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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

30 janvier 2013

Angoulême 2013 : les Grand Prix à l’honneur sur ePagine

Filed under: + BD digitales — Mots-clefs :, , , , , — Christophe @ 16:49

 

Pour accompagner le Festival d’Angoulême 2013 qui cette année aura lieu du 31 janvier au 3 février, la librairie ePagine, en partenariat avec plusieurs maisons d’édition, propose sur son site une mise en avant qui permettra de découvrir ou de redécouvrir les auteurs et les œuvres primés durant ces 40 ans du Festival de la Bande Dessinée. Sept des trente-deux titres en lice pour le prix du meilleur album (sélection officielle 2013) sont également mis à l’honneur. Pendant toute la durée du Festival, retrouvez tous ces titres dans l’univers BD & Mangas. Je vous rappelle que toutes ces BD sont pour l’instant disponibles en streaming (lecture en ligne) et que, à chaque fois, les premières planches peuvent être visionnées gratuitement sur ePagine.

 

• Sélection de 10 BD primées au Festival d’Angoulême depuis 40 ans

1976 : Hugo Pratt, La Ballade de la mer salée (Casterman)
1978 : Jacques Martin, Alix Le Spectre de Carthage (Casterman)
1978 : Roba, Boule et Bill Ras le Bill (Dupuis)
1980 : Wasterlain, Docteur Poche (Dupuis)
1982 : Derib, Yakari (Le Lombard)
1985 : Francois Schuitten & Benoit Peeters, Les cités obscures t.2 : la fièvre d’Urbicande
1989 : Le Gall, Théodore Poussin T 3 Marie-Vérité (Dupuis)
1999 : Dupuy-Berberian, Monsieur Jean T4 (Les Humanoïdes Associés)
2004 : Larcenet, Le Combat ordinaire (Dargaud)
2008 : Shaun Tan, Là, où vont nos pères (Dargaud)

 

Sélection officielle Angoulême 2013 pour le Fauve d’Or
Prix du meilleur album
: 7 des 32 albums sont d’ores et déjà disponibles en numérique

Aâma T2 de Frederik Peeters (Gallimard)
Alix Senator T1 de Thierry Démarez et Valérie Mangin (Casterman)
La grande odalisque T1 de Bastien Vivès et Ruppert & Mulot (Dupuis)
Les Folies Bergère de Zidrou et Porcel (Dargaud)
Moi, René Tardi, prisonnier du Stalag II B de Tardi (Casterman)
Orbital T5 de Sylvain Runberg et Serge Pellé (Dupuis)
Pablo T2 de Julie Birmant et Clément Oubrerie (Dargaud)

 

23 septembre 2012

Festival America / Karla Suárez

Festival America : troisième et dernier rendez-vous. Après Home de Toni Morrison (vendredi) et Kuessipan de Naomi Fontaine (hier), extrait aujourd’hui de La Havane année zéro (roman traduit par François Gaudry et publié aux éditions Métailié) de Karla Suárez, née à La Havane, vivant actuellement à Lisbonne et qui fait partie des invités du festival. Auteur de Tropique des silences (prix du Premier Roman en Espagne) et de La Voyageuse (tous publiés aux éditions Métailié), Karla Suárez sera également le cinquième auteur en résidence à Vincennes, de septembre à fin décembre 2012. La Havane année zéro se déroule au début des années 90 à Cuba en pleine crise. Julia navigue entre trois hommes. Curieusement, tous sont fascinés par l’histoire d’un Italien émigré à La Havane qui aurait inventé le téléphone avant Graham Bell. Tous mentent, par jeu, par intérêt, par ennui et Julia cherche alors à démêler le vrai du faux, tout en pratiquant la survie active et quotidienne dans un pays au bord du gouffre. Karla Suárez met en scène avec brio une société épuisée, à court de vivres et de rêves, où chacun s’efforce cependant de garder intact tout ce qui peut rendre la vie supportable : l’amour, l’amitié, l’avenir… Si vous souhaitez rencontrer l’auteur, voici son programme du jour. Son roman, La Havane année zéro est disponible en papier et en numérique. Bonne fin de festival !

ChG

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Extrait de La Havane année zéro de Karla Suárez,
© éditions Métailié, 2012

“ C’était en 1993, année zéro à Cuba. L’année des coupures d’électricité interminables, quand la Havane s’est remplie de vélos et que les garde-mangers étaient vides. Il n’y avait plus rien. Pas de transport. Pas de viande. Pas d’espoir. J’avais trente ans et des problèmes à la pelle, c’est pour ça que je me suis laissé embringuer dans cette histoire, même si au début je ne me doutais pas que, pour les autres, les choses avaient commencé bien avant, en avril 1989, quand le journal Granma a publié un article intitulé “ Le téléphone a été inventé à Cuba ” où il était question de l’Italien Antonio Meucci. La plupart des gens ont dû oublier l’histoire, mais pas eux, ils avaient découpé et gardé l’article. Ne l’ayant pas lu, en 1993 je ne savais encore rien de l’affaire, jusqu’à ce que j’en devienne insensiblement partie prenante. C’était inévitable. Diplômée en mathématiques, je dois à ma formation méthode et raisonnement logique. Je sais qu’il y a des phénomènes qui ne peuvent se produire que lorsque certains facteurs sont réunis et, cette année-là, nous étions tellement dans la mouise que nous avons convergé vers un point unique. Nous étions les variables d’une même équation. Une équation qui ne serait résolue que des années plus tard, et sans nous, bien sûr.
Pour moi, tout a commencé chez un ami que j’appellerai, disons… Euclides. Voilà. Je préfère cacher les véritables noms des personnes impliquées pour ne pas heurter les sensibilités. C’est d’accord ? Euclides est donc la première variable de cette maudite équation.
Ce soir-là, nous sommes allés chez lui et sa mère nous a accueillis en annonçant que la pompe était de nouveau en panne et qu’il fallait se servir de seaux pour remplir les réservoirs. Mon ami a fait la grimace et j’ai proposé mon aide. Nous en étions là lorsque m’est revenue en mémoire la conversation à laquelle j’avais assisté pendant un repas quelques jours avant et je lui ai demandé s’il avait entendu parler d’un certain Meucci. Euclides a posé son seau par terre et m’a regardée en me demandant : Antonio Meucci ? Oui, bien sûr, il avait déjà entendu ce nom. Il a pris mon seau, versé l’eau dans le réservoir et prévenu sa mère qu’il continuerait plus tard parce qu’il était fatigué. La vieille a rouspété, mais Euclides a fait la sourde oreille. Il m’a prise par le bras pour me conduire dans sa chambre où – comme chaque fois qu’il ne voulait pas être entendu – il a branché la radio sur CMBF, la station de musique classique. Alors, il m’a demandé de lui raconter. Je lui ai dit le peu que je savais et j’ai ajouté que l’écrivain était en train d’écrire un livre sur Meucci. L’écrivain ? Quel écrivain ? il a fait, l’air renfrogné, ce qui m’a agacée : pourquoi toutes ces questions ? Euclides s’est levé pour aller chercher quelque chose dans l’armoire. Il y a pris un dossier et s’est assis sur le lit près de moi en disant : il y a des années que je m’intéresse à cette histoire.
Alors, il m’a expliqué. J’ai donc appris qu’Antonio Meucci était un Italien du XIXe siècle, originaire de Florence, et qu’il était venu à La Havane en 1835 pour travailler comme responsable technique du théâtre Tacón, le plus grand et plus beau théâtre d’Amérique de l’époque. Meucci était un scientifique, un inventeur passionné et, entre autres choses, il s’était consacré au début de sa carrière à l’étude des phénomènes électriques, ou du galvanisme comme on disait alors, et à leurs applications dans différents champs, surtout celui de la médecine. Il avait pour cela mis au point quelques inventions et c’est au cours d’une expérience d’électrothérapie qu’il a réussi, a-t-il affirmé, à entendre la voix d’une autre personne provenant de l’appareil qu’il avait créé. C’est ça, le téléphone, non ? Transmettre la voix par conduction électrique. Avec son invention, baptisée “ télégraphe parlant ”, il est parti à New York où il a continué à perfectionner son appareil. Quelque temps après, il a réussi à déposer une sorte de brevet d’invention provisoire qui devait être renouvelé tous les ans. Mais Meucci n’avait pas d’argent, il était fauché, les années ont passé et, un beau jour de 1876, Graham Bell a déposé son brevet de téléphone. Et lui avait de l’argent. Bell a fini par passer dans les livres d’histoire pour le grand inventeur et Meucci est mort pauvre et oublié, sauf dans son pays natal où il a toujours été reconnu.
Mais ils mentent, les livres d’histoire mentent, a dit Euclides en ouvrant son dossier. Il y avait la photocopie d’un article publié en 1941 par l’anthropologue cubain Fernando Ortiz, dans lequel il parlait de Meucci et de la possibilité que le téléphone eût été inventé à La Havane. Puis, plusieurs pages de notes, de vieux articles de Bohemia et de Juventud Rebelde, et plus récent, un exemplaire du journal Granma de 1989, où figurait un article intitulé : “ Le téléphone a été inventé à Cuba. ”
Je n’en revenais pas. Malgré tout ce temps écoulé depuis la publication des articles, je ne pouvais toujours pas profiter chez moi des avantages du téléphone, mais je me sentais fière de savoir qu’existait la lointaine possibilité qu’une telle invention ait vu le jour dans mon pays. Incroyable, non ? Le téléphone aurait été inventé dans cette ville où il ne fonctionnait presque jamais ! C’est comme si on avait inventé ici la lumière électrique, l’antenne parabolique ou Internet. Ironie de la science et des circonstances ! Une mauvaise blague. Comme pour Meucci, qui plus d’un siècle après sa mort était encore oublié, car personne n’avait réussi à démontrer l’antériorité de son invention par rapport à celle de Bell.
Terrible injustice historique ! je me suis exclamée lorsque Euclides a terminé ses explications. J’ai alors appris la suite. Euclides s’est levé, a fait quelques pas et m’a regardée : une injustice, oui, mais réparable. Je n’ai pas compris sa réponse, alors il s’est rassis, a pris mes mains dans les siennes et, baissant le ton de sa voix, il a dit : ce qui ne peut être démontré n’existe pas, mon amie, mais la preuve de l’antériorité de l’invention de Meucci existe, et je le sais parce que je l’ai vue. J’ai dû faire une drôle de tête, mais je suis restée silencieuse. Il m’a lâché les mains sans me quitter des yeux. Je pense qu’il s’attendait à une autre réaction, un sursaut, un cri, je ne sais pas, mais moi j’étais juste curieuse, alors j’ai dit : la preuve ? (…)
 ”

21 septembre 2012

Le festival America, Toni Morrison & le numérique

Tous les deux ans depuis 2002, le festival America à Vincennes célèbre les littératures d’Amérique du Nord. Mais pour cette édition, parce que le festival fête ses 10 ans, les organisateurs ont également invité aux côtés des écrivains nord-américains des auteurs d’Amérique du Sud (Argentine, Brésil, Chili, Pérou, Uruguay) et des Caraïbes (en tout 74 écrivains originaires de 13 pays). AMERICA ouvrira ses portes aujourd’hui à 15 heures et les refermera dimanche 23 septembre. On remarquera notamment la présence de Toni Morrison, prix Nobel de Littérature en 1993, dont le roman Home vient d’être traduit en français et publié chez Christian Bourgois éditeur. Invitée d’honneur du festival, le premier café des libraires lui est d’ailleurs consacré. À ses côtés, Russell Banks, Jennifer Egan, Naomi Fontaine, Francisco Goldman, Iain Levison, Carlos Liscano, Catherine Mavrikakis, Elsa Osorio, Julie Otsuka (lire notre billet du 9 septembre 2012), Luis Sepúlveda (lire notre billet du 21 mai 2012), Darin Strauss, Karla Suárez, Lyonel Trouillot, Juan Gabriel Vásquez, Marvin Victor (lire notre billet du 17 janvier 2011), Alejandro Zambra et des dizaines d’autres auteurs encore.

Chaque auteur invité interviendra d’une manière ou d’une autre (débats, forums, lectures, ateliers,…) durant ce grand week-end (pour en savoir plus visitez le site du festival) et tous leurs livres sont déjà bien en place sur les stands des libraires dans un espace dédié à la vente et aux signatures.

De nombreux textes des auteurs invités sont également disponibles en numérique, soit dans leur version originale lorsqu’il s’agit d’auteurs anglo-saxons, soit en français lorsque les textes ont été traduits ou écrits par des écrivains francophones. Nous avons dénombré 88 titres toutes langues confondues dans le catalogue numérique d’ePagine.

Pour en savoir plus sur ce qui est disponible en numérique, cliquez ici.

Dès à présent, pour saluer la venue de Toni Morrison, un extrait de Home, son nouveau roman dans lequel, à travers une histoire familiale, elle revient sur le traumatisme causé par la guerre de Corée, sur les années 50 aux USA ainsi que sur la ségrégation. Ce roman est traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière et publié chez Christian Bourgois éditeur. Demain, nous publierons un extrait de Kuessipen de Naomi Fontaine, également invitée à ce festival, Naomi Fontaine qui est Innue Montagnaise de Uashat (Côte-Nord du Québec) et qui a écrit un roman à la fois brûlant et humain sur les siens qui vivent dans une réserve amérindienne du nord du Canada. Ce texte a d’abord été publié en numérique par publie.net avant d’être repris au format papier par la maison d’édition québécoise Mémoire d’encrier et c’est la première fois que Naomi Fontaine vient en France.

ChG

 

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Extrait de Home de Toni Morrison,
(première partie « Slade », chapitres 1 et 2)
traduit de l’anglais par Christine Laferrière
© Christian Bourgois éditeur, 2012.

 

1

 

“ Ils se sont dressés comme des hommes. On les a vus. Comme des hommes ils se sont mis debout.
On n’aurait pas dû se trouver à proximité de cet endroit. Comme la plupart des terres cultivées à l’extérieur de Lotus, Géorgie, celle-ci comportait une multitude d’avertissements effroyables. Les menaces étaient accrochées à des clôtures en treillis retenues par un pieu tous les quinze mètres environ. Mais quand on a vu un passage creusé par un animal quelconque – un coyote ou un chien de chasse – on n’a pas pu résister. On était seulement des gosses. Elle, l’herbe lui arrivait à l’épaule et moi, à la taille, donc on a traversé le passage à plat ventre, en prenant garde aux serpents. La récompense valait bien le mal que le jus d’herbe et les nuées de moucherons nous avaient fait aux yeux, parce que juste en face de nous, à environ cinquante mètres, ils se sont dressés comme des hommes. Les sabots en l’air qui cognaient et frappaient, la crinière rejetée en arrière pour dégager des yeux blancs affolés. Ils se mordaient comme des chiens mais quand ils se sont mis debout, en appui sur leurs jambes de derrière, celles de devant autour du garrot de l’autre, on a retenu notre souffle, émerveillés. L’un était couleur de rouille, l’autre d’un noir profond ; tous les deux luisants de sueur. Les hennissements n’étaient pas aussi effrayants que le silence qui a suivi une ruade dans les lèvres retroussées de l’adversaire. Tout près, des poulains et des juments grignotaient de l’herbe ou regardaient ailleurs, indifférents. Puis ça s’est arrêté. Celui couleur de rouille a baissé la tête et piaffé pendant que le vainqueur s’éloignait en gambadant selon un arc de cercle, bousculant les juments devant lui.
Alors qu’on retraversait l’herbe en jouant des coudes pour regagner le passage et éviter la file de camions garés de l’autre côté, on s’est perdus. Bien qu’il nous ait fallu une éternité pour de nouveau apercevoir la clôture, aucun de nous deux n’a paniqué, jusqu’à ce qu’on entende des voix, pressantes, mais basses. Je l’ai attrapée par le bras et j’ai mis un doigt sur mes lèvres. Sans jamais lever la tête, juste en regardant à travers l’herbe, on les a vus tirer un corps d’une brouette et le balancer dans une fosse qui attendait déjà. Un pied dépassait du bord et tremblait, comme s’il pouvait sortir, comme si, en faisant un petit effort, il pouvait surgir de la terre qui se déversait. On ne voyait pas le visage des hommes qui procédaient à l’enterrement, seulement leur pantalon ; mais on a vu le tranchant d’une pelle enfoncer le pied qui tressautait pour lui faire rejoindre ce qui allait avec. Quand elle a vu ce pied noir, avec sa plante rose crème striée de boue, enfoui à grands coups de pelle dans la tombe, elle s’est mise à trembler de tout son corps. Je l’ai prise par les épaules en la serrant très fort et j’ai essayé d’attirer son tremblement dans mes os parce que, en tant que grand frère âgé de quatre ans de plus qu’elle, je pensais pouvoir y arriver. Les hommes étaient partis depuis longtemps et la lune était un cantaloup au moment où on s’est sentis suffisamment en sécurité pour déranger ne serait-ce qu’un brin d’herbe et repartir à plat ventre, en cherchant le passage creusé sous la clôture. Quand on est rentrés chez nous, on s’attendait à prendre une raclée ou du moins à se faire gronder pour être restés si tard dehors, mais les adultes ne nous ont pas remarqués. Leur attention était accaparée par des troubles.
Puisque vous tenez absolument à raconter mon histoire, quoi que vous pensiez et quoi que vous écriviez, sachez ceci : je l’ai vraiment oublié, l’enterrement. Je ne me souvenais que des chevaux. Ils étaient tellement beaux. Tellement brutaux. Et ils se sont dressés comme des hommes.

 

2

Respirer. Comment y parvenir de sorte que personne ne sache qu’il était éveillé. Simuler un ronflement régulier et profond, relâcher la lèvre inférieure. Surtout, les paupières ne doivent pas bouger, il faut avoir un pouls égal et les mains molles. À deux heures du matin, quand ils passeraient pour décider s’il lui fallait une autre injection paralysante, ils verraient le patient de la chambre 17, au premier étage, plongé dans un sommeil induit par la morphine. S’ils étaient convaincus, ils lui épargneraient peut-être la piqûre et desserreraient les sangles pour que ses mains puissent profiter d’un peu de circulation sanguine. L’astuce pour feindre le semi-coma, comme pour faire le mort face contre terre sur un champ de bataille boueux, c’était de se concentrer sur un unique objet neutre. Quelque chose qui étoufferait toute trace fortuite de vie. De la glace, se dit-il, un cube de glace, un glaçon, un étang recouvert d’une croûte de glace ou un paysage de givre. Non. Trop d’émotion rattachée aux collines gelées. Du feu, alors ? Jamais. Trop actif. Il lui faudrait quelque chose qui ne remue pas de sentiments, n’encourage aucun souvenir – agréable ou honteux. La seule recherche d’un tel objet rendait nerveux. Tout lui rappelait un élément chargé de douleur. La visualisation d’une feuille de papier vierge orienta son esprit vers la lettre qu’il avait reçue – celle qui lui avait serré la gorge : « Venez vite. Elle mourra si vous tardez. » Pour finir, il choisit en guise d’objet neutre la chaise qui se trouvait dans un coin de la chambre. Du bois. Du chêne. Laqué ou peint. Combien de barres à son dossier ? Le siège était-il plat ou incurvé pour les fesses ? Fabriquée à la main ou à l’usine ? Si elle avait été fabriquée à la main, qui était le menuisier et où se procurait-il son bois ? À quoi bon. La chaise suscitait des questions, non l’indifférence totale. Et l’océan vu du pont d’un navire militaire par un jour de nuages – pas d’horizon ni d’espoir d’horizon ? Non. Pas cela, car parmi les corps conservés au froid en dessous, certains, peut-être, étaient des gars de chez lui. Il lui faudrait se concentrer sur autre chose, un ciel nocturne, sans étoiles, ou mieux, des rails. Pas de paysage, pas de trains, juste des rails, des rails à l’infini. 

25 mai 2012

Récits d’aventures en numérique pour étonnants voyageurs

À l’occasion du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo (du 26 au 28 mai), les éditeurs du groupe Libella (Noir sur Blanc, Libretto et le partenaire historique du festival, Phébus) vous proposent jusqu’au 4 juin une sélection de neuf récits et romans en numérique pour un cycle sur la littérature de voyage (d’autres titres, dont Water Music de T. C. Boyle, seront en ligne, peut-être d’ici l’été sinon à la rentrée). Dès à présent retrouvez déjà les textes de grands auteurs classiques et contemporains (l’un d’eux, John Vaillant, prix Nicolas Bouvier 2012 avec Le tigre, est d’ailleurs invité au festival) à travers récits de voyage ou initiatiques, romans historiques, policiers, maritimes et d’aventures. Et, ne serait-ce que pour les fabuleux Collectionneur de monde de Ilija Trojanow ou encore Desperados de Joseph O’Connor (extrait ci-dessous), rien que pour ça, venez tenter l’aventure en numérique !

Tous ces titres peuvent être téléchargés sur l’ensemble des librairies en ligne et des plateformes de vente de livres numériques, dont ePagine (ePub uniquement) et ses libraires partenaires (multi-formats). Ils sont proposés par l’éditeur sans DRM Adobe mais avec un tatouage numérique (watermarking) et sont vendus, en France, au même prix partout (le moins cher est à 8.49 € et le plus cher à 16.99 €).

ChG

 

 


> titres disponibles :
Le Faucon des mers de Rafael Sabatini (Libretto, 10.99 €)
Le Collectionneur de monde de Ilija Trojanow (Libretto, 11.99 €)
Le tigre de John Vaillant (Prix Nicolas Bouvier 2012), Noir sur blanc, 16.99 €)
Profondeurs glacées de Wilkie Collins (Libretto, 8.49 €)
Bêtes, hommes et dieux (À travers la Mongalie interdite 1920-1921) de Ferdynand Ossendowski (Libretto, 9.99 €)
Victoire oblige (Une aventure de Richard Bolitho) de Alexander Kent (Libretto, 10.99 €)
Desperados de Joseph O’Connor (Libretto, 10.99 €)
Une chance du diable de David Donachie (Phébus, 9.99 €)
Le Village oublié (Bagnard en Sibérie 1915-1919) de Theodor Kroger (Phébus, 13.99 €)

> titres disponibles très prochainement :
Toutes voiles dehors (Une aventure de Richard Bolitho) de Alexander Kent
Le Moghol blanc de William Darlrymple
La Guerre de la noix muscade de Giles Milton
Water Music de T.C. Boyle

 

N.B. : Le programme Étonnants voyageurs 2012 de Saint-Malo peut être téléchargé en PDF sur le site du festival.

 

extrait de Deseperados de Joseph O’Connor

La troisième nuit, quand l’obscurité revint, Frank Little se remit à avoir peur.

Peur des voleurs, de ces saletés d’insectes, de la nourriture empoisonnée, des fantômes. Peur d’être incapable de parler avec les gens du pays. Peur de passer pour un rigolo aux yeux des gars armés qui se tenaient au coin de la rue, à côté du Cine Dorado. Peur de la diarrhée, du rationnement d’eau et des scorpions. Peur du plan de la ville et de ne rien comprendre. Peur d’avoir une crise cardiaque. Peur parce qu’il était seul et plus tout jeune. Et surtout il avait peur de dormir.

Si on pouvait appeler ça dormir. Quand la nuit dégoulinait sur Managua, l’obscurité semblait bourdonner, et la seule chose que Frank pouvait faire, c’était de s’allonger sur le lit étroit de sa pensión, accablé de chaleur, entièrement nu, tartiné de crème antimoustiques. Il avait l’impression d’être une volaille au four, rôtissant dans son jus, il priait, avalait de grandes lampées de gin tiède, respirant l’odeur de sa sueur, et il attendait que la lumière finisse par revenir pour rendre aux choses un aspect presque compréhensible.

Pendant trois nuits il avait transpiré dans sa petite chambre, implorant Dieu de lui laisser entendre le bruit de la pluie, de l’entendre éclabousser et fouetter le toit de tôle rouillée. Il avait essayé de lire les journaux, d’écrire des lettres. Il avait attendu que le soleil couleur de sang surgisse de la boue du lac Managua. C’est seulement à ce moment-là qu’il avait pu s’endormir. C’est quand sa chambre avait été illuminée de rose qu’il avait fermé les yeux et s’était abandonné aux cauchemars qui à coup sûr l’attendaient.

Le quatrième jour, il s’était éveillé de bonne heure, dérangé par le vacarme insistant des perceuses, des marteaux, des pioches et des scies. Se réveiller à Managua, pensa-t-il, ce devait être la même chose que de se réveiller dans cette foutue arche de Noé. Il resta étendu sans bouger, écoutant le bruit des travaux et s’efforçant de garder son calme même s’il avait envie d’ouvrir la bouche et de hurler. Ces gens-là se levaient vraiment trop tôt. Pas moyen de leur faire confiance.

Il se leva, se lava rapidement et se rasa à l’eau froide et jaunâtre. Il enfila un short et une chemise de sport. La señora lui apporta du café dans le jardin. Il était noir et amer. Il fuma deux cigarettes et partit vers le centre-ville.

Huit heures à peine, et la chaleur commençait déjà à monter. Il acheta un International Herald Tribune vieux d’une semaine et s’assit à la terrasse d’une des cantinas. Il sirota son Fanta orange en regardant les pierres de la Plaza Carlos Fonseca écrasée de soleil. Il haïssait cette ville, de ce genre de haine qu’on ne peut éprouver généralement qu’à l’égard d’un être humain.

Il la détestait entièrement depuis le bureau de l’Aeroflot jusqu’au Barrio Monseñor Lescano, depuis le Ministerio del Interior jusqu’à la cathédrale en ruine avec son drapeau rouge et noir en loques pendillant du clocher. C’était une ville de merde, pensa Frank Little. Une erreur de la Création.

La cloche de l’église sonna neuf heures, le dallage blanc de la place semblait aspirer la chaleur. Il ouvrit son guide, en fit tomber d’un revers de main les moustiques endormis. Il essaya d’en lire une page mais il n’arrivait pas à se concentrer. La lumière du jour était argentée, pénible et aveuglante. Un chien noir décharné, couché sur le dos, haletait près de la fontaine. L’eau murmurait contre la pierre.

Une bande d’adolescents blonds vint flâner sur la place, certains avaient une guitare, ils portaient tous le même T-shirt. Ils s’assirent plus ou moins en cercle près de la buvette. ¡VIVA LA REVOLUCIÓN! proclamaient les T-shirts, ¡OBREROS Y CAMPESINOS AL PODER! Frank avait déjà vu des T-shirts semblables. On pouvait en acheter à peu près n’importe où en ville. Pour cinq dollars.

Les gamins buvaient du Coca et chantaient La Bamba, en faisant alterner les mots espagnols et les paroles de Twist and Shout. Ils riaient et sifflaient, puis ils se levèrent l’un après l’autre et se mirent à danser en s’étreignant mutuellement, poussant des cris de joie et lançant leurs chapeaux en l’air. Des Américains, pensa-t-il. On repère les Américains partout. (…)

© Joseph O’Connor, Desperados
Traduit de l’anglais par P. Masquart et Gérard Meudal
Phébus, coll. Libretto, première édition 1994

11 juin 2010

20 auteurs numérisés à la conquête de Paris en toutes lettres

Filed under: + Journal de bord — Mots-clefs :, , — Christophe @ 14:48

La deuxième édition du festival littéraire Paris en toutes lettres se tient jusqu’au 13 juin, « un festival qui donne la parole aux écrivains, leur offre une scène, invite à leurs côtés comédiens, musiciens, artistes », d’après Olivier Chaudenson, son directeur artistique. Rencontres, lectures, performances, déambulations se succèderont dans un rythme impressionnant durant tout un grand week-end où sera fêtée la littérature vivante. « Cette année le festival est placé sous le signe du mouvement », précise le maire de Paris, Bertrand Delanoë. Parmi les auteurs invités cette année, beaucoup ont été chroniqués sur le blog et nombre de livres figurent au catalogue ePagine ainsi que chez les libraires partenaires. Dans le désordre, Charles Juliet, Dominique Manotti, Thomas Clerc, David Boratav, Florence Aubenas, Jacques Roubaud, Geneviève Brisac, Cloé Korman (prix du Livre Inter 2010), Roger Grenier, Valère Novarina ou encore Lydie Salvayre seront présents. Du côté des libraires, ils n’ont pas été oubliés par les organisateurs du festival et proposeront eux aussi balades à travers la ville et les livres. Pour tout savoir sur le parcours, les thèmes abordés, le bal, les lectures, les lieux, les adresses et les horaires des événements, vous pourrez consulter le programme détaillé. Ci-dessous vous trouverez uniquement la liste des auteurs dont au moins un texte a été numérisé. De quoi vous mettre l’eau à la bouche avant de partir à l’assaut de Paris.

Vendredi 11 juin

17h ~ Centquatre, la scène ~ Roberto Ferrucci & Dominique Manotti
18h ~ Théâtre des abbesses ~ Geneviève Brisac & M.-F. Pisier
18h ~ Couvent des récollets ~ Laurent Binet & Chloé Delaume
18h ~ Centquatre, salle 200 François Bégaudeau lit Gombrowicz
18h30 ~ Hôtel de Lauzun Roger Grenier lit Albert Camus
19h ~ Vedettes du Pont-neuf ~ Ingrid Astier
19h30 ~ Couvent des récollets ~ Thierry Hesse & Lydie Salvayre
19h30 ~ Centquatre, atelier 7 ~ David Boratav & Cloé Korman

Samedi 12 juin

13h45 ~ Musée carnavalet ~ Charles Berling & Jane Sautière
15h ~ Centquatre, atelier 4 ~ Gwenaëlle Aubry (Prix Renaudot 2009), Marcial di Fonzo Bo & Théo Hakola
16h ~ Promenade littéraire 3×3 avec Jacques Roubaud
16h30 ~ Couvent des récollets ~ Véronique Ovaldé & Emmanuelle Pagano
18h ~ Couvent des récollets ~ Charles Juliet
21h ~ Centquatre, atelier 2 ~ François Beaune
21h ~ Centquatre, atelier 7 ~ Thomas Clerc

Dimanche 13 juin

11h ~ Centquatre, atelier 2 Emmanuelle Pagano / Jean Genet
15h ~ Couvent des récollets ~ Yannick Haenel & Frédéric-Yves Jeannet
16h30 ~ Centquatre, la scène ~ rencontre Florence Aubenas
18h ~ Centquatre, atelier 4 ~ Véronique Ovaldé & Philippe Pigeard
18h30 ~ Bouffes du nord ~ lecture musicale Valère Novarina & Christian Paccoud

Retrouvez tous ces auteurs sur ePagine : vous pourrez découvrir les premières pages de leurs ouvrages numérisés grâce au feuilleteur en ligne, télécharger gratuitement un extrait ou, lorsqu’ils en font partie, le dossier thématique. N’oubliez pas d’acheter vos livres à des libraires !

Christophe Grossi

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