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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

14 juillet 2012

Gide, Hemingway et Steinbeck en numérique

Trois prix Nobel de Littérature (pour une petite trentaine de romans et de pièces de théâtre en tout) qui, au XXe siècle ont participé à la renommée des collections dites Blanche et Du Monde entier, viennent d’intégrer le catalogue numérique. Du côté des américains d’abord, quatre romans de Steinbeck : Des souris et des hommes, Les raisins de la colère, La perle et Les pâturages du ciel. Pour Hemingway, ce sont aujourd’hui douze textes que ses ayants droit ont accepté de céder à Gallimard. Du côté de la littérature française, c’est André Gide qui est mis en avant ce mois-ci : treize de ses romans et pièces les plus connus peuvent cette fois être téléchargés aux formats PDF et/ou ePub sur tous les sites des libraires partenaires du réseau ePagine. Pour chacun d’eux, un extrait est disponible gratuitement (pour accéder aux différents catalogues, cliquez sur les liens). À noter aussi que tous ces titres sont proposés par l’éditeur au prix Folio, sauf pour les Notes sur Chopin de Gide (collection Blanche). En revanche, ils sont tous protégés par la DRM Adobe.

Il n’a pas obtenu le Prix Nobel, lui, mais il reste pour moi (et je suis loin d’être le seul à le penser) l’un des écrivains les plus jubilatoires du XXe, l’une des voix les plus âpres et les moins consensuelles. J’ai nommé Thomas Bernhard. Ni ses romans ni son théâtre ne sont disponibles en numérique en France alors qu’en Allemagne, si (des problèmes de droits sans doute). C’est l’amer constat que faisait hier matin le passionné Laurent Margantin (notamment auteur et traducteur de l’allemand) sur le blog Carnets d’Outre-Web. Et c’est d’ailleurs son billet (sa question pour être précis) qui m’a amené ce matin à refaire des recherches dans le catalogue numérique des libraires francophones. Si je n’ai pas trouvé de textes de Thomas Bernhard, j’ai néanmoins déniché trois prix Nobel. Mais ce n’est pas ce que je cherchais.

Infra, préface de Gide écrite en 1927 lors d’une réédition des Nourritures terrestres.

Bon week-end.

ChG

 

PRÉFACE DE L’ÉDITION DE 1927

 

Juillet 1926.

Ce manuel d’évasion, de délivrance, il est d’usage qu’on m’y enferme. Je profite de la réimpression que voici pour présenter à de nouveaux lecteurs quelques réflexions, qui permettront de réduire son importance, en le situant et en le motivant d’une manière plus précise.
1. Les Nourritures terrestres sont le livre, sinon d’un malade, du moins d’un convalescent, d’un guéri – de quelqu’un qui a été malade. Il y a, dans son lyrisme même, l’excès de celui qui embrasse la vie comme quelque chose qu’il a failli perdre ;
2. J’écrivais ce livre à un moment où la littérature sentait furieusement le factice et le renfermé ; où il me paraissait urgent de la faire à nouveau toucher terre et poser simplement sur le sol un pied nu.
À quel point ce livre heurtait le goût du jour, c’est ce que laissa voir son insuccès total. Aucun critique n’en parla. En dix ans, il s’en vendit tout juste cinq cents exemplaires ;
3. J’écrivais ce livre au moment où, par le mariage, je venais de fixer ma vie ; où j’aliénais volontairement une liberté que mon livre, œuvre d’art, revendiquait aussitôt d’autant plus. Et j’étais en l’écrivant, il va sans dire, parfaitement sincère ; mais sincère également dans le démenti de mon cœur ;
4. J’ajoute que je prétendais ne pas m’arrêter à ce livre L’état flottant et disponible que je peignais, j’en fixais les traits comme un romancier fixe ceux d’un héros qui lui ressemble, mais qu’il invente ; et même il me parait aujourd’hui que ces traits, je ne les fixais pas sans les détacher de moi, pour ainsi dire, ou, si l’on préfère, sans me détacher d’eux ;
5. L’on me juge d’ordinaire d’après ce livre de jeunesse, comme si l’éthique des Nourritures avait été celle même de toute ma vie, comme si moi tout le premier, je n’avais point suivi le conseil que je donne à mon jeune lecteur : « Jette mon livre et quitte-moi » Oui j’ai tout aussitôt quitté celui que j’étais quand j’écrivais Les Nourritures ; au point que si j’examine ma vie, le trait dominant que j’y remarque, bien loin d’être l’inconstance, c’est au contraire la fidélité. Cette fidélité profonde du cœur et de la pensée, je la crois infiniment rare. Ceux qui devant que de mourir, peuvent voir accompli ce qu’ils s’étaient proposé d’accomplir, je demande qu’on me les nomme, et je prends ma place auprès d’eux ;
6. Un mot encore : Certains ne savent voir dans ce livre, ou ne consentent à y voir, qu’une glorification du désir et des instincts. Il me semble que c’est une vue un peu courte. Pour moi, lorsque je le rouvre, c’est plus encore une apologie du dénuement, que j’y vois. C’est là ce que j’en ai retenu, quittant le reste, et c’est à quoi précisément je demeure encore fidèle. Et c’est à cela que j’ai dû, comme je le raconterai par la suite, de rallier plus tard la doctrine de l’Évangile, pour trouver dans l’oubli de soi la réalisation de soi la plus parfaite, la plus haute exigence, et la plus illimitée permission de bonheur.
« Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même, – puis à tout le reste plus qu’à toi » Voici ce que déjà tu pouvais lire dans l’avant-propos et dans les dernières phrases des Nourritures. Pourquoi me forcer à le répéter ?

A.G.

 

© André Gide, Les Nourritures terrestres suivi de Les nouvelles nourritures, Gallimard, 1917-1936 pour l’édition papier, 2012 pour l’édition numérique

16 février 2012

Hemingway | Le vieil homme et la mer | nouvelle traduction

Note du 17 février 2012, 22h00 : Ce soir on en sait plus sur les raisons qui ont poussé les éditions Gallimard à demander de manière soudaine à tous les diffuseurs de retirer ce titre de leurs différentes plateformes. Alban Cerisier, secrétaire général de la maison d’édition, s’en est expliqué via le site ActuaLitté. « Si on suit strictement la règle, nous sommes en effet les seuls à pouvoir publier une traduction de cette œuvre. Mais vis-à-vis de la succession Hemingway, on ne pouvait pas faire autrement que de réagir en demandant le retrait de ces œuvres. Nous sommes tenus contractuellement de faire respecter ces droits. François Bon n’avait probablement pas connaissance de ces accords contractualisés ». Cette affaire, plus complexe qu’elle n’y paraissait au premier abord, est d’ailleurs très bien analysée par Hubert Guillaud, rédacteur en chef d’InternetActu.net. « Cette histoire (une de plus) me semble emblématique d’une incompréhension de plus en plus aiguë entre la création et le droit, entre le partage et la propriété », écrit-il sur sur le blog La Feuille, billet que je vous invite à consulter avant d’ouvrir à nouveau les fenêtres sur le monde.

Note du 17 février 2012, 17h30 : Contrairement à ce que j’écrivais hier, ce titre ne peut plus être téléchargé pour l’instant, ni sur ePagine, ni sur les sites des libraires partenaires, les éditions Gallimard venant brutalement de demander à publie.net « de retirer cet ouvrage de la vente, dont la publication et la commercialisation constituent un acte de contrefaçon » ainsi qu’à tous les diffuseurs « de procéder à son retrait immédiat » de leur plateforme (cf. le billet de François Bon sur le tiers livre).
Pour l’instant, comme personne ne m’a encore demandé de « procéder au retrait immédiat » de ce billet avec extrait de la traduction du vieil homme et la mer par François Bon, je le laisserai en ligne. En soutien à tous les passeurs de textes, de savoir et d’émotions.
Je signale aussi à tous ceux qui ne connaîtraient pas et souhaiteraient découvrir ce que propose cette maison d’édition numérique d’aller jeter à œil à son catalogue exigeant (vous pouvez aussi visiter ce blog qui a chroniqué nombre de ses titres mis en ligne depuis 3 ans). Vous y trouverez là des écrivains classiques mais surtout des auteurs d’aujourd’hui. Vous y lirez de la poésie, des fictions, des polars, de la SF, des essais. Il n’y aura pas plus beau soutien (et agréable qui plus est) à cette maison d’édition (qui est une coopérative d’auteurs) passionnée par la diffusion de toutes les formes d’écritures, les langues singulières, les voix et les idées. Ce qui s’écrit là est notre mémoire de demain, la mémoire des hommes, la mémoire et la mer (« La marée, je l’ai dans le cœur/ Qui me remonte comme un signe »).

ChG


billet du 16 février 2012

Après Lovecraft, Melville et Kafka, un autre grand auteur du XXe siècle, Hemingway, vient de rejoindre le répertoire numérique de publie.net en bénéficiant lui aussi d’une nouvelle traduction. Si le Bartleby de Melville (cf. billet du 27 juillet 2011) et les histoires terrifiantes de Lovecraft sont traduites par Ruth Szafranski (cf. également ses récentes traductions de Dashiell Hammett), si les 57 récits brefs de Kafka (cf. billet du 6 février dernier) sont traduits par Laurent Margantin, Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway, lui, a été travaillé au plus près par François Bon. Voici d’ailleurs ce qu’il en dit : « Traduire c’est reprendre un texte comme du gravier, lentement. Par rapport aux autres textes d’Hemingway, presque un travail de statuaire : si peu de mots, et le tournoiement de leurs répétitions, des didascalies qui détourent les phrases comme un vitrail. Le jeu précis de miroitements entre les paroles que le vieil homme dit à haute voix pour le ciel, le poisson ou lui-même, et son monologue intérieur. Le travail comme sur du marbre entre homme et animal, et l’égalité terrible devant mort et destin. L’énorme défi de ce texte, c’est comment l’universel tient à ce rythme, et ce concret. Puis la violence de la fable, l’émergence crue de beauté qui en est le complément nécessaire, presque incestueux. »

Cette nouvelle traduction du vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway mise en ligne par publie.net peut être téléchargée sur toutes les plateformes de ventes de livres numériques, ePagine et ses libraires partenaires inclus (multi-formats dont ePub, marquage sans DRM, 2.99€).

Et tout de suite un long extrait qui rappellera bien des choses à tous les amateurs de ce monument de la littérature mondiale qui est aussi le dernier texte connu écrit par Hemingway avant son suicide en 1961.

ChG

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Extrait du vieil homme et la mer

« (…)

Juste avant la nuit, alors qu’ils passaient une grande île de sargasses qui se soulevaient et balançaient dans la lumière de la mer comme si l’océan faisait l’amour avec quelque chose qui se cachait sous une couverture jaune, un dauphin attrapa la ligne arrière. Il le vit tout d’abord quand il sauta en l’air, tout doré dans la dernière lumière du soleil, battant violemment dans son saut. Il sauta de nouveau et de nouveau, des sauts que la peur rendait acrobatiques, et il l’amena jusqu’à sa poupe, accroupi, tout en retenant la grande ligne de sa main et du bras droits, ramenant le dauphin de sa main gauche, retenant la ligne chaque brasse de son pied nu. Quand le poisson fut à toucher le canot, plongeant et se hérissant de tous les côtés par désespoir, le vieux se pencha sur le plat-bord, et souleva le poisson d’or poli avec ses taches mauves par-dessus la poupe. Ses mâchoires battaient convulsivement dans des morsures rapides contre l’hameçon, et il battait le fond du bateau de son long corps plat, de la queue et de la tête, jusqu’aux coups de gourdin sur la tête brillante et dorée qui le laissaient tressaillant, mais inerte.
Le vieux décrocha le poisson, remit un appât sur sa ligne avec une autre sardine et la remit à la traîne. Puis il revint laborieusement à la proue. Il lava sa main gauche et l’essuya sur son pantalon. Puis il passa la grande ligne de sa main droite à sa main gauche et lava sa main droite dans la mer tout en regardant le ciel plonger dans l’océan, et surveillant l’inclinaison de la ligne.
– Elle n’a pas changé du tout, dit-il. Mais suivant le mouvement de l’eau le long de sa main, il remarqua qu’ils avaient encore ralenti.
– Si je laisse les deux avirons à la traîne, ça devrait le ralentir encore pour cette nuit, dit-il. Il est bon pour la nuit et moi aussi.
Ce serait mieux de dépecer le dauphin un peu plus tard, pour que le sang reste dans la viande, pensa-t-il. Je peux faire ça dans un moment, quand je mettrai mes avirons à la traîne. C’est mieux de laisser le poisson tranquille maintenant, et de ne pas trop le déranger au crépuscule. Le coucher du soleil est un moment difficile pour tous les poissons.
Il sécha sa main droite dans l’air du soir, puis assura de nouveau sa prise sur la ligne et s’arrangea comme il put, se débrouillant pour s’allonger contre le plat-bord pour que le bateau ait sa part de la traction, et partage avec lui.
J’apprends comment le faire, pensa-t-il. Enfin, cette partie-là. Puis se souvint qu’il n’avait rien mangé depuis qu’il avait pêché ce thon gardé comme appât, et qu’il avait besoin de se nourrir. J’ai mangé le thon en entier, demain je mangerai le dauphin. Il l’appelait dorado. Peut-être que je devrais en manger un morceau quand je le viderai. Ce sera plus difficile à manger que la bonite. Mais ici rien n’est facile.
– Tu vas comment, le poisson, demanda-t-il à voix haute. Moi je me sens bien, ma main gauche va mieux, j’ai de quoi manger pour cette nuit et demain. Tire mon bateau, le poisson.
Il ne sentait pas si bien que cela, la douleur due à la corde en travers de son dos avait dépassé la simple douleur, était devenue un engourdissement dont il se méfiait. Mais j’ai traversé des choses bien pires, pensait-il. Ma main est seulement coupée et la crampe est partie de l’autre. Mes jambes vont bien. Et maintenant j’ai un avantage sur lui dans comment se nourrir.

(…) »

© Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer, traduction François Bon, publie.net, 2012.

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