Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

9 janvier 2014

Interview d’Ayerdhal pour la sortie de « Bastards »

Le 6 janvier 2014, pour débuter une nouvelle année en fanfare, les éditions Au Diable Vauvert sortent une nouvelle pépite écrite par Ayerdhal : Bastards. Comme pour le précédent opus de l’auteur chez ce même éditeur, Rainbow Warriors, (lui sur 6 épisodes), la sortie numérique s’effectue ici sur 12 épisodes, s’étalant du 6 janvier au 6 février 2014. Là les deux premiers épisodes sont gratuits. Ce qui permet de se faire une très bonne idée du genre et de la manière d’écrire de l’auteur. Pour marquer cette sortie, nous avons interviewé Ayerdhal.

 

Entretien avec AYERDHAL

eP : Le premier épisode de Bastards est sorti ce 6 janvier. Peux-tu nous faire le pitch en quelques lignes (de ton cru) et nous donner le genre dans lequel s’inscrit Bastard ? S’il est pertinent de vouloir mettre une étiquette sur cette nouvelle parution, bien entendu.
Ayerdhal : Alexander Byrd ne parvient plus à écrire depuis qu’il a été récompensé par le prix Pulitzer. Colum McCann l’incite à arpenter New York en inventant mentalement des vies pour les inconnus qu’il croise et à lier ces vies autour d’un fait divers peu banal : une très vieille dame, non identifiée, qui a occis trois agresseurs avec un outil de jardin et l’aide d’un chat. Sur les traces de celle que les médias surnomment Cat-Oldie, Alexander arpente les cimetières du Queens en rollers avec, dans sa capuche, Folksy, son propre chat ou, plutôt, le chat qui le possède. Dans sa quête de l’inspiration, il cherche aussi conseil auprès de Paul Auster, Norman Spinrad, Jerome Charyn, Toni Morrison, Michael Chabon, Siri Hustvedt… C’est finalement sur la tombe d’Houdini qu’il retrouve Cat-Oldie, dont il découvre qu’elle a connu l’illusionniste, comme elle a fréquenté des personnalités aussi fascinantes que Ian Fleming, Robert Capa ou John Steinbeck, au cours d’une vie si longue qu’elle pourrait bien être la doyenne de l’humanité et si mystérieuse que plusieurs services secrets n’ont eu de cesse tour à tour de l’employer et de la pourchasser.
Une étiquette… pas facile ! Thriller un brin déjanté ?

eP : La première publication numérique va se faire sous forme d’épisodes, 12 au total, qui sortiront du 6 janvier au 6 février. Les deux premiers épisodes sont gratuits, les suivants téléchargeables pour la modeste somme de 0,99 € chaque épisode. Y aura-t-il, comme il y a eu pour Rainbow Warriors, une édition numérique complète reprenant tous les épisodes ?
Ayerdhal : Oui, il y aura une version complète numérique et une version papier.

eP : C’est donc, te concernant au Diable Vauvert, la deuxième « prépublication » sous forme d’épisodes. Est-ce Ayerdhal qui tient à cette prépublication, l’éditeur Au Diable Vauvert ou une réflexion commune vous amenant à travailler ainsi ?
Ayerdhal : Le Diable m’a soufflé l’idée et nous avons poursuivi la réflexion ensemble.

eP : Comment a été écrit Bastards ? A-t-il été écrit et pensé en feuilleton ? Était-il déjà écrit et ensuite a été découpé, ou est-il écrit « en temps réel », comme l’a fait Pierre Bordage cet été ?
Ayerdhal : Ni l’un, ni l’autre. J’avais écrit un peu plus de 200 pages lorsque la Diablesse en chef m’a demandé un pitch, auquel j’ai joint quelques chapitres. En discutant, nous nous sommes aperçus que Bastards ferait une bonne série TV. De là à passer à l’acte, il n’y avait qu’à remodeler ce qui était déjà écrit et à calibrer l’ensemble sur le principe des séries américaines. Environ 50 min de lecture par épisode, avec une scène pré-générique, une histoire interne développant une méta-histoire plus complexe et un cliffhanger. Pour ce qui était déjà écrit, j’ai dû tout reprendre à zéro, ce qui m’a permis de choper le rythme et de poursuivre sur la lancée… bon, j’ai un petit peu dû aussi modifier mon scénario et les personnages originels.

eP : As-tu des retours sur les ventes numériques concernant Rainbow Warriors ?
Ayerdhal : En novembre, nous atteignions un total de 1690 téléchargements.

eP : Le sujet est assez étonnant venant d’un auteur prolifique comme toi : le manque d’inspiration. Pourquoi utiliser ce sujet en trame de fond ?
Ayerdhal : Le syndrome de la page blanche est moins une trame de fond qu’un point de départ. C’est un phénomène que beaucoup d’auteurs connaissent de très près et que certains événements peuvent rendre totalement handicapant. Ainsi, Jean Carrière a éprouvé les pires difficultés à se relever du prix Goncourt décerné à L’épervier de Maheux en 1972 (il a d’ailleurs écrit Le Prix d’un Goncourt en 1987 pour expliquer ce qui lui est arrivé et ce qu’il a ressenti). Pour des raisons d’ordre personnel, j’ai moi-même traversé une période inféconde de plusieurs années. J’ai eu envie de jouer avec.

eP : Cette prépublication se fait en numérique. Lis-tu toi-même en numérique ? Si oui, que lis-tu ?
Ayerdhal : Je lis majoritairement en numérique, sur liseuse ou sur tablette, voire même sur ordinateur en usant de Calibre. Il m’arrive souvent de transformer en epub les fichiers doc ou odt des copains qui me demandent une « première lecture » pour travailler dessus plus confortablement.

eP : Est-ce qu’un auteur très remarqué et reconnu comme toi doit publier des œuvres en papier et d’autres en numérique ? Le fais-tu pour toucher un lectorat plus large, par goût du jeu, parce que tu es sensible aux évolutions technologiques, etc ?
Ayerdhal : J’écris pour être lu. Même si j’aime les livres papier et que la maison en déborde, je ne m’attache pas au support quand je travaille. Or le papier comme le numérique ne sont que des supports. L’ouvrage n’existe que par son contenu, et celui-ci est œuvre de l’esprit, comme le rappelle le Code de la Propriété Intellectuelle.

 

Merci à Ayerdhal pour ces réponses, et bonne lecture à vous, amateurs de thrillers déjantés !

David Queffélec.

Pour accéder à Bastards, épisode par épisode, cliquez ici

20 septembre 2013

[note de lecture] Béton armé de Philippe Rahmy

Lecture du récit de Philippe Rahmy Béton armé (La Table Ronde, collection Vermillon), disponible en papier et en numérique [cliquez ici pour consulter la fiche sur ePagine]. Langue, rythme, tension, poésie, humour, travail sur la mémoire, la filiation et le deuil : tout est remarquable dans ce récit où l’écriture, prolongement du regard, montre le corps-à-corps, tantôt sensuel tantôt douloureux, du narrateur avec la ville de Shanghai et avec ceux qui la traversent. Ce récit fait partie de la sélection « ePagine Automne 2013 ».

 

« Shanghai. Ce nom explose sous sa masse. Dans aucun pays, sous aucun régime, l’homme n’a produit un tel dieu. Il tranche l’espace, il prolifère. Irrésistiblement, le petit jeu des analogies se met en place. À quoi ressemble ce qu’on n’a jamais vu ? Des images folles se bousculent. Le réel est une machine à rêver… » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

Jusque-là le narrateur de Béton armé, un écrivain suisse atteint de la maladie des os de verre, n’avait jamais voyagé. Après avoir accepté l’invitation de l’Association des écrivains de Shanghai qui lui propose de l’accueillir pour une résidence d’écriture dans la mégalopole chinoise, le narrateur-écrivain va devoir transbahuter du jour au lendemain son corps fragile dans les rues shanghaiennes, prendre en pleine face son activité débordante mais découvrir aussi des moments de pure magie, lorsque par exemple quelques habitants se retrouvent dans un parc pour danser. Son regard affuté, circulaire (où embrasser les lignes horizontales et verticales mais aussi les diagonales), n’abdique jamais. Et malgré les souvenirs que lui renvoient les vitres des buildings ou les yeux des passants, des souvenirs parfois douloureux, le narrateur reste dans le présent (le « moi ici maintenant » mais aussi le cadeau des jours).

 

« Il n’y a pas de vision d’ensemble. Il y a en chaque homme, à chaque instant, le kaléidoscope des choses à sa portée. » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

J’aime la langue de ce récit, son rythme, sa tension : un arc bandé où sont tendues l’énergie vitale et meurtrière, la brutalité imbécile et soumise, la beauté malade d’elle-même de cette ville qui se dresse et s’enfonce, s’étend et se comprime à mesure que les hommes la font, la défont. J’aime le corps-à-corps du narrateur (et le mot n’est pas assez fort encore) avec la ville et avec ceux qui la traversent, la gravissent, s’y enfoncent ou s’y cognent, ces multiples corps qui pourraient ployer et se briser à n’importe quel moment : celui du narrateur (il revient régulièrement sur sa maladie), celui des travailleurs, des errants urbains, des exilés, des assoiffés de sang, de sexe, de musique, celui de la ville elle-même. Et c’est dans ce rapport à corps perdu dans la ville que soudain la mémoire de celui qui a entrepris de raconter son séjour et ses allées et venues va prendre le pouvoir et le dessus sur l’événement (la résidence d’écriture). Le récit partira ici dans une autre direction, celle de la quête intime (quasi proustienne), de la dette : la vue d’un corps inerte sur la route faisant ressurgir de manière inattendue un autre corps immobile. C’est d’un autre combat qu’il sera question désormais : corps cassé accueillant ceux qui ne sont plus, corps fragile et toujours plus alourdi par les pertes dans cette ville où les corps sont portés, transportés, emportés. Le narrateur refera alors le voyage, des dizaines d’années en arrière et des milliers de kilomètres plus à l’Ouest, parce que la mort aura posé le visage d’un enfant disparu sur celui d’un autre, à cet endroit précis où se comprime et résiste la ville, où elle ne tient debout que par l’astucieux assemblage d’un matériau qui allie béton et acier et où les vitres posées par les hommes, en Narcisse, se reflètent indéfiniment en défiant les mortels, le ciel et peut-être même l’invisible.

 

« J’ai plus de quarante ans. Je n’ai jamais voyagé. Je pensais que je finirais ma vie comme je l’avais menée, réglée par des rituels permettant d’atténuer les effets de ma maladie. J’ai aussi pensé que je ne pourrais être que déçu du monde que j’allais découvrir après l’avoir imaginé depuis le fond d’un lit ou d’un fauteuil. Je me rends à l’évidence. Ma tristesse a d’autres causes, car les joies fulgurantes que la ville me procure ne sont en rien amoindries quand elles me soulèvent. » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

Ce qui pourrait s’opposer à la maladie des os de verre est au contraire une image saisissante dans ce récit sensoriel : comme pour le béton, le corps du narrateur résiste très faiblement aux efforts de traction, lui aussi a dû s’armer pour tenir debout, non pas en s’alliant à l’acier mais à une autre armature : la littérature, aux histoires lues par sa mère qui l’ont fait se relever et, plus tard, en se coltinant aux mots, au rythme, au souffle, à l’écriture. Et au-delà de sa manière d’être au monde, dans ce monde inconnu, étrange, étranger, c’est cette langue qui donne sa puissance au style de Philippe Rahmy, une langue qui tente de résister à la compression et à la traction.

 

« Voyager à travers le langage comme à travers le paysage. Être, à parts égales, le monde et les mots. Shanghai est le texte que je porte, autant que l’espoir de pouvoir l’écrire. » (Philippe Rahmy, Béton armé)

 

Le sujet pourrait paraître gravement traité et pourtant il ne l’est pas. Le récit, souvent poignant, est d’ailleurs ponctué de moments très drôles et touchants, de scènes absurdes aussi. On est touché par ce narrateur doté d’un regard perçant, d’une grande force mentale mais aussi d’un humour littéraire (ironique jamais cynique). On y lit sa peur de blesser et sa joie de vivre malgré les douleurs répétées dues à l’extrême fragilité de ses os. On le suit dans son combat, celui qui le fait écrire « pour faire taire la bête en soi. »

ChG

 

Pour aller plus loin

► Visiter le site de Philippe Rahmy, rahmyfiction
► Lire Philippe Rahmy sur remue.net
Bio-bibliographie de l’auteur sur Wikipédia
► Consulter ses titres disponibles en numérique sur ePagine

21 mars 2013

Salon du livre de Paris 2013 : Ombres Blanches & ePagine offrent un livre numérique à leurs lecteurs

« Un écrivain en arrivera toujours à parler de l’avantage que la solitude lui procure. J’aime être seul jusque dans la foule, oui, seul parmi les autres alors que pour beaucoup il s’agirait là de la pire des choses. Dans le flot, la cohue même, rien ne me distingue ou presque et je peux devenir très étrange en moi, jusqu’à être libre, si ça me chante, de ne plus me ressembler […] et il faut croire que j’ai besoin aussi de continuer à m’accrocher au réel, un temps au moins. C’est ce temps exaltant où l’esprit bouillonne, où tout s’écrit vivement à l’intérieur de soi, au risque que certaines idées, que l’on estime originales, se perdent en chemin. » Pascal Dessaint, Quelques pas de solitude

 

À l’occasion du Salon du Livre de Paris et de la parution prochaine aux éditions Rivages de Maintenant le mal est fait (le 3 avril), la librairie Ombres Blanches à Toulouse et ePagine offrent à tous les lecteurs un récit de Pascal Dessaint, Quelques pas de solitude.

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont, L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono et L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry fabriqués par ePagine publications numériques, un quatrième titre vient en effet d’être mis en ligne sur la librairie epagine.fr : Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint, auteur de polars, de chroniques (et bientôt d’un roman) aux éditions Rivages, une œuvre dans laquelle il est beaucoup question des rapports complexes et parfois ambigus que l’Homme entretient avec la Nature.

Ce titre, contrairement aux trois autres, est le fruit d’une association entre la librairie Ombres Blanches à Toulouse et ePagine. Tout d’abord, l’été dernier, la librairie Ombres Blanches a édité hors commerce et à tirage limité le récit Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint. Ce texte (bientôt collector dans sa version papier) a ensuite été remis à Sébastien Cretin et à toute l’équipe du studio ePub (Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) et depuis quelques jours il est également disponible en format numérique.

Comme pour les précédents titres disponibles sur le site de la librairie epagine.fr, ce récit de Pascal Dessaint sera offert en permanence avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits mais également sur simple demande. Et comme ePagine sera sur le Salon du Livre de Paris du 22 au 25 mars 2013, Quelques pas de solitude sera offert à tout visiteur (pas besoin de créer de compte ou de s’identifier, c’est cadeau !). Rendez-vous sur le stand ePagine (Allée E, stand 21), demandez le livre numérique et commencez à lire !

En offrant à ses lecteurs ce texte de Pascal Dessaint, variation sur le thème de la solitude, la librairie Ombres Blanches à Toulouse et la librairie ePagine.fr souhaitent remercier tous ceux qui restent fidèles aux livres et aux librairies, sociétés de toutes nos solitudes, lieux de partage de toutes les lectures et de toutes les productions singulières ou collectives.

Pour en savoir plus sur le projet de ePagine publications numériques et les modalités pratiques, je vous invite à consulter ce billet : ePagine jour après jour plante sa forêt numérique.

ChG

 

8 février 2013

trois titres majeurs de Etel Adnan à lire en numérique aux éditions Tamyras

Tamyras est devenu au Liban, et cela en dix années d’existence (2003), une maison d’édition de référence en langue française. Découvreuse de talents, sensible à la culture libanaise dans sa diversité, aux voix incontournables et aux expériences novatrices, cette maison d’édition offre aujourd’hui un catalogue des plus intéressants, que ce soit en Littérature, en Beaux-Arts (photos), en Jeunesse ou à travers ses guides de voyage et ses ouvrages de cuisine. Après avoir ouvert une branche à Paris en 2008, la maison d’édition vient d’entrer au catalogue numérique de la librairie ePagine. Trois titres pour l’instant. Trois titres (deux que j’ai lus, très beaux, très forts) écrits par Etel Adnan, grande dame des lettres américano-libanaises (poète, dramaturge, écrivain bilingue (français, anglais) et peintre) qui a d’abord enseigné la philosophie en Californie avant d’entrer dans le journalisme à Beyrouth et de repartir aux États-Unis. Elle vit aujourd’hui entre la Californie, Paris et Beyrouth. Pour en savoir plus sur ses œuvres plastiques et littéraires, visitez son site, sa page Wikipédia ou jetez un œil à son portrait (par Susan Loehr) sur ARTE.

 

Sitt Marie-Rose est l’un des trois titres de Etel Adnan disponibles en papier et en numérique. Il est surtout l’un de ses romans majeurs. Traduit dans une dizaine de langues, distingué par le prix France-Pays Arabes à sa sortie en 1977, il met véritablement en scène, tant sur le fond que sur la forme, la guerre civile libanaise à partir d’une histoire vraie, celle de Sitt Marie-Rose, une femme qui a dirigé une école de sourds-muets, une femme qui était éprise de justice et d’égalité, une femme qui s’est battue pour l’émancipation des femmes au Liban, une femme qui a été kidnappée et assassinée par de jeunes miliciens chrétiens (elle était gauchisante et pro-palestinienne). C’était en 1976, la guerre civile libanaise avait un an, et Etel Adnan a appris cette mise à mort à Paris où elle vivait alors et c’est là qu’elle a écrit ce cri de révolte, en trois jours et trois nuits. À la fois roman, tragédie antique, scénario de film et danse visuelle, Sitt Marie-Rose, aujourd’hui encore, est un texte bouleversant et inclassable. Car si le sujet est touchant de gravité, l’écriture et la langue sont d’une lucidité et d’une déroutante musicalité épique. À cela rajoutez un travail minutieux de collision sur les genres masculin et féminin (et cela, en pleine guerre du Liban), vous obtenez un texte extraordinaire, un texte qui va chercher dans les récits fondateurs et parvient à mettre en scène, et quasiment côté à côte, enfants soldats (futurs inconscients meurtriers) et enfants sourds-muets (perdus dans ce monde plein de bruit et de fureur). On ne lâche pas ce texte qui affronte avec courage et en poésie l’emprise masculine, l’horreur, la noirceur, la bêtise, les bassesses et les naïvetés humaines et qui s’interroge aussi sur le « scénario », celui d’une guerre qui à ce moment-là a déjà fait des milliers de morts et cet autre, plus artistique, à l’intérieur même du récit de Etel Adnan.

 

Autre titre d’Etal Adnan que j’ai aimé, Paris mis à nu est un texte très personnel, intime même. Il se lit comme un journal, celui d’une femme écrivain qui vit à Paris mais n’est pas née en France. On retrouve ici ce qu’on a déjà lu et aimé chez Hemingway ou Miller, cette façon de décortiquer dans son quotidien cette ville brillante et sotte, ses va-et-vient, ses beautés et ses faiblesses. En mettant Paris à nu, c’est aussi un peu d’elle qu’elle livre, notamment à travers ses moments de solitude, ses doutes, ses rapports à l’autre et ses lectures. De nombreuses références littéraires, à Baudelaire notamment, enrichissent les regards de l’auteur. Mais il est question là aussi de guerre, celle du Golfe, puisque ce texte a été écrit en 1990-1991 (puis édité aux États-Unis en 1993 avant d’être traduit et publié aux éditions Tamyras).

 

Un troisième titre d’Etel Adnan est disponible en numérique, un roman autobiographique que je n’ai pas encore lu. Il s’agit de Au cœur du cœur d’un autre pays. Etel Adnan explore ici, lit-on dans la présentation, les notions d’identité, d’histoire, de départs et de guerre dans une perspective à la fois arabe et américaine. « Contrairement à ce que l’on croit habituellement, ce ne sont pas des idées générales et un formidable déploiement d’événements importants qui imprègnent les esprits dans ces temps de bouleversement historique de grande ampleur, mais plutôt le flot ininterrompu d’expériences, de troubles minuscules, de petites extases, ou de découragements à peine perceptibles de la vie triviale du quotidien. »

 

Bienvenue à Tamyras et bonnes lectures à celles et ceux qui voudront découvrir cet auteur que je vous recommande chaudement. Si vous avez envie de goûter la langue d’Etel Adnan, téléchargez gratuitement un extrait de chacun de ses romans et récits (ici par exemple). Ces trois titres dans leur version intégrale sont (comme les extraits) fournis sans DRM Adobe mais avec un tatouage numérique ; ils peuvent donc être lus très simplement sur liseuse, tablette, ordinateur ou smartphone. Ils sont par ailleurs vendus à un prix unique et très raisonnable de 5.50 € (à peine le prix d’un livre de poche).

 

ChG

 

19 novembre 2012

Les todo listes de Christine Jeanney en 2 tomes chez publie.net

© photo Canan Marasligil

Au mois de juin 2011, à sa demande, Christine Jeanney a commencé à recevoir des photos prises par des internautes, des auteurs, des blogueurs et des photographes. Des photos qui font suite à un pas de côté dans le quotidien et le paysage, à un étonnement. Des photos que chacun(e) a prises en pensant à elle, sans savoir ce qu’elle allait en faire. Toutes les nuits elle publiait sur son site une todo liste, c’est-à-dire une photo reçue accompagnée de ses quatre propositions qui toutes (ou presque) débutaient par un verbe à l’infinitif (« penser à » le plus souvent) puis le verbe, petit à petit a laissé la place à d’autres formulations, phrases choc ou dépliées, à des haïku aussi. Elle a ainsi publié 365 todo listes sur son site, respectant chaque jour la contrainte, tenant l’exigence haut la main, renouvelant l’exercice, et les lecteurs étaient au rendez-vous chaque matin, de plus en plus nombreux. En janvier 2012, les 180 premières todo listes ont été rassemblées dans un livre numérique chez publie.net sous ce titre énigmatique, Les sirènes on ne les voit pas un couvercle est posé dessus. Ce fut un vrai régal de retrouver réunis là ce détour du monde en 180 jours, l’humour si particulier de l’auteur ainsi que ses distorsions et sa langue qui jamais n’abdique, tout ce que nous étions nombreux à venir chercher chaque matin devant notre écran. Et magie supplémentaire : à la différence du site, il était possible de lire cet ensemble de manière aléatoire grâce au signe ∞ qu’avait inséré Roxane Lecomte, créatrice du fichier ePub, au-dessus de chaque photo.

Depuis quelques jours, le deuxième tome des todo listes (181-365) est disponible pour la lecture sur ordinateur, liseuse, tablette et smartphone. Il s’intitule Quand les passants font marche arrière ça rembobine et il réunit une cinquantaine de contributeurs différents, en gros comme dans le premier tome : si nous retrouvons parfois les mêmes noms, d’autres ont disparu ou font ici leur apparition. J’ai d’ailleurs moi aussi envoyé quelques photos dont une de Berlin, trois ont été todo listées dans le premier tome et deux dans le deuxième.

Christine Jeanney, outre ses publications, participe régulièrement à la revue d’ici là ainsi qu’aux échanges littéraires lors des vases communicants. On a parfois parlé de son travail ici et elle a même eu la gentillesse de participer à notre appel pour notre rubrique Qui lit quoi ?

Lisez-la, elle le mérite (c’est un euphémisme) et lancez-vous dans les todo listes : il y a de l’humour, de la poésie, du punch, de l’inventivité, ça rebondit et requinque ! Ci-dessous, la liste des photographes amateurs ou professionnels mais, avant ça, un extrait du tome 2, la dernière todo liste (365) écrite à partir d’une photo de Brigitte Célérier.

Ces deux titres peuvent être téléchargés sur ePagine (Tome 1 & Tome 2) ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires.

ChG



Christine Jeanney et les 66 contributeurs des 365 todo listes : Alphonse Brunstein – Ana Nb – Anne Reverseau – Anne Savelli – Arnaud Maïsetti – B&O via GarpAvecArobase – Benoît Vincent – Brigitte Célérier – Brigitte Muairon – Canan Marasligil – Candice Nguyen  – Cécile Portier – Christiane Boilard – Christine Genin – Christine Zottele – Christophe Grossi – Christophe Sanchez – Christopher Selac – Claude Saint-Romain – Dominique Hasselmann – Elizabeth Legros Chapuis – Emmanuel Delabranche – Florence Trocmé – Francis Royo – Franck Garot – Franck Queyraud – François Bon – François Bonneau – François Rascal – Guénaël Boutouillet – Guillaume Vissac – Hervé Jeanney – Isabelle Pariente-Butterlin – Jacques Danglejan – Jean Prod’hom – Jean-Yves Fick – Joachim Séné – Josée Marcotte – Juliette Mézenc – Kapoia – Kathie Durand – KtyZen – Laure Morali – Laurent Margantin – Louise_Imagine – Luc Jodoin – Lucien Suel – Martine Sonnet – Marie Cosnay – Maryse Hache – Mathilde Roux – Michel Brosseau – Michèle Thiebaud – Nathanaël Gobenceaux – Noam Assayag – Philippe Aigrain – Pierre Chantelois – Pierre Cohen Hadria – Pierre Ménard – Sandra Hinège –  Solange Vissac – Sophie Bazin – Sylvain Esposito – Sylvie Tissot – Tiphaine Touzeil – Xavier Fisselier

22 septembre 2012

Festival America / Naomi Fontaine

Hier, nous vous parlions (voir notre billet) du lancement de la nouvelle édition de AMERICA à Vincennes, le festival de toutes les littératures du continent américain (qui fête cette année ses 10 ans) et donnions à lire un extrait de Home de Toni Morrison. Aujourd’hui, nouveau coup de projecteur sur une autre invitée du festival, Naomi Fontaine, jeune auteur Innue Montagnaise (réserve de Uashat sur la Côte-Nord du Québec) et qui vit aujourd’hui à Montréal. Son premier roman, Kuessipen (devenu ensuite Kuessipan) a d’abord été proposé en numérique chez publie.net avant d’être repris et publié en papier aux éditions Mémoire d’encrier. Dans cet ensemble où s’alternent regards distanciés, mélancoliques et plus violents parfois, il y est question d’un trajet de vie, notamment de son enfance dans une réserve amérindienne du nord du Canada. Par de courts fragments précis, poétiques, concrets (selon la force du souvenir ou le portrait), Naomi Fontaine aborde avec une langue étonnante les conditions de vie souvent difficiles de cette communauté et leur existence au quotidien à travers les rituels (les enterrements par exemple), la sexualité, la bestialité aussi (viols, avortements) et ses conséquences (mères célibataires, abandons), l’expérience de la route, de la nuit mais elle montre aussi (sans justification, juste avec le texte, dans son rapport direct avec l’écriture) les rapports entretenus avec l’autre, la frontière, la drogue, l’alcool, les blancs… Pour vous donner un aperçu de son travail, nous proposons infra un extrait issu de la version numérique (je précise que celle que proposent les éditions Mémoire d’encrier a été retravaillée depuis). Pour en savoir plus, vous pouvez également rendre visite au tiers livre.

En général nous suivons Naomi Fontaine sur son blog Innushkuess mais ces deux jours, nous aurons la chance (c’est la première fois qu’elle vient en France) de la croiser à Vincennes et surtout de l’entendre lire ses textes et de parler de son écriture (son programme ici). N’hésitez pas ! Et, demain, pour clore ce festival, rendez-vous ici-même et à Vincennes avec Karla Suárez.

ChG

 

___________________
Extrait de Kuessipen (Kuessipan)
Naomi Fontaine,
publie.net / Mémoire d’encrier
2010-2011

 

“ Le brouillard. En voiture, le manque de visibilité oblige les conducteurs à ralentir. Parfois les clignotants des voitures sont en fonction. C’est pour s’aider, mieux s’orienter. La chaussée est humide. On n’ose pas de dépassement. La nuit, on voit mieux en gardant juste les basses allumées. Ça ne dure pas. Quelques minutes, une heure.
Il dit : – Le brouillard du matin indique une journée ensoleillée, celui du soir, un lendemain pluvieux.
Ils ont accusé le brouillard. La brume habituelle du soir de mai. Le vent mouillé de la mer qui fait pousser les nuages gris sur la route qui rejoint Uashat et Maliotenam. Ça devait être un brouillard épais, opaque, infranchissable. Ça devait être une nuit noire, obscure, sans lune. Les voitures devaient être absentes. Il devait être seul à garder la route, à s’orienter, à enfoncer l’air trempé. Les arbres, les poteaux, devaient se cacher derrière cette épaisse grisaille. La peur, le manque d’expérience, la vitesse, la témérité, l’inconscience, comme voie de sortie. J’ai toujours eu peur de conduire quand il fait brouillard.

*

J’aimerais que vous la connaissiez, la fille au ventre rond. Celle qui élèvera seule ses enfants. Qui criera après son copain qui l’aura trompé. Qui pleurera seule dans son salon, qui changera des couches toute sa vie. Qui cherchera à travailler à l’âge de trente ans, qui finira son secondaire à trente-cinq, qui commencera à vivre trop tard, qui mourra trop tôt, complètement épuisée et insatisfaite.
Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale.

*

Petites, on jouait ensemble durant les vacances d’été. Tu étais plus mince, plus blanche, plus timide que moi. Habillée d’un tee-shirt rouge trop grand pour toi, moi en chemise blanche par-dessus une camisole jaune. C’était la saison des confidences, de l’insouciance, des puériles séductions. On était trop bêtes pour croire en l’amour. Souvent, tu restais dormir chez-moi. Comme une soeur.
Les étés se sont accumulés. Tu es arrivée en larmes un soir. Je me souviens. Tu as expliqué sans qu’on comprenne. J’ai pleuré sans savoir. On s’est endormi une à côté de l’autre, d’un sommeil sans rêve qui fait gonfler les yeux. Ta mère avait recommencé à boire.
Le lendemain, ils t’ont placée, chez une de nos tantes. Mesure d’urgence. Tu as ri cette journée-là. Rien ne paraissait de l’extérieur. J’ai prié Jésus dans ma tête, très vite, sans que tu t’en aperçoives.
Je sais que le monde est injuste.
Pourquoi. La nuit elle dort d’un sommeil lourd qui lui enfouit le front jusque dans les dunes de son oreiller. Son visage tremble dans la noirceur de sa chambre close. Elle se raidit dès que quelqu’un hausse la voix. La peur la pourchasse dans ses cauchemars de mère. Elle pleure et personne ne la console. Elle oublie. Elle rit.
Je voudrais lui dire que je sais. Pourquoi je me tais.
Le silence. Je voudrais écrire le silence.
 ”

29 mai 2012

Sur la route (le rouleau original) de Jack Kerouac en numérique

Sur la route de Walter Salles © MK2 Diffusion

Profitant de la sortie en salle du film de Walter Salles, Sur la route, Gallimard vient de numériser la texte originel, le rouleau original, de Jack Kerouac. Cette édition établie par Howard Cunnell, préfacée par Howard Cunnell lui-même, Penny Vlagopoulos, George Mouratidis et Joshua Kupetz, est traduite de l’américain par Josée Kamoun. La version papier avait paru en 2010, la version numérique est disponible depuis la sortie en salle du film de Walter Salles et elle peut être téléchargée au prix du livre de poche (8.49 €). Ci-dessous un extrait de la préface de Howard Cunnel. Pour aller plus loin,  voici quelques liens :

Sur la route (le rouleau original) de Jack Kerouac en numérique (Folio, Gallimard)
Long Poem in Canuckian Child Patoi Probably Medieval de Jack Kerouac en numérique, République des Lettres
Ballast de Jean-Jacques Bonvin (croisement de vies : Kerouac, Cassady, Ginsberg, Burroughs) en numérique, Éditions Allia (texte chroniqué sur ce blog en février dernier)
• interview de Walter Salles
• sites de Lucien Suel, auteur, éditeur de revues et de livres consacrés aux poètes et écrivains de la Beat Generation, notamment traducteur du Livre des esquisses de Jack Kerouac (La Table Ronde, non dispo en numérique)
• le site DHARMA beat
• le site Kerouac.fr

______________
À TOUTE ALLURE
Quand Kerouac écrivait « Sur la  »
préface de Howard Cunnell

1

« J’ai raconté toute la route à présent », dit Jack Kerouac dans une lettre datée du 22 mai 1951, à New York, et destinée à son ami Neal Cassady, à San Francisco, de l’autre côté du continent. « Suis allé vite, parce que la route va vite. » Il explique que, entre le 2 et le 22 avril, il a écrit un roman complet, de 125 000 mots. « L’histoire c’est toi et moi et la route. » Il l’a écrite sur un rouleau de papier de 40 mètres de long : « Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes… l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route. »
Comme tout ce qui concerne l’auteur, la genèse de Sur la route fait l’objet d’une légende. Il est clair que quand j’ai lu le roman, à seize ans, mon ami Alan n’en ignorait rien. Il l’avait lu avant moi et, depuis, il portait un T-shirt blanc avec des Levi’s taille basse, en écoutant George Shearing. Ça se passait dans une ville éclaboussée de soleil, une ville de bord de mer, bleue et blanche, sur la côte sud de l’Angleterre, il y a vingt-cinq ans. Kerouac se dopait à la benzédrine pour écrire Sur la route, si j’en croyais Alan, et il l’avait composé en trois semaines, sur un long rouleau de papier télétype, sans ponctuation. Il s’était mis au clavier, avec du bop à la radio, et il avait craché son texte, plein d’anecdotes prises sur le vif, au mot près ; leur sujet : la route avec Dean, son cinglé de pote, le jazz, l’alcool, les filles, la drogue, la liberté. Je ne savais pas ce que c’était que le bop ou la benzédrine, mais je l’ai découvert, et j’ai acheté des tas de disques de Shearing et de Slim Gaillard. Sur la route, c’était le premier livre que je lisais, le premier même dont j’entendais parler, avec bande son intégrée.
Par la suite, chaque fois que je cherchais d’autres livres de Kerouac, j’avais droit à la même histoire. Sur la couverture de ma vieille édition anglaise de Visions de Cody, il est rappelé que Sur la route a été écrit l’année 1952, « en quelques jours de délire, sur un rouleau de presse ». L’histoire veut que Kerouac prenne son rouleau sous le bras et aille trouver Robert Giroux, éditeur chez Harcourt Brace qui avait travaillé avec lui sur The Town and the City, roman publié au printemps précédent. Kerouac lui déroule le parchemin de sa Route, et Giroux, qui n’y est pas du tout, lui demande comment les imprimeurs vont travailler à partir de ça. Vraie ou pas, l’histoire exprime on ne peut mieux le choc frontal entre l’Amérique « normale » et la nouvelle génération de hipsters underground venue parler du « it », de la « pulse ». Les livres, même imparfaitement normés ou équarris, ne ressemblent pas à ce rouleau. Kerouac récupère son manuscrit, qu’il refuse de réviser, et il reprend la route vers la Californie et le Mexique ; il découvre l’écriture automatique et le bouddhisme, il écrit d’autres romans « à toutes blindes », les consignant l’un après l’autre dans de petits carnets que personne n’ose publier. Des années passent avant que Viking n’achète Sur la route. Le roman publié n’a rien à voir avec le livre échevelé que Kerouac a tapé en 1951, déclare Allen Ginsberg ; un jour, « quand tout le monde sera mort », ajoute-t-il, l’original sera publié en l’état, dans toute sa « folie ».
Dans sa lettre du 22 mai 1951 à Neal Cassady, Kerouac expliquait qu’il était « au travail depuis le 22 avril, soit un mois jour pour jour, à taper et à réviser ». Ses proches savaient d’ailleurs qu’il travaillait au livre depuis 1948, au moins. Cinquante ans après la publication effective du texte, pourtant, l’image que notre culture retient de Kerouac et de Sur la route demeure celle d’un écrivain qui aurait accouché dans la fébrilité d’une histoire vraie ; on voit la machine à écrire régurgiter le rouleau de papier sans fin à l’image de la route elle-même ; les T-shirts dans lesquels Kerouac transpire en tapant comme une mitrailleuse sèchent dans l’appartement comme autant de drapeaux de la victoire. Le crépitement de la machine à écrire de Kerouac trouve sa place aux côtés des coups de pinceau furieux de Jackson Pollock et des chorus de Charlie Parker à l’alto, spirales ascensionnelles, dans le triptyque qui représente l’innovation fracassante d’une culture d’après guerre, qu’on juge fondée sur la sueur, l’immédiateté et l’instinct, plutôt que sur l’apprentissage, le savoir-faire et la pratique audacieuse.
Nous le savons depuis un bon moment, la vérité est plus complexe, de même que le roman est bien plus une quête spirituelle qu’un manuel du parfait hipster. Sur la route n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel d’été. Les journaux que tient Kerouac nous apprennent que, de 1947 à 1950, il a accumulé le matériel nécessaire pour un roman de la route, qui figure nommément pour la première fois à la date du 23 août 1948. « Sur la route, qui m’occupe l’esprit en permanence, est le roman de deux gars qui partent en Californie en auto-stop, à la recherche de quelque chose qu’ils ne trouvent pas vraiment, au bout du compte, qui se perdent sur la route, et reviennent à leur point de départ pleins d’espoir dans quelque chose d’autre. »
Pourtant, c’est encore le mythe des trois semaines d’avril que l’imagination retient quand on pense à Kerouac. Le fameux rouleau de la version originale joue un rôle clef dans l’histoire de ce roman, qui est l’un des plus influents, l’un des plus populaires des cinquante dernières années. Il en constitue l’un des artefacts les plus significatifs, les plus célèbres et les plus provocants. Je me propose ici de retracer l’histoire de Sur la route, avec les circonstances de sa composition et de sa publication. On y verra l’écrivain au travail, ses ambitions, les refus qu’il essuie, mais c’est aussi l’histoire d’une métamorphose. Car il s’agit des années de transformation où Kerouac, jeune romancier prometteur, va devenir l’écrivain expérimental le plus doué de sa génération. Les textes clefs sont ici la version originale (le rouleau) de Sur la route et Visions de Cody, entrepris à l’automne suivant l’écriture du rouleau. Le rouleau est la fleur sauvage dont la graine donnera le jardin enchanté des Visions  ; c’est donc un texte pivot dans l’histoire de Jack Kerouac, un texte qui le situe dans la littérature américaine. Il va sans dire que l’histoire est aussi celle de Neal Cassady.

© Howard Cunnell, in Sur la route (le rouleau original) de Jack Kerouac, Folio Gallimard.
Un extrait plus long de cette préface peut être téléchargé gratuitement ici.

 

photo DR

Jack Kerouac est né en 1922 à Lowell, Massachusetts, dans une famille d’origine canadienne-française. Étudiant à Columbia, marin durant la Seconde Guerre mondiale, il rencontre à New York, en 1944, William Burroughs et Allen Ginsberg, avec lesquels il mène une vie de bohème à Greenwich Village. Nuits sans sommeil, alcool et drogues, sexe et homosexualité, délires poétiques et jazz bop ou cool, vagabondages sans argent à travers les États-Unis, de New York à San Francisco, de Denver à La Nouvelle-Orléans, et jusqu’à Mexico, vie collective trépidante ou quête solitaire aux lisières de la folie ou de la sagesse, révolte mystique et recherche du satori sont quelques-unes des caractéristiques de ce mode de vie qui est un défi à l’Amérique conformiste et bien-pensante. Après son premier livre, The Town and the City, qui paraît en 1950, il met au point une technique nouvelle, très spontanée, à laquelle on a donné le nom de « littérature de l’instant » et qui aboutira à la publication de Sur la route en 1957, centré sur le personnage obscur et fascinant de Dean Moriarty (Neal Cassady). Il est alors considéré comme le chef de file de la Beat Generation. Après un voyage à Tanger, Paris et Londres, il s’installe avec sa mère à Long Island puis en Floride, et publie, entre autres, Les Souterrains, Les clochards célestes, Le vagabond solitaire, Anges de la Désolation et Big Sur. Jack Kerouac est mort en 1969, à l’âge de quarante-sept ans.

 

Autres textes de Jack Kerouac traduits en français (non disponibles en numérique)

GIRL DRIVER, récit à mon propos, 1983, Denoël
LES ANGES VAGABONDS, 1987,Denoël (Folio n° 457)
ANGES DE LA DÉSOLATION, 1998, Denoël
BOOK OF BLUES, édition bilingue, 2000, Denoël
UNDERWOOD MEMORIES, 2006, Denoël
LE LIVRE DES HAÏKU, 2006, Éditions de La Table Ronde
LIVRE DES ESQUISSES (1952-1954), 2010, Éditions de La Table Ronde

6 février 2012

Chacun porte une chambre en soi : 57 récits brefs de Franz Kafka traduits par Laurent Margantin

57 récits brefs de Franz Kafka traduits et réunis par Laurent Margantin sous le titre Chacun porte une chambre en soi viennent d’être mis en ligne par publie.net. Disponible dans plusieurs formats, cet ensemble (2.99 € sans DRM) peut être téléchargé depuis toutes les plateformes de vente de livres numériques, ePagine et ses libraires-partenaires compris.

Après avoir acheté en 2010 en Allemagne une anthologie de textes courts de Franz Kafka (« des fragments de récits extraits de ses cahiers et de son journal par l’ami Max Brod »), Laurent Margantin se met immédiatement à en traduire quelques-uns et les donne à lire sur son site Oeuvres ouvertes. « Après cette première salve de traductions, j’approfondis ma connaissance de l’œuvre et de la vie de Kafka, et je fais l’acquisition d’une édition critique de l’œuvre, composée de deux volumes de fragments posthumes, justement ceux qui m’intéressent, dans l’ordre chronologique. Je retraduis notamment Première souffrance, un cap est passé avec ce texte, je ne sais pas trop expliquer. Viendront ensuite d’autres textes plus courts, certains arrêtés au milieu d’une phrase, d’autres repris ou plutôt continués dans une autre configuration narrative, mais avec des éléments semblables (la résurgence du serpent par exemple) », écrit-il dans son billet de présentation posté ce matin et que, pour plusieurs raisons, je vous conseille vivement de lire. Parce que là sont posées, par lui-même mais aussi par François Bon, des questions essentielles qui renvoient, via l’œuvre ouverte de Kafka, à nos pratiques quotidiennes : lecture, écriture, traduction, éditorialisation ou encore diffusion.

Certains de ces textes sont inachevés : Kafka ne reprend pas, il recommence. Laurent Margantin, dans ce cas, a gardé ici la suspension au terme du paragraphe, ou la virgule orpheline. Mais nous ne lisons pas ces tentatives comme des inachèvements. Ce sont des saisies brutes d’écriture, dans un champ de tension qui définit son intensité même. Et nous savons aujourd’hui reconnaître ce geste comme au niveau même du geste romanesque, ou de l’œuvre dans sa constitution arbitraire. Pendant les deux ans des Lettres à Felice, Kafka n’écrit presque rien d’autre : ces lettres que le hasard (et l’intuition de Felice Bauer) nous a préservées, est-ce que c’est l’œuvre de Kafka, ou son entour ? Et lorsqu’il se met à l’hébreu et tient un cahier d’exercice de grammaire, l’aphorisme qu’il trace en dédoublant l’exemple proposé, est-ce l’œuvre, ou pas l’œuvre ? (François Bon, « Un nouveau Kafka ? », texte de présentation à l’édition de Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012, reproduit sur le site Œuvres ouvertes le 6 février 2012)

Qu’est-ce qu’écrire au quotidien ? Comment, en creusant chaque jour les thèmes qui obsèdent Kafka à travers ses notes, ses fragments et ses récits brefs, dans ses lettres, ses journaux, ses carnets, parvient-il à affiner sa perception du monde et de ses troubles sans jamais parvenir à se sentir apaisé ou satisfait ni à parvenir à achever ses textes ? On sait depuis longtemps qu’écrire n’est pas tant chercher à répondre à ses propres questions que de s’en poser d’autres, qu’il n’y a pas de finalité satisfaisante (en cela le roman est un leurre), qu’aucun texte ne peut être achevé et que toute œuvre est à jamais ouverte. D’ailleurs, voyez comme ni Le Procès ou Le Château (ses deux « romans » les plus connus) ne peuvent avoir de fin – bien que signifiant, l’essentiel n’étant pas là. Kafka savait ça mieux que quiconque, lui qui questionnait son « inquiétude d’être » par l’écriture, le monde par son rapport à la matière, les autres par son retrait (du dehors au dedans, éternels allers et retours). Et c’est bien pour ça que je vous invite tous, que vous ayez lu ou pas ses textes fantastiques (dans tous les sens du terme), du Procès au Château en passant par la Lettre au père, Le Terrier, Le Verdict ou encore la Métamorphose, pour prendre ses textes les plus connus), à lire Chacun porte une chambre en soi (référence indéniable à Virginia Woolf qui elle-même, avec sa chambre à soi, avait souhaité rendre hommage à Jane Austen et Emily Brontë).

Les récits rassemblés ici ont été composés par Kafka à différentes périodes de sa vie, et dans des contextes divers. Les premiers datent des années 1907-1912, ils ont été réunis sous le titre Considération (Betrachtung). Quatre autres textes que nous avons retraduits ont été également édités en 1918 dans le recueil de nouvelles intitulé Un médecin de campagne. Tous les autres textes de cette édition sont extraits des cahiers de l’écrivain (pour la traduction nous nous sommes servis des deux volumes Écrits et fragments posthumes édités par Jost Schillemeit chez Fischer). À la différence des récits publiés en volume ou en revue du vivant de Kafka, la plupart de ces textes n’ont pas de titre, et certains sont inachevés (mais, aux yeux de Kafka – lire son Journal – même ses textes les plus aboutis étaient inachevés). Cette suite de textes classés dans l’ordre chronologique offre un aperçu de ce qu’on pourrait appeler la chambre d’écriture de Franz Kafka, qui est – en raison du grand nombre de thèmes et de figures qui sont sans cesse repris – chambre d’échos. (Note liminaire de Laurent Margantin à l’édition de Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012)

Cet ensemble de textes courts, hormis leur qualité indéniable, est une source de réflexion et d’inspiration inépuisables pour quiconque aime Kafka mais aussi pour tous ceux qui ont un rapport étroit avec la langue poétique et pratiquent la lecture/écriture (le lirécrire) au quotidien. L’écrivain Laurent Margantin le sait, lui qui écrit depuis de nombreuses années maintenant, avec exigence, persévérance, obstination et régularité, dans son atelier ouvert, sur le web. Et le traducteur Laurent Margantin s’en rend bien compte, lui qui travaille au plus près la phrase, le rythme de la phrase, la polysémie, l’étrangeté de la langue de Kafka mais aussi celle de Novalis ou encore de Hölderlin.

Traduire n’est pas autre chose qu’écrire au fond : on met les mots de sa langue (les mots qu’on a faits siens) sur des émotions ressenties, ici en lisant le texte d’un autre dans une langue étrangère, là en captant des flux qui sont aussi un langage inconnu et dont on décèle les rythmes et les couleurs. Traduire est donc (ou devrait toujours être) un exercice d’écriture : on y avance aussi dans sa langue, on écrit à partir du texte de l’autre ce qui n’est finalement qu’à soi, et on progresse, du moins j’espère, vers de nouvelles formes d’écriture. Reste que, pour avoir tenté moi-même l’écriture de courts récits, les fragments de Kafka me paraissent singulièrement proches. (Laurent Margantin, Retour à Kafka, site Œuvres ouvertes, 18 février 2011)

Ce que j’aime aussi dans ce projet-là c’est cette manière de poser « en direct » les choses, de se questionner, de se demander comment et quoi traduire parmi ces milliers de pages, dans quel ordre proposer ses récits et fragments, quel sens donner à cet ensemble. Un atelier dans l’atelier en quelque sorte que permet le web. D’ailleurs, pour tous ceux qui voudront aller plus loin je donnerai à la fin de ce billet (après reproduction d’un récit bref intitulé comme d’autres d’après la première phrase Hier une syncope est venue chez moi) plusieurs liens qui me semblent importants. Grand merci personnel à Laurent Margantin et à François Bon qui, avec bien d’autres bien sûr, renouvellent au quotidien l’écriture en mouvement, simplement complexe, de Kafka (un de ceux sans qui…) et nous la rendent vivante, au présent, par leurs lectures, leurs échappées et leurs traductions.

ChG


HIER UNE SYNCOPE EST VENUE CHEZ MOI

Hier une syncope est venue chez moi. Elle habite dans la maison voisine, je l’ai déjà vue souvent disparaître le soir penchée sous la petite porte. Une grande dame avec une longue robe flottante et un large chapeau orné de plumes. Ses vêtements froufroutants, elle est entrée chez moi à toute vitesse, comme un médecin craignant d’arriver trop tard auprès d’un malade agonisant. « Anton, cria-t-elle d’une voix caverneuse et pleine d’emphase, j’arrive, je suis là ». Elle s’effondra dans un fauteuil que je lui indiquai. « Tu habites bien haut, tu habites bien haut », dit-elle en gémissant. Je hochai la tête, assis au fond de mon fauteuil. Les unes après les autres, innombrables, les marches d’escalier qui mènent à ma chambre sautillèrent devant mes yeux, infatigables petites vagues. « Pourquoi m’accueilles-tu avec cette froideur ? », demanda-t-elle en enlevant ses longs et vieux gants d’escrime qu’elle jeta sur la table, avant de me regarder, la tête penchée et clignant des yeux. Il me sembla que j’étais un moineau en train de faire mes sauts dans l’escalier et qu’elle ébouriffait mon doux plumage gris et floconneux. « Je suis profondément désolée que tu brûles pour moi. J’ai souvent regardé avec une réelle tristesse ton visage consumé de chagrin, quand tu étais dans la cour en bas et levais tes yeux vers ma fenêtre. Mais sache que je n’ai rien contre toi, et que si tu ne t’es pas encore emparé de mon cœur, tu peux cependant le conquérir. »

© Franz Kafka, in Chacun porte une chambre en soi, publie.net, 2012, traduction Laurent Margantin

 

// Pour aller plus loin

• Télécharger Chacun porte une chambre en soi
• Tous les textes de et sur Kafka disponibles actuellement en numérique
• Franz Kafka sur Oeuvres ouvertes
• Franz Kafka sur le tiers livre
• Franz Kafka sur twitter
Entretien avec Laurent Margantin sur ActuaLitté
• Tous les textes (+ traductions) de Laurent Margantin en numérique


17 octobre 2011

Extrait de la conférence de Mario Vargas Llosa, Éloge de la lecture et de la fiction, prix Nobel de littérature 2010

« J’ai appris à lire à l’âge de cinq ans, dans la classe du frère Justiniano, au collège de La Salle à Cochabamba (Bolivie). » Ainsi commence la conférence prononcée par l’écrivain péruvien-espagnol Mario Vargas Llosa lors de la remise du prix Nobel de Littérature qu’il a reçu en 2010. Cette conférence vient d’être traduite et publiée sous le titre Éloge de la lecture et de la fiction dans une version imprimée (7.90 €) et numérique (6.30 €) par les éditions Gallimard au moment où sont également mis en vente au format ePub son dernier roman, Le rêve du Celte (18.30 €) ainsi que trois de ses textes les plus importants, dont Tours et détours de la vilaine fille (8.40 €), La Fête au Bouc (9.40 €) et Le Paradis – un peu plus loin (9.90 €). Pour vous familiariser avec son œuvre, chacun de ses titres contient un extrait à télécharger gratuitement sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici). Vous trouverez infra un extrait de la conférence d’abord mise en ligne sur le site Nobelprize.org avant d’être publiée en France et qui autorise la reproduction de ce texte « dans n’importe quelle langue après le 7 décembre 2010 17h30 heure de Stockholm » pourvu que la mention du copyright vienne accompagner « la publication de l’intégralité ou d’extraits importants du texte. » Bonne lecture !

ChG


________________
Mario Vargas Llosa,
Éloge de la lecture et de la fiction
(extrait)

 

Si je convoquais en ce discours tous les écrivains à qui je dois un peu ou beaucoup, leurs ombres nous plongeraient dans l’obscurité. Ils sont innombrables. Non seulement ils m’ont révélé les secrets du métier d’écrire, mais ils m’ont fait explorer les abîmes de l’humain, admirer ses prouesses et m’horrifier de ses égarements. Ils furent les amis les plus serviables, les animateurs de ma vocation, et j’ai découvert dans leurs livres que, même dans les pires circonstances, il reste de l’espoir et qu’il vaut la peine de vivre, ne serait-ce que parce que sans la vie nous ne pourrions lire ni imaginer des histoires.

Je me suis demandé parfois si dans des pays comme le mien, qui compte si peu de lecteurs et tant de pauvres, d’analphabètes et d’injustices, et où la culture reste le privilège d’un tout petit nombre, écrire n’était pas un luxe solipsiste. Mais ces doutes n’ont jamais étouffé ma vocation, car j’ai toujours continué à écrire, même dans ces périodes où les travaux alimentaires absorbaient presque tout mon temps. Je crois avoir agi sagement car, si pour que la littérature fleurisse dans une société il avait fallu d’abord accéder à la haute culture, à la liberté, à la prospérité et la justice, elle n’aurait jamais existé. Au contraire, grâce à la littérature, aux consciences qu’elle a formées, aux désirs et élans qu’elle a inspirés, au désenchantement de la réalité au retour d’une belle histoire, la civilisation est maintenant moins cruelle que lorsque les conteurs ont entrepris d’humaniser la vie avec leurs fables. Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l’esprit critique, moteur du progrès, n’existerait même pas. Tout comme écrire, lire c’est protester contre les insuffisances de la vie. Celui qui cherche dans la fiction ce qu’il n’a pas exprime, sans nul besoin de le dire ni même de le savoir, que la vie telle qu’elle est ne suffit pas à combler notre soif d’absolu, fondement de la condition humaine, et qu’elle devrait être meilleure. Nous inventons les fictions pour pouvoir vivre de quelque manière les multiples vies que nous voudrions avoir quand nous ne disposons à peine que d’une seule.

Sans les fictions nous serions moins conscients de l’importance de la liberté qui rend vivable la vie, et de l’enfer qu’elle devient quand cette liberté est foulée aux pieds par un tyran, une idéologie ou une religion. Que ceux qui doutent que la littérature, qui nous plonge dans le rêve de la beauté et du bonheur, nous alerte, de surcroît, contre toute forme d’oppression, se demandent pourquoi tous les régimes soucieux de contrôler la conduite des citoyens depuis le berceau jusqu’au tombeau, la redoutent au point d’établir des systèmes de censure pour la réprimer et surveillent avec tant de suspicion les écrivains indépendants. Ces régimes savent bien, en effet, le risque pris à laisser l’imagination discourir dans les livres, et combien séditieuses deviennent les fictions quand le lecteur compare la liberté qui les rend possibles et s’y étale, avec l’obscurantisme et la peur qui le guettent dans le monde réel. Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou pas, les fabulateurs, en inventant des histoires, propagent l’insatisfaction, en montrant que le monde est mal fait, que la vie de l’imaginaire est plus riche que la routine quotidienne. Ce constat, s’il s’ancre dans la sensibilité et la conscience, rend les citoyens plus difficiles à manipuler, à accepter les mensonges de ceux qui voudraient leur faire croire qu’entre les barreaux, au milieu d’inquisiteurs et de geôliers, ils vivent mieux et plus en sécurité.

© LA FONDATION NOBEL 2010, Mario Vargas Llosa, Éloge de la lecture et de la fiction, Stockholm, 7 décembre 2010, traduction par Albert Bensoussan

>>> Pour lire la conférence intégrale, rendez-vous sur le site Nobelprize.org ou téléchargez sa version ePub sur ePagine.

11 octobre 2011

Sur la route du lirécrire 1

sur la route du lirécrire avec Léonard de Vinci, Henry David Thoreau, Jack Kerouac, Neal Cassady, William S. Burroughs, Allen Ginsberg, Jean-Jacques Bonvin, François Bon, Jean et Olivier Rolin, Christian Oster, Mahigan Lepage, Sylvain Tesson, Patrice Pluyette, Jiminy Panoz, sur écran et en musique.


Route, écran

Télétravaillant depuis deux ans maintenant je n’ai jamais été aussi sédentaire, je n’ai jamais aussi peu voyagé, roulé, tracé, je n’ai jamais passé autant de temps au même endroit. Et aussi, je n’ai jamais autant lu sur écran, assis sur une chaise ou un fauteuil, je n’ai jamais autant fragmenté mes lectures, je n’ai jamais autant reçu d’informations en temps réel. Et aujourd’hui je me demande si travailler sur écran, lire sur écran, passer ces journées devant l’écran, n’auraient finalement pas à voir avec cette période où j’allais droit devant, si ce qui défile sur écran ne me ramènerait pas à la route, aux paysages d’alors, traversés, s’il n’y a pas quelque chose dans cette immobilité et ce mouvement conjugués. Bien sûr on parle des autoroutes de l’information, l’image est facile mais ce n’est pas ce jeu de mots qui m’intéresse aujourd’hui. Dans les deux cas, à force de concentration, le regard ne finit-il pas par passer à travers la vitre ou l’écran pour aller voir derrière cette autre chose qui défile sous nos yeux, cette autre chose qui n’est qu’une suite de questions au kilomètre ? Alors à quoi pense-t-on quand on a le regard rivé sur les bandes blanches ou sur l’écran ? Qu’est-ce qui modifie notre regard et notre manière d’être au monde ? La souris et le clavier n’auraient-ils pas la même fonction que la boîte de vitesse et la batterie de pédales qu’on manipule avec nos pieds ? Et toute cette musique qui nous accompagne, ces voix qu’on écoute, qu’on fait taire, ce silence qu’on convoque ? Et quand la fatigue et la lassitude se font pressantes ne ferme-t-on pas nos fenêtres comme on remonterait la vitre de la voiture pour aller se dégourdir les jambes sur une aire d’autoroute ? Ne ferme-t-on pas nos yeux alors pour ne plus voir, ne plus entendre ? Dans tous les cas pourquoi depuis plus deux ans maintenant me suis-je mis à lire autant de textes sur écran dont l’objet est la route, les traversées et de manière générale les déplacements (voiture, train, métro, RER, bateau, à pied…) ? Sans doute que la publication du récit chez publie.net a réveillé ces questions. Sans doute qu’il y a un parallèle à faire. Mais pour l’instant je me dis que la seule manière d’avancer est de partager ces lectures sur écran. Et peut-être que parmi vous certains auront envie de m’accompagner un temps ? Peut-être.

Sur la route du lirécrire…

Je commencerai cette série demain avec Rouler de Christian Oster (L’Olivier). On ira ensuite à la rencontre de quatre figures majeures de la beat generation (Cassady, Kerouac, Ginsberg, Burroughs) en compagnie du Ballast de Jean-Jacques Bonvin (Allia) et ce sera l’occasion de parler également de la fiche de lecture du roman de Jack Kerouac, Sur la route, publiée par LePetitLittéraire.fr. On retrouvera un auteur déjà chroniqué deux fois sur ce blog et qui est une des voix qui comptent beaucoup pour moi, Mahigan Lepage (Vers l’Ouest, La science des lichens et Carnet du Népal, publie.net). Du côté de la marche on fera un bout de chemin avec Thoreau (De la marche), on suivra Sylvain Tesson dans les forêts de Sibérie (Gallimard) et Léonard de Vinci entre Romagne et Marches (guides MAF). Autres traversées, on n’oubliera pas ce merveilleux texte de Jean Rolin, L’explosion de la durite (P.O.L) ni celui de son frère, Olivier Rolin, Tigre en papier (Seuil). On s’intéressera enfin à Spirit of 76 de Jiminy Panoz (Walrus) et à La traversée du Mozambique de Patrice Pluyette (Seuil) à moins qu’il ne soit question avant de ce texte essentiel de François Bon, En voiture (publie.net), pour qui s’intéresse aux déplacements automobiles et aux « techniques de narration ambulatoire en littérature ».

J’ai bien conscience qu’il y aurait des dizaines d’autres textes à lire, à partager. N’hésitez pas d’ailleurs à m’en faire part. Ici seront chroniqués des textes disponibles dans leur version imprimée et numérique ou publiés uniquement en numérique. Dans tous les cas ils ont été choisis parmi un catalogue encore mince d’ebooks (et c’est la seule contrainte que je vois là puisque la thématique n’en est pas une pour moi) et vous retrouverez toutes ces références sur ePagine ainsi que sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici).

… et en musique

Au moins un morceau musical (voire une playlist) accompagnera chacune des chroniques de cette série consacrée à la route, à la lecture et à l’écriture (sur écran). Pas d’illustration, pas d’explications, juste un choix personnel. Ainsi, libre à vous d’aller écouter cette musique, avant, pendant ou après la lecture du billet, à moins que vous ne préfériez votre musique, le silence ou les bruits qui nous entourent. J’indiquerai ce choix via un lien vers Deezer. Aujourd’hui Get going de Sebastian Sturm & Exile Airline, premier titre d’un album que j’ai découvert au moment où je terminais l’écriture de ce billet.

À demain, dans le lirécrire et en musique, sur la route et sur écran.

ChG

23 septembre 2011

Brigitte Célérier lit Leslie Kaplan

Aujourd’hui Qui lit quoi ? #5 en compagnie de Brigitte Célérier qui nous propose une lecture mordante de l’ensemble de textes poétiques et politiques de Leslie Kaplan, Les mots (publie.net) dont j’avais publié un extrait en avril dernier sur ce blog. Cet ensemble est disponible en numérique sur les sites des revendeurs de livres numériques, dont ePagine (format ePub uniquement) ou Place des libraires numérique (PDF, ePub, streaming, mobi) et les libraires partenaires (liste ici). Et merci à Brigitte Célérier pour sa confiance !

 

 

Pour les encore craintifs devant la lecture sur écran un texte court (57 pages), pour les amoureux des mots, de la raison et d’une certaine causticité, pour les gens en colère, un plaisir, ou mieux une formulation de nos idées.

« Les mots, qu’est-ce que c’est ?
on se pose cette question quand il y a une crise
quand on ressent une crise
des mots, du langage, du sens
les mots sont dévalorisés, ne signifient plus rien,
mensonges, tromperie. »

Les mots, la littérature, importants pour ne pas être engloutis, brouillés, abêtis par les mots qui volent de politiques en médias, en conversations paresseuses et sans pensée, grâce aux mots qui ouvrent au monde quand on les respecte, qui creusent le réel, au plus près.

Un texte qui avance en fragments de phrases rythmées, rebondissantes.

« c’est une recherche de vérité
concrète
sur la société, l’état de la société
et le monde
et le rapport qu’ici et maintenant je maintiens
avec elle »

Les mots de la littérature, les mots sortis du flux banal, protection contre la trivialité de la société, devraient être à la base de la démocratie s’ils n’étaient détournés.

Et les phrases de Leslie Kaplan, découpées en petits blocs frappant, sont pleins d’une ferme colère froide contre le relativisme, le suivisme, le détournement, et d’espoir dans la langue et les idées, dans la façon dont les mots se tissent pour les exprimer, montrent ce qu’ils disent de la réalité de notre société, l’exclusion, la surveillance, la façon dont ils sont utilisés pour créer un désir d’autorité, de s’en remettre, une méfiance.

Cette société où l’on doit être heureux, mais qui est réunion de personnes qui ont des raisons d’être malheureux, et qui s’efforcent d’être conformes, donc heureux, avec une sexualité épanouie, et des désirs, des enthousiasmes pour ces objets, tous ces objets qui sont offerts, non pas offerts dans le sens du don mais montrés, prescrits, petits objets de rien qui sont à notre portée, rêves humbles et fabriqués.

Société de clichés, celui de la femme libérée, de la douceur féminine, de la différence des sexes… où les têtes sont comme « caddie dans un supermarché la veille de Noël ».

Les phrases avancent et amènent, donnant chair aux idées, des situations, des hommes et femmes qui côtoient toutes nos vies, qui pourraient être nous, ceux qui sont victimes des mots manipulés, les adolescents qui bossent mais ne sont pas travailleurs mais « en stage », ceux qui sont sur le bord, sortis du monde des mots de la société, pour laquelle elle trouve des noms qui les caractérisent, les séparent.

« mais ce qui restait était le nom
donné à ces gens-là
on les appelle les « hommes-ordures » »
Et voici que je vais finir par être aussi longue que le texte, qui, sans en avoir l’air, tissant les récits, les formes, dit l’essentiel
« en tant que demeure
humaine
le langage est fondé
sur ce qui se passe
entre les mots
si cet entre-mots
tombe
alors
désastre
la violence »

et se termine, comme une lumière, en une longue litanie « d’hommes libres », comme un espoir, des modèles.

« c’est un homme qui a passé sa vie en prison en subissant le pire et qui sort avec un visage ouvert,
radieux. Nelson Mandela.
c’est une femme qui a toujours pensé qu’elle était l’égale de l’homme ;
c’est Bartleby le copiste de Melville qui un jour arrête tout en disant, I would prefer not to, Je préfère ne pas (…) »

 

Brigitte Célérier (brigetoun pour les blogueurs, les twitteriens, les facebookés, les babelionnistes…) se décrit volontiers comme « paumée », « dépassée – et pourtant ». « Brigetoun et ses entours surtout, ne sont pas Brigitte Célérier et ses entours – se ressemblent fortement – ont beaucoup de points communs – ne sont pas totalement identiques – fantaisie ou mensonge revendiqués », écrit-elle aussi. Brigitte Célérier est avignonaise et sans elle le festival d’Avignon ne serait pas ce qu’il est (en tout cas pour ceux qui sont restés à ce moment-là derrière l’écran). Brigitte Célérier est blogueuse et IL FAUT (message subliminal à Google) lui rendre visite. Ses portes et fenêtres sont ouvertes tous les jours ici et . Brigitte Célérier c’est la vigie du web. Sans elle les vases communicants (le premier vendredi de chaque mois) seraient un beau foutoir. Et sans elle on serait orphelins de comptes-rendus en textes et images. Brigitte Célérier s’excuse, s’absente, se perd, part, revient, c’est un deux-en-un dont on ne peut se passer, personne et personnage tous deux très touchants et addictifs. D’elle on peut télécharger gratuitement Brindilles sur le site Oeuvres ouvertes, ses portraits, ses tables et ses portes sur calaméo. D’elle on lira aussi ses twitts, ses chroniques de lectures sur Babelio, ses nombreux coups de gueule sur Facebook, ses matins difficiles, ses nuits à fumer des cigarillos et à écrire, ses soirées théâtrales et musicales, ses errances dans la ville, son opiniâtreté.

© Ben

Leslie Kaplan est née à New-York en 1943, elle a été élevée à Paris dans une famille américaine, elle écrit en français. Après des études de philosophie, d’histoire et de psychologie, elle travaille deux ans en usine et participe au mouvement de Mai 68. Elle publie depuis 1982 (L’Excès-l’usine, Hachette/P.O.L, repris en 1987 aux éditions P.O.L). Quatre autres livres peuvent être téléchargés au format numérique : Louise, elle est folle (2011),  Toute ma vie j’ai été une femme (2008), Fever (2005), Les Outils (2003). Tous les autres textes de Leslie Kaplan publiés par P.O.L sont disponible dans leur version papier (liste complète sur Place des libraires) dont Les Amants de Marie (2002), Le Psychanalyste (1999), Les Prostituées philosophes, Depuis maintenant 2 (1997), Depuis maintenant, Miss Nobody Knows (1996), Les Mines de sel (1993), Le Silence du diable (1989), L’Épreuve du passeur (1988), L’excès-L’usine (1987), Le Pont de Brooklyn (1987), Le Criminel (1985), Le Livre des ciels (1983). Maintes fois citée sur ce blog, deux chroniques lui ont également été consacrées (en mai 2010 et en avril 2011). Pour suivre son actualité, ses ateliers et lectures, la lire, l’entendre,…, cliquez par ici (site de P.O.L) et par (remue.net).

11 septembre 2011

Les éditions è®e numérique

Saluons l’arrivée des éditions è®e sur Place des libraires numérique ainsi que sur les sites des libraires partenaires) via le distributeur immatériel.

Ces livres numériques ne sont pas la simple copie des livres des éditions è®e papier mais bel et bien des projets originaux adaptés ou pensés pour le numérique.

La ligne éditoriale de è®e numérique se développe autour de deux axes : publication de textes trop courts (essai et littérature) pour leur commercialisation papier, puis, dans un second temps, publication de livres multimedia (navigation, son, image, vidéo…) orientés vers de nouvelles expériences de lecture. Enfin, certains livres seront parfois envisagés comme le prolongement du travail effectué avec les auteurs du catalogue papier.

Les livres des éditions è®e numérique sont proposés pour l’instant en pdf (mais l’ePub est annoncé sur leur site) et sans verrou numérique (DRM). Ils peuvent être lus sur ordinateurs (Mac, PC, Linux), tablettes numériques (reader, iPad, galaxy,…) ou téléphones portables « smartphone ». Si vous téléchargez pour la première fois des ebooks ebooks, vous devrez installer un logiciel pour accéder aux livres : ePagine Reader, Calibre, Stanza, Ibooks, Adobe Digital éditions…

Aujourd’hui 12 titres sont disponibles à la vente (entre 2 € et 4 €) dont deux titres de Philippe Adam (Chirurgie et Le syndrome de Paris précédemment publiés par feu Inventaire/Invention), un auteur que je lis depuis De beaux restes (Verticales), son premier livre, et que je vous recommande. Plusieurs autres textes de Philippe Adam publiés chez d’autres éditeurs sont également disponibles en numérique, France audioguide (Publie.net), Les centenaires (Verticales) que j’avais chroniqué ici et Jours de chance (Verticales) qui vient de paraître.

Les éditions è®e numérique proposent également à la vente 4 titres de Patrick Bouvet que j’avais pu lire il y a quelques années (tout comme Philippe Adam) chez Inventaire/Invention (Ciel à l’envers, Expérience, Flashes et Client zéro).

Enfin (pour l’instant en tout cas car d’autres titres sont annoncés sur le site des éditions è®e), vous pourrez découvrir quatre autres textes, Démarques de Pascal Le Coq, Actéon polymorphe de Pascal Gibourg, Style Sarkozy d’Eric Arlix et Aux bords du vide ; évènement et sujet dans la philosophie d’Alain Badiou de Frédéric Neyrat.

 

Bonne lecture en numérique et bienvenue à è®e numérique !

ChG

Older Posts »

© ePagine - Powered by WordPress