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10 mars 2012

Monique Rivet, Le Glacis | « la gangrène de la guerre est en nous »

Après notre billet le mois dernier sur l’action des Éditions de Minuit en guerre d’Algérie, aujourd’hui lecture avec extraits du Glacis écrit par Monique Rivet en Algérie il y a plus de 50 ans, texte resté dans un tiroir et désormais publié grâce aux éditions Métailié (en papier et en numérique). La version électronique est disponible au même prix sur ePagine et sur tous les sites de téléchargement de livres numériques (9.99 €). Le format ePub ne contient pas de DRM mais une protection par filigrane.

Monique Rivet a vécu en Algérie dans les années 50 ; elle y était institutrice. Le Glacis qui vient de paraître en papier et en numérique chez Métailié (on ne lira nulle part roman et c’est tant mieux) a été écrit à cette même période. Il est raconté par Laure, une jeune femme qui vient d’être nommée (milieu des années 50 également) dans un lycée de la région d’Oran, dans la ville imaginaire d’El-Djond (qui en arabe signifie « le corps d’armée, la légion »), une jeune femme pétillante, curieuse, libre, parfois naïve et pleine d’idéaux, une jeune femme qui n’a pas encore trente ans ni la langue dans sa poche. Dès les premières lignes, même s’il y quelques moments plus légers (en apparence), cette histoire nous plonge dans l’ambiance haineuse de cette époque et nous entraîne petit à petit dans un univers tout en tension, en non-dits, en faux semblants, en intimidations. Jusqu’au sang.

« C’était la nuit de Noël, peuplée d’hommes en armes. Dans toute la ville soldats et territoriaux patrouillaient. Il n’y eut pas de messe de minuit cette année-là et la plupart des réveillons se firent dans l’intimité des familles. C’est la guerre, me disais-je. Rien ne ressemblait à Noël sinon le froid de la nuit et un peu de neige rare que les caroubiers avaient gardé sur leurs feuilles vernissées et qui était comme un faux sourire d’un faux hiver, incongru de s’accrocher à des arbres restés couverts de leurs feuilles, et étrange sur les toits en terrasse faits pour le linge qui claque au soleil.
Il fallait contourner des flaques de boue glacée. J’avançais péniblement, chaussée de souliers trop fins. Devant la prison civile deux gardes armés me suivirent des yeux en silence. Il était tard. J’étais seule. Sur la place Carnot, pas une âme, pas un son. L’inquiétude me prenait. Je traversai le terre-plein aussi vite que je pus et m’enfonçai au hasard dans une ruelle. À l’approche d’un carrefour, un bruit de pas se fit entendre : je me cachai dans l’encoignure d’une porte, avançant un peu la tête pour voir qui arrivait.
Un sergent parut. Derrière lui un soldat, et puis un autre soldat, et deux autres de l’autre côté de la rue, main droite sur la mitraillette. Ils marchaient sans hâte, leur pas s’emboîtaient comme à la parade. La rue les avala. Je sortis de ma cachette, songeant que c’était bien la peine, toutes ces rondes et tout cet attirail, puisqu’ils ne m’avaient même pas vue, le sergent et ses hommes, dans cette encoignure d’où j’aurais pu surgir une grenade à la main. Quand j’écrivais à ma mère, je lui disais que je me sentais en sécurité à El-Djond et c’était vrai d’habitude, mais non ce soir, où pourtant on avait, paraît-il, doublé les gardes.
» (Monique Rivet, début du texte Le Glacis)

Je ne connaissais pas Monique Rivet, n’avais pas lu ses livres parus chez Flammarion en 1957 et chez Gallimard dans les années 90. J’ignorais que Le Glacis avait été refusé par son éditeur de l’époque (on imagine pourquoi…) et rangé ensuite dans un tiroir. Je ne sais pas non plus comment ce texte est arrivé chez Métailié, pourquoi l’auteur a souhaité le publier cinquante ans plus tard, à la veille du cinquantième anniversaire des accords d’Évian. Je ne sais pas enfin qui remercier : l’auteur, l’éditeur, Lise qui me l’a envoyé ou Philippe Annocque qui en a parlé sur son blog.

« Le Glacis est un beau roman, dont je recommande la lecture ; il touchera aussi bien les lecteurs qui ont des souvenirs de cette époque que ceux qui ont aujourd’hui l’âge de l’héroïne – et même ceux qui se situent quelque part entre les deux, comme moi. C’est un beau roman et, comme dit la chanson, c’est aussi une belle histoire que celle de cette publication. » (Philippe Annocque)

Récit, chronique fictionnée ou témoignage, Le Glacis devient au fil de la lecture un document essentiel et singulier, essentiel parce qu’il est écrit en pleine guerre d’Algérie et singulier parce que raconté par une femme prise dans cette guerre qu’on voudrait cacher, une femme qui cherche à savoir ce qui se passe, une femme qui va se frotter (parfois sans le savoir) au pouvoir, à l’armée, aux indépendantistes et à la domination masculine. Une femme qui est aussi une amoureuse. Une femme qui est et a surtout une voix.

« Le capitaine à tête d’oiseau s’était tourné vers moi, son voisin l’ayant quitté, il me proposa un deuxième jus d’orange. J’acceptai le jus d’orange et le capitaine m’énuméra toutes les raisons que nous avions d’écraser la rébellion, avant de passer à l’exposé des moyens qu’il fallait y mettre. Heureusement Elena revenait vers nous, flanquée du colonel, nous nous sommes mis à parler de la ville que le capitaine connaissait bien puisqu’il y était né et y avait sa famille. Je lui demandai si on y avait toujours connu cette ségrégation des communautés ou si c’était un phénomène dû à la guerre.
— La guerre ? Vous appelez cela une guerre ? Nous ne faisons pas une guerre, nous rétablissons l’ordre public. Quant aux communautés, si elles vivent séparées, c’est que cela leur convient, nous n’en avons pas fait une obligation.
Un peu plus tard, comme nous traversions le jardin pour sortir du Cercle, Elena me reprocha le mot guerre :
— Ici on dit les événements, au cas où vous n’auriez pas remarqué.
— J’aurais cru que le mot guerre n’était pas un mot, comment dire ?, outrageant pour des militaires. Je me trompe ? Vous les connaissez mieux que moi…
— Cessez de faire la maligne !
— Ah bon.
» (Monique Rivet, Le Glacis)

Une triste histoire, une sale histoire, donc, celle qu’on connaît désormais. Avec sa violence parfois sourde, trop souvent affichée. Une histoire de pressentiments d’abord, ce que Laure devine ou entrevoit, sa confiance qui peu à peu laisse place au doute, aux soupçons, à la méfiance… et enfin ce qu’elle va découvrir (témoin impuissant) ou subir elle-même (surveillance, délation, interrogatoires, interdiction de sortie…) dans ce monde d’hommes et de haine (mises sur écoute, enlèvements, tortures, humiliations, saccages, attentats…).

Au-delà de ce qui est dessiné, annoncé, dénoncé, il y a aussi une réflexion très subtile sur l’exil, le rapport au pays natal et au pays d’adoption mais aussi sur la loyauté et la trahison dans le travail, en amitié et en amour. C’est un texte fin et complexe, une carte qui se déplie à mesure que se déroule le fil de la narration, et que, vous aurez deviné, je conseille.

« Ainsi j’assemblais les pièces d’un jeu de patience qui me semblait à moi-même quelque peu délirant, mais, me disais-je, une chose est sûre, la gangrène de la guerre est en nous ; elle ne nous lâchera pas qu’elle n’ait fait de chacun de nous une victime ou un assassin, un esclave ou un traître. » (Monique Rivet, Le Glacis)

Un long extrait de ce texte peut être téléchargé sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

ChG

11 janvier 2012

Réflexions actuelles (métissage, héritage colonial, état/société)

Le métissage, l’héritage colonial (et le post-colonialisme) ainsi que les rapports état/société sont au cœur de nos réflexions, des débats. Ces questions sont ouvertes. Suite à un événement particulier, un traumatisme, une situation de malaise…, elles ressortent toujours aussi brûlantes. Même si elles ne seront sans doute jamais résolues elles évoluent. Les spécialistes de ces thèmes nous amènent alors à mieux les saisir et à nous donner les bonnes armes pour faire face à la facilité, la bêtise, les bons ou mauvais sentiments… Ces sujets essentiels qui sèment le trouble demandent en effet de croiser outils et matières, explorations et pensées, expériences et témoignages. Trois questions donc à la une de ePagine et pour chacune d’elles, cinq titres ont été sélectionnés, des ouvrages qui tentent chacun à leur manière (angle, point de vue, voix…) de répondre à ces questions qui font ou défont notre quotidien et le verbe habiter. Tous ces titres sont également disponibles en numérique sur les sites des libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici).

 

Métissage

. Le sanglot de l’homme noir, Alain Mabanckou, Fayard
. La question métisse, Fabrice Olivet, Mille et une nuits
. Esclavage, métissage, liberté, Frédéric Régent, Grasset
. La conscience métisse, Daryush Shayegan, Albin Michel
. Maudits métis, Bertrand Dicale, JC Lattès

 

Héritage colonial et post-colonialisme

. Le goût des autres (de l’exposition coloniale aux arts premiers), Benoît de L’Estoile, Flammarion, Champs essai
. La Guerre des mémoires (La France face à son passé colonial), Benjamin Stora (entretiens avec Thierry Leclère), éditions de l’Aube
. Coloniales, Philippe Maurel, Publie.net
. Miroirs du colonialisme, revue Terrain n°28 (dir. Michel Melot), Maison des sciences de l’homme
. Pour en finir avec la repentance coloniale, Daniel Lefeuvre, Flammarion, Champs actuel

 

Rapport État / Société

. Dieu et l’état, Mikhail Bakounine, Mille et une nuits
. La démocratie sans l’État (essai sur le gouvernement des sociétés complexes), Daniel Innerarity, Climats
. La société contre l’État, Pierre Clastres, Minuit
. La société intégrale, Cédric Lagandre, Climats
. Du contrat social, Jean-Jacques Rousseau, Flammarion, GF

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