Aujourd’hui Qui lit quoi ? #6 en compagnie de Marc-André Fournier qui nous propose un billet très critique et fouillé à partir de sa lecture de Bug made in France ou l’histoire d’une capitulation culturelle d’Olivier Poivre d’Arvor (Gallimard). Ce texte est disponible en numérique dans différents formats sur tous les sites des libraires partenaires d’ePagine (liste à jour ici). Et merci à lui d’avoir répondu à mon invitation.
Il est des sujets dont on aimerait traiter l’objet, mais le temps nous manque et la paresse nous gagne. Alors quand d’autres se l’approprient on regrette. Puis abandonnant, nos réticences et le travail d’écriture, on prend le temps de succomber à la tentation d’une lecture divergente à nos études.
L’autre, ce n’est pas gentil, l’est en l’occurrence à plus d’un titre. Sans y être invité il débarque là dans le champ de nos idées, avec en plus une position délicate, être dans l’ombre d’une célébrité, PPDA, dont je n’apprécie guère les bidonnages, le plagiat, les valeurs.
Lire un extrait ne m’engageait pas vraiment. Opportuniste le gus s’est fendu d’un avertissement sur le livre numérique, il ne pouvait pas mieux commencer. En marquant un premier point, la curiosité a pris le pas, accompagnée forcément d’une dose de cécité.
Le titre résonnait en moi comme une analyse du mal français, un bouquin du siècle dernier d’Alain Peyrefitte, remis au goût du jour. Le monde a évolué, la France aussi, enfin j’espère. On a enfin abandonné les couverts en argent, pauvre reste de ma lecture passée. Cela dit pour la grande majorité d’entre nous la chose était facile, mais le politique déconnecté, comme d’hab’ n’était pas au courant. Fermons la parenthèse.
Si bug il y a, nous avons forcément l’accompagnant en logiciel : le logiciel français. J’ai mis pas mal de temps à cerner cette expression forgée par les politiques.
À vrai dire ma définition relève de Matrix, laissant aux partis le soin de nous livrer la leur. Nous sommes dans un espace formaté où chacune de nos actions serait une ligne de code, chaque ligne serait ajoutée aux précédentes pour un programme en perpétuel mise à jour, et par le miracle de la socialisation chaque individu contribue dans un format commun, notre culture, à alimenter le logiciel, l’ensemble des programmes, créateur et administrateur d’une matrice. Voilà en gros les présupposés.
Pour évacuer au plus vite la question du reader, j’ai bien aimé les signets accompagnés d’une prise de note.
J’ai détesté la barre de navigation cachant la dernière ligne quand la taille de la police est celle par défaut, petit bug, et son appel se confondant souvent avec un changement de page.
Si l’extrait de l’ouvrage n’était pas justifié sur iBooks, son intégralité sur BlueFire l’est. Après vérification l’interprétation de l’Epub diffère d’un moteur à l’autre, c’est une nouvelle définition du standard.
Pour le reste c’est du classique, sauf si l’on inclut dorénavant dans les fonctionnalités d’un reader une couche de lecture sociale, type Kobo. Là effectivement il existe un manque. Mais avec qui partager mes opinions sur ce livre ?
Des suspects, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, blancs ou noirs, ou jaunes s’interrogeant au fil des pages : que lis-je ?
Une analyse du bug français, ou une ode à l’hégémonie américaine ?
Une approche critique de notre logiciel, de notre façon de penser, vieillotte et dépassée, cartésienne où le doute l’emporte sur l’action, ou une apologie des success stories de la Californie, au bord de la faillite en passant, de l’entertainment made in Hollywood ?
En attendant la page 107 la question ne se pose plus, Zuckerberg et consorts comptent un adepte de plus parmi les hauts fonctionnaires français. Il est séduit, conquis, acquis. On a tout faux au quai d’Orsay comme à Bruxelles, à Bruxelles comme au quai d’Orsay, les deux pôles de la contre-culture américaine.
En moins détaillé on relit Mainstream de Martel. Un opus déjà décevant.
Mais il faut persévérer, endurer la longue litanie des qualités, sans défaut, des Mad Men du 21ème siècle, pour toucher au Graal, à cette fameuse page, la meilleure, où il est écrit : Une vache européenne est, qu’on se le dise bien, deux mille fois plus subventionnée qu’un créateur du même continent.
Des vaches j’en croise pas mal, mais des créateurs subventionnés, jamais. Donc 2.000 fois zéro, ça fait combien ? Pas mal de créateurs au tapis, c’est sûr.
Le bug de la division par zéro dans un programme c’est un grand classique, mais celui de la multiplication par le même chiffre serait la clé du bug français ?
L’erreur est dans le pré ? Je m’égare.
Pages 108, 109, 110 et suivantes l’auteur nous explique, j’inclus d’éventuels co-lecteurs connectés, toujours et encore comment les US font et défont le monde culturel en passant du hard au smart power, mais bordel de merde, quid du bug ?
Rien.
Les dernières lignes versent dans un constat agrémenté d’anecdotes et de louanges encore répétées pour Malraux, il a blanchi les murs des villes (dixit le ministre lui-même, l’auteur s’étant depuis longtemps effacé) et Jack Lang, le seul biographe à ma connaissance capable de remercier François 2 quand il écrit sur le premier, ça devient agaçant.
La France est un musée dont les statues et statuts sont momifiés par des fonctionnaires et bureaucrates, dignes héritiers des Valois, Colbert et autres Jacobins, soit. Elle sait parfois prendre des initiatives révolutionnaires :
• Prix unique du livre et maintien du réseau de libraires indépendants
• Quotas imposés aux chaînes de télévisions et radios
Là, une occasion se présente de décortiquer comment notre logiciel est mis à jour.
Conscient des enjeux se profilant à l’horizon on ajoute un pare-feu pour bloquer les intrus, les méchantes sociétés élisant leur siège au Luxembourg, dans une Europe sans frontière, sans modifier la moindre fonctionnalité inhérente au passage du papier au numérique. Pour l’occasion on a même détourné un mot de son contexte : homothétie. Occasion manquée par notre auteur.
Idem pour un droit d’auteur abusivement concédé aux créateurs français. Déjà Brunelleschi ferraillait pour, et le stipulait dans ses contrats. Notre logiciel plante, impossible de concaténer les programmes auteurs avec les programmes éditeurs.
En fait du début à la fin on est hors sujet, hors titre plutôt. On le sait, le choix du titre n’est pas toujours du ressort de l’auteur. J’ai été abusé, ce n’est ni la première, ni la dernière fois, abusé par le contenu et non le conteneur.
J’ai lu les 140 pages en prenant une dizaine de notes, sans jamais me poser la question du support, des 2 euros d’économie. Les idées et les signes se foutent d’être couchés sur du papier ou affichés sur un écran. Il n’existe pour ce type d’ouvrage ni saut, ni régression qualitative.
Je suis en lecture un point c’est tout.
Marc-André Fournier : « Auteur des Guides MAF dédiés aux grands de « l’espèce humaine » (Freud), mon écriture se veut hypermédia (textes, images, musiques, sons et vidéo, etc..) La seule plate-forme pour le moment capable de restituer un environnement riche : l’iPad et Epub3. Androïd, la Xoom, la PlayBook de RIM, Le Kindle Fire d’Amazon on verra plus tard quand elles seront à la hauteur des défis du 21ème siècle. » (présentation de l’auteur par lui-même sur son blog Les guides MAF). Ses livres pour lire, voir et écouter le monde de Léonard De Vinci et celui de Michel-Ange sont disponibles sur toutes les plateformes de vente de livres numériques (exemple ici) et, comme vous l’autre compris, sont enrichis pour être lus sur tablettes iPad. On a souvent parlé de son travail sur ce blog, notamment ici et là. On peut également le lire, le suivre, le commenter sur trois autres blogs, La Toscane de Léonard De Vinci, Manifeste Hypermédia pour E-Codex et Vinci et Michel-Ange.
Olivier Poivre d’Arvor est titulaire d’un DEA de philosophie. Il a occupé les fonctions de conseiller littéraire aux éditions Albin Michel puis aux éditions Balland avant d’être directeur du Centre culturel français à Alexandrie, directeur de l’Institut français à Prague, conseiller culturel à l’ambassade de France au Royaume-Uni, directeur de l’Institut français, de Culturesfrance et de France Culture. Il est aussi l’un des initiateurs de la première édition du festival Le Marathon des mots de Toulouse. Écrivain, il est l’auteur de romans et d’essais dont plusieurs écrits en collaboration avec son frère, entre autres Courriers de nuit, Coureurs des mers, Pirates et Corsaires ainsi que Le Monde selon Jules Verne.