Cinq textes d’André Delauré figurent désormais au catalogue numérique ePagine. Si ses trois polars parus dans la collection « suspense » de Calmann-Lévy (Assourdissants silences, Mortelles connivences t.1 ; la banquière et Mortelles connivences, t2 : Les sous-traitants) ont été numérisés par cet éditeur à l’automne dernier, voici que débarquent coup sur coup deux textes 100 % numérique. Le premier a été écrit sous forme d’un feuilleton littéraire en 25 épisodes ; mordant, drôle et bien enlevé, Métamorphoses fait se croiser un directeur général de l’industrie pharmaco-médicale aux pratiques douteuses ; une ex-danseuse du Moulin-Rouge devenue présidente de société ; sa fille, jeune héritière richissime qui a pris la poudre d’escampette ; un chômeur entre deux âges qui gamberge un plan fumeux et une jeune artiste peintre désargentée qui sera chargée d’usurper l’identité de la jeune héritière. Changement de décor avec Fracture mentale propulsé par Numerik:)ivres qui met en scène un schizophrène, tueur en série d’enfants. Notez que ce polar très très noir contient des scènes si cruelles qu’elles pourront heurter la sensibilité de certains d’entre vous. Dès à présent, je vous propose de découvrir les deux univers de cet auteur « convaincu qu’une nouvelle aire de lecture est en train de voir le jour avec la numérisation des textes et persuadé que l’innovation ne connaîtra le succès qu’à condition de voir les auteurs professionnels confier leurs textes aux éditeurs prenant le risque d’investir sur ce créneau de création ». Ces deux ebooks sont disponibles en ePub sur ePagine, sans DRM. Des extraits plus longs de ces deux textes peuvent être feuilletés en ligne et/ou téléchargés gratuitement en cliquant sur les liens ou les couvertures. Belles découvertes et bon week-end !
ChG
Extrait de « Corruption », premier épisode de Métamorphoses
StoryLab, 2011

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Je vais te raconter une histoire.
Écoute, un hélicoptère approche. Tu l’entends ?
Imagine un parc paysager sur lequel sont élevés deux bâtiments industriels d’acier et verre bien entretenus. En façade du plus imposant, tu peux lire le nom de l’entreprise : Laboratoires Sanipharma.
Au-dessus des arbres, arrive l’hélico, style haut de gamme pour businessmen opulents. Tu vois le genre.
Patrick Juvancourt, la cinquantaine séduisante, raffinée, habillé sur mesure, flanqué de deux collaborateurs en blouse blanche, franchit le seuil de l’immeuble principal.
Le trio va vers la pelouse tondue au rasoir.
Virant sur lui-même, l’hélico amorce son atterrissage.
Le tournoiement des pales échevelle les trois hommes.
Couverts par le tintamarre, ils se disent quelque chose que tu n’entends pas, mais qui les fait rire.
Le ventilateur s’arrête de tourner. La triplette approche de l’engin où le pilote effectue les contrôles d’usage.
Un premier garde du corps géant à turban et à mine patibulaire descend de l’appareil.
Un très petit homme sévère, à grosses lunettes noires, apparaît. C’est le sous-secrétaire d’État d’une nation qu’il est préférable de ne pas nommer.
Le premier garde l’aide à descendre en se mettant à plat ventre sur le sol pour servir, avec son dos, d’ultime degré au marchepied trop élevé. Tu réalises la vastitude, comme dit l’épouse de mon beau-frère, des échelons sociaux dans le pays d’origine !
Juvancourt et les siens manifestent un étonnement gêné.
Dès que le despote touche le sol, le premier garde se redresse avec une rapidité foudroyante pour se flanquer au côté droit du patron. Un deuxième garde du corps géant, sans turban mais à mine tout aussi patibulaire, se poste au flanc gauche.
Une vague appréhension a gommé les sourires sur les visages du comité d’accueil.
Juvancourt se porte au devant de son visiteur. Ils échangent quelques mots en se serrant la main. Le quasi-ministre reste très froid, son hôte recouvre un embryon de sourire.
Les six hommes se dirigent vers les constructions. Le tyran au petit pied marche si rapidement que les autres ont du mal à le suivre.
Bientôt, le groupe passe le sas d’entrée du siège social où sont affichées les nombreuses plaques d’identification des différents services.
Tous traversent le hall au pas de course.
Ils montent dans l’ascenseur.
Et, là, tu vois un tableau saisissant.
Les malabars, entourant leur chétif chef, se font les plus minces possible afin de ne pas l’écraser dans la cabine extrêmement exiguë pour leur masse.
La porte de l’ascenseur se referme. Tu ne peux pas t’empêcher de penser à une boîte de sardines.
Elle se rouvre à l’étage de la direction générale.
Le sous-secrétaire descend impétueusement le premier. Juvancourt veut sortir derrière lui, il est coincé illico entre les deux gardes géants qui se sont précipités sur les traces de leur boss. Sans ménagement, l’un des gorilles le repousse et lui passe devant. Son collègue réitère le même geste.
Les deux blouses blanches s’offusquent. Sans piper mot, je vais te dire ! D’une mimique, leur supérieur intime l’ordre de ne pas relever l’anicroche.
Le visiteur, impatient, se retourne pour attendre l’hôte qui, épanoui, vient vers lui et l’invite à s’engager plus avant dans le couloir.
Ils arrivent à la direction générale.
Juvancourt ouvre la porte du bureau, moderne et luxueux, puis s’efface afin de laisser passer le presque ministre. Lequel, tu le noteras, n’a toujours pas ôté ses lunettes noires.
Le groupe entre.
Un léger incident oppose le second garde géant et le plus grand des collaborateurs qui s’est approché de l’homme d’État, une main large comme une planche à hacher l’écarte rudement.
Juvancourt contourne son bureau et invite le voyageur à s’asseoir.
Ce qu’il fait.
Tu remarques que ses pieds ne touchent pas le sol.
Juvancourt s’assied. Ses subordonnés font de même.
Les gardes géants restent debout auprès de leur maître.
Étonnement du directeur général. Mais il n’insiste pas, se penche et ouvre un tiroir.
Réflexe immédiat, les défenseurs portent la main à l’aisselle, prêts à dégainer.
Impressionné, avec un sourire jaune, Juvancourt montre qu’il ne retire du tiroir qu’un petit flacon pharmaceutique.
Impassibles, les gorilles croisent les bras.
Juvancourt tend le flacon à l’invité.
Gymnastique au-dessus du bureau pour que leurs doigts se rejoignent car les bras du petit homme sont trop courts.
Le collaborateur le plus gras sert d’intermédiaire.
Le sous-secrétaire examine le flacon, très près de ses lunettes. Après une dizaine de secondes, sa voix sèche et aiguë cisaille le silence.
– Si je vous garantis la vente de trois cents millions de flacons la première année… Combien je touche ?
– Dix pour cent.
Le candidat acheteur éclate d’un rire acidulé.
– Hi, hi, hi, hi ! Les français ont beaucoup d’esprit !
Juvancourt s’étonne.
– Je vous assure que cela équivaut à vous verser une fortune, monsieur le sous-secrétaire d’État !
– Je ne veux pas ce qui équivaut à une fortune. Je veux la fortune. En Occident, ce médicament est totalement illégal, M. Juvancourt. Si vous le distribuez chez vous, vous allez en prison. Moi, je vous amène deux milliards de consommateurs potentiels… Mais c’est fifty-fifty.
Le directeur général est désagréablement surpris.
Il consulte une première blouse blanche du regard.
Elle a une mimique d’acquiescement.
Il consulte la seconde.
Elle n’a pas d’objection.
Il dévisage l’énigmatique petit homme durant une dizaine de secondes.
– Banco.
Le négociateur se crispe sur-le-champ.
Il enlève ses lunettes.
Des yeux métalliques et glacés regardent fixement le docteur en pharmacie corrompu et corrupteur.
– J’aurais dû demander plus ! rage-t-il avec une aigreur hilarante.
Pourtant, tu n’as pas envie de rire !
Quelle saleté il va nous répandre sur la planète ?
© André Delauré, Métamorphoses (StoryLab, 2011)
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Extrait du premier chapitre de Fracture mentale
Numerik:)ivres, 2011

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Spectacle ignoble, dans la pinède aux ombres fantasmagoriques d’une nuit à la lune disloquée par les cimes disparates, l’homme trapu, accoutré façon baroudeur, traîne derrière lui un garçon de sept ou huit ans attaché à une solide laisse aux mailles d’acier. Contrefait par la gibbosité de son sac à dos difforme, le barbare fait devancer d’un faisceau jaunâtre de lampe torche le pas pressé de ses jambes courtes.
Surcroît d’abjection, dissimulé en partie par de longs cheveux bruns et raides, l’enfant porte au cou le collier étrangleur des chiens féroces. Décharné, il flotte dans un mince tricot bleu roi aux manches interminables et un vaste pantalon de toile écrue que maintes chutes ont maculés. Sur la souillure terreuse de ses joues creuses, les larmes d’yeux sombres, si découragés, si soumis, ont dessiné des sillons asséchés. Le malheureux geint à chaque traction brutale de la chaîne qui par secousses impatientes ébranle sa frêle carcasse et menace de le faire choir à nouveau.
Par endroits, une palme de fougère géante lui irrite le visage ou bien il heurte l’un des pins qui se raréfient à l’approche de la plage dont la rumeur croissante des flots reste encore lointaine.
Sans son comportement horrible, la face ronde au sourire doux du bourreau inspirerait la confiance, la sympathie même ! En éveillant toutefois la curiosité car sa peau au teint laiteux, constellée d’éphélides, est imberbe, aussi glabre qu’un œuf, particularité inhabituelle à cette heure tardive chez un mâle vraisemblablement quarantenaire. Bien que ses traits reflétant une espèce d’éternelle impuberté ne permettent pas de lui attribuer un âge précis. Jusqu’à ses sourcils et ses cils qui sont pratiquement inexistants. Seule une demi-couronne blonde aux boucles chérubines s’accroche à l’arrière de son crâne par ailleurs parfaitement lisse.
Il esquisse une volte-face, sans cesser de trotter, et tire brutalement la laisse.
— Tu lambines, Désiré, tu lambines.
La voix – un unisson au timbre un peu trop aigu – est affectueuse, plaisante. Mais le brusque branle-bas des chaînons ne prête pas à contestation.
Pourtant, l’enfant objecte, mollement, sans espérance.
— Ça fait mal, Maître, ça fait mal…
— Cesse de gémir comme une fille.
— Si vous m’enlevez le collier, je peux marcher devant vous…
— Pour tenter de t’échapper, une fois de plus ? Je te l’ai dit. Cette nuit, j’ai impérativement besoin de toi, mon cœur… Plus que jamais.
— Je vous promets, je m’échapperai pas.
— Reformule.
— Je ne m’échapperai pas.
— Mais oui, je vais te croire. Prends-moi pour un idiot. Inattendu et cocasse, son rire tintinnabule entre de petits hoquets tandis que, d’un cruel soubresaut, il incruste les crocs de métal du collier dans la chair de sa victime.
— Aaaïïïïe !
Désiré sanglote.
Le maître rit de plus belle en poursuivant sa randonnée.
— Tu es vraiment une fillette, hein ? Allez, presse-toi. Il faut qu’on y soit avant que la marée remonte. PARLE-LUI DU TRÉSOR ! Je lui en ai déjà parlé. Ça ne sert à rien de rabâcher. T’ES VRAIMENT UN CRÉTIN ! T’AS PAS COMPRIS QU’Y A QUE ÇA QUI LE FAIT AVANCER, TRIPLE ANDOUILLE ! Papaaa, ne me traite pas de triple andouille… QU’EST-CE QUE T’ES D’AUTRE ? BOURRIQUE ! PARLE-LUI DU TRÉSOR ! Tu imagines tout ce que l’on fera lorsque nous aurons trouvé le trésor ?
— Je voudrais revoir maman.
— Sûr… Avec le magot que tu vas récolter, tu auras les moyens de lui faire rendre des comptes, à ta maman.
— Je m’achèterai une grosse voiture.
— C’est une sacrée bonne idée, ça.
— Pourquoi les Allemands, ils l’ont enterré si loin, leur trésor ?
— Ils n’allaient pas le camoufler sur la place du village. Et puis, ils avaient le feu au train, crois-moi. Ils ne tenaient pas à s’encombrer pour rentrer chez eux. C’est que c’est lourd, des lingots d’or. Ils se sont dit qu’ils reviendraient chercher ça plus tard, une fois la guerre finie. Ils ne se doutaient pas que le maréchal Leclerc les attendait au virage. Il les a tous exterminés, Leclerc. Tous. Un sacré guerrier.
— Comment vous savez qu’il est là, le trésor ? Pourquoi le maréchal, il leur a pas pris ?
— Reformule.
— Comment savez-vous qu’il est là, le trésor ? Pourquoi le maréchal, le… ne leur a-t-il… ne le leur a-t-il pas pris ? Aïe !
— Ce que tu es douillet… De tous les chiens que j’ai eus, il n’y en a pas un qui se plaignait autant que toi. Ils m’étaient toujours reconnaissants de les emmener en balade.
— Je ne suis pas un chien, moi.
— Oh ! si. Tu es même un de ces petits vicieux de chiens fugueurs qui se régalent de faire courir leur gentil maître, aux cent coups à l’idée de les perdre… Je ne supporterais pas de te perdre… Ça y est, on y est presque.
(…)
© André Delauré, Fracture mentale (Numerik:)ivres, 2011)