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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

13 septembre 2013

ePagine publications numériques vous offre La Grande panne de Théo Varlet

 

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont (juillet 2012), L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono (décembre 2012), L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry (février 2013), Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint (mars 2013) et César Capéran de Louis Codet (juillet 2013), ePagine vient de fabriquer (via son studio ePub) et de mettre en ligne sur epagine.fr son sixième livre numérique : La Grande panne de Théo Varlet, un roman d’anticipation publié en 1930 par un passionné d’astronomie et de sciences, à la fois poète et auteur de science-fiction, un visionnaire souvent salué par la critique littéraire dans les années vingt et trente mais dont l’œuvre n’a quasiment pas été rééditée après sa mort. À lire la préface que Xavier Dollo consacre à ce roman et dans laquelle il revient sur cette découverte qui a modifié son parcours de lecteur, une préface que nous publions en partie infra.

Ce texte et les cinq précédents sont offerts en permanence sur la librairie ePagine avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits ou bien encore sur simple demande. Avec cette collection, ePagine souhaite planter sa forêt numérique : éditer, au gré des idées et des envies de toute son équipe, des œuvres libres de droits et partager ces textes qui, le plus souvent, n’ont jamais été édités en ePub ou ne sont disponibles que sur des sites concurrents des librairies indépendantes. Ainsi, plutôt que de produire à la volée des centaines de textes issus du domaine public, ePagine préfère publier peu mais avec la garantie que les fichiers sont soignés et de qualité (composition et correction). ePagine propose donc des textes choisis à l’unanimité par son « comité éditorial », des textes qui bénéficient du savoir-faire de Sébastien Cretin et de son équipe (Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) : graphisme, écriture xhtml, feuilles de style (CSS, navigation interne, activation des tables des matières, index, hyperliens, nouvelles compositions typographiques (mise en page, polices, lettrines, taille des titres, des signatures,…)), relecture, recherches et notices bio-bliographiques. Ces éditions sont presque toutes enrichies d’une préface ou d’une dédicace qui fait sens ainsi que d’une bio-bibliographie fouillée et soignée.

Toute l’équipe de ePagine tient à remercier Xavier Dollo, auteur de la préface de cette édition numérique de La Grande panne.

ChG

 

Extrait de la préface de La Grande panne par Xavier Dollo

« Il est des écrivains que, parfois, l’on croit être seul à connaître et aimer. On trouve même cet état de fait profondément injuste et frustrant, parce que l’on admire l’écrivain. Sans contestation possible, Théo Varlet entrerait dans cette catégorie des mal aimés et des mal connus. (…) Grand oublié, à mon sens, de l’omnibus consacré à la science-fiction ancienne dirigé par Serge Lehman, Chasseurs de Chimères, Théo Varlet n’en reste pas moins une figure marquante du merveilleux scientifique, lui qui était doté d’un style attrayant, d’une langue maîtrisée et d’un imaginaire vraiment original, éclectique et atypique. De la poésie au roman, Varlet aura exploré de nombreuses facettes de la science-fiction ; avec André Blandin, par exemple, il signe une belle uchronie avant l’heure, La Belle Valence, explore une poésie classique – il aime le sonnet – mais originale dans son approche thématique, le terme de poésie « cosmique » étant assez parlant ; avec Les Titans du Ciel (premier volume de l’Épopée Martienne), en collaboration avec Octave Joncquel, il imagine un système solaire rempli de vie extraterrestre où la Terre prend contact avec les martiens et les joviens, où les martiens – voir ici l’influence déjà très forte de H.G. Wells – ont des intentions nocives envers notre planète.
(…) La Grande Panne, paru en 1930, raconte l’épopée d’une jeune femme intrépide, Aurore Lescure – Varlet se démarque déjà de son époque par cette utilisation d’un personnage féminin fort – qui a tenté d’atteindre la Lune dans une fusée construite par son père, un savant américain. Cependant, elle rapporte dans ses bagages un organisme qui se nourrit d’électricité ! (…) Derrière un récit d’aventures très bien mené, Varlet explore à sa manière des questions de société, l’avenir de l’humanité et les conséquences des progrès scientifiques. »

Xavier Dollo,
auteur et éditeur de science-fiction

 

Théo Varlet : quelques éléments bio-bibliographiques

Né en 1878 à Lille, Théo Varlet passe une grande partie de sa jeunesse à voyager en France et en Europe. Après trois recueils publiés avant la première guerre mondiale, il traduit dans les années 20 et 30 de nombreux auteurs anglo-saxons dont Stevenson, Melville et Kipling et publie également une vingtaine de recueils de poésie, de récits et de romans d’anticipation, souvent salués par la critique. Malgré les éloges, quasiment aucun de ses ouvrages n’a été réédité après sa mort survenue en 1938.

Quelques œuvres marquantes : Heures de rêve (Ninez et Lecocq, 1898), Notes et poèmes (éditions Du Beffroi, 1905), Les Titans du ciel (en collaboration avec Octave Joncquel, E. Malfère, 1921), L’Agonie de la terre (en collaboration avec Octave Joncquel, E. Malfère, 1922), La Belle Valence (en collaboration avec André Blandin, E. Malfère, 1923), Le Roc d’or (Plon et Nourrit, 1927), Ad astra et autres poèmes (A. Messein, 1929), La Grande Panne (éditions des Portiques, 1930), Aurore Lescure, pilote d’astronef (L’Amitié par le livre, 1943).

7 juillet 2013

ePagine publications numériques vous offre César Capéran de Louis Codet

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont (juillet 2012), L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono (décembre 2012), L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry (février 2013) et Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint (mars 2013), ePagine vient de fabriquer (via son studio ePub) et de mettre en ligne son cinquième livre numérique, César Capéran de Louis Codet. Pour rappel, tous les textes de ePagine publications numériques sont offerts en permanence sur la librairie epagine.fr avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits ou bien encore sur simple demande.

Avec cette collection, ePagine souhaite planter sa forêt numérique : éditer, au gré des idées et des envies de toute son équipe, des œuvres libres de droits et partager ces textes qui, le plus souvent, n’ont jamais été édités en ePub ou ne sont disponibles que sur des sites concurrents des librairies indépendantes. Ainsi, plutôt que de produire à la volée des centaines de textes issus du domaine public, ePagine préfèrera publier peu mais avec la garantie que les fichiers seront soignés et de qualité (composition et correction). ePagine proposera donc des textes choisis à l’unanimité par son « comité éditorial », des textes qui bénéficieront du savoir-faire de Sébastien Cretin et de son équipe (Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) : graphisme, écriture xhtml, feuilles de style (CSS, navigation interne, activation des tables des matières, index, hyperliens, nouvelles compositions typographiques (mise en page, polices, lettrines, taille des titres, des signatures,…)), relecture, recherches et notices bio-bliographiques. Ces éditions seront presque toutes enrichies d’une préface ou d’une dédicace qui fait sens ainsi que d’une bio-bibliographie fouillée et soignée.

Pour en savoir plus sur le projet de ePagine publications numériques et les modalités pratiques, je vous invite à consulter ce billet sur lequel tout est expliqué : ePagine jour après jour plante sa forêt numérique. Toute l’équipe de ePagine tient également à remercier la famille de Louis Codet qui a gentiment accepté que le portrait de l’écrivain soit reproduit dans le fichier ePub et ici même (photo également mise en ligne par l’association des lecteurs de Claude Simon sur le site qui lui est consacré, le père de Louis Codet étant un cousin germain de la mère de Claude Simon).

 

Présentation de César Capéran et bio-bibliographie de Louis Codet

Cette novela (entre la longue nouvelle et le court roman) raconte l’histoire d’un personnage énigmatique et original prénommé César Capéran, « Gascon gasconnant », « Gascon taciturne » et « digne campagnard » selon le narrateur. Ce provincial tout en paradoxes (retenues et exultations soudaines) est également un être plein d’ambitions même s’il préfère la plupart du temps se taire ou faire parler « la tradition » symbolisée par Pascal, Bossuet, Diderot ou Poussin. Monté à Paris pour des raisons d’abord obscures mais avec en tête de vagues projets littéraires, il passe la plupart de son temps à… ne rien faire sinon boire le vin de son pays, fumer et parler avec le narrateur dans sa chambre ou dans sa mansarde au Ministère des Colonies. En vrai dilettante, le jeune Gascon, sorte de Bartleby ou de Jean Dézert, aura un destin que n’envieront sans doute pas ses aïeux, les personnages balzaciens. Texte désopilant, pince-sans-rire et original, écrit au tout début du siècle par un auteur mort sur les Champs d’honneur.

César Capéran de Louis Codet a d’abord été publié dans la revue Les Marges, puis par Gallimard en 1918 et a été accueilli chaleureusement par les critiques.

Louis Codet est né à Perpignan le 8 octobre 1876. Fin dandy, cette personnalité artistique parisienne reconnue a fréquenté les précurseurs du surréalisme et s’est lié d’amitié avec Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin. Il a collaboré à plusieurs revues indépendantes (La Revue blanche, La Vogue et Les Marges), a participé au premier numéro de la Nouvelle Revue française et a publié La Rose du jardin (son premier roman) chez Fasquelle en 1907 et La Petite Chiquette, son œuvre la plus connue, en 1908 (même éditeur).
Mobilisé dès le début de la guerre, il est blessé à Steenstrate (Flandres belges) le 5 novembre 1914, touché à la gorge par un éclat d’obus. Il est alors évacué au Havre mais, mal soigné, il meurt six semaines plus tard. Il est enterré dans son village de Saint-Junien.
L’œuvre de Louis Codet est en grande partie posthume : César Capéran en 1918, La Fortune de Bécot en 1921 et Louis l’indulgent en 1926.

 

Louis Codet | César Capéran (extrait)
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I
LE PENSEUR DU CAFÉ VACHETTE

Je fis la connaissance de César Capéran au café Vachette, du temps que j’étais étudiant.
Imaginez un grand gaillard de vingt-deux ou vingt-trois ans, dodu, ventru, fleurant la santé, ayant l’œil très noir et la joue bien pleine, avec quelque chose de napoléonien dans le menton. Toujours propre, toujours rasé, il était coiffé d’un grand feutre noir, et ne portait qu’un vêtement noir ample et sévère.
Il s’asseyait, tout seul, et passait la soirée en fumant sa pipe silencieusement, non loin du coin où nous faisions notre poker. Je l’avais remarqué, pour son air majestueux. On eut dit un Curiace de l’Odéon, ou, encore, un moine romantique, un moine vénitien.
Un soir, quelqu’un nous le présenta et il s’assit à notre table. Je me souviens que ce jour-là le poker prit fin de bonne heure et que l’on entama une discussion philosophique ; je demandai à Capéran, le nouveau venu, quel était son avis.
Il me regarda, ôta lentement de ses lèvres sa longue pipe Jacob et posa une main sur ma hanche.
— Moi, je ne discute jamais, mon ami. Je suis simplement un homme qui pense, me dit-il.
Je souris, nous sourîmes tous, devant une telle déclaration, prononcée d’une belle voix de baryton qu’ennoblissait encore l’accent de Toulouse. Mais déjà César Capéran s’était retiré en lui-même et s’enveloppait d’un nouveau nuage de fumée.
Cependant, à dater de ce jour, Capéran fit partie de notre bande au Vachette : entendez qu’il s’asseyait sur la banquette à côté de nous, car il ne se mêlait point à nos jeux. Jamais je ne le vis toucher une carte. Il ne lisait pas non plus les journaux ; il ne faisait rien ; il fumait.
C’était vraiment un drôle de corps. S’il arrivait, de loin en loin, qu’il énonçât son opinion, il s’exprimait en des termes synthétiques et lapidaires. Par exemple, quand on agitait entre nous les mérites de quelque peintre ou d’un écrivain :
— C’est de l’art français, dans la tradition ! disait Capéran.
Ou, au contraire :
— Ce n’est pas dans la tradition !
Et, ayant dit, jamais il ne s’expliquait davantage.
Lorsqu’il s’agissait de payer les consommations, il tirait de son gousset une pièce de cinq francs, qu’il nommait un écu, et il me jouait son verre contre le mien « au jeu ancien de pile ou face ! »
Vous avez sans doute observé déjà que les gens d’humeur silencieuse ne peuvent nous être indifférents. Il faut qu’on juge un homme qui se tait. Il faut qu’on se dise, ou : « c’est un sot » ou : « c’est un homme très intelligent, au fond. C’est un artiste, un érudit… » Je crois que nous inclinions vers ce dernier parti ; Capéran nous en imposait véritablement.
Certes, on le plaisantait parfois ; on l’appelait le Penseur, ou le Gascon Taciturne : un étudiant normand glissé dans notre bande avait trouvé ce second surnom, qui le peignait assez bien. Mais nul ne demeurait si grand, si impassible sous la plaisanterie. Et Poupoun lui-même y perdait ses flèches. Celui que nous nommions Poupoun était un petit étudiant en droit, brun comme une taupe, portant lorgnon et barbe en pointe ; un Méridional, comme Capéran, mais c’était le Méridional maigre et rageur, qui gesticulait, qui pétaradait, et qui fonçait à tout propos sur le prochain.
— Si notre Penseur national, si Sa Majesté Capéran Premier voulait bien nous faire l’honneur, au lieu de ricaner dans sa pipe, de nous exposer là-dessus le point de vue de la tradition ? s’écriait Poupoun.
Capéran répondait avec placidité de sa voix enflée, noble et grave, de sa voix de prédicateur :
— Je ne vous écoutais pas, mon ami. Je rêvais aux belles filles de chez moi…
Poupoun haussait les épaules, et, ricanant lui-même, revenait à l’attaque. On eut dit le combat du jaguar et du superbe éléphant.
Leurs assauts les plus remarquables se livrèrent à propos de la question religieuse.
En ce temps-là, on discutait la Séparation à la Chambre, et nous en causions quelquefois ; Poupoun figurait parmi nous l’anticlérical à tous crins, le féroce mangeur de curés. Ce fut pour Poupoun une belle journée lorsque nous apprîmes par hasard que Capéran allait à l’église.
Je ne sais qui l’avait aperçu à je ne sais quelle cérémonie, dans Notre-Dame. Non ! vous ne pouvez concevoir la joie de Poupoun, et combien de fois par soirée il traitait l’autre de calotin, de tartufe, de théatin, d’enfant chéri de Loyola, de chevalier du goupillon…
Une des plaisanteries de Poupoun consistait à renifler les vêtements de Capéran :
— Mais tu sens l’eau bénite rance, mon pauvre Penseur ! Voyons, entre chez le barbier et colle-toi du parfum, pour combattre ce vieux relent de sacristain ?…
Capéran répondait avec sérénité :
— Sachez que je suis un incrédule, mon ami !… Et néanmoins, toute ma vie, j’irai à la messe et aux vêpres, afin de rendre hommage aux pompes magnifiques de l’Église romaine !
— Hardi, Capéran ! faisions-nous en chœur. Mords-le ! Défends-toi !
— Et si vous n’avez jamais assisté, reprenait la voix de Capéran, si vous n’avez jamais assisté à une des cérémonies de Notre-Dame, je crois que vous n’êtes pas digne de lire !…

 César Capéran de Louis Codet, ePagine publications numériques, 2013

18 mars 2013

Les Avenirs d’Hafid Aggoune (édition revue et corrigée) chez StoryLab

Les Avenirs est le premier roman d’Hafid Aggoune pour lequel il a reçu le prix de l’Armitière 2004 et le prix Fénéon 2005. Je me souviens (je travaillais alors à la librairie Les Sandales d’Empédocle à Besançon) l’avoir lu lors de sa parution aux éditions Farrago, maison d’édition qui a cessé son activité en 2006. Et si ce roman m’avait touché (il faisait partie des textes que j’avais largement recommandé), l’annonce de la fermeture de Farrago m’avait rendu très triste. L’auteur, lui, a continué de publier (une fois encore chez Farrago, ensuite chez Denoël et Joël Losfeld, titres non disponibles en numérique). Avec un titre comme celui-là, Les Avenirs ne pouvait pas ne pas renaître. Étant épuisé, l’auteur a récupéré ses droits et a choisi de le reprendre, de le corriger, de proposer cette nouvelle édition à une maison d’édition. Mais parce qu’on est presque dix ans plus tard et parce que nous sommes face à des dizaines d’avenirs possibles, le roman d’Hafid Aggoune paraît cette fois non pas chez un éditeur papier mais en numérique, aux éditions StoryLab.

Récit sur la mémoire individuelle et collective, l’exil, l’absence, les blessures et le retour à la vie, ce roman d’Hafid Aggoune n’a pas perdu de sa vigueur ni de sa troublante sensualité. Les Avenirs est aussi un voyage dans le temps et dans l’histoire, un exercice délicat mais réussi, tantôt d’une lucidité cruelle tantôt poétique voire onirique. Les Avenirs est aussi un roman d’amour doublé d’un roman d’apprentissage inversé où le lecteur suit le narrateur dans sa lente remontée du siècle dernier, jusqu’au choc, jusqu’à la perte. Les Avenirs dresse également le portrait d’un homme qui, par le manque, l’absence et grâce aux souvenirs (même si ceux-ci sont douloureux), a choisi de revivre. Les Avenirs, enfin, est une ode à la création, à la vie.

Le roman d’Hafid Aggoune est disponible sur ePagine au format ePub au prix de 5.99 €. Le fichier est fourni avec un dispositif de protection par filigrane (sans DRM Adobe). Ce procédé permet une lecture sur les différents supports disponibles (liseuses, tablettes, ordinateurs, smartphones) et ne limite pas son utilisation, qui demeure strictement réservée à un usage privé.

Pour en savoir plus sur l’auteur et son roman, visionnez l’interview infra.

Si vous souhaitez consulter ou télécharger Les Avenirs, cliquez ici.

ChG

 

 

Les Avenirs, Hafid Aggoune, StoryLab, 2013, 5.99 €

25 février 2013

Milan, visites avec Léonard : une œuvre hypermédia de Marc-André Fournier

Nous avons souvent parlé des guides MAF sur ce blog (voir nos billets) et de son créateur, Marc-André Fournier, passionné (on peut même dire spécialiste) à la fois de Léonard de Vinci et de nouvelles technologies. Après la Romagne ou encore la Toscane, Marc-André Fournier nous invite cette fois à visiter la ville de Milan autrement : dans une œuvre hypermédia où son étude/balade érudite et ludique est accompagnée de nombreuses illustrations, de musique et d’hyperliens. Grand plaisir donc de retrouver ici le grand Léonard grâce à l’énergie de M.-A. Fournier qui défend dans son livre numérique que sans son expérience lombarde, il n’y aurait peut-être pas eu de Léonard. Tentant ainsi de rendre justice à la ville de Milan et à sa région par le biais des œuvres de Vinci, l’auteur nous entraîne dans les coulisses de la mode milanaise de l’époque (toujours d’actualité d’ailleurs), nous fait visiter la Chartreuse de Pavie qui est sans doute le monument le plus représentatif de la première renaissance lombarde ou bien encore nous nourrit aux Fables d’Orphée de Ange Politien, ce texte néoplatonicien qui a joué un rôle très important dans l’histoire de la musique jusqu’à inspirer Monteverdi et ses opéras. Si vous avez envie d’aller voir de plus près cette œuvre numérique créée avec iBooks Author, téléchargez Milan, visites avec Léonard sur ePagine. Attention ! il existe deux versions. L’une (format ePub) peut être téléchargée et lue sur toute tablette, toute liseuse et tout smartphone en couleur. L’autre est une version enrichie (ePub3) optimisée pour iPad et iBooks 3.0. Ces deux versions sont gratuites et sans DRM.

En parcourant ce nouveau volume des guides MAF, ne soyez pas surpris si soudain vous tombez sur une publicité pour le site Art Aujourd’hui ou encore pour le musicien Jordi Savall. M.-A. Fournier s’est en effet associé à six annonceurs. Chacun d’eux proposent à l’intérieur de cet ebook des publicités (dont une en vidéo) en rapport avec le sujet (peinture, musique, mode). Sans cette association, l’éditeur nous affirme qu’il n’aurait pas pu proposer Milan, visites avec Léonard en téléchargement gratuit.

Autre info à signaler : les guides MAF viennent également de mettre en ligne un nouveau livre numérique intitulé D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme. L’auteur présente ici sa vision d’une des variantes du pointillisme, le divisionnisme, technique picturale fondée par Georges Seurat et utilisée par Paul Signac ou Henri-Edmond Cross et qui consiste à appliquer sur un support de petites taches de couleur pure juxtaposées. Ce livre numérique est gratuit lui aussi.

 

 

À l’occasion de la parution de ce guide MAF, la librairie ePagine présente actuellement sur sa page d’accueil une sélection pour petits et grands de quelques essais, études et fictions autour des œuvres de Léonard de Vinci et de la Renaissance italienne.

ChG

 


Pour aller plus loin :

• Télécharger gratuitement Milan, visites avec Léonard
version numérique pour toutes liseuses et tablettes
version enrichie pour iPad seulement

• Télécharger D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme

• Découvrir le catalogue complet des guides MAF

• Parcourir la sélection Veni, Vedi, Vinci sur epagine.fr

14 octobre 2012

Lecture de « Haïku », un thriller signé Eric Calatraba (Numeriklivres)

Après vérification dans sa filmographie sur Wikipédia, je peux affirmer sans me tromper que je n’ai jamais vu Steven Seagal au cinéma (eh oui…). En revanche, Kill Bill de Tarantino, si. The Killer de John Woo, aussi. Et Les Sept Samouraï de Kurusawa, itou.
J’ai fait du judo mais pas d’aïkido.
J’ai en tête quelques airs d’opéra mais à « Questions pour un champion », Eric Calatraba s’en sortirait haut la main.
Je connais assez bien l’Italie du Nord (la région des Lacs surtout) ; le Japon, ça sera pour le printemps prochain.
Je lis régulièrement des haïkus, ceux de Bashō et de Issa en particulier.
Je n’ai jamais conduit de moto ; à vélo, déjà, je suis un danger public (plusieurs accidents à mon actif).
Je lis très rarement des thrillers mais il m’arrive de faire des exceptions, comme cet été.
Je n’ai a priori jamais croisé de représentants de la mafia russe ou chinoise.
Jusque-là, je n’ai pas eu l’occasion de m’intéresser de près au trafic d’organes.
Je suis allé une fois à Genève et deux fois dans la région niçoise.
J’ai lu le premier tome de Haïku d’Eric Calatraba une nuit d’insomnie.
J’ai lu le deuxième tome de Haïku d’Eric Calatraba en deux soirs.
J’ai beaucoup aimé Haïku d’Eric Calatraba, la force de ce thriller tenant dans l’extrême précision des sujets abordés (cf. la liste supra).
Petit bémol toutefois : les personnages quasi gémellaires et complémentaires (l’un est le bon et l’autre le méchant – même si au fil de l’histoire l’un pourrait remplacé l’autre) sont parfois un peu trop magnifiés, me semble-t-il.
Autre petit bémol : ce roman aurait peut-être gagné en force si on l’avait allégé de quelques adjectifs.
Mais pour le rythme, la vitesse, le mélange des genres et le goût des détails, je trouve que ce thriller est sacrément efficace, bravo à l’auteur !
Pour résumer, que vous aimiez les grosses cylindrées ou pas, les poèmes japonais ou pas, les arts martiaux ou pas, l’opéra ou pas, les voyages à travers le monde ou pas, les histoires de mafia et de code de l’honneur ou pas, les courses-poursuites ou pas, ruez-vous sur Haïku ! Le premier tome est vendu 0.99 € et le deuxième, 3.49 €. C’est Eric Calatraba qui tient le sabre, c’est Numerik:)ivres qui joue avec le katana et ça se lit en numérique (sans DRM, avec tatouage). Un extrait de chacun des tomes peut être téléchargé gratuitement sur ePagine (ici et ) ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

ChG

31 juillet 2012

ePagine publications numériques vous offre Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont

Mercredi dernier, dans l’esprit des Clubs des libraires, ePagine a offert en exclusivité à tous les abonnés à sa newsletter (et non pas à l’ensemble des inscrits) un livre numérique réalisé par son service e-fabrication sous la marque ePagine publications numériques : Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont. Un geste pour remercier celles et ceux qui, en créant leur compte sur epagine.fr, ont choisi de soutenir une entreprise au service de la librairie indépendante francophone. Cet ebook au format ePub est désormais en ligne. Il est téléchargeable gratuitement sur ePagine mais également sur l’ensemble des sites des libraires partenaires (liste à jour ici) et peut être lu sur différents supports (ordinateur, smartphone, liseuse, tablette).

L’équipe ePagine continuera à offrir de nouvelles publications numériques à tous ses abonnés dès la rentrée (les textes seront ensuite mis en ligne). Pour recevoir ces ebooks en avant-première, il suffit juste de s’inscrire sur le site et de ne pas oublier de cocher la case (obligation légale) : « Je souhaite m’inscrire à la newsletter et recevoir des ebooks en exclusivité ».

Parce qu’offrir une lecture dans de bonnes conditions est essentiel pour qui souhaite partager les textes qu’il aime, cette édition des Dimanches de Jean Dézert a fait l’objet d’une attention particulière (recherches bibliographiques et typographiques, mise en page, création de l’ePub, du visuel de couverture, corrections,…) de la part de tout le service e-fabrication que dirige Sébastien Cretin. Cette première publication numérique de l’équipe ePagine lui doit beaucoup ainsi qu’à Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez (merci spécial à ce bibliophile averti). Outre une biobibliographie, cette édition contient en postface une lecture de Patrice Delbourg (merci à Karen et au Castor Astral). J’ai, pour ma part, signé une courte préface à ce roman que j’aime faire lire depuis plusieurs années maintenant. Je publie ci-dessous la version (un peu plus) longue. N’hésitez pas à lire ce texte et à le partager !

ChG


 

JEAN DÉZERT OU LA « SINGULIÈRE BANALITÉ »

Jean de la Ville de Mirmont est mort au front en 1914 à quelques jours de son vingt-huitième anniversaire. S’il n’a publié de son vivant qu’un court roman, Les Dimanches de Jean Dézert, il laisse derrière lui plusieurs recueils de poésie (dont L’Horizon chimérique mis en musique par Fauré), des Contes et des dizaines de lettres à sa famille et à ses amis qui sont essentielles pour découvrir (et comprendre peut-être) la personnalité complexe de ce bordelais né en 1886, fils rebelle d’un universitaire et ami de Mauriac. Peut-être parce qu’il n’a pas cherché à « faire carrière » en littérature, Jean de la Ville est aujourd’hui beaucoup moins connu que Louis Pergaud, Alain-Fournier ou Charles Péguy. Et pourtant, pour tous ceux qui l’ont lu, son Jean Dézert figure parmi les romans les plus étonnants du début du XXe siècle, et plus généralement, parmi ces intemporels qui, depuis qu’il a été remis au goût du jour par Bernard Grasset en 1929 et redécouvert par Michel Suffran dans les années 60, passent régulièrement de bouche à oreille et de main en main.

Déniché dans les années 90 alors que j’étais libraire aux Sandales d’Empédocle à Besançon, je n’ai eu de cesse de conseiller ce roman qui m’a souvent rappelé la douce ironie et la politesse du désespoir d’un Emmanuel Bove, notamment lorsque celui-ci portraiture les employés de bureaux et tous ceux qui se fondent dans la masse, ou encore le Bartleby de Melville. Son écriture simple, voire minimaliste, son lyrisme discret, son regard distancié qui, par un effet de bascule imprévu, l’amène à décentrer la phrase, ses pas de côté et ses mises en abîme, les monomanies de ses personnages et leur singulière banalité (si je peux me permettre cet oxymore) m’ont également souvent fait penser aux textes de Robert Pinget ainsi qu’aux tout premiers romans de Jean-Philippe Toussaint.

Jean Dézert est un jeune homme solitaire, sans épaisseur ni fantaisie, un passant, une ombre dans la foule. Ni triste ni gai, on ne le voit jamais vraiment plombé ni euphorique (et lorsqu’il le deviendra, il lui en coûtera). Jean Dézert a toutefois une passion dérisoire dans sa vie ordonnée : attendre le dimanche et, en suivant scrupuleusement les prospectus publicitaires amassés la semaine, errer dans Paris. C’est ainsi qu’il fera la rencontre de drôles de personnages, dont une fantasque jeune fille… mais on n’en dira pas plus.

Ce roman est aussi une sorte de photographie du Paris de la Belle Époque qu’on traverse dans tous les sens, à pied ou en métro, en tramway à vapeur ou en train électrique – de la rue du Bac à Saint-Michel en passant par la rue Monge, la rue du Faubourg-Montmartre, la rue de Vaugirard, le boulevard Sébastopol ou encore la rue de la Gaîté. On ira aussi faire un tour du côté de la barrière du Trône, dans les catacombes, au musée Grévin, sur le Pont-Royal, dans la colonne de la Bastille et on sortira même une fois de Paris.

Je vous laisse maintenant entrer dans la chambre au plafond bas de la rue du Bac et rejoindre la communauté des « dézerteurs » !

20 mars 2012

Vente Flash : Paris resto (Petit futé) à 0.99 €

Filed under: + Mises en avant — Étiquettes : , , , , — Christophe @ 16:06

De plus en plus d’éditeurs se lancent dans les offres ou ventes flash. Aujourd’hui, la dernière édition (2012) du Petit futé Paris resto est vendue exceptionnellement 0.99 € en numérique au lieu de 3.99 €. Le fichier ePub est proposé sans DRM ; il est téléchargeable sur ePagine et sur tous les sites des libraires partenaires. À noter que de son côté, la version imprimée de la dernière édition de ce guide est vendue 8.50 €.

L’auteur de ce guide, Dominique Auzias est journaliste et rédacteur en chef adjoint du magazine Homme en ville. Il a notamment animé et écrit de nombreuses rubriques dont Déjeuner et Dîner en ville pour Femme en ville, Culture, Restaurants et Tourisme, Le guide des restaurants, bistrots de cuisine française et étrangère, et bars à vins dans Paris.

Dans le guide Paris resto, près de 700 adresses ont été triées sur le volet pour apprécier les saveurs gourmandes en famille comme entre amis, en toutes occasions. On y trouvera également une série de pages thématiques et quelques trucs et astuces pour apprendre à cuisiner.


Prochaines ventes flash du Petit Futé :

• 3 avril 2012 : New York 2012 (1.49 € au lieu de 2.99 €)
• 17 avril 2012 : Corse 2012 (1.49 € eu lieu de 4.99 €)
• 2 mai 2012 : Indonésie 2011-2012 (1.49 € au lieu de 5.99 €)

10 mars 2012

Monique Rivet, Le Glacis | « la gangrène de la guerre est en nous »

Après notre billet le mois dernier sur l’action des Éditions de Minuit en guerre d’Algérie, aujourd’hui lecture avec extraits du Glacis écrit par Monique Rivet en Algérie il y a plus de 50 ans, texte resté dans un tiroir et désormais publié grâce aux éditions Métailié (en papier et en numérique). La version électronique est disponible au même prix sur ePagine et sur tous les sites de téléchargement de livres numériques (9.99 €). Le format ePub ne contient pas de DRM mais une protection par filigrane.

Monique Rivet a vécu en Algérie dans les années 50 ; elle y était institutrice. Le Glacis qui vient de paraître en papier et en numérique chez Métailié (on ne lira nulle part roman et c’est tant mieux) a été écrit à cette même période. Il est raconté par Laure, une jeune femme qui vient d’être nommée (milieu des années 50 également) dans un lycée de la région d’Oran, dans la ville imaginaire d’El-Djond (qui en arabe signifie « le corps d’armée, la légion »), une jeune femme pétillante, curieuse, libre, parfois naïve et pleine d’idéaux, une jeune femme qui n’a pas encore trente ans ni la langue dans sa poche. Dès les premières lignes, même s’il y quelques moments plus légers (en apparence), cette histoire nous plonge dans l’ambiance haineuse de cette époque et nous entraîne petit à petit dans un univers tout en tension, en non-dits, en faux semblants, en intimidations. Jusqu’au sang.

« C’était la nuit de Noël, peuplée d’hommes en armes. Dans toute la ville soldats et territoriaux patrouillaient. Il n’y eut pas de messe de minuit cette année-là et la plupart des réveillons se firent dans l’intimité des familles. C’est la guerre, me disais-je. Rien ne ressemblait à Noël sinon le froid de la nuit et un peu de neige rare que les caroubiers avaient gardé sur leurs feuilles vernissées et qui était comme un faux sourire d’un faux hiver, incongru de s’accrocher à des arbres restés couverts de leurs feuilles, et étrange sur les toits en terrasse faits pour le linge qui claque au soleil.
Il fallait contourner des flaques de boue glacée. J’avançais péniblement, chaussée de souliers trop fins. Devant la prison civile deux gardes armés me suivirent des yeux en silence. Il était tard. J’étais seule. Sur la place Carnot, pas une âme, pas un son. L’inquiétude me prenait. Je traversai le terre-plein aussi vite que je pus et m’enfonçai au hasard dans une ruelle. À l’approche d’un carrefour, un bruit de pas se fit entendre : je me cachai dans l’encoignure d’une porte, avançant un peu la tête pour voir qui arrivait.
Un sergent parut. Derrière lui un soldat, et puis un autre soldat, et deux autres de l’autre côté de la rue, main droite sur la mitraillette. Ils marchaient sans hâte, leur pas s’emboîtaient comme à la parade. La rue les avala. Je sortis de ma cachette, songeant que c’était bien la peine, toutes ces rondes et tout cet attirail, puisqu’ils ne m’avaient même pas vue, le sergent et ses hommes, dans cette encoignure d’où j’aurais pu surgir une grenade à la main. Quand j’écrivais à ma mère, je lui disais que je me sentais en sécurité à El-Djond et c’était vrai d’habitude, mais non ce soir, où pourtant on avait, paraît-il, doublé les gardes.
» (Monique Rivet, début du texte Le Glacis)

Je ne connaissais pas Monique Rivet, n’avais pas lu ses livres parus chez Flammarion en 1957 et chez Gallimard dans les années 90. J’ignorais que Le Glacis avait été refusé par son éditeur de l’époque (on imagine pourquoi…) et rangé ensuite dans un tiroir. Je ne sais pas non plus comment ce texte est arrivé chez Métailié, pourquoi l’auteur a souhaité le publier cinquante ans plus tard, à la veille du cinquantième anniversaire des accords d’Évian. Je ne sais pas enfin qui remercier : l’auteur, l’éditeur, Lise qui me l’a envoyé ou Philippe Annocque qui en a parlé sur son blog.

« Le Glacis est un beau roman, dont je recommande la lecture ; il touchera aussi bien les lecteurs qui ont des souvenirs de cette époque que ceux qui ont aujourd’hui l’âge de l’héroïne – et même ceux qui se situent quelque part entre les deux, comme moi. C’est un beau roman et, comme dit la chanson, c’est aussi une belle histoire que celle de cette publication. » (Philippe Annocque)

Récit, chronique fictionnée ou témoignage, Le Glacis devient au fil de la lecture un document essentiel et singulier, essentiel parce qu’il est écrit en pleine guerre d’Algérie et singulier parce que raconté par une femme prise dans cette guerre qu’on voudrait cacher, une femme qui cherche à savoir ce qui se passe, une femme qui va se frotter (parfois sans le savoir) au pouvoir, à l’armée, aux indépendantistes et à la domination masculine. Une femme qui est aussi une amoureuse. Une femme qui est et a surtout une voix.

« Le capitaine à tête d’oiseau s’était tourné vers moi, son voisin l’ayant quitté, il me proposa un deuxième jus d’orange. J’acceptai le jus d’orange et le capitaine m’énuméra toutes les raisons que nous avions d’écraser la rébellion, avant de passer à l’exposé des moyens qu’il fallait y mettre. Heureusement Elena revenait vers nous, flanquée du colonel, nous nous sommes mis à parler de la ville que le capitaine connaissait bien puisqu’il y était né et y avait sa famille. Je lui demandai si on y avait toujours connu cette ségrégation des communautés ou si c’était un phénomène dû à la guerre.
— La guerre ? Vous appelez cela une guerre ? Nous ne faisons pas une guerre, nous rétablissons l’ordre public. Quant aux communautés, si elles vivent séparées, c’est que cela leur convient, nous n’en avons pas fait une obligation.
Un peu plus tard, comme nous traversions le jardin pour sortir du Cercle, Elena me reprocha le mot guerre :
— Ici on dit les événements, au cas où vous n’auriez pas remarqué.
— J’aurais cru que le mot guerre n’était pas un mot, comment dire ?, outrageant pour des militaires. Je me trompe ? Vous les connaissez mieux que moi…
— Cessez de faire la maligne !
— Ah bon.
» (Monique Rivet, Le Glacis)

Une triste histoire, une sale histoire, donc, celle qu’on connaît désormais. Avec sa violence parfois sourde, trop souvent affichée. Une histoire de pressentiments d’abord, ce que Laure devine ou entrevoit, sa confiance qui peu à peu laisse place au doute, aux soupçons, à la méfiance… et enfin ce qu’elle va découvrir (témoin impuissant) ou subir elle-même (surveillance, délation, interrogatoires, interdiction de sortie…) dans ce monde d’hommes et de haine (mises sur écoute, enlèvements, tortures, humiliations, saccages, attentats…).

Au-delà de ce qui est dessiné, annoncé, dénoncé, il y a aussi une réflexion très subtile sur l’exil, le rapport au pays natal et au pays d’adoption mais aussi sur la loyauté et la trahison dans le travail, en amitié et en amour. C’est un texte fin et complexe, une carte qui se déplie à mesure que se déroule le fil de la narration, et que, vous aurez deviné, je conseille.

« Ainsi j’assemblais les pièces d’un jeu de patience qui me semblait à moi-même quelque peu délirant, mais, me disais-je, une chose est sûre, la gangrène de la guerre est en nous ; elle ne nous lâchera pas qu’elle n’ait fait de chacun de nous une victime ou un assassin, un esclave ou un traître. » (Monique Rivet, Le Glacis)

Un long extrait de ce texte peut être téléchargé sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

ChG

9 décembre 2011

Imagine Louise avec Savitzkaya, Kaplan, Minard & autres

À l’occasion de la mise en ligne du premier livre numérique de la collection « Horizons » consacrée aux travaux de photographes contemporains (Louise Imagine, L’Instant T), je me suis rendu compte que le prénom Louise était très présent dans les titres de nombreux textes lus et qu’il était porté par plusieurs auteurs que j’appréciais. Plutôt que de me lancer dans une exploration psychanalytique j’ai choisi de consacrer une vitrine sur la page d’accueil d’ePagine aux Louise. Quatre titres (que j’ai par ailleurs déjà chroniqués) sont donc mis en avant depuis ce matin, L’Instant T de Louise Imagine, Exquise Louise d’Eugène Savitzkaya, Louise, elle est folle de Leslie Kaplan et So long, Luise de Céline Minard. On poursuivra l’aventure en compagnie de Thelma et Louise de Ridley Scott (et avec The Ballad of Lucy Jordan de Marianne Faithfull) et on pourra même écouter Louise et Thelma d’Anis avant, pendant ou après. Les titres présentés aujourd’hui sont disponibles sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici).


 


________________
Anis, Louise et Thelma
in La Chance, 2005

 

Le premier volume de la collection « Horizons » consacrée aux travaux de photographes contemporains vient d’être mis en ligne via publie.net. Directrice de cette collection Louise Imagine est également la première photographe à l’inaugurer avec L’Instant T. Cette balade du Nord au Sud de la France (à chaque fois sont désignés les lieux et le mois) se concentre sur des instants précis et importants pour elle, des moments liés à des événements dans sa vie, des griffes dans le paysage, quand le temps s’arrête, quand elle aimerait qu’il se soit arrêté là, des moments liés à l’attente, au souvenir, au rêve. Accompagnant ses photos de courts textes, Louise Imagine nous donne des éléments importants, paysages traversés, sentiments et émotions à ce moment précis, éléments biographiques (déménagement, naissance de sa fille, vacances…). Journal de bord, feuille de route, journal intime, ce livre numérique est tout ça à la fois. Se dégagent par ailleurs ici une forme de recherche, celle d’un apaisement, mais aussi celle d’une quête qui parfois tend à l’universel, un peu de mélancolie également et parfois une annonce plus sourde, celle d’une gravité liée à un événement, d’une brutalité qui a surgi de l’imprévu (on la devine plus qu’elle n’est montrée d’ailleurs). Techniquement, Louise Imagine a fait le choix de réaliser ses photos avec des pellicules pour Polaroid périmées. Le résultat est assez étonnant (c’est notre rapport au temps qui est interrogé). Ce livre numérique peut être lu de manière linéaire comme un road-movie mais, étant optimisé iPad, il permet aussi d’entrer par un autre biais dans cet univers entre ombre et lumière où le grain fait ressortir l’extrême sensibilité du regard de la photographe. Suivi par une lecture aussi personnelle que fine d’Isabelle Pariente-Butterlin (toujours aussi précise dans son maniement des concepts et dans la portée de sa langue), L’Instant T plaira à tous ceux qui, traversant villes et campagnes, prennent plaisir à s’arrêter et à regarder les couleurs d’un ciel, les mouvements dans les gares, les lumières dans la nuit, les nuages qui sont plus que des compagnons mais les miroirs de nos états (sérénité, doute, colère, langueur…). Pour aller plus loin, n’hésitez pas à lire le portrait de Louise Imagine réalisé par Pierre Ménard (avec photos) sur son site liminaire.

 

Eugène Savitzkaya, Exquise Louise (éditions de Minuit). En 1992 paraît Marin mon cœur, roman dans lequel l’auteur entreprend de raconter au présent la découverte du monde par son fils, de sa naissance à ses deux ans environ. Un texte qui joue avec la dissonance et réussit à retrouver le merveilleux (un peu à la manière de Lewis Carroll) à travers les yeux, les gestes et les mots de Marin. C’est une langue pleine qui est au plus près de la nature, du corps, de l’imaginaire et des possibles. Dix ans plus tard Eugène Savitzkaya publie Exquise Louise où une fois encore le monde ne sera jamais plus le même après l’arrivée de cette nouvelle pierre « dure, obstinée et lisse » au milieu du jardin, cette Louise, cette fée qu’on ne peut attraper et dont « rien ne peut entraver sa marche ». Dans les deux textes nous sommes conviés à un véritable dialogue (découvertes, affrontements, expériences), là où tenteraient de se répondre petits d’hommes, éléments, saisons, insectes, minéraux et végétaux. C’est naïf (« dénué d’artifice, sans apprêt, naturel »), cruel, doux et mystérieux. C’est un pas de côté. Et deux très beaux textes.

 

Louise, elle est folle est un texte que Leslie Kaplan a écrit pour les comédiennes et metteuses en scène Elise Vigier et Frédérique Loliée. On a pu entendre les mots de la première et les voix des secondes lors d’une des représentations données à la Maison de la Poésie en mars 2011. Aujourd’hui Louise, elle est folle est disponible en numérique (éditions P.O.L) et ce dialogue (décapant, terrifiant et drôle) sur la bêtise, les phrases toutes faites, la société de consommation, le travail, la langue, la violence, Dieu mis à toutes les sauces, la condition féminine, les ciels, le bonheur ou encore sur les mots (force, inutilité, vide, emprunts…), est suivi par le magnifique Renversement (contre une civilisation du cliché, la ligne Copi-Buñuel-Beckett), texte dans lequel elle revient sur sa démarche théâtrale à travers la notion du « renversement ».

 

Avec So long, Luise (Denoël), Céline Minard frappe à nouveau très fort. On a déjà parlé de son style, de sa voix, de sa langue et de son univers (cf. notamment ce billet sur Olimpia) et lire ses textes reste pour moi une expérience très remuante. Parce qu’elle a cette capacité à construire une phrase où sa langue est brassée par plusieurs autres langues mortes ou vivantes (français, latin, italien, anglais, ancien français…), où le beau et le laid se mêlent le temps d’un décrochement ou d’une fulgurance, où la question du sexe et de la mort est omniprésente, où rien n’est linéaire, ni l’espace ni le temps. Ces personnages sont insaisissables, heureusement complexes et bourrés de paradoxes. Nerveux, brillants, blessés, visionnaires, odieux, brutaux, élégants, ils portent en eux une colère froide et surtout un appétit d’ogre ou d’ogresse. Avec So long, Luise on n’échappe pas à la règle. Ici une vieille femme écrivain mondialement reconnue (la narratrice) s’adresse à son amante à travers un testament qu’elle ne cesse de réécrire. Si ce personnage nous bringuebale à la manière de Proust d’une époque à une autre de sa vie (son enfance, son choix d’écrire dans une autre langue que la sienne, sa rencontre avec son amante artiste, l’amour, le sexe, le monde des courtisans, celui de l’art, les voyages, la vie en Irlande, en Italie, en Suisse, à la campagne…) c’est à Gertrude Stein que nous penserons très souvent dans cette manière éclatée et viscérale qu’elle a de dire le monde.

 


Thelma et Louise, Ridley Scott

21 février 2011

Mahigan Lepage, La science des lichens | publie.net

à télécharger sur epagine.fr

Si dans son précédent récit, Vers l’ouest, Mahigan Lepage entremêlait déplacements et projections spatio-temporels ainsi que réflexions et rencontres à travers un formidable road-movie dans les terres canadiennes (lire la chronique ici-même), cette fois, avec La science des lichens, il nous convie à d’autres « déplacements », à d’autres boucles tout en jouant avec les lignes et leurs croisements. Premier déplacement, premier niveau, premier étage : un espace clos, le train du RER B parisien, dans lequel le narrateur se met à dérouler une longue et unique phrase ébouriffante. Ce narrateur, un québécois à Paris (autre déplacement), a cru faire un voyage (toujours cette même phrase de Nicolas Bouvier qui revient mais elle colle si bien ici) et c’est le voyage qui l’a défait : le Népal d’abord (lire à ce propos Carnet du Népal), le Maroc ensuite mais on n’oubliera pas non plus son errance dans la vieille Europe. Toutes ces strates ne sont possibles que parce que Mahigan Lepage regarde avec singularité ce qu’il traverse (les paysages, le temps, l’autre, les territoires…) mais surtout parce qu’il porte en lui une langue. Car ici (comme dans tout ce qu’il écrit d’ailleurs), c’est avant tout une voix qu’on entend – celles des grands. Qu’il soit question d’exotisme ou de lichénologie, de Descartes, de la langue française, de Paris-Plage, du Jardin des Plantes, d’ennui, de chaleur, de duperie, c’est la phrase qui prime, son souffle, son rythme, sa musique. Et celle-ci se déroule, vive, s’étend, malicieuse, prend son temps, mais sans jamais nous lâcher en route. Et moi je ne m’en lasse pas.

Ci-dessous, un extrait de La science des lichens (pas simple d’ailleurs de couper). Sachez que vous pouvez poursuivre la lecture en feuilletant en ligne et/ou en téléchargeant un extrait plus long sur ePagine. Hormis les trois textes numériques cités aujourd’hui (propulsés par publie.net), Mahigan Lepage vient d’annoncer sur son site la parution prochaine en format papier de Relief, texte écrit à Paris et publié aux éditions du Noroît.

ChG

Je demande votre attention s’il vous plaît, on quitte Roissy et je suis fatigué, le soleil est haut dans le ciel, il est tard, c’est l’été ou presque, la chaleur va tomber, il faisait si chaud au Maroc, j’en reviens, comme vous peut-être, non sans doute pas, c’est que voilà, Paris m’épuisait, j’en pouvais plus, alors j’ai décidé d’aller au Maroc, le billet d’avion était pas cher, c’est l’époque, on dit low cost, vols low cost, compagnies low cost, ça siège en Irlande ou en Angleterre, ces compagnies-là mais peu m’importe, comme à vous j’imagine sauf le prix bien sûr, 150 euros Paris-Casa aller-retour, c’est pas beaucoup, alors je me dis pourquoi pas le Maroc, parce que chaque fois que je suis fatigué d’un endroit je le fuis, je m’en éloigne, autant que possible, on fait ce qu’on peut, ainsi l’an passé, c’est l’été ou presque et j’étais à Paris aussi, fatigué de Paris déjà, j’avais décidé de partir au Népal, parce que c’était loin, pas juste loin en kilomètres mais loin de ce que je connais, loin des villes comme Paris ou Montréal, en tout cas je le croyais, les villes de Chine ou du Japon je les imagine comme ici, trop comme ici et je serais pas prêt à dire si vite que j’ai tort, je voulais aller loin au sens culturel du terme si on veut, vers l’exotisme si on veut, bien sûr j’allais vite me rendre compte que ça existe plus, l’exotisme, même au Népal il y a plus d’exotisme, l’exotisme c’est devenu une marque de commerce comme le reste, pour goûter cet exotisme-là pas besoin d’aller jusqu’au Népal, un bar de danseuses ou un salon de massage feront très bien l’affaire, ou même un musée des civilisations ou un truc du genre, mais voilà j’étais allé jusqu’au Népal pour me rendre compte qu’il y avait plus d’exotisme nulle part, pas même au Népal, c’est l’époque, j’avais pris l’avion à Roissy, plus personne dit Roissy, si, tout le monde dit encore Roissy, mais dans le haut-parleur écoutez, Aéroport Charles-de-Gaulle 1, voilà comme ils disent, comme elle dit cette femme, cette voix de femme, dans le haut-parleur, Aéroport Charles-de-Gaulle 2, puis Aéroport Charles-de-Gaulle 1, en ordre décroissant au retour, en ordre croissant à l’allée, je connais bien ce trajet, il y a eu le Népal, j’ai volé de Roissy à Katmandu avec escale à New Delhi pour me rendre compte qu’il y avait plus d’exotisme, j’ai payé 1000 euros et un mois de mon temps pour chercher quelque chose qui existait plus, évidemment j’aurais jamais appelé ça exotisme, plus personne emploie ce mot depuis longtemps, à part dans les salons de massage et les bars de danseuses, reste que c’est ça que je cherchais, et c’est ça qu’ils cherchaient aussi les autres touristes que je rencontrais là-bas, au Népal, eux non plus ils auraient jamais prononcé le mot exotisme, jusqu’au mot tourisme quand il était question d’eux ils évitaient, même sous la torture on aurait pas pu leur faire reconnaître qu’ils étaient des simples touristes qui cherchaient l’exotisme comme tout le monde, ils se disaient voyageurs et ils parlaient jamais d’exotisme, mais en vérité ils parlaient sans cesse d’exotisme, ils disaient je suis allé là-bas où aucun touriste n’était encore allé et caetera, ils disaient en Inde c’est encore plus différent plus chaotique plus étranger et caetera, au Népal les touristes qui avaient vu l’Inde c’était comme s’ils avaient vu un ours, pas un ours brun, pas un ours de base mais un ours complètement différent, un ours mauve par exemple ou autre couleur du genre, d’être allé en Inde c’était une grande fierté pour eux, une authentique fierté de touriste, si vous voulez mon avis, ils affichaient un sentiment de supériorité touristique absolument insupportable, je les appelle touristes même si eux veulent s’appeler voyageurs, qu’ils s’appellent comme ils veulent, qu’ils s’appellent nomades modernes ou néo-découvreurs s’ils veulent, pour moi ça reste des touristes, ils espèrent qu’en se donnant un nom distingué les autres vont reconnaître leur supériorité radicale sur les autres touristes, sous prétexte qu’ils font les touristes plus longtemps, ou qu’ils dévient des circuits dits touristiques, parce qu’il faut bien le reconnaître, ils sont maîtres dans l’art de souiller les derniers endroits encore un peu épargnés par le tourisme international, ils disent on est allés dans un village au fond des montagnes ou des plaines, les enfants avaient jamais vu un appareil photo de leur vie et caetera, moi aussi si vous voulez savoir je suis allé dans un village en haut des montagnes, et les enfants avaient l’air pas mal intrigués par ma pauvre paire de jumelles, j’ai mangé du vieux dhal bat, c’est du riz aux lentilles, dans une cuisine qui avait plutôt l’air d’une grotte, j’ai eu peur de tomber malade, je suis tombé malade et puis j’ai dormi sous un toit de tôle, la tête dévissée sur un oreiller de crin, pendant la nuit on s’est pris une averse de grêle des montagnes, le bruit sur le toit de tôle je vous raconte pas, voilà mon petit récit personnel de voyageur sur les traces de l’exotisme, ça fait pas de moi autre chose qu’un sale touriste international qui est allé foutre ses sales pattes dans un des derniers villages de l’Annapurna auxquels jusque-là on avait à peu près « chu la paix, j’aurais mieux fait de m’en tenir au circuit principal et marcher d’un guest house à l’autre bien gentiment mais non, j’ai préféré grimper une montagne par un sentier impossible et boire de l’eau sale et manger du vieux dhal bat bourré de coliformes fécaux, tout ça pour aller effrayer des enfants avec ma pauvre paire de jumelles, tout en répandant mes billets de banque un peu partout dans le village, avant de redescendre et de rejoindre le chemin principal, avec au cul une bonne vieille diarrhée des montagnes, voilà pour l’exotisme (…)

© Mahigan Lepage, La science des lichens, publie.net, 2011

23 novembre 2010

Thierry Beinstingel, Retour aux mots sauvages (Fayard)

J’ai rencontré Thierry Beinstingel à Besançon quand j’étais encore libraire aux Sandales d’Empédocle. C’était en 2004 je crois. Il animait déjà son site littéraire Feuilles de route et avait trois romans à son actif, tous publiés chez Fayard, ainsi qu’un récit chez Inventaire/Invention (maison disparue depuis). Je suivais son site, j’avais lu tous ses textes et rêvais de l’inviter. On avait passé là un très beau moment (il doit rester une photo sur l’ancien site prise par lui je crois). Nous nous sommes un peu revus (me souviens d’un rendez-vous à Troyes où je venais de fracasser une voiture de location) puis nous nous sommes perdus de vue. En juillet dernier j’ai lu le billet de François Bon consacré à Retour aux mots sauvages, roman que Thierry Beinstingel allait faire paraître à la rentrée chez Fayard. Il y a eu ensuite les listes du Goncourt – chaque année les membres du jury réservent une place à un vrai écrivain au cas où quelqu’un les soupçonnerait d’endogamie littéraire puis en général ils l’évincent au dernier moment (faut pas trop tirer sur la corde hein ?). Du coup, la presse s’y est mise et Fayard m’a envoyé son livre (format papier) il y a deux semaines. Il y a eu aussi entre-temps l’attente du prix Wepler. Vendredi dernier, je me suis dit : au point où tu en es (le livre a paru il y a trois mois : une éternité) tu n’es plus à un jour près ; le prix Wepler c’est le 22, publie ton billet le 23, qu’il ait ou pas ce prix, ça ne changera rien vu que tu as aimé le texte. Vous le savez peut-être : c’est Linda Lê avec Cronos qui l’a reçu (je viens d’ailleurs de l’acheter, en papier aussi). Désolé Thierry mais rien n’est perdu : la preuve, ce billet qui retourne au « brutal » fera (au moins) le tour du monde sinon plus. Et vous, chers lecteurs-internautes, ne vous arrêtez pas en si bon chemin, lisez tout Beinstingel ! Dernière chose : ce texte est disponible en papier mais aussi en numérique sur ePagine ainsi que tous ses romans précédents. Qu’on se le dise : l’œuvre d’un écrivain, fort heureusement, ne s’arrête pas aux célébrations !

Cet homme que vous suivrez dans Retour aux mots sauvages travaillait de ses mains pour une grande entreprise spécialisée dans les télécommunications jusqu’à ce qu’on vienne l’affecter, comme tant d’autres collègues avant lui, dans un autre service : à la hotline. C’est sa bouche désormais qui doit « prendre le relais de ses mains ». Dans son service il se prénomme Éric, et ce pseudonyme, cet avatar presque (puisque nous sommes dans le cadre de relations téléphoniques, virtuelles), qui suffit à lui donner une identité quand il s’adresse aux clients, est celui qui le fait disparaître dans le même temps dans l’entreprise comme individu.

« Le danger, oui, serait peut-être de croire qu’Éric existe pour de bon, faire le jeu de l’entreprise en quelque sorte, imaginer que cette identité professionnelle est librement consentie alors qu’elle a été fabriquée de toutes pièces par une organisation à laquelle on participe, morceau d’un vaste corps social. (…) Autrefois, il se serait représenté comme une main, un ensemble de tendons, un avant-bras noueux, quelque chose d’utile. Éric est devenu un bas morceau, un fessier, un pli disgracieux, une ride : le corps social a vieilli. »

S’il a choisi lui-même son pseudonyme, c’est bien parce qu’on lui a demandé de le faire. Et cette chose, dans le cadre de son travail, est la pire de toutes : apprendre la schizophrénie jusqu’à devoir nier son propre nom. On ne connaîtra jamais son patronyme ni celui de ses collègues ou de sa famille. Ici, Thierry Beinstingel, en choisissant volontairement le « il » ou « Éric », fait d’emblée de cet homme un exemple, un modèle (ni héros ni anti-héros) – ce que l’entreprise pourrait décliner à l’instar de ses nombreux produits marketing – car bien évidemment il n’est pas le seul employé à subir ça. D’ailleurs, quelques-uns ont mis fin à leurs jours : en se défenestrant le plus souvent. (Toute ressemblance avec…)

Une double identité à gérer du jour au lendemain pour Éric, c’est quoi ? Comment passe-t-on des relations humaines à la virtualité des échanges (commerciaux en plus de ça) quand votre message d’accueil a été enregistré (pour donner l’illusion d’une présence), quand les réponses doivent être choisies parmi une liste sur l’écran ? Comment appréhender à nouveau le monde réel, une fois quitté le plateau de la hotline ?

En ouvrant Retour aux mots sauvages, je pensais lire un roman sur le monde du travail, un roman social comme on dit (et c’est le cas) mais je ne m’attendais pas à ce qu’il soit autant question de corps et d’identité. Bien sûr, il en a toujours été question dans les romans précédents de Beinstingel (je vous conseille également, si pas encore fait, la lecture de Central, Composants ou Paysage avec portrait en pied de poule) mais là je dois l’avouer : il m’a bluffé.

Le langage du corps. La littérature par la désignation du corps, ce roman ne l’oublie pas : mains, bouche, mâchoires, mèche de cheveux, crâne, rides… Car pour Éric, tout passe désormais non plus par le toucher mais par la vue (sur le plateau) et par l’ouïe (au téléphone) : l’oreille pour rester aux aguets et sa voix (non modifiée par un programme informatique). Au moins avec le travail physique, manuel, Éric voyait les marques sur le corps (coupures, brûlures, mains calleuses, abîmées…). Avec cette nouvelle activité, pas de traces visibles : cette fois, elles sont psychologiques (stress, harcèlement, malaise, souffrance, tous ces mots qu’on associe maintenant à celui de « travail »). D’où l’absentéisme, l’abandon ou pire encore, le corps comme mis aux arrêts. Et l’auteur, se mettant dans la peau du personnage, se pose les mêmes questions : comment trouver sa voix, poser sa voix, changer de voix ? Ça marche aussi avec « voie ». Alors, pour tenir, se sentir vivant et reprendre conscience de son corps, Éric se met à courir et à noter dans un carnet ses progressions à chaque séance d’entraînement (foulées, pulsations…). Sentir son corps, ses mouvements, c’est avoir à nouveau les pieds sur terre.

« Ainsi cadencée, la course devient une étrange sensation, un ensemble pourtant familier, chevilles, genoux, tendons qu’on devine bandés comme des élastiques. La douleur récurrente au côté droit à l’articulation de la cuisse et qui s’estompe au bout de l’échauffement, toute une mécanique, un corps, individu, unité, créature, personne ou quelqu’un, quelque chose d’aggloméré, de tangible, d’existant. (…) En courant, il devine ses mains devenues trop blanches et trop molles, sa bouche devenue sèche à force de parler. Restent les pieds qui courent, et pourquoi, après tout, on leur restituerait pas leur force initiale. Aller à l’encontre de l’histoire, retourner à l’état d’homme sauvage, juste capable de poser un pied devant l’autre. »

Pour ne pas seulement envisager son prochain comme une masse indistincte (« le client »), Éric devra faire un pas de côté. Le hasard lui permettra cela : aller vers l’autre, retrouver sa peau (corps encore : l’autre est paralytique). Il se mettra également à dresser des listes de noms (ceux qui se sont suicidés dans le cadre de leur travail) quand l’auteur, lui, listera des verbes à l’infinitif le plus souvent. Des verbes d’action (ce qu’il avait déjà expérimenté dans un précédent roman, Composants). Et à chaque fois qu’il est question du réel, c’est toujours par l’angle littéraire que l’auteur s’y attelle.

« Retour brutal aux mots sauvages : se défenestrer. Le verbe, l’action, l’infinitif, le définitif, le mélange d’une terrible grammaire. D’abord l’élan du pronom avant le verbe, pronom réfléchi, réflexif, adressé à soi-même, se mordant la queue. Puis réfléchi au sens de prudent, circonspect, pensé, imaginé, ordinaire, déductible, rapidement devancé, doublé, débordé, devenu extraordinaire. Enfin réfléchi comme son propre visage reflété dans une vitre, qu’on reconnaît à peine tant la douleur le déforme. »

« Retour brutal aux mots sauvages » : pourquoi le mot « brutal » (pourtant indissociable de la phrase) a-t-il disparu du titre du roman ? « Brutal » ferait-il trop brutal, moins vendeur ? Exit le « brutal » de la couverture alors qu’il parcourt tout le roman : secousses des corps, violence des échanges en milieu tempéré, non-dits accablants, frustrations managériales, humiliations, plans marketing, changements de service, de tâches, d’horaires, de plateaux… Brutal, le verbe. Brutal parce qu’on s’y défenestre (corps toujours). Brutal parce que corps et noms sont niés. Brutal quand l’homme (son corps, sa place) est renvoyé aux machines, quand le corps est pris dans la machine, quand on parle « d’huiler la machine », de replacer l’humain « au cœur de la machine », quand le corps humain n’a même plus la beauté de la mécanique, quand la voiture a son garagiste tandis que le corps a un DRH. Brutal dans le dire et le cacher, dans le « tout va bien madame la Marquise ». Brutal aussi : les syndicats déboussolés ou l’équipe soudée tant qu’on est présent (solidarité interne et externe compliquée). Brutal toujours de penser qu’il suffit juste d’être éjecté pour être oublié. Brutale, l’indifférence. Brutal, ce roman d’un faux calme, violence sourde par les mots, par la langue, par la voix, que j’aime.

Dans ses deux premiers romans (Central et Composants), Thierry Beinstingel proposait, à partir de sa propre expérience, une plongée dans le monde du travail et des intérimaires. Avec Paysage et portrait en pied-de-poule, il quittait l’usine pour la ferme et les machines industrielles pour les machines agricoles. Deux univers et d’autres solitudes même si on le sentait déjà soucieux de donner à chaque fois la parole à ceux qui comptent les minutes et semblent si perdus, souvent habités par un vide qu’ils peinent à expliquer mais qu’ils réussissent parfois à remplir grâce à des détails ; ce qui les sauvent : leurs joies simples et ce regard tellement habitué à énumérer ou à regarder l’horizon. Ces romans de Thierry Beinstingel et les suivants allient tous mémoire et humanisme ; ils savent également rendre compte de milieux et de paysages souvent traversés, rarement aimés. Né à Langres en 1958, Thierry Beinstingel était cadre dans les télécommunications (aujourd’hui je ne sais pas). Il anime un des plus anciens sites de littérature (Feuilles de route) dans lequel il tente d’exposer son travail littéraire à la vue de tous et met à jour notes de lectures, photos ou carnets de voyage. Certaines de ses « feuilles » ont été réunies en numérique chez publie.net (extrait gratuit à télécharger). Il a publié chez Fayard six romans tous disponibles en numérique sur ePagine : Central (2000), Composants (2002), Paysage et portrait en pied-de-poule (2004), CV roman (2007), Bestiaire domestique (2009) et Retour aux mots sauvages (2010) et chez Maren Sell, 1937 Paris-Guernica (2007). Le billet de François Bon cité infra est à lire sur le tiers livre.

Christophe Grossi

 

 

 

11 novembre 2010

Prologue du roman d’Arnaud en téléchargement gratuit sur ePagine avec Numerik:)ivres

Après l’expérience Facebook, Le roman d’Arnaud arrive en numérique via Numerik:)ivres, la maison d’édition 100 % numérique créée par Jean-François Gayrard. En attendant la mise en ligne du Tome 1 prévue pour la fin du mois de novembre, l’éditeur et ses deux compères, Gwen Catalá et Christophe Sanchez, ont choisi de vous offrir le prologue ; celui-ci est en téléchargement gratuit sur ePagine ainsi que sur tous les sites libraires-partenaires et il pourra être lu sur de multiples supports de lecture. Basculez dans l’étrange, tentez cette expérience avec Numerik:)ivres et ePagine.

En octobre 2009, trois auteurs, Gwen Catalá, Christophe Sanchez et Jean-François Gayrard, blogueurs impénitents, auteurs convaincus que la lecture numérique va nous inciter à créer de nouvelles façons de raconter des histoires, se sont relayés pendant 40 jours et 40 nuits pour écrire un roman sur une page de fan Facebook et sur Twitter. 6 à 8 fois par jour, à des heures régulières, les statuts de la page du roman d’Arnaud ont été mis à jour. Chaque auteur disposait de 420 caractères par statut pour faire évoluer l’histoire. Les lecteurs/fans pouvaient soit lire à heures fixes les mises à jour ou tout lire d’un seul trait à la fin de la journée. Ce projet offrait également la possibilité aux lecteurs d’interagir au fur et à mesure que l’intrigue leur était dévoilée.

Après Facebook, Le roman d’Arnaud, tentant l’expérience de lecture 2.0 qui s’appuie sur le principe de l’édition numérique et du Web 2.0, arrive pour la 2ème et dernière partie chez Numerik:)ivres dans la collection « Histoires à lire debout », et, les auteurs annoncent la couleur : Arnaud revient il n’est pas content !

En attendant la mise en ligne du Tome 1 à la fin du mois de novembre, téléchargez gratuitement, sur ePagine ou sur l’un des sites des libraires partenaires, le prologue qui pourra être lu sur tous les supports de lecture (ordinateur, iPhone, livres électroniques (Bookeen, Sony…), iPad). Un bon moyen de découvrir la lecture numérique pour ceux qui n’auraient pas encore osé le faire. Un site dédié au roman d’Arnaud vous permettra également de découvrir des bonus : 3 vidéos et des extraits du prologue ainsi que des 3 premiers épisodes d’Arnaud, cet « ami qui vous veut du bien »…

Résumé
Réfugié depuis son enfance dans le grenier de sa grand-mère, une vieille femme acariâtre, Arnaud cache sa laideur aux yeux du monde. À l’abri du regard des autres dans sa forteresse d’encre et de papier, passionné par les livres et la lecture, Arnaud vit sa vie par procuration, en s’identifiant aux héros des romans qu’il lit et relit inlassablement. Il ne sort jamais de son grenier, sauf pour aller rencontrer un vieux libraire intrigant avec lequel il s’est lié d’amitié et qui lui suggère à chaque fois de pertinentes lectures. Mais plus les jours passent et plus Arnaud se rend compte que ses lectures et ses livres ne suffisent plus à apaiser sa solitude qui le ronge de l’intérieur. L’âme en peine, le jour de son 30e anniversaire, Arnaud se rend chez son libraire qui va lui offrir un livre aux pouvoirs étranges. Arnaud va vivre alors une expérience qui va changer le cours de son existence et semer la terreur, malgré lui.
Le roman d’Arnaud, c’est l’histoire d’une transformation intérieure et extérieure spectaculaire qui incite le lecteur à réfléchir sur les thèmes de l’enfermement, de l’insatisfaction, le jeu des apparences, de l’être et du paraître, des peurs face aux changements et aux remises en question qui rythment nos vies.

Jean-François Gayrard, journaliste, rédacteur en chef et éditeur, tombe il y a deux ans dans l’univers du Web 2.0 et de la lecture numérique. Convaincu que la numérisation du livre et la lecture sur écran sont de belles opportunités pour inventer de nouvelles façons de raconter des histoires, il crée l’expérience du roman 2.0, avec le roman d’Arnaud, qui en est l’expression concrète. Cette expérience, via Internet, va profondément changer sa manière de voir l’édition. C’est ainsi qu’il lance début 2010 Numerik:)livres, LA maison d’édition 2.0.

Gwen Catalá, activement engagé dans une plus grande reconnaissance de la lecture, et donc de l’édition numérique, s’attache néanmoins à ne privilégier aucun support. Papier, oeuvres dématérialisées, encre électronique, reader & iPhone… Auteur pluridisciplinaire et hyperconnecté, depuis peu, Gwen Catalá met à profit son expérience du numérique en prenant part à la formidable aventure de Numerik:)livres, une maison d’édition de contenu littéraire inédit entièrement tournée vers le numérique et le web 2.0.

Christophe Sanchez débute en 2005 son premier blog. Non seulement le plaisir de l’écriture journalière devient un exécutoire à ses passages existentialistes mais il lui permet une ouverture au monde de la lecture et de la communication. Une vraie liberté de ton s’impose et de vrais liens virtuels mais vertueux s’installent. Aussi, lorsque Gwen Catalá et Jean-François Gayrard lui proposent de prendre part à l’aventure Numerik:)livres, ce blogueur insatiable n’hésite absolument pas !

Christophe Grossi

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