Les éditions Philippe Picquier, qui sont incontournables quand on s’intéresse de près aux littératures asiatiques et extrêmes orientales, continuent sur leur bonne lancée. 16 titres à ce jour figurent au catalogue numérique sur tous les sites des libraires connectés. Proposés au format ePub sans DRM, les moins chers sont vendus 4.49€ et le plus cher 12.99€ (mais la plupart se situant plutôt autour de 6€), vous avez dans 80% des cas la possibilité de télécharger gratuitement un extrait en ePub. Pour les saluer et vous faire entrer dans leur catalogue, je vous propose aujourd’hui de lire un extrait de Amour dans une petite ville de WANG Anyi la shanghaienne qui écrit et publie dans son pays depuis les années 70 et qu’on a découvert en France grâce à Philippe Picquier il y a 10 ans. Amour dans une petite ville, roman sensuel sur le corps, le désir et la danse au temps de la Révolution culturelle chinoise « fit scandale lors de sa première parution en 1986 dans la revue Littérature de Shanghai, au point qu’il fallut attendre près de huit ans pour que paraisse enfin en Chine populaire un recueil intitulé Sanlian (« Trois amours »), qui reprenait ce roman ainsi que deux autres publiés à la même époque, Amour sur une colline dénudée et Amour dans une vallée enchantée (dispo en numérique également). Ce texte, tranchant sur la pruderie officielle ambiante, osait parler d’amour physique, sujet considéré jusqu’alors comme tabou. » (note de Yvonne André la traductrice de ce roman).
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Amour dans une petite ville de WANG Anyi,
traduction Yvonne André,
Éditions Philippe Piquier, 2007
(2011 pour la version numérique).
« C’est une toute petite ville ceinte de plusieurs cours d’eau, avec une route étroite qui conduit à la voie ferrée. Son originalité lui vient de ses arbres. Sophoras, ormes et saules, peupliers, cédrèles et pêchers, pruniers, abricotiers, jujubiers et plaqueminiers lui font un cerne d’émeraude. Depuis les bateaux qui descendent le cours du fleuve, s’aperçoit au loin une oasis débordant de verdure. S’approchant, on distingue les maisons de briques grises à toits rouges. Encore plus près, on entend la mélopée sereine des porteurs d’eau. En effet, les habitants ont l’habitude de boire l’eau de la rivière car celle des puits leur donne la colique. Les porteurs livrent l’eau à domicile par charrette à bras portant un tonneau goudronné. Les cahots sur le chemin inégal font jaillir des éclaboussures du tonneau plein d’eau. Les roues des charrettes ont raviné plus ou moins profondément le chemin qui longe la rivière. D’innombrables ornières s’entrecroisent et quand la roue d’une charrette passe de l’une à l’autre, elle bute sur la bosse de terre qui les sépare, transformant le chant du porteur d’eau en trille rythmé. Le chant s’éloigne tandis qu’un autre se rapproche, obsédant, toujours associé à la verdure des bouquets d’arbres. Cependant, le bateau est reparti après avoir abandonné quelques dizaines de voyageurs et plus de dix palanches lourdement chargées. Par la passerelle vacillante, tous les arrivants sont montés sur la berge et s’éloignent par le chemin de terre en direction du centre de la ville.
La plupart des rues sont revêtues de pavés polis par l’usage. À travers les semelles de coton, les passants ressentent la bienfaisante chaleur des pierres chauffées au soleil. Les charges des marchands oscillent au bout des palanches, leurs pas font trembler le sol. Ils ne déposent leur fardeau que lorsqu’ils sont parvenus au cœur de la ville. Ils apportent de la ciboule nouvelle fraîchement cueillie, où perle encore la rosée. Aujourd’hui, dans neuf foyers sur dix, on mangera des raviolis farcis à la ciboule et toute la rue exhalera son odeur alliacée. La palanche libérée de ses bottes de ciboule s’éloigne tout doucement, portant une charge de beignets.
Une charrette qui part vers le sud acheter du fourrage passe au trot dans la rue. Elle arbore, en guise de voile¹, un morceau de drap. Tête basse, la vieille jument souffle ; près d’elle caracole un poulain en liberté, levant haut ses jambes grêles. Tantôt il ouvre la marche, tantôt reste à la traîne, tantôt folâtre de droite et de gauche, bousculant l’éventaire de gelée de pois verts d’une grand-mère, sans que personne ne s’en formalise. Tout le monde s’écarte devant lui et le laisse batifoler.
Sur les murs où la chaux pelée laisse voir les briques sont placardées de grandes affiches annonçant les programmes du cinéma et du théâtre. La place de cinéma coûte dix centimes et trente celle de théâtre. Les films montrent des ombres qui se meuvent avec talent, tandis qu’au théâtre les acteurs, certes moins bons, sont présents en chair et en os. Somme toute, le prix est justifié. Chaque soir, les deux salles font le plein de spectateurs, juste comme il faut.
Le soir venu, quand tous les marchands ambulants sont repartis et que les boutiques ont fermé leurs volets, dans l’obscurité de la rue, les pavés reflètent le brillant clair de lune. Les portes se ferment, les fenêtres se closent, puis, un moment plus tard, les lumières s’éteignent. Les enfants rêvent à leur vie quand ils seront grands, les vieux songent au temps de leur jeunesse. Quant aux hommes et aux femmes qui ne sont ni jeunes ni vieux, ils se livrent dans l’obscurité à d’autres plaisirs et sèment des graines de vie. L’an prochain à pareille époque, dans la petite ville, seront apparues de nouvelles vies vagissantes.
A présent règnent calme et obscurité.
Au cinéma, sur l’écran lumineux, s’agitent des silhouettes humaines, jouant une histoire faite de tristesse de la séparation et de joie des retrouvailles. Au théâtre, sur la scène brillamment éclairée, des acteurs bien réels jouent des personnages imaginaires.
¹ Dans la plaine du Nord, on tend souvent une voile sur les brouettes ou les charrettes pour s’aider de la force du vent. »
Née à Nankin en 1954, WANG Anyi a passé son enfance à Shanghai, la ville natale de sa mère. Née de parents tous deux écrivains, et enfant précoce, elle est capable dès l’âge de quatre ans de réciter des poèmes classiques, dont Le Chant des regrets éternels du poète Bai Juyi (IXe siècle), dont elle reprendra le titre, bien des années plus tard, pour le donner à son roman. Le chant des regrets éternels, paru en 1995, obtiendra d’ailleurs l’une des plus hautes distinctions chinoises, le prix Maodun, en l’an 2000. C’est encore une enfant quand son père, traité de droitiste en 1957, est démis de ses fonctions dans l’armée. Dix ans après, la Révolution culturelle va ranger sa mère, comme nombre d’écrivains, parmi les “esprits malfaisants”. Elle se réfugie dans la lecture des grands écrivains chinois et étrangers, notamment Balzac. Depuis la parution de ses premiers textes en 1976, elle ne va plus cesser de publier nouvelles, romans, essais et récits de voyage, remportant de nombreux prix littéraires. Elle aime à faire revivre sur un mode intimiste les ruelles de Shanghai et ses années d’adolescence marquées par la Révolution culturelle. Elle est élue en 2001 présidente de l’Association des écrivains de Shanghai.
Œuvres publiées en français (les deux titres disponibles en numérique sont suivis d’un *)
Les Lumières de Hong Kong. Éditions Philippe Picquier, 2001.
Amère Jeunesse. Bleu de Chine, 2004. (épuisé chez l’éditeur)
Le Chant des regrets éternels. Éditions Philippe Picquier, 2006.
Amour dans une petite ville. Éditions Philippe Picquier, 2007. *
Amour dans une vallée enchantée. Éditions Philippe Picquier, 2008. *
Amour sur une colline dénudée. Éditions Philippe Picquier, 2008.
À la recherche de Shanghai. Éditions Philippe Picquier, 2011.