Festival America : troisième et dernier rendez-vous. Après Home de Toni Morrison (vendredi) et Kuessipan de Naomi Fontaine (hier), extrait aujourd’hui de La Havane année zéro (roman traduit par François Gaudry et publié aux éditions Métailié) de Karla Suárez, née à La Havane, vivant actuellement à Lisbonne et qui fait partie des invités du festival. Auteur de Tropique des silences (prix du Premier Roman en Espagne) et de La Voyageuse (tous publiés aux éditions Métailié), Karla Suárez sera également le cinquième auteur en résidence à Vincennes, de septembre à fin décembre 2012. La Havane année zéro se déroule au début des années 90 à Cuba en pleine crise. Julia navigue entre trois hommes. Curieusement, tous sont fascinés par l’histoire d’un Italien émigré à La Havane qui aurait inventé le téléphone avant Graham Bell. Tous mentent, par jeu, par intérêt, par ennui et Julia cherche alors à démêler le vrai du faux, tout en pratiquant la survie active et quotidienne dans un pays au bord du gouffre. Karla Suárez met en scène avec brio une société épuisée, à court de vivres et de rêves, où chacun s’efforce cependant de garder intact tout ce qui peut rendre la vie supportable : l’amour, l’amitié, l’avenir… Si vous souhaitez rencontrer l’auteur, voici son programme du jour. Son roman, La Havane année zéro est disponible en papier et en numérique. Bonne fin de festival !
ChG
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Extrait de La Havane année zéro de Karla Suárez,
© éditions Métailié, 2012
“ C’était en 1993, année zéro à Cuba. L’année des coupures d’électricité interminables, quand la Havane s’est remplie de vélos et que les garde-mangers étaient vides. Il n’y avait plus rien. Pas de transport. Pas de viande. Pas d’espoir. J’avais trente ans et des problèmes à la pelle, c’est pour ça que je me suis laissé embringuer dans cette histoire, même si au début je ne me doutais pas que, pour les autres, les choses avaient commencé bien avant, en avril 1989, quand le journal Granma a publié un article intitulé “ Le téléphone a été inventé à Cuba ” où il était question de l’Italien Antonio Meucci. La plupart des gens ont dû oublier l’histoire, mais pas eux, ils avaient découpé et gardé l’article. Ne l’ayant pas lu, en 1993 je ne savais encore rien de l’affaire, jusqu’à ce que j’en devienne insensiblement partie prenante. C’était inévitable. Diplômée en mathématiques, je dois à ma formation méthode et raisonnement logique. Je sais qu’il y a des phénomènes qui ne peuvent se produire que lorsque certains facteurs sont réunis et, cette année-là, nous étions tellement dans la mouise que nous avons convergé vers un point unique. Nous étions les variables d’une même équation. Une équation qui ne serait résolue que des années plus tard, et sans nous, bien sûr.
Pour moi, tout a commencé chez un ami que j’appellerai, disons… Euclides. Voilà. Je préfère cacher les véritables noms des personnes impliquées pour ne pas heurter les sensibilités. C’est d’accord ? Euclides est donc la première variable de cette maudite équation.
Ce soir-là, nous sommes allés chez lui et sa mère nous a accueillis en annonçant que la pompe était de nouveau en panne et qu’il fallait se servir de seaux pour remplir les réservoirs. Mon ami a fait la grimace et j’ai proposé mon aide. Nous en étions là lorsque m’est revenue en mémoire la conversation à laquelle j’avais assisté pendant un repas quelques jours avant et je lui ai demandé s’il avait entendu parler d’un certain Meucci. Euclides a posé son seau par terre et m’a regardée en me demandant : Antonio Meucci ? Oui, bien sûr, il avait déjà entendu ce nom. Il a pris mon seau, versé l’eau dans le réservoir et prévenu sa mère qu’il continuerait plus tard parce qu’il était fatigué. La vieille a rouspété, mais Euclides a fait la sourde oreille. Il m’a prise par le bras pour me conduire dans sa chambre où – comme chaque fois qu’il ne voulait pas être entendu – il a branché la radio sur CMBF, la station de musique classique. Alors, il m’a demandé de lui raconter. Je lui ai dit le peu que je savais et j’ai ajouté que l’écrivain était en train d’écrire un livre sur Meucci. L’écrivain ? Quel écrivain ? il a fait, l’air renfrogné, ce qui m’a agacée : pourquoi toutes ces questions ? Euclides s’est levé pour aller chercher quelque chose dans l’armoire. Il y a pris un dossier et s’est assis sur le lit près de moi en disant : il y a des années que je m’intéresse à cette histoire.
Alors, il m’a expliqué. J’ai donc appris qu’Antonio Meucci était un Italien du XIXe siècle, originaire de Florence, et qu’il était venu à La Havane en 1835 pour travailler comme responsable technique du théâtre Tacón, le plus grand et plus beau théâtre d’Amérique de l’époque. Meucci était un scientifique, un inventeur passionné et, entre autres choses, il s’était consacré au début de sa carrière à l’étude des phénomènes électriques, ou du galvanisme comme on disait alors, et à leurs applications dans différents champs, surtout celui de la médecine. Il avait pour cela mis au point quelques inventions et c’est au cours d’une expérience d’électrothérapie qu’il a réussi, a-t-il affirmé, à entendre la voix d’une autre personne provenant de l’appareil qu’il avait créé. C’est ça, le téléphone, non ? Transmettre la voix par conduction électrique. Avec son invention, baptisée “ télégraphe parlant ”, il est parti à New York où il a continué à perfectionner son appareil. Quelque temps après, il a réussi à déposer une sorte de brevet d’invention provisoire qui devait être renouvelé tous les ans. Mais Meucci n’avait pas d’argent, il était fauché, les années ont passé et, un beau jour de 1876, Graham Bell a déposé son brevet de téléphone. Et lui avait de l’argent. Bell a fini par passer dans les livres d’histoire pour le grand inventeur et Meucci est mort pauvre et oublié, sauf dans son pays natal où il a toujours été reconnu.
Mais ils mentent, les livres d’histoire mentent, a dit Euclides en ouvrant son dossier. Il y avait la photocopie d’un article publié en 1941 par l’anthropologue cubain Fernando Ortiz, dans lequel il parlait de Meucci et de la possibilité que le téléphone eût été inventé à La Havane. Puis, plusieurs pages de notes, de vieux articles de Bohemia et de Juventud Rebelde, et plus récent, un exemplaire du journal Granma de 1989, où figurait un article intitulé : “ Le téléphone a été inventé à Cuba. ”
Je n’en revenais pas. Malgré tout ce temps écoulé depuis la publication des articles, je ne pouvais toujours pas profiter chez moi des avantages du téléphone, mais je me sentais fière de savoir qu’existait la lointaine possibilité qu’une telle invention ait vu le jour dans mon pays. Incroyable, non ? Le téléphone aurait été inventé dans cette ville où il ne fonctionnait presque jamais ! C’est comme si on avait inventé ici la lumière électrique, l’antenne parabolique ou Internet. Ironie de la science et des circonstances ! Une mauvaise blague. Comme pour Meucci, qui plus d’un siècle après sa mort était encore oublié, car personne n’avait réussi à démontrer l’antériorité de son invention par rapport à celle de Bell.
Terrible injustice historique ! je me suis exclamée lorsque Euclides a terminé ses explications. J’ai alors appris la suite. Euclides s’est levé, a fait quelques pas et m’a regardée : une injustice, oui, mais réparable. Je n’ai pas compris sa réponse, alors il s’est rassis, a pris mes mains dans les siennes et, baissant le ton de sa voix, il a dit : ce qui ne peut être démontré n’existe pas, mon amie, mais la preuve de l’antériorité de l’invention de Meucci existe, et je le sais parce que je l’ai vue. J’ai dû faire une drôle de tête, mais je suis restée silencieuse. Il m’a lâché les mains sans me quitter des yeux. Je pense qu’il s’attendait à une autre réaction, un sursaut, un cri, je ne sais pas, mais moi j’étais juste curieuse, alors j’ai dit : la preuve ? (…) ”



