Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

18 mars 2013

Les Avenirs d’Hafid Aggoune (édition revue et corrigée) chez StoryLab

Les Avenirs est le premier roman d’Hafid Aggoune pour lequel il a reçu le prix de l’Armitière 2004 et le prix Fénéon 2005. Je me souviens (je travaillais alors à la librairie Les Sandales d’Empédocle à Besançon) l’avoir lu lors de sa parution aux éditions Farrago, maison d’édition qui a cessé son activité en 2006. Et si ce roman m’avait touché (il faisait partie des textes que j’avais largement recommandé), l’annonce de la fermeture de Farrago m’avait rendu très triste. L’auteur, lui, a continué de publier (une fois encore chez Farrago, ensuite chez Denoël et Joël Losfeld, titres non disponibles en numérique). Avec un titre comme celui-là, Les Avenirs ne pouvait pas ne pas renaître. Étant épuisé, l’auteur a récupéré ses droits et a choisi de le reprendre, de le corriger, de proposer cette nouvelle édition à une maison d’édition. Mais parce qu’on est presque dix ans plus tard et parce que nous sommes face à des dizaines d’avenirs possibles, le roman d’Hafid Aggoune paraît cette fois non pas chez un éditeur papier mais en numérique, aux éditions StoryLab.

Récit sur la mémoire individuelle et collective, l’exil, l’absence, les blessures et le retour à la vie, ce roman d’Hafid Aggoune n’a pas perdu de sa vigueur ni de sa troublante sensualité. Les Avenirs est aussi un voyage dans le temps et dans l’histoire, un exercice délicat mais réussi, tantôt d’une lucidité cruelle tantôt poétique voire onirique. Les Avenirs est aussi un roman d’amour doublé d’un roman d’apprentissage inversé où le lecteur suit le narrateur dans sa lente remontée du siècle dernier, jusqu’au choc, jusqu’à la perte. Les Avenirs dresse également le portrait d’un homme qui, par le manque, l’absence et grâce aux souvenirs (même si ceux-ci sont douloureux), a choisi de revivre. Les Avenirs, enfin, est une ode à la création, à la vie.

Le roman d’Hafid Aggoune est disponible sur ePagine au format ePub au prix de 5.99 €. Le fichier est fourni avec un dispositif de protection par filigrane (sans DRM Adobe). Ce procédé permet une lecture sur les différents supports disponibles (liseuses, tablettes, ordinateurs, smartphones) et ne limite pas son utilisation, qui demeure strictement réservée à un usage privé.

Pour en savoir plus sur l’auteur et son roman, visionnez l’interview infra.

Si vous souhaitez consulter ou télécharger Les Avenirs, cliquez ici.

ChG

 

 

Les Avenirs, Hafid Aggoune, StoryLab, 2013, 5.99 €

30 septembre 2012

Didier Daeninckx pour mémoire | La route du Rom (extrait)

Parce que c’est dimanche. Parce que c’est Didier Daeninckx. Parce que Meurtres pour mémoire ou encore Cannibale font partie des textes pour moi inoubliables. Parce que relire une des enquêtes du Poulpe dix ans après fait grand bien, surtout quand il n’a pas pris une ride comme ici et que l’ePub est nickel. Parce que remuer la benne à souvenirs cradingues, à Daeninckx ça lui fait pas peur. Parce qu’il est l’un des plus grands auteurs actuels, quel que soit le genre (roman noir, polar, roman historique, récit urbain), quelle que soit la forme (nouvelle, essai, roman). Parce que le noir se marie malheureusement bien avec les coups tordus, la haine, les haines, les vieux démons, les secrets de famille et le siècle-monstre. Parce qu’il n’a pas peur de nous rappeler à nos désordres, à nos lâchetés, à nos horreurs passées-présentes : Occupation, déportations, colonisation, ghettoïsation, révisionnisme… Parce que La route du Rom, c’est revenir à l’errance tzigane, gitane, toujours cette même histoire de méfiance, de route, de fuite, et les charters aujourd’hui. Parce que Tony Gatlif – et au moins deux de ses films qu’on n’oubliera pas non plus : Gadjo Dilo et Vengo, bien sûr, qu’on retrouve dans ce Poulpe. Et parce que Naci en Alamo, on l’a longtemps écouté en boucle. Parce qu’aujourd’hui un petit bonhomme a quatre ans et que de la mémoire il lui en faudra à lui aussi.

Alors, voilà. Aujourd’hui c’est comme ça : un long extrait de La route du Rom que vient de mettre en ligne publie.net, dix ans après la première édition chez Baleine, dans la collection Publie.noir (+ Nazis dans le métro, l’un des tout premiers Poulpe avec celui de JB Pouy) et 5’18 de Vengo, le générique de fin plutôt : la route du Rom, de nuit, et la voix de Remedios Silva Pisa.

Aujourd’hui, ce sont 18 titres de (et sur) Didier Daeninckx qui sont disponibles en numérique, et c’est par ici.

Bon dimanche !

ChG


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Extrait du premier chapitre de La route du Rom de Didier Daeninckx,
© Publie.net, collection publie.noir, 2012 ;
éditions Baleine, collection Le Poulpe, 2003
collection Folio policier en 2005


1 —  Hérédité propre

illustration Roxane Lecomte ; typo Eric Wirjanata

– Je te dis qu’il dort… Regarde, Jésus, il ne réagit pas quand je remue la main devant ses yeux. Il a pas besoin de nous. On fait quoi avant d’aller chercher les huîtres ? dit Déméter en passant la flamme du briquet sous la barrette de shit.

– Rien. Moi, je reste encore un peu. On a le temps jusqu’à la nuit, lui chuchote Jésus près de l’oreille. Je sais qu’il ne dort pas, et lui aussi il le sait qu’il est en train de partir. Fais ce que tu veux, je ne bouge pas. C’est le dernier de la famille, du côté de mon père. Tu comprends ?

Jésus se penche, le tabouret basculé sur deux pieds, pour remonter le drap sous le menton du vieillard tandis que Déméter s’est accoudé à la fenêtre pour se rouler une cigarette améliorée. Une pluie fine fait comme un rideau sur le paysage, de l’herbe grasse que foulent les étalons du haras, une haie pleine de corneilles, un mur d’arbres sombres dont les cimes disparaissent dans les nuages. Jésus l’a toujours connu solitaire, le grand-oncle, reclus entre ces quatre murs nus, et même quand il venait au camp à l’occasion d’un baptême, d’un mariage ou d’un enterrement, il restait à l’écart, attentif et silencieux. Tout le monde l’appelait La Bolée, un surnom qui lui restait du temps où il tenait un cinéma, dans une baraque de Corneville, au point qu’on avait fini par oublier qu’il appartenait à la lignée des Cuevas, les maîtres des moulins à huile de Grenade chassés d’Espagne, trois siècles plus tôt, par l’une des innombrables persécutions. Le majeur en catapulte contre le pouce, Déméter balance son mégot vers les chevaux ruisselants. Il quitte la piaule en raclant le parquet de ses santiags, et va s’affaler sur la banquette, à l’arrière de la Safrane, après avoir glissé une galette argentée dans la fente du laser. Il est chez lui partout où résonnent les notes de Radio Tarifa. Il s’assoupit, avec les guitares, les derboukas, en fond de rêve. Quand il ne prend pas d’alcool avec, le hasch lui fait l’effet de la camomille.

Dès qu’il est seul, Jésus se penche à nouveau vers le vieil homme, pose une main contre la joue creuse que dévore une barbe de plusieurs jours, puis il ferme les yeux. Ses lèvres effleurent le front de celui qui se repose, pour un baiser furtif. Quand il soulève les paupières, le regard fiévreux de La Bolée soudain s’accroche au sien.

– Ah, c’est toi, petit… Je crois que je me suis endormi… Tu es là depuis longtemps ?

– Un quart d’heure, à peine. Casilda t’a préparé de la soupe de pois cassés, avec des lardons, celle que tu préfères. Je l’ai réchauffée. Tu devrais en prendre un peu, histoire de te requinquer…

Il respire par trois fois, narines dilatées.

– Ça sent bon. Tu diras merci à ta mère.

Jésus remonte les oreillers, l’aide à s’y caler. Il vient s’asseoir sur le lit, et le fait manger en trempant la cuillère à même la casserole qu’il tient par la queue.

– Pourquoi tu ne viens pas avec nous ? On s’arrangerait pour te faire de la place, les femmes s’occuperaient de toi… J’ai garé la voiture dans la cour. Si tu veux, je demande à Déméter de me donner un coup de main… On te porte, c’est l’affaire de deux minutes…

– Te fatigue pas, je suis bien ici. J’ai attrapé une mauvaise grippe. Tu es gentil, tu n’es pas comme ton grand-père, toi, tu as bon cœur…

Jésus a rempli deux verres de vin rouge. Il les choque l’un contre l’autre avant d’en tendre un à son grand-oncle.

– Tu le connais mal… À ta santé.

– Sûrement, gamin, sûrement que je le connais mal ! Je n’en ai pas encore fait le tour, du phénomène. Si je compte bien, ça fait à peine soixante-quinze ans qu’on se renifle… Entre nous, c’est pas que le caractère : il n’a jamais supporté que je réussisse alors que c’était lui l’aîné. Je voulais pas lui faire d’ombre…

Ils boivent. Le silence les aide à émousser le tranchant des mots avant de les libérer.

– Tu te trompes, c’est pas comme ça qu’il te regarde… On est contents que tu aies pu t’acheter cette baraque au milieu des haras, avec des troupeaux de chevaux de course pour voisins… Il n’y a pas d’envie, pas de jalousie.

Il sort un bras de sous la couverture et vient le poser sur l’épaule de son neveu.

– C’est quoi alors, le problème, si on ne me reproche pas d’avoir enlevé les roues de la maison ?

– D’être resté seul. De ne pas t’être marié avec Incarna, de n’avoir pas voulu d’enfants… C’est la seule chose que j’aie entendue contre toi, de toute ma vie. Un homme reçoit une famille à sa naissance, et son seul véritable devoir est de la transmettre…

Il tend son verre.

– Redonne-moi à boire, et éteins cette lumière, c’est la lune rousse. Elle va passer à travers les nuages. Ça te fait quel âge maintenant ?

– Bientôt quarante-deux…

– Tu as déjà fait un bout de chemin, pourtant tu es toujours un gamin pour moi… Je voulais te dire trois choses, Jésus. Une qui est facile, une autre qui n’est pas simple, une dernière qui est tellement impossible que je ne sais pas si je vais réussir à la faire sortir par la bouche ou par les tripes… Faudra m’aider. Tout d’abord, tu dois savoir que j’ai signé des papiers qui sont cousus dans la doublure de ma veste… Dès le début, je t’ai considéré comme un fils, et tu ne m’as pas rejeté. Quand je partirai, tout ce qui est ici sera à toi, de la cave au grenier. La deuxième chose, c’est pas une condition, juste un service que je te demande… C’est toi qui vois…

– Quoi que ce soit, je te le promets… Ce que tu veux, je le peux.

– Le jour de mon départ, va voir Incarna. Dis-lui qu’il ne s’est pas passé une heure dans ma vie sans que je pense à elle. Toute notre enfance, on l’a vécue ensemble, comme des siamois, et mon compteur est resté bloqué sur ces années-là. Ensuite, c’est la merde, la vie a mal distribué les cartes… Que du noir dans mon jeu. Je sais qu’elle a été heureuse avec Hoffmann, je veillais sur son bonheur, de loin. Si ça n’avait pas été le cas, tu peux être sûr que j’aurais sorti le couteau. Pour le reste, je crois que je n’ai pas assez bu…

– Il reste à peine de quoi remplir un verre, et Jésus le lui réserve.

– Tu veux que je demande à Déméter d’aller nous en chercher une autre à l’épicerie ?

– Laisse-le tranquille à la fin, j’ai des munitions sous l’évier, de la gnôle de cidre de chez Louchemin. Tu ne les a pas connues, leurs distilleries, elles étaient rue Thiers, en allant sur la gare… Pendant la guerre, au lieu de remplir des flacons, ils fabriquaient des explosifs, avec l’alcool des pommes acides. Bizarre, non ? Il y a deux choses que les hommes réussissent à partir de n’importe quoi : se bourrer la gueule et se la faire sauter ! J’étais très pote avec un des livreurs dont le père coupait les cheveux chez Delanois. Va savoir comment ça se goupillait, mais à chaque fois qu’il passait devant mon cinoche, un carton de liqueur du Couvent faisait un saut par-dessus la ridelle du camion ! En échange, il rentrait gratis dans la salle, avec toute sa marmaille.

– Il était de chez nous ?

Le vieillard s’essuie le visage à l’aide d’un coin du drap pendant que Jésus, accroupi devant le lavabo, remue les produits d’entretien à la recherche de la réserve de fine. Il revient près du lit en brandissant une bouteille de gewurztraminer au col effilé. Il tire le bouchon, approche son nez du goulot pour vérifier ce qui est inscrit au stylo-bille sur un morceau de sparadrap collé en travers de l’étiquette originelle : « eau-de-vie ».

– Non ! Je viens de te dire que son père était coiffeur… Même aujourd’hui, j’imagine pas un paysan du coin confier sa barbe et sa moustache à un Rom aux mains pleines de rasoirs… Rempailler les chaises, carder la laine, rembourrer les matelas, tanner les peaux de lapin, tourner les bobines de film, ça va… Affûter les ciseaux, c’est déjà limite… Tendre le cou, faut pas y penser. Allez, donne-moi un fond de verre pour commencer… Ça va me donner du courage. Sers-toi, il va t’en falloir aussi… Vous devez partir à quelle heure ?

– On a tout notre temps… Pour les huîtres, plus on attend et meilleur c’est.

Une clarté diffuse, légèrement dorée, parvient à percer les nuages, projetant la forme croisée de la fenêtre sur la couverture écossaise.

– Tu sais comment elle s’appelle la rivière qui traverse le pays ?

– Jésus ne peut pas s’empêcher de rire.

– Oui, le Merdelet…

– Exact, on ne s’en lasse pas. Ça ne leur plaît pas trop aux gens d’ici d’avoir une rivière à nom d’égout, ils auraient préféré que ce soit au féminin, pour que ça rende hommage aux pis des vaches d’où leur vient leur argent, la Mer de Lait, ou à la nourricière aux seins généreux si tu mets un accent sur mère… Sauf que c’est LE Merdelet et que ça prouve bien que nés dedans, ils y barboteront jusqu’à leur dernier jour.

– Tu les aimes pas trop, toi non plus…

Il réchauffe le verre entre ses mains, respire les vapeurs d’alcool.

– J’ai réussi à me faire quelques amis parmi eux, mais aucun ne m’a jamais invité à sa table ou à une fête de famille. Le pire, c’est les femmes, elles protègent la vaisselle et la progéniture… Ils ouvrent leur porte quand ils sont encore célibataires, après il faut attendre qu’ils soient veufs. Entre-temps, ils font des exceptions pour ceux d’entre-nous qui jouent de la guitare. Pour être tout à fait juste, je dois te confier que j’ai habité pendant plus d’un an dans une de leurs grandes maisons du centre ville. Nourri, logé, blanchi, aux frais de la princesse ! C’est de ça que je voulais te parler, en dernier… À l’époque, j’étais tout jeune, je voyais le monde comme une pomme d’amour, et j’avais les dents pour le croquer. Notre campement principal se trouvait au nord de Corneville, pas très loin de l’aérodrome de Malvertus. Une vingtaine de roulottes, deux belles cabanes, plus quelques tentes avec une mare, pour les chevaux, alimentée par une source d’eau claire. Un paradis. C’est là que je veux être enterré. On était chez nous : c’est ton arrière-grand-père, Manuel Cuevas, qui avait acheté le terrain au début du siècle avec l’argent gagné aux tanneries. Il faisait pas le sale boulot, dans la puanteur des bacs, non, c’était un véritable artiste, un hongroyeur. Il savait les produits rares, les préparations volcaniques, qui donnent sa souplesse au cuir, l’empêchent de devenir cassant ou ridé creusé comme le visage d’un vieil Indien… Il tenait ça d’un Rom d’Alsace, ancêtre de ton copain Déméter, qui lui aussi s’était arrêté au plus près de l’océan. Grâce à lui, les peaux des vaches de Corneville ont conquis Paris, on en faisait des manteaux à la mode, des blousons vendus sur les Champs-Élysées ! Dès qu’il a eu assez d’argent pour le terrain, Manuel a arrêté de venir à l’atelier chargé de ses sacs de poudres. Aussitôt, le cuir s’est rabougri. Sans le mystère de l’alun, il est redevenu ordinaire. Ils ont voulu monnayer ses secrets, mais il a préféré mourir avec. La « tierra de cuero », on l’appelait ainsi, c’est là que je suis né, tout comme Andres ton père, Casilda et Incarna… Ils nous traitent de voleurs alors qu’on ne fait que chaparder quand eux, ils pillent… On nous accuse de respirer l’odeur de la volaille, quand c’est eux qui partent avec le poulet !

Jésus allume deux cigarettes à la même allumette et en tend une au vieil homme qui aspire la fumée avec volupté.

– Qu’est-ce que tu veux dire exactement avec ton poulet rôti, je ne comprends pas…

– Chaque heure, dans une vie, c’est comme un fil qui affleure, et ça fait plus de trois quarts de siècle que je les tire un à un… Tu peux me pardonner que ce soit un peu embrouillé, non ? En vérité, ça ne l’est pas tant que ça, gamin : avec un brin de patience, ou en prenant du recul, tu finiras par distinguer le motif… Je suis devenu honnête après les bombardements, lorsque j’ai eu l’idée de monter une baraque en bois, au milieu des ruines, et de la transformer en salle de cinéma. Avant, je faisais comme tout le monde, je laissais traîner mes mains. Si vous n’êtes pas les derniers, pour les huîtres, vous n’êtes pas les premiers non plus… Les tombées de camion, le coup du journal, le coup du chapeau, on connaissait déjà tout. J’étais presque blond à l’époque, et si j’évitais de trop prendre le soleil, ma peau restait assez claire pour qu’on me confonde avec un normand taillé dans la souche. Normalement, si j’avais pas fait le mariole, j’aurais dû passer au travers des mailles du filet. Le problème à cet âge-là, c’est qu’on ne sait pas encore où est le frein. Ils m’ont alpagué alors que je siphonnais un réservoir, devant le garage du Centre que tenait Despâtis, le concessionnaire Ford, au début de la rue Thiers. Quand j’ai essayé d’expliquer qu’il y avait maldonne, l’un des gendarmes a fait semblant de gratter une allumette devant ma bouche. J’ai fait un saut en arrière pour pas prendre feu de la gueule. Ils m’ont collé contre la pompe de Mobiloil, le canon d’un calibre braqué sur la tempe. C’était pas des gars du coin, ils venaient de Caen je crois, pourtant ils bossaient pareil. Fouille au corps, taloches, coups de brodequins, je préfère passer sur le vocabulaire… Ils ont confisqué mon carnet anthropométrique, puis m’ont bouclé pour la nuit dans une cave de la rue de la Mégisserie. Il y avait du sang sur les murs, par terre ça puait la pisse. J’ai pas dormi une minute, j’entendais les machines de Charace, l’usine de beurre, les générateurs d’électricité, les allées et venues des ouvrières, et à partir du petit matin le claquement des sabots, le roulement des carrioles de livraison sur les pavés de granit. Le lendemain, je pensais qu’ils allaient m’emmener au tribunal. Le tarif, pour un flagrant délit, tournait autour de trois mois fermes. Au lieu de ça, je me suis retrouvé menotté à un type d’une trentaine d’années qu’ils ont extrait d’une autre cellule de la gendarmerie. Pas un Rom, pas un Français non plus. Il était encore plus abîmé que moi et parlait une sorte d’allemand. On a traversé Corneville à pied, encadrés par deux képis. Pour tout arranger, on était mardi, qui était jour de marché à l’époque, et ils se sont fait un plaisir de nous balader rue de l’Église, rue de l’Officialité, au Tripot, partout où se dressaient les étals, pour être certains que toute la ville serait au courant. Dans ces cas-là, le monde se résume aux bouts de tes pompes, gauche-droite, gauche-droite, sur lesquels tu braques ton regard. Quand on est passés à hauteur de l’escalier qui menait alors vers la collégiale, des gamins en béret et blouse grise se sont mis à nous balancer des pierres sans que personne ne réagisse.

Jésus se baisse pour prendre la bouteille d’eau-de-vie posée contre le pied du lit.

– J’espère que tu les as repérés, ces petits cons, que tu leur as fait leur fête en sortant ! Tu as encore soif ?

– J’ai ma dose, merci… En plus, elle est traître, elle tape la nuque avec un petit décalage, faut se méfier… Bien sûr que je les ai revus, les mômes. Cinq ans plus tard, ils avaient oublié, ils venaient me supplier de leur réserver les loges, dans la baraque, pour pouvoir peloter leurs copines en toute tranquillité. C’est aux parents que j’en veux. À ma façon, en refilant les billets à ceux qui nous jetaient des cailloux, je rendais le Bien pour le Mal, avant de lancer les bobines de L’Auberge rouge ou de L’Inconnu du Nord-Express. Moi, j’ai rien reçu. Mon compagnon de chaîne s’en ait pris une de caillasse, sur le front, ça s’est mélangé au reste. En bas de la rue, d’un coup d’épaule, un des deux gendarmes nous a obligés à tourner sur la gauche, devant les grilles de l’ancienne caserne des pompiers qu’ils sont en train de transformer en musée…

D’une pression du pouce, Jésus fait jaillir la lame de son couteau à cran d’arrêt. Il coupe une lamelle de la pomme qu’il est allé prendre sur la table, la porte à sa bouche.

– C’est là où les poteaux sont décorés avec de grosses potiches pleines de fleurs en pierre sculptée ?

– Exactement, t’as l’œil. On était attendus en face, au pensionnat de jeunes filles de la rue Vertugadin, à côté des bureaux du Journal de Corneville, qui a dû cesser de paraître à la fin de la guerre… Avant que ça pète, c’était tenu par les Sœurs, aujourd’hui c’est les Frères, on a rajouté le service trois pièces. Une fois le porche franchi, nous nous sommes retrouvés dans une cour délimitée par trois bâtiments en forme de fer à cheval. Du fil de fer barbelé broussaillait sur les murs. Deux cents bonshommes au crâne rasé, tous vêtus du même uniforme taillé dans de la toile à matelas, se tenaient en rangs impeccables devant un groupe de militaires. À tour de rôle, un homme se détachait d’une des files. Il se mettait au garde-à-vous pour gueuler le rapport de sa chambrée. « Dortoir numéro 3. Effectif, 25. Pas de malades, pas de blessés. 25 valides pour le travail ». L’administration de la prison occupait le rez-de-chaussée et deux bureaux du premier étage. L’un des gendarmes nous a détachés tandis que l’autre remettait nos dossiers à un soldat vert-de-gris. Dès qu’ils sont partis, il a fallu se déshabiller entièrement, passer sous le jet d’eau froide, dans la cour, puis à la séance de désinfection. Pas d’épouillage. Pour plus de sûreté, un détenu nous a tondu la tête et les poils d’en bas, avant de nous montrer nos places dans les dortoirs. Toujours nus. Une heure après, j’ai pu enfiler une tenue rayée qui puait la sueur de celui qui l’avait portée avant moi. Mort, à tous les coups… C’est à ce moment précis que j’ai compris que j’étais devenu une sous-merde. Dans les piaules, c’étaient des lits superposés, deux fois douze, plus un lit simple pour le chef de block. Le matelas était rempli pour moitié de paille, pour l’autre de vermine. On a pas eu droit à la soupe du midi et personne ne s’est proposé pour partager son écuelle avec nous. De la flotte avec des morceaux de chou, une tranche de pain. J’ai pas envie de leur chercher d’excuses, mais c’est vrai qu’on faisait riches, on avait encore un peu de couenne sur les os et eux plus que la peau. Au début, j’ai cru que les chambrées étaient constituées par nationalités, parce que dans la mienne il n’y avait que des Roms, à part le responsable. Pareil pour le type amené en même temps que moi : il s’est retrouvé avec d’autres prisonniers originaires de Saxe et de Rhénanie. La réalité s’est révélée beaucoup plus vicieuse que les apparences. Quand je disais « sous-merde », tout à l’heure, j’exagérais pas, c’est ce que nous étions, tous ceux de notre peuple. Juste au-dessus, à peine plus fréquentables, on trouvait les Allemands de Saxe et de Rhénanie, à égalité avec les pédés, ensuite les politiques principalement des communistes. Les maîtres du jeu, c’étaient les cinquante droits communs, c’est eux qui faisaient le boulot de l’administration du camp. D’une certaine manière, avec mon histoire de siphonnage, j’en aurais fait partie si j’avais pas été Rom…

– Qu’est-ce qu’ils traînaient, comme casiers, les droits-co ? Casses, meurtres, fausse monnaie ?

– Non, ceux-là c’est le haut du panier, ils sont bons pour faire les têtes d’affiche dans les films de gangsters… Au pensionnat de jeunes filles, on héritait que du pire question figuration… Des proxénètes, des types condamnés pour affaires de mœurs, viols, exhibitions, incestes. La police et l’armée savent que c’est avec la plus basse humanité qu’on fait les meilleurs gardes-chiourme. Le bruit courait que le type responsable de ma chambrée était tombé pour avoir violé une vieille femme de quatre-vingt-dix ans dans le cimetière de Grandcamp où elle fleurissait la tombe de son mari, disparu en mer. Il faisait régner la terreur chez les homos et obligeait René, le plus âgé d’entre eux, à le rejoindre dans son lit deux fois par semaine. Les copains m’ont rapidement fait comprendre que ça ne servirait à rien de protester. Le moindre geste de mauvaise humeur te valait d’être porté sur la liste des démineurs. À dévisser, mains nues, les détonateurs des bombes non percutées, ton espérance de vie passe de quelques années à quelques jours… Pas facile de boucler sa grande gueule, surtout à vingt piges, il faut trouver un coin de sa tête pour y stocker toutes ses colères, ses rages, ses envies de vengeance, de meurtres, bien tenir l’inventaire de la crapulerie à jour, l’air de rien, pour le cas où. J’ai serré les dents plus souvent qu’à mon tour, joué à l’idiot, ça m’a permis d’être un des seuls à ne pas aller chatouiller les obus. Le matin, hiver comme été, ils nous viraient de la paillasse à cinq heures, c’est nous qui dérangions les coqs. On devait faire quatre fois le tour de la cour, au petit trot, avant d’avoir droit à un bol de faux café, un morceau de pain frotté à la margarine ou au saindoux. De la confiture, une fois. Ensuite, on se mettait en file devant les tinettes et le point d’eau, pour se débarbouiller. À six heures, les camions venaient se mettre à cul devant le portail, puis la chiourme nous enfournait dans les travées bâchées sous le regard des soldats en armes. On quittait Corneville par le haut de la gare et le domaine de Fantaisie. À un moment, le convoi suivait la ligne du Paris-Cherbourg avec en parallèle les berges de la Douve. On ne voyait personne, pas un train, pas une vache, toute la zone était interdite, à cause des bombardements. Le paysage était tout troué de cratères, ça ressemblait à la lune, mais en vert. On passait une laiterie, la halte ferroviaire de Bonnetvast avant de bifurquer sur la droite jusqu’aux Blanches-Pierres. Mon premier boulot, ça a été de planter des asperges géantes dans les champs dégagés qui auraient pu servir d’aire d’atterrissage aux planeurs. C’était des poteaux de béton qu’on fichait en terre, inclinés vers le nord-ouest. On en voit encore quelques-uns en se baladant dans la campagne, le reste a servi à rebâtir des granges. Ensuite, j’ai été affecté comme bête de somme aux rampes de lancement, à la ferme de la Vacquerie. Le matin, on formait une chaîne pour transporter les sacs de ciment et les moellons sur deux cents mètres, depuis le rond-point de déchargement jusqu’aux installations militaires. À midi, les gardes nous servaient de la flotte tiède aromatisée au navet le lundi, à la pomme de terre le mardi, et ainsi de suite. En rêvant d’un potage aussi compacte que la soupe aux pois cassés de ta mère, Casilda, je l’avais surnommée la bunker-soupe. Pour tenir le reste de la journée, ils distribuaient à chacun un biscuit de soldat aussi dur que la pierre ou une pomme véreuse, en saison. Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il gèle, on transportait des poutrelles en béton armé, des engins de plus de six mètres de long, que les travailleurs libres, des Hollandais plus quelques Flamands, assemblaient sous le couvert des arbres de la forêt de Brix. Ils habitaient dans des fermes, vers Bricquebec, Saint-Sauveur, mieux nourris malgré le rationnement. Certains nous prenaient en pitié, ils nous refilaient des cigarettes, du pain, quelquefois un œuf ou un morceau de lard. Rien qu’à l’odeur du fumé, tu te sentais revivre. Le chef sifflait la fin de la journée à six heures l’hiver, sept en été. En cas de bombardement, tout le monde se précipitait vers les abris. Le problème, c’est que lorsqu’on entendait les sirènes du port de Cherbourg, c’est qu’il était déjà trop tard, les avions se vidaient les entrailles au-dessus de nos têtes ! L’endroit à éviter, c’était la forêt. Alors, tu te posais dans un trou, en plein champ, en attendant que ça se passe. Le vieux que René obligeait à venir lui faire des cajoleries, dans son lit, est devenu fou pendant une attaque. Il se baladait sous les bombes en tenant un parapluie déglingué, persuadé qu’il était protégé… Un éclat l’a coupé en deux. Le dimanche, c’était relâche pour les galères, ils nous laissaient dormir une heure de rab. On consacrait la moitié de la matinée à nettoyer la piaule, les escaliers, la cour. Quand dix heures sonnaient, au clocher de l’église Saint-Malo, tous les hommes valides, droits-co, homos, communistes, Gitans et Rhénans mêlés, se mettaient en files impeccables devant le perron. Le commandant Leutner passait entre les rangs, pour l’inspection, en donnant tous les trois pas un coup de cravache nerveux sur le cuir de ses bottes. Deux sentinelles casquées ouvraient le portail du pensionnat. On sortait en marchant au pas, encadrés par une quinzaine de soldats, mitraillette chargée en bandoulière. Après un tour du centre-ville, on faisait halte sur la place du Château, là où se tenaient les foires aux bestiaux, où passaient les processions. Quand j’étais vraiment môme, c’est mon plus vieux souvenir, le cirque de cousins éloignés, des Cuevas de Toulouse, est venu s’installer pour une semaine avec sa ménagerie. Après, ils sont restés huit jours de plus chez nous, tierra de cuero, avec les girafes, les lions, les éléphants, les ours savants. Le bruit a couru dans la ville qu’un tigre évadé s’attaquait aux laitières en pâture. Les jongleurs, les équilibristes, les clowns répétaient leurs numéros autour du feu, les écuyères s’entraînaient dans la prairie avec les étalons. D’autres jouaient de la trompette et de l’accordéon près de la clairière. Il y avait une chanteuse de flamenco puro. Sa chanson est restée dans toutes les têtes, elle disait : « Je suis jalouse de la rivière, qui reflète ton visage »… On m’a dit que c’était la grand-mère de la Caïta. J’ai jamais vérifié. Nos parents faisaient semblant de ne pas voir les paysans du coin qui nous observaient en cachette, à plat ventre dans la luzerne. C’étaient les mêmes trognes à cidre qui ricanaient sur notre passage, le dimanche matin en se rendant à la messe, qui nous accablaient de leurs sarcasmes sur la place du Château, quand on venait faire de la gymnastique en tenue rayée.

Il s’arrête un moment pour regarder Jésus qui pique du nez.

– Je t’emmerde avec mes histoires ? Tu veux que j’arrête ?

– Non, je n’ai rien mangé d’autre ce soir que la pomme de tout à l’heure. C’est vrai qu’elle est vicieuse, ta gnôle… On a l’impression qu’elle descend en chauffant les boyaux, mais dans le même temps, elle t’enveloppe le cerveau. Il me faut du solide. Tu permets que je finisse les pois cassés?

– Tu es chez toi…

Jésus se lève pour réchauffer la soupe. Au passage, il jette un coup d’œil sur la Safrane dont les vitres sont embuées, de l’intérieur, par la respiration de Déméter. Il revient s’asseoir près du lit, la queue de casserole dans une main, une cuillère fichée dans l’autre. Il avale une lampée de potage.

– Ça va tout de suite mieux… T’en étais à la gymnastique, sur la place du Château… J’avais les yeux fermés mais j’écoutais, l’air de rien.

– C’est là que j’ai eu mon seul accrochage avec un droit-co. Du sérieux. Il se tenait devant moi, on faisait des étirements en cadence. À un moment, au coup de sifflet, il fallait se plier en deux, toucher la pointe de ses chaussures avec le bout des doigts. En me baissant, j’entends un craquement sec. Je relève la tête pour constater que le pantalon du droit-co s’est déchiré sur vingt centimètres et qu’on lui voit le trou du cul ! J’ai pas pu me retenir de rire. Dans les secondes qui ont suivi, trois cents types en tenues de forçats se bidonnaient, tandis que les gardes s’époumonaient dans leurs sifflets pour nous remettre en ordre. Toute la marmaille de Corneville nous faisait la fête, pour une fois. Aujourd’hui, plus aucun ne se rappelle de nous. Le type s’est tourné vers moi. Il ne savait pas trop quoi faire de ses mains, me les foutre sur la gueule ou se les plaquer sur les fesses. Il a choisi de se protéger les arrières.

– Espèce de pourriture de merde, tu me le paieras…

Il parlait sans remuer les lèvres, les dents serrées, ses yeux envoyaient des éclairs. Je l’ai imité.

– Je vois pas de quoi tu parles…

– Ça ne m’étonne pas, tu es aussi lâche que tous ceux de ta race.

J’ai élevé la voix.

– Si tu veux te battre, je suis à ta disposition, viens, c’est le moment…

– Il m’a lentement toisé, de la tête aux pieds, en faisant la grimace.

– Je n’ai pas envie de me salir. Les gitans, ça vaut encore moins que les juifs. On ne se bat pas avec les vermines de ton espèce quand on a une hérédité propre.

Au pensionnat, il me poursuivait de son regard noir, et je sentais bien qu’il préparait une embuscade. Deux jours plus tard, il s’est arrangé pour surveiller notre équipe, aux blockhaus. Le hasard a voulu qu’une poutrelle nous échappe des mains à l’instant précis où il passait devant nous. Elle a filé sur la glaise, droit au but, à la vitesse d’une torpille. Il gueulait comme un âne, coincé dessous. C’était à mon tour de le mater, je m’en suis pas privé. Lorsqu’on a soulevé le longeron, sa guibolle est venue avec, embrochée dans un fer à béton. Les sous-sols du camp, dans la partie des bâtiments qui donnent rue des Processions, abritaient un petit hôpital pour les soldats en garnison à Corneville. Ils ont chargé les deux morceaux du droit-co à l’arrière d’une camionnette, et les toubibs ont essayé de n’en faire qu’un. Je ne sais pas ce que ça a donné, parce que plus personne ne l’a jamais revu.

La porte s’ouvre sur Déméter, un pétard coincé entre ses deux doigts tendus. Il fait deux pas dans la pièce, s’arrête pour bailler.

– Vous en avez des trucs à vous raconter… Deux plombes au moins que j’attends dans la bagnole. C’est le froid qui m’a réveillé… Si tu veux pas qu’on y aille, aux huîtres, faut le dire, on remet la virée à demain…

Jésus s’apprête à lui répondre, mais le vieil homme se redresse en prenant appui sur ses deux bras.

– J’ai presque fini… On a pas eu souvent l’occasion de se voir tous les deux. Avale un verre d’eau-de-vie, ça te réchauffera. Emmène la bouteille, si tu veux…

Déméter prend le litre que Jésus lui tend avant de tourner les talons. Il s’immobilise sur le seuil, dégage le bouchon avec ses dents et s’emplit les synapses du parfum de la gnôle. Dans son dos, le vieux vient de remettre en route la machine à souvenirs.

– Si j’avais pas échoué au pensionnat, à cause d’un bidon de cinq litres d’essence, je me serais certainement marié avec Incarna, j’aurais pas quitté la tribu pour faire le projectionniste… Surtout, je serais pas passé entre leurs mains…

– Je ne comprends pas… Quand tu es revenu, c’était trop tard pour toi, elle avait fait sa vie ?

– Non, elle était libre, sauf que moi j’étais mort et que je le suis resté. Sois gentil, tire les rideaux, cette lune fait trop de lumière pour ce que j’ai encore à te dire.

Jésus se lève, agite les voilages pour faire glisser les anneaux sur la tringle. Dehors, le nez dans les étoiles, Déméter boit la fine au goulot, assis sur le capot de la Safrane.

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