée (18 €) et en numérique sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires (9.99 €, sans DRM).

19 juillet 2012

Pacifico, premier roman du Comte Kerkadek (éditions de Londres)

Le 16 mai dernier, nous annoncions ici-même l’entrée au catalogue numérique de 85 titres payants (0.99 €) des éditions de Londres. D’abord diffusés gratuitement sur leur site, ces titres pouvaient cette fois être téléchargés par les internautes chez tous les revendeurs de livres numériques ainsi que sur les sites des libraires en ligne (ePagine et le réseau de libraires partenaires inclus). Dans le même temps, les éditions de Londres avaient eu la bonne idée de proposer 15 autres titres, gratuits ceux-là et toujours aux formats PDF, ePub et Mobi. Aujourd’hui, le catalogue de cette maison d’édition numérique contient 111 textes. On y trouve surtout des classiques d’auteurs francophones (Londres, Verne, Jarry, Maupassant, Lafargue, Voltaire ou encore Xavier de Maistre), des pamphlets, des tragédies, des récits de voyages et des écrits politiques (Aristophane, Bougainville, Élisée Reclus, Bakounine, Étienne de La Boétie, Kropotkine, Marco Polo, Zo d’Axa…) et quelques œuvres d’auteurs oubliés ou trop méconnus (dernièrement Georges Darien). L’originalité de cette maison d’édition, outre de proposer un catalogue très orienté et de soigner ses fichiers, est de proposer à l’intérieur du livre numérique mais également sur le site des contenus fouillés et des points de vue intéressants (préfaces qui permettent d’apporter un angle différent sur l’œuvre choisie, biographies, couvertures originales, critique…).

Il y a un mois, nous découvrions dix textes supplémentaires mais également une nouvelle charte graphique, des couvertures plus visuelles, plus travaillées.

Aujourd’hui (nouveauté attendue puisque annoncée très tôt), la maison d’édition vient de mettre en ligne non pas un texte d’un auteur classique mais d’un auteur contemporain. Et, une fois de plus, les éditeurs n’ont pas fait les choses à moitié. À la fois récit d’aventures initiatique, roman surréaliste, roman à feuilleton dans la tradition dix-neuviémiste, roman à tiroirs (il y a ici tout un jeu de miroir entre l’auteur, le narrateur, le lecteur et un certain Docteur Furtado, jeu qui démarre d’ailleurs dès la préface), road-novel,…, Pacifico (sous titré Roman vrai) joue aussi avec les codes du thriller, les romans conspirationnistes et paranoïaques tout en dénonçant le traitement inhumain des poulets en batterie et en offrant un regard acéré sur les États-Unis actuels. Si en plus de ça vous ajoutez une bonne dose de mystère autour de l’auteur, vous avez là un univers des plus délirants. Ça ne plaira pas à tout le monde c’est certain mais ce choix éditorial a le mérite d’être agréablement accompagné et dignement assumé. Pour en savoir plus, je vous conseille vivement de lire (et de savourer j’espère) la page consacrée à ce roman sur le site de la maison d’édition numérique ainsi que celle qui présente l’auteur de Pacifico, le Comte Louis de Kerkadek, dit La Pérouse, un navigateur, explorateur et écrivain français né au début des années soixante dans un hameau du Nord Finistère (où il vit toujours) dont « des périodes entières de sa vie restent à ce jour un mystère » et qui donne peu d’interviews (dixit les éditeurs).

Après un court résumé de l’histoire, je vous propose de lire infra la préface de l’auteur. Si vous souhaitez lire les trois premiers chapitres avant d’aller plus loin, sachez que vous pouvez télécharger gratuitement un extrait plus important ici. Ce roman, en France, est vendu au même prix partout : 3.99 €.

ChG

 

Récemment débarqués aux États-Unis, Gaspard et Léo trouvent du travail chez Furtado’s, la célèbre chaîne de poulets frits. Leur vie insouciante leur convient : amour, sexe, violence, cuisson des poulets. Tout semble aller pour le mieux jusqu’au jour où ils rencontrent Lucien, ancien agent de la CIA, qui leur sauve la vie puis leur révèle un incroyable secret : l’apoyotl. Cette plante du Pacifique serait le fil conducteur entre le naufrage de La Pérouse, l’assassinat de Trotsky, l’avance de l’armée rouge en 1944, Woodstock, et la disparition inexpliquée du fondateur de Furtado’s. Car l’apoyotl donnerait accès à l’Autre Monde. Gaspard et Léo comprennent alors que le destin de l’homme se lit dans le poulet, et qu’il leur faut à tout prix trouver le sens de la vie… avant qu’il ne soit trop tard.

Préface de l’auteur

“ Né de terre bretonne et de père lointain, c’est avec une certaine émotion que je vous dédie, cher lecteur, cet ouvrage, dont je suis certain, vous apprécierez à leur juste valeur les qualités humaines et littéraires.

Auteur novice, trop occupé pendant les quarante dernières années à vivre pleinement mes aventures plutôt qu’à les conter je me mis à la plume sur le tard. C’est donc non pas par facétie mais bien par modestie congénitale que je me refusai à la première personne, préférant utiliser le « il » pour narrer mes exploits. Je laissai la première personne au second rôle, à l’exception de la troisième partie. La première personne sera donc endossée par mon disciple, être prometteur que je ne décourage pas de l’ambition légitime qu’il a un jour de me ressembler.

Cet ouvrage, qu’il connaisse la gloire ou l’anonymat, est un organisme vivant, à l’instar des poulets dont il y est question. Déjà le fruit de multiples transformations, il est certainement destiné à enfanter une progéniture nombreuse. Pour le meilleur ou pour le pire, car il est des poulets comme des hommes, il ne faut jamais se fier à sa première impression. Les hommes comme les poulets sont perfectibles, à condition d’ouvrir les portes des hangars où tristement ils s’abîment dans l’oubli.

Un dernier mot. Longtemps j’hésitai entre deux titres : Mémoires d’Outre Tombe, en hommage au malouin Chateaubriand, et La danse macabre du poulet, en hommage aux poulets. Le choix de Pacifico fut le terme ultime d’une litanie de considérations légales. Mais les œuvres littéraires et leurs titres sont comme les poulets voués à disparaître dans l’oubli d’un nuage de plumes.

Comte Kerkadek, dit La Pérouse ”

© Pacifico, Comte Kerkadek, éd. de Londres, juillet 2012

22 novembre 2011

ePagine, sélections 11/11 #2 Lectures 100% numériques

Depuis deux ou trois ans maintenant de nombreux éditeurs proposent des catalogues très variés et des œuvres qui vont des classiques aux expériences en temps réel, des textes écrits pour les petits, pour les amateurs de romans, de nouvelles, de polars, de science fiction. Pour nous y retrouver j’ai fait une sorte de photo numérique à un moment donné (aujourd’hui donc) à partir de quelques titres qui ont été mis en ligne ces dernières semaines et valent le coup d’être découverts. Petite précision qui a son importance : ils sont tous vendus moins de 7 € et sont sans DRM. Après un petit intermède (non musical) voici donc la deuxième sélection d’ebooks consacrée cette fois aux lectures 100% numériques. La première saluait l’arrivée des éditions Actes Sud, la prochaine se concentrera sur les prix littéraires 2011.

 

Une expérience de lecture 100 % numérique et 100 % littéraire

 

Ceux qui ont lu Claude Ponti quand ils étaient petits ou/et lisent ses histoires illustrées à leurs enfants peuvent aujourd’hui découvrir une autre facette de cet auteur génial, foutraque et parfois grave qui foulbazar chez les grands et tromboline des questions essentielles sur la vie, le couple ou la mort dans ses deux pièces de théâtre, La Table et Questions d’importance (publie.net) (chronique à venir). Parmi ceux-là qui seraient restés dans l’enfance où auraient envie de lire des livres numériques à leurs « billes » et à leurs « glaçons » on leur conseillera d’aller voir les propositions de Chouetteditions.com.

 

Il paraît que Noël approche. Mais avant d’envoyer vos lettres à qui vous savez, faites un tour chez Nolween Eawy qui n’a ni couché avec son père ni tué sa mère mais (et là c’est un vrai scoop) a zigouillé le Père Noël (Numerik:)ivres). Les plus sensibles préféreront quant à eux lire chez ce même éditeur le roman beaucoup moins sanglant écrit par Marie Potvin, Le retour de Manon Lachance.

 

Les amateurs d’écritures littéraires fortes et remuantes iront lire et écouter ce beau projet autour de Franck, titre et personnage d’un livre d’Anne Savelli mais aussi quelqu’un qui a existé et qui « revient » ici via deux textes, l’un écrit par Anne Savelli, toujours, Douze façons de plus de parler de toi, et l’autre par Thierry Beinstingel, Avant Franck. Le fichier ePub comprend également l’enregistrement de leur émouvante lecture croisée à laquelle j’avais assisté en septembre dernier à Montreuil (publie.net), fichier qui peut être téléchargé également à part (mp3). Les amateurs de nouvelles et de formes courtes pourront quant à eux se plonger dans les treize récits d’Irina Teodorescu chez emue (maison franco-anglo-australienne qui fait dans la qualité). Enfin, les lecteurs de littérature étrangère se précipiteront sur ce récit paranoïaque de l’auteur argentin Félix Bruzzone, Les taupes, que publie les éditions Asphalte, maison d’édition que je vous invite à découvrir si ce n’est pas déjà fait.

 

Pour les fans de séries TV et d’histoires urbaines, noires et incisives, StoryLab vient de mettre en ligne deux nouveaux textes dans la collection Urban stories, l’un écrit par le très prolixe André Delauré (un huis clos étouffant qui se passe dans un commissariat sur fond de racisme, de haine ordinaire et d’abus de pouvoir) et l’autre par Sébastien Ayreault, un roman décapant et bien ficelé sur l’écriture en train de se faire, qui marche dans les traces de Fante, Bukowski, Calaferte, Hemingway,… entre errances urbaines, sexuelles et sentimentales (chronique à venir). Les amateurs de littératures de genre (science-fiction, fantasy, fantastique…) peuvent se réjouir, le nouveau numéro de la revue Angle Mort qui me fait découvrir à chaque fois des territoires imaginaires inouïs vient d’être mis en ligne. Dans celui-ci vous trouverez notamment un texte de Jean-Marc Agrati que j’avais découvert aux éditions La Dragonne, Le punisseur. Comme pour les autres numéros chaque nouvelle peut être téléchargée gratuitement et l’ensemble du numéro qui contient des entretiens qu’on ne peut trouver ailleurs coûte moins de 3 €. Quant aux fans de séries et de feuilletons, ils sont vernis. Le talentueux Jeff Balek avec Le Waldgänger (Numerik:)ivres, collection 45 min) les propulsera dans un univers à la Bilal, futuriste et sans pitié (6 épisodes en tout, deux sont déjà en ligne dont le premier qui est offert ; je l’ai lu et c’est très très efficace). Olivier Gechter, avec La Boîte de Schrödinger (Walrus), les emmènera de manière très décalée sur les traces de la série télévisée La Quatrième Dimension (ici aussi 6 épisodes dont le premier est offert). Et enfin, Apocalepsie 911 de Vérane Pick (autre série en 6 épisodes dont 2 sont en ligne à ce jour, chez Florent Massot) revient sur la dépression post-traumatique causée par les attentas qui ont eu lieu à New York le 11 septembre 2001 (présentation de l’expérience transmédia interactive ici).

 

Pour terminer (pour aujourd’hui), je conseillerais à ceux qui s’intéressent à Internet, aux nouvelles technologies, aux réseaux sociaux, à nos usages présents et futurs, d’aller jeter un œil à Washing machine, une collection que dirige Hubert Guillaud de InternetActu.net et de La Feuille dont le propos est ici de nous aider à changer notre regard sur les enjeux du numérique qui ne cessent d’évoluer en croisant les technologies et leurs usages. Deux titres sont déjà disponibles, Est-ce que la technologie sauvera le monde ? et Comprendre l’innovation sociale.

 

J’espère que tous ces conseils et liens vous seront utiles. La prochaine sélection sera consacrée aux Prix littéraires 2011.

ChG

12 mai 2011

La rivière noire, Arnaldur Indridason, Métailié

Toute la série « Erlendur » d’Arnaldur Indridason (éditions Métailié) traduite en français est disponible depuis quelques semaines en numérique, notamment sur ePagine, Place des libraires numérique et les sites des libraires partenaires. Si Chaque enquête est vendue 15 euros (sans DRM), ePagine, pour vous faire une idée, vous propose de télécharger gratuitement un extrait en ePub. Aujourd’hui, lecture de La rivière noire (où exceptionnellement Erlendur est en goguette et remplacé par son adjointe, Elinborg) suivie d’un court extrait du premier chapitre que je dois à Lise Belperron chez Métailié et que je remercie pour sa gentillesse et sa pugnacité. Très prochainement un dossier thématique sera également mis en ligne sur ePagine avec un extrait de chacun des sept romans. Pour mieux connaître l’Islande et notamment ses auteurs, n’hésitez pas à consulter Chemins d’Islande, site d’Aurore Guilhamet exclusivement consacré à ce pays ; vous y trouverez là une interview d’Indridason réalisée en février 2008 à Paris (propos recueillis par Claudine Despax) mais aussi des pages entières sur l’art et la littérature, Reykjavík ou la langue ainsi que des dossiers très complets sur le polar islandais, le réalisme magique ou encore la crise de 2008.

Je n’avais pas encore lu d’auteurs islandais contemporains. Impossible pourtant de ne pas croiser le nom d’Indridason depuis que la littérature scandinave, notamment policière, a envahi tables des libraires et listes des meilleures ventes. Je ne suis jamais allé en Islande non plus et ce que je connais de ce pays est assez convenu : Björk, The Sugarcubes et GusGus (musique), la saga de Hrafnkell et Halldór Laxness (littérature classique), les vikings, la crise économique de 2008, le volcan Eyjafjöll et son nuage de fumée en avril 2010 (Histoire et actualité). Ayant achevé la lecture de La rivière noire puis de La femme en vert et L’Homme du lac, ce qui m’a sauté aux yeux c’est que dans ces textes-là on oscille en permanence entre tradition et modernité — et c’est encore plus flagrant lorsqu’on quitte Reykjavik. Après coup je me dis que lire Indridason, c’est avoir conscience de vivre 24h/24 sur une île de l’Atlantique Nord qui a un nombre d’habitants équivalant à une ville de 300.000 personnes et c’est important je crois de garder ça en tête : écriture insulaire, qui plus est du Grand Nord, dans un petit espace fermé mais ouvert sur le monde, pays de mythes fondateurs mais qui a aussi reçu de nombreuses bases anglaises et américaines durant la deuxième guerre mondiale. Lire Indridason, c’est avancer avec la neige et le froid, utiliser l’unique route nationale qui fait le tour de l’île, prendre un 4×4 pour les routes secondaires ou l’avion, visiter les petits ports de pêche mais aussi les blogs, les salles de sport, les hôpitaux ou les squats, se rendre dans des brasseries traditionnelles ou dans des restaurants à service rapide. Lire Indridason, c’est plonger dans ce mélange entre tradition très forte et encore bien vivante et modernité croissante (occidentalisation, boboisation du vieux quartier de Thingholt renommé Reykjavik 101, changements des habitudes alimentaires, solitude des villes…). La deuxième chose qui m’a frappée dans ces polars psychologiques (assumés) ce sont les personnages (enquêteurs, victimes, assassins…) qui sont tous obsédés par leur passé mais aussi par celui de leur pays : blessures de l’Histoire et de l’enfance, non-dits, secrets… Erlendur, commissaire emblématique et récurrent de cette série, personnage marqué par le passé, par les traces du passé et autres blessures enfouies, en est d’ailleurs un assez bon représentant.

Erlendur est absent de La rivière noire, puisqu’en congés, parti sur les lieux de son enfance. Remplacé par Elinborg, son adjointe, cette histoire est forcément plus féminine que les précédentes ; elle permet aussi à l’auteur de creuser le passé de celle-ci et de la saisir dans son rapport à sa famille (ce qu’on voit dans les autres épisodes à travers Erlendur et ses rapports conflictuels avec son ex-femme et ses deux enfants). Celle-ci sera néanmoins accompagnée par le très impulsif Sigurdur Oli, jeune flic qui doit lui aussi faire face à d’autres questions personnelles (liées, elles, à la paternité). Chez Indridason, en effet, l’histoire personnelle des personnages est aussi importante que l’enquête en cours. Et il arrive très souvent que les deux viennent à se croiser.

Il fallait sans doute une femme pour partir sur les traces de la rivière enfouie et noire, enquête dans laquelle il sera surtout question de viols, de non-dits, de secrets et de leurs désastreuses conséquences. Il fallait une femme pour se mettre dans la peau de celles, fragiles et vulnérables, qui ont subi de telles violences. Il fallait le nez d’une bonne cuisinière, auteur d’un livre de recettes et amatrice de cuisine indienne, pour tenter de retrouver l’assassin. Il fallait une mère de famille prise dans son quotidien (l’enquête d’un côté, ses trois enfants et son fils adoptif de l’autre) pour comprendre les questions des autres mères (comme quoi les insomnies ne sont pas réservées aux seuls personnages masculins…).

La rivière noire est aussi l’histoire d’un arroseur arrosé, celle d’un homme qui abuse sexuellement ses clientes (il travaille pour un opérateur téléphonique), n’hésitant pas à utiliser la drogue du violeur, le Rohypnol, pour arriver à ses fins, mais qui est retrouvé mort chez lui. Victime à la vie très discrète, trop secrète pour être honnête, cet homme avait peu d’amis sauf un certain Edvard… Par ailleurs, les rencontres avec la mère de la victime et les habitants de son village natal au bord de la mer sont édifiantes (ambiance lourde, plus que chargée, chemin vers une certaine rivière noire…). Parallèlement, Elinborg retrouve la trace d’une jeune femme violée avec le Rohypnol qui va participer à l’enquête de manière étrange. Mais il lui faudra se méfier des fausses pistes et des personnages qui n’hésitent pas à jouer à cache-cache avec la police et à s’autoproclamer assassins.

Si vous êtes amateurs d’hémoglobine et de thrillers, sachez que les enquêtes d’Indridason ne sont pas très sanglantes. D’ailleurs, apprenons-nous au détour d’une description de Reykjavik, qu’il y a peu de meurtres dans ce pays et que le taux de criminalité, même dans la capitale islandaise, est assez faible. On n’hésite d’ailleurs pas à mobiliser toute une équipe pour retrouver l’identité d’un corps enterré depuis… plus de soixante ans (La femme en vert). Non, tout se joue ailleurs, chez cet auteur, dans la violence des échanges, en famille, au travail, dans le couple notamment. D’autres questions traversent également ses romans : que deviennent nos enfants quand ils quittent le domicile familial ? Celles-ci sont récurrentes dans plusieurs des polars d’Indridason mais encore plus criantes dans La rivière noire car posées par une mère qui réalise qu’il peut y avoir un gouffre entre ce qu’un ado écrit sur les blogs et ce qu’il tait à la maison. Mais au-delà des ados, nombreux sont les personnages secrets chez cet auteur. Et plus ils sont secrets plus ils s’exposent et exposent leurs proches. Enfin, il sera également parfois question de la vengeance, question politique et judiciaire qui ne cesse de faire débat.

ChG

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Extrait du premier chapitre de La rivière noire

Il enfila un jeans noir, une chemise blanche et une veste confortable, mit ses chaussures les plus élégantes, achetées trois ans plus tôt, et réfléchit aux lieux de distraction que l’une de ces femmes avait évoqués.
Il se prépara deux cocktails assez forts qu’il but devant la télévision en attendant le moment adéquat pour descendre en ville. Il ne voulait pas sortir trop tôt. S’il s’attardait dans les bars encore presque vides, quelqu’un remarquerait sa présence. Il préférait ne pas courir ce risque. Le plus important c’était de se fondre dans la foule, il ne fallait pas que quelqu’un s’interroge ou s’étonne, il devait n’être qu’un client anonyme. Aucun détail de son apparence ne devait le rendre mémorable ; il voulait éviter de se distinguer des autres. Si, par le plus grand des hasards, on lui posait ensuite des questions, il répondrait simplement qu’il avait passé la soirée seul chez lui à regarder la télé. Si tout allait comme prévu, personne ne se rappellerait l’avoir croisé où que ce soit.
Le moment venu, il termina son deuxième verre puis sortit de chez lui, très légèrement éméché. Il habitait à deux pas du centre-ville. Marchant dans la nuit de l’automne, il se dirigea vers le premier bar. La ville grouillait déjà de gens venus chercher leur distraction de fin de semaine. Des files d’attente commençaient à se former devant les établissements les plus en vogue. Les videurs bombaient le torse et les gens les priaient de les laisser entrer. De la musique descendait jusque dans les rues. Les odeurs de cuisine des restaurants se mêlaient à celle de l’alcool qui coulait dans les bars. Certains étaient plus soûls que d’autres. Ceux-là lui donnaient la nausée.
Il entra dans le bar au terme d’une attente plutôt brève. L’endroit ne comptait pas parmi les plus courus, pourtant il aurait été difficile d’y faire entrer ne serait-ce que quelques clients supplémentaires ce soir-là. Cela lui convenait. Il se mit immédiatement à parcourir les lieux du regard à la recherche de jeunes filles ou de jeunes femmes, de préférence n’ayant pas dépassé la trentaine ; évidemment, légèrement alcoolisées. Il ne voulait pas qu’elles soient ivres, mais simplement un peu gaies.
Il s’efforçait de rester discret. Il tapota une fois encore la poche de sa veste afin de vérifier que le produit était bien là. Il l’avait plusieurs fois tâté tandis qu’il marchait et s’était dit qu’il se comportait comme ces cinglés qui se demandent perpétuellement s’ils ont bien fermé leur porte, n’ont pas oublié leurs clefs, sont certains d’avoir éteint la cafetière ou encore n’ont pas laissé la plaque électrique allumée dans la cuisine. Il était en proie à cette obsession dont il se souvenait avoir lu la description dans un magazine féminin à la mode. Le même journal contenait un article sur un autre trouble compulsif dont il souffrait : il se lavait les mains vingt fois par jour.
La plupart des clients buvaient une grande bière. Il en commanda donc également une. Le serveur lui accorda à peine un regard. Il régla en liquide. Il lui était facile de se fondre dans la masse. La clientèle était principalement constituée de gens de son âge, accompagnés d’amis ou de collègues. Le bruit devenait assourdissant quand ils s’efforçaient de couvrir de leurs voix le vacarme criard du rap. Il scruta les lieux et remarqua quelques groupes de copines ainsi que quelques femmes, attablées avec des hommes qui semblaient être leurs maris, mais n’en repéra aucune seule. Il sortit sans même terminer son verre.
Dans le troisième bar, il aperçut une jeune femme qu’il connaissait de vue. Il se dit qu’elle devait être âgée d’une trentaine d’années ; elle avait l’air seule. Elle était assise à une table de l’espace fumeur où se trouvaient d’autres personnes, mais qui n’étaient sûrement pas avec elle. Elle but une margarita et fuma deux cigarettes tandis qu’il la surveillait de loin. Le bar était bondé, mais il semblait bien qu’elle n’était sortie s’amuser avec aucun de ceux qui tentaient d’engager la conversation avec elle. Deux hommes avaient tenté une approche ; elle leur avait répondu non de la tête et ils étaient repartis. Le troisième prétendant se tenait face à elle. Tout portait à croire qu’il n’avait pas l’intention de s’en laisser conter.
C’était une brune au visage plutôt fin, même si elle était un peu ronde ; ses épaules étaient recouvertes d’un joli châle, elle portait une jupe qui l’habillait avec goût ainsi qu’un t-shirt de couleur claire sur lequel on lisait l’inscription “San Francisco” : une minuscule fleur dépassait du F.
Elle parvint à éconduire l’importun. Il eut l’impression que l’homme éructait quelque chose à la face de la jeune femme. Il la laissa se remettre et attendit un moment avant de s’avancer.
– Vous y êtes déjà allée ? demanda-t-il.
La brune leva les yeux. Elle ne parvenait pas vraiment à se souvenir où elle l’avait vu.
– À San Francisco, précisa-t-il, son index pointé vers le t-shirt.
Elle baissa les yeux sur sa poitrine.
– Ah, c’est de ça que vous parlez, observa-t-elle.
– C’est une ville merveilleuse. Vous devriez aller y faire un tour, conseilla-t-il.
Elle le dévisagea, se demandant sans doute si elle devait lui ordonner de décamper comme elle l’avait fait avec les autres. Puis, elle sembla se rappeler l’avoir déjà croisé quelque part.
– Il se passe tellement de choses là-bas, à Frisco, il y a de quoi visiter, poursuivit-il.
Elle consentit un sourire.
– Vous ici ? s’étonna-t-elle.
– Eh oui, charmé de vous y voir. Vous êtes seule ?
– Seule ? Oui.
– Sérieusement, pour Frisco, vous devriez vraiment y aller.
– Je sais, j’ai…
Ses mots se perdirent dans le vacarme. Il passa sa main sur la poche de sa veste et se pencha vers elle.
– Le vol est un peu cher, concéda-t-il. Mais, je veux dire… j’y suis allé une fois, c’était superbe. C’est une ville merveilleuse.
Il choisissait ses mots à dessein. Elle leva les yeux vers lui et il s’imagina qu’elle était en train de compter sur les doigts d’une seule main le nombre de jeunes hommes qu’elle avait rencontrés et qui utilisaient des termes comme “merveilleux”.
– Je sais, j’y suis allée.
– Eh bien, me permettez-vous de m’asseoir à vos côtés ?
Elle hésita l’espace d’un instant, puis lui fit une place.
Personne ne leur prêtait une attention particulière dans le bar et ce ne fut pas non plus le cas quand ils en sortirent, une bonne heure plus tard, pour aller chez lui, en empruntant des rues peu fréquentées. À ce moment-là, les effets du produit avaient déjà commencé à se faire sentir. Il lui avait offert une autre margarita. Alors qu’il revenait du comptoir avec la troisième consommation, il avait plongé sa main dans sa poche pour y prendre la drogue qu’il avait versée discrètement dans la boisson. Tout se passait pour le mieux entre eux, il savait qu’elle ne lui poserait aucun problème.

© La rivière noire, Arnaldur Indridason, Métailié

19 janvier 2011

Programme d’affiliation autour du livre numérique entre ePagine et Rue89

Après avoir développé de multiples partenariats autour de l’emploi et de la formation, du shopping, des voyages, du marché de l’occasion ou encore de l’apprentissage des langues étrangères, le site d’actualités Rue89 souhaitait offrir à ses lecteurs-internautes un nouveau service lié au livre numérique. Depuis vendredi dernier, c’est chose faite : Rue89 propose désormais sur toutes les pages de son site (voyez dans la colonne “services : Rue89 & ses partenaires”) un encart Livres numériques dans lequel découvrir des suggestions de lecture sélectionnées par ePagine (Fiction française et 100% numérique) ou automatisées via les flux (Meilleures ventes). Au total, ce sont neuf livres numériques recommandés (romans de la rentrée de janvier, nouvelles, essai sur le numérique, ateliers d’écriture, polars…) que vous pourrez télécharger sur votre ordinateur, votre liseuse, votre smartphone ou votre tablette. Pour certains d’entre eux, les premières pages sont feuilletables en ligne sur ePagine ou/et téléchargeables gratuitement. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Rue89 et cliquez sur la couverture de l’ebook qui vous mènera directement à la fiche détail correspondante où vous trouverez une présentation du texte, les formats de lecture disponibles (ePub, PDF…) ainsi que les droits d’utilisation (avec ou sans DRM / verrous). Bonne visite !

D’après Frédéric-Alexandre Talec, directeur commercial de Rue89, les internautes fréquentant ce site – majoritairement des chefs d’entreprises, des artisans ou encore des cadres (on dit CSP+ en marketing), âgés de 35 à 49 ans et plutôt franciliens – ont une appétence pour la chose culturelle et sont relativement bien équipés en ordinateurs, smartphones, liseuses, tablettes… Vu que le site (dont l’une des particularités est de proposer des contenus engagés, alternatifs, ouverts au public et tournés sur le Monde, la Politique, la Société, l’Écologie, les Médias ou le Sport) propose déjà du contenu lié au livre (via la rubrique Culture ou le cabinet de lecture d’Hubert Artus) et aux nouvelles technologies (rubrique High-Tech), il était pertinent pour ses animateurs d’offrir un service lié à cette appétence et aux nouveaux devices. Par ailleurs, 2011 c’est aussi l’année où Rue89 souhaiterait développer la partie culturelle sur le site. Cet ensemble de conjonctions ont fait que Rue89 a eu à coeur de choisir un programme d’affiliation avec ePagine (trois mois pour commencer). Ce partenariat est également important pour ePagine qui cherche aujourd’hui à obtenir plus de visibilité dans la presse et notamment via un média numérique. Pensant que l’internaute intéressé par l’information en ligne de Rue89 l’est sans doute aussi par la lecture numérique, il était pertinent (comme un prolongement naturel de ses activités autour du livre dématérialisé) qu’ePagine vienne à rencontrer les responsables de ce site qui en quatre ans seulement (puisque créé en 2007) est devenu l’un des premiers grands médias numériques.

Depuis vendredi dernier, l’encart (dans la colonne de droite réservée aux services) propose trois entrées (même si la présentation risque de changer dans les prochains jours) : si la première affiche les trois meilleures ventes d’ePagine (cet onglet évolue sans cesse puisque Rue89 récupère automatiquement les flux d’ePagine), les deux autres (Fiction française et 100% numérique) sont des propositions d’ePagine en lien avec le site d’actualités.

Pour démarrer, vous trouverez dans l’onglet Fiction française :

Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal, roman publié par Verticales (chroniqué ici)
Un coup à prendre de Xavier de Moulins publié aux éditions Au diable vauvert (chroniqué ici)
Les Petits de Frédéric Clémençon à L’Olivier (chronique à venir)

Côté 100 % numérique, nous démarrons avec :

Comment écrire au quotidien de Pierre Ménard chez publie.net (chroniqué ici)
De la bibliothèque à la bibliosphère de Lorenzo Soccavo chez Numerik:)ivres (chronique à venir)
Chiens féraux de Felipe Becerra Calderón chez LC éditions (chronique à venir)

Christophe Grossi

20 février 2010

Vraie polémique autour du faux roman de Yannick Haenel

Filed under: + Conseils de lecture — Étiquettes : , , , , , , — Christophe @ 05:29

Dès sa parution en août 2009 le faux roman de Yannick Haenel, Jan Karski fait partie des livres plébiscités. En quelques mois, l’auteur reçoit le Prix du roman Fnac, le Prix Décembre et le Prix Interallié. L’hiver arrive, les fêtes de Noël sont balayées, tout le monde se souhaite la bonne année. Un tremblement de terre ravage alors Haïti et le monde entier est sous le choc. Mais dans le même temps, une polémique autour d’une des plus grandes tragédies du XXème siècle, la Shoah, prend forme dans le quartier latin, enfle au fil des semaines : les médias s’en emparent. Claude Lanzmann a lancé l’offensive, Yannick Haenel a répliqué, Jorge Semprun, Juan Asensio, Pierre Jourde ou encore Marie-Magdeleine Lessana interviennent alors via blogs et journaux.

Le livre : Varsovie, 1942. La Pologne est dévastée par les nazis et les Soviétiques. Jan Karski est un messager de la Résistance polonaise auprès du gouvernement en exil à Londres. Il rencontre deux hommes qui le font entrer clandestinement dans le ghetto, afin qu’il dise aux Alliés ce qu’il a vu, et qu’il les prévienne que les Juifs d’Europe sont en train d’être exterminés. Jan Karski traverse l’Europe en guerre, alerte les Anglais, et rencontre le président Roosevelt en Amérique.

Jan Karski

Trente-cinq ans plus tard, il raconte sa mission de l’époque dans Shoah, le grand film de Claude Lanzmann. Mais pourquoi les Alliés ont-ils laissé faire l’extermination des Juifs d’Europe ? Ce livre, Jan Karski, avec les moyens du documentaire, puis de la fiction, raconte la vie de cet aventurier qui fut aussi un Juste.

La polémique : Il y a un mois, Marianne publie un article de l’auteur du Lièvre de Patagonie et réalisateur de Shoah, Claude Lanzmann, article dans lequel il revient, six mois après sa parution, sur le livre de Yannick Haenel. Et, comme le dit Grégoire Léménager (BibliObs), Claude Lanzmann « n’y va pas avec le dos de la cuillère. » Il y est question de « parasitage », de « plagiat », de « paraphrase », de « truquage », d’une « falsification de l’histoire et de ses protagonistes », et d’« élucubrations ». « Les scènes [que Yanick Haenel] imagine, les paroles et pensées qu’il prête à des personnages historiques réels et à Karski lui-même sont si éloignées de toute vérité […] qu’on reste stupéfait devant un tel culot idéologique, une telle désinvolture », écrit Claude Lanzmann.

Ce débat lancé par Claude Lanzmann, on l’aura compris, concerne, une fois de plus, les limites de la fiction, autrement dit : a-t-on le droit de faire de la fiction avec des personnages historiques, en se glissant dans leur peau ?

À cette question, à cette attaque, Yannick Haenel, a répondu, a répliqué. C’était dans Le Monde, fin janvier, et lui non plus n’a pas mâché ses mots. « Dans le domaine de la publicité, le hasard fait toujours bien les choses », énonce-t-il. « L’attaque contre mon livre coïncide avec une rediffusion de Shoah sur Arte, et avec la signature d’un contrat, sur la même chaîne, pour un film sur Karski », explique-t-il. « Il veut ma mort, il l’énonce publiquement, avec l’impunité de ceux qui se prennent pour des commandeurs.», poursuit-t-il. Sur le le recours à la fiction, il affirme que ce « n’est pas seulement un droit, il est ici nécessaire parce qu’on ne sait quasiment rien de la vie de Karski après 1945, sinon qu’il se tait pendant trente-cinq ans ». Œil pour œil, dent pour dent, il accuse également Lanzmann d’avoir utilisé Karski, de l’avoir piégé afin de l’intégrer à son film Shoah.

Le 2 février 2010, l’écrivain et psychanalyste Marie-Magdeleine Lessana donne son point de vue dans Le Monde : « Pourquoi préférer commenter un film plutôt que voir le film ? Comment résumer 640 pages de témoignages en 60 pages ? Et comment faire semblant de prendre la voix d’un autre (qui a montré combien prendre la parole lui fut difficile) avec le piège de l’effet-document ?  Comment sur des faits aussi graves ne pas être exact et rigoureux ? Où est l’expérience ? Qui l’incarne ? Certaines phrases sur l’abandon, le crime, l’humanité pourraient faire écho à d’autres écrites par Primo Levi ou par Imre Kertesz, mais là, dans le dispositif Haenel, ça n’a pas de poids, ça sonne faux, ça sonne téléphoné ! »

Quelques jours tard, Jorge Semprun rejoint le débat : lui estime que Yannick Haenel est « dans la lignée de ces jeunes écrivains qui s’attaquent à des sujets difficiles, essentiels, comme Jonathan Littell avec Les Bienveillantes. A-t-on le droit de parler de la Shoah dans un roman ? Oui. A-t-on le droit de parler de la Shoah si on n’est pas Claude Lanzmann ? Oui », souligne l’écrivain, avant de préciser que « le travail de Yannick Haenel sur Jan Karski [l]’a convaincu ». (Livres Hebdo, 5 février 2010)

Le même jour, l’écrivain Pierre Jourde, sur son blog, démonte le livre de Yannick Haenel et va même jusqu’à démontrer pourquoi l’auteur est aussi fabriqué que son livre. « L’affaire ne serait en soi ni très grave ni très originale, si elle ne mettait pas en jeu la littérature, ce qu’elle peut, son rapport à la vérité, la capacité contemporaine à juger d’un style et d’une œuvre. Si la tromperie nommée Haenel n’était pas aussi énorme, et si elle n’utilisait pas la figure héroïque de Karski. Il y a des obscénités qui finissent par révolter. », conclue-t-il.

Enfin dans Le Monde du 13 février 2010, Andréa Lauterwein (chercheuse associée au Centre d’études et de recherches sur l’espace germanophone (Cereg) Paris-III), dans son intervention, « Shoah : le romancier est-il un passeur de témoin ? », demande d’emblée si « tout événement historique peut, tôt ou tard, devenir le sujet d’une fiction ». « On sait à quel prix les témoins sont « retournés » dans la réalité psychotique des ghettos et des camps pour nous rendre ce qu’ils y ont vu, écrit-elle. Terrible mission qui leur vaut aujourd’hui une « gloire de cendre » comme le dit le titre du poème de Paul Celan qui se termine avec ces vers, célèbres : « Niemand/zeugt für den/Zeugen » (« Personne/ne témoigne pour le/témoin »). Un constat qui se retrouve étrangement modifié en « Qui témoigne pour le témoin ? » dans l’exergue du roman de Yannick Haenel. Ce truquage, censé placer le livre sous l’autorité du témoin, alors même qu’il inverse et défigure gravement la parole de Celan, nous renseigne d’entrée sur l’orientation douteuse du projet. »

Allez, il est temps maintenant de se faire sa propre opinion en allant lire Jan Karski et voir ou revoir (lire ou relire) Shoah. Bonne lecture !

Christophe Grossi

Mea culpa : comme me le fait remarquer fort judicieusement Juan Asensio, alias Stalker, dans les commentaires, j’ai omis de citer les trois articles qu’il a consacré à Yannick Haenel sur son blog (alors même que Pierre Jourde le reprend dans sa chronique et d’autant plus qu’il a été l’un des premiers à affirmer que Jan Karski « ne sera jamais rien qui puisse être rapproché d’un roman, encore moins d’un roman réussi, encore bien moins d’une belle œuvre de littérature. » À lire, donc ! D’abord, l’article du 15 octobre 2009, ensuite celui du 23 janvier 2010 et enfin celui du 28 janvier 2010. Avec toutes mes excuses à l’auteur.

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Livres numérisés cités dans cette chronique :

Autres livres ou auteurs cités :

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