Tous les deux ans depuis 2002, le festival America à Vincennes célèbre les littératures d’Amérique du Nord. Mais pour cette édition, parce que le festival fête ses 10 ans, les organisateurs ont également invité aux côtés des écrivains nord-américains des auteurs d’Amérique du Sud (Argentine, Brésil, Chili, Pérou, Uruguay) et des Caraïbes (en tout 74 écrivains originaires de 13 pays). AMERICA ouvrira ses portes aujourd’hui à 15 heures et les refermera dimanche 23 septembre. On remarquera notamment la présence de Toni Morrison, prix Nobel de Littérature en 1993, dont le roman Home vient d’être traduit en français et publié chez Christian Bourgois éditeur. Invitée d’honneur du festival, le premier café des libraires lui est d’ailleurs consacré. À ses côtés, Russell Banks, Jennifer Egan, Naomi Fontaine, Francisco Goldman, Iain Levison, Carlos Liscano, Catherine Mavrikakis, Elsa Osorio, Julie Otsuka (lire notre billet du 9 septembre 2012), Luis Sepúlveda (lire notre billet du 21 mai 2012), Darin Strauss, Karla Suárez, Lyonel Trouillot, Juan Gabriel Vásquez, Marvin Victor (lire notre billet du 17 janvier 2011), Alejandro Zambra et des dizaines d’autres auteurs encore.
Chaque auteur invité interviendra d’une manière ou d’une autre (débats, forums, lectures, ateliers,…) durant ce grand week-end (pour en savoir plus visitez le site du festival) et tous leurs livres sont déjà bien en place sur les stands des libraires dans un espace dédié à la vente et aux signatures.
De nombreux textes des auteurs invités sont également disponibles en numérique, soit dans leur version originale lorsqu’il s’agit d’auteurs anglo-saxons, soit en français lorsque les textes ont été traduits ou écrits par des écrivains francophones. Nous avons dénombré 88 titres toutes langues confondues dans le catalogue numérique d’ePagine.
Pour en savoir plus sur ce qui est disponible en numérique, cliquez ici.
Dès à présent, pour saluer la venue de Toni Morrison, un extrait de Home, son nouveau roman dans lequel, à travers une histoire familiale, elle revient sur le traumatisme causé par la guerre de Corée, sur les années 50 aux USA ainsi que sur la ségrégation. Ce roman est traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière et publié chez Christian Bourgois éditeur. Demain, nous publierons un extrait de Kuessipen de Naomi Fontaine, également invitée à ce festival, Naomi Fontaine qui est Innue Montagnaise de Uashat (Côte-Nord du Québec) et qui a écrit un roman à la fois brûlant et humain sur les siens qui vivent dans une réserve amérindienne du nord du Canada. Ce texte a d’abord été publié en numérique par publie.net avant d’être repris au format papier par la maison d’édition québécoise Mémoire d’encrier et c’est la première fois que Naomi Fontaine vient en France.
ChG
____________________________
Extrait de Home de Toni Morrison,
(première partie « Slade », chapitres 1 et 2)
traduit de l’anglais par Christine Laferrière
© Christian Bourgois éditeur, 2012.
1
“ Ils se sont dressés comme des hommes. On les a vus. Comme des hommes ils se sont mis debout.
On n’aurait pas dû se trouver à proximité de cet endroit. Comme la plupart des terres cultivées à l’extérieur de Lotus, Géorgie, celle-ci comportait une multitude d’avertissements effroyables. Les menaces étaient accrochées à des clôtures en treillis retenues par un pieu tous les quinze mètres environ. Mais quand on a vu un passage creusé par un animal quelconque – un coyote ou un chien de chasse – on n’a pas pu résister. On était seulement des gosses. Elle, l’herbe lui arrivait à l’épaule et moi, à la taille, donc on a traversé le passage à plat ventre, en prenant garde aux serpents. La récompense valait bien le mal que le jus d’herbe et les nuées de moucherons nous avaient fait aux yeux, parce que juste en face de nous, à environ cinquante mètres, ils se sont dressés comme des hommes. Les sabots en l’air qui cognaient et frappaient, la crinière rejetée en arrière pour dégager des yeux blancs affolés. Ils se mordaient comme des chiens mais quand ils se sont mis debout, en appui sur leurs jambes de derrière, celles de devant autour du garrot de l’autre, on a retenu notre souffle, émerveillés. L’un était couleur de rouille, l’autre d’un noir profond ; tous les deux luisants de sueur. Les hennissements n’étaient pas aussi effrayants que le silence qui a suivi une ruade dans les lèvres retroussées de l’adversaire. Tout près, des poulains et des juments grignotaient de l’herbe ou regardaient ailleurs, indifférents. Puis ça s’est arrêté. Celui couleur de rouille a baissé la tête et piaffé pendant que le vainqueur s’éloignait en gambadant selon un arc de cercle, bousculant les juments devant lui.
Alors qu’on retraversait l’herbe en jouant des coudes pour regagner le passage et éviter la file de camions garés de l’autre côté, on s’est perdus. Bien qu’il nous ait fallu une éternité pour de nouveau apercevoir la clôture, aucun de nous deux n’a paniqué, jusqu’à ce qu’on entende des voix, pressantes, mais basses. Je l’ai attrapée par le bras et j’ai mis un doigt sur mes lèvres. Sans jamais lever la tête, juste en regardant à travers l’herbe, on les a vus tirer un corps d’une brouette et le balancer dans une fosse qui attendait déjà. Un pied dépassait du bord et tremblait, comme s’il pouvait sortir, comme si, en faisant un petit effort, il pouvait surgir de la terre qui se déversait. On ne voyait pas le visage des hommes qui procédaient à l’enterrement, seulement leur pantalon ; mais on a vu le tranchant d’une pelle enfoncer le pied qui tressautait pour lui faire rejoindre ce qui allait avec. Quand elle a vu ce pied noir, avec sa plante rose crème striée de boue, enfoui à grands coups de pelle dans la tombe, elle s’est mise à trembler de tout son corps. Je l’ai prise par les épaules en la serrant très fort et j’ai essayé d’attirer son tremblement dans mes os parce que, en tant que grand frère âgé de quatre ans de plus qu’elle, je pensais pouvoir y arriver. Les hommes étaient partis depuis longtemps et la lune était un cantaloup au moment où on s’est sentis suffisamment en sécurité pour déranger ne serait-ce qu’un brin d’herbe et repartir à plat ventre, en cherchant le passage creusé sous la clôture. Quand on est rentrés chez nous, on s’attendait à prendre une raclée ou du moins à se faire gronder pour être restés si tard dehors, mais les adultes ne nous ont pas remarqués. Leur attention était accaparée par des troubles.
Puisque vous tenez absolument à raconter mon histoire, quoi que vous pensiez et quoi que vous écriviez, sachez ceci : je l’ai vraiment oublié, l’enterrement. Je ne me souvenais que des chevaux. Ils étaient tellement beaux. Tellement brutaux. Et ils se sont dressés comme des hommes.
2
Respirer. Comment y parvenir de sorte que personne ne sache qu’il était éveillé. Simuler un ronflement régulier et profond, relâcher la lèvre inférieure. Surtout, les paupières ne doivent pas bouger, il faut avoir un pouls égal et les mains molles. À deux heures du matin, quand ils passeraient pour décider s’il lui fallait une autre injection paralysante, ils verraient le patient de la chambre 17, au premier étage, plongé dans un sommeil induit par la morphine. S’ils étaient convaincus, ils lui épargneraient peut-être la piqûre et desserreraient les sangles pour que ses mains puissent profiter d’un peu de circulation sanguine. L’astuce pour feindre le semi-coma, comme pour faire le mort face contre terre sur un champ de bataille boueux, c’était de se concentrer sur un unique objet neutre. Quelque chose qui étoufferait toute trace fortuite de vie. De la glace, se dit-il, un cube de glace, un glaçon, un étang recouvert d’une croûte de glace ou un paysage de givre. Non. Trop d’émotion rattachée aux collines gelées. Du feu, alors ? Jamais. Trop actif. Il lui faudrait quelque chose qui ne remue pas de sentiments, n’encourage aucun souvenir – agréable ou honteux. La seule recherche d’un tel objet rendait nerveux. Tout lui rappelait un élément chargé de douleur. La visualisation d’une feuille de papier vierge orienta son esprit vers la lettre qu’il avait reçue – celle qui lui avait serré la gorge : « Venez vite. Elle mourra si vous tardez. » Pour finir, il choisit en guise d’objet neutre la chaise qui se trouvait dans un coin de la chambre. Du bois. Du chêne. Laqué ou peint. Combien de barres à son dossier ? Le siège était-il plat ou incurvé pour les fesses ? Fabriquée à la main ou à l’usine ? Si elle avait été fabriquée à la main, qui était le menuisier et où se procurait-il son bois ? À quoi bon. La chaise suscitait des questions, non l’indifférence totale. Et l’océan vu du pont d’un navire militaire par un jour de nuages – pas d’horizon ni d’espoir d’horizon ? Non. Pas cela, car parmi les corps conservés au froid en dessous, certains, peut-être, étaient des gars de chez lui. Il lui faudrait se concentrer sur autre chose, un ciel nocturne, sans étoiles, ou mieux, des rails. Pas de paysage, pas de trains, juste des rails, des rails à l’infini. ”










jusqu’au 31 juillet, 20 titres à petits prix chez Christian Bourgois éditeur
Cette sélection se veut la plus large possible. Ouverte sur le voyage, l’étonnement et la découverte, elle devrait plaire aux amateurs de romans et de nouvelles mais également aux passionnés d’enquêtes policières et de mondes imaginaires. On retrouvera là tous les genres littéraires mais surtout les auteurs phares de cette maison d’édition qui construit depuis 1966 l’un des plus beaux catalogues de littérature française et étrangère : Henry Miller et sa trilogie sur la naissance de son écriture, celle de la Crucifixion en rose (Sexus, Plexus, Nexus), le grand auteur portugais Fernando Pessoa, les deux suisses-allemands Peter Stamm et Martin Suter (l’auteur du magnifique Small world qui propose cette fois une série d’enquêtes policières autour d’Allmen, à la fois gentleman cambrioleur et enquêteur), Bernard Comment qui a reçu le Goncourt de la nouvelle 2011 avec Tout passe, le très envoûtant in memoriam de Linda Lê, Laura Kasischke qui fait un tabac en librairie (3 romans dans cette sélection), les italiens Pino Cacucci, Alberto Garlini et Marco Malvaldi, l’écossais Alan Warner, la trilogie noire et jazzy de Charlotte Carter ou encore l’incontournable Tolkien.
Ci-dessous la sélection complète (avec liens) suivie d’un court extrait de Plexus de Henry Miller, deuxième tome de sa trilogie de la Crucifixion en rose où il revient sur son enfance, les personnages rencontrés à ce moment-là, ou encore le rôle essentiel que va jouer la dévouée Mona, sa compagne, pour qu’il aille au bout de ses intuitions et de ses désirs : cesser de travailler pour devenir écrivain. C’est d’ailleurs de la naissance de son écriture dont il est question dans l’extrait que j’ai choisi de reproduire après ces quelques mots de Georges Belmont : « L’on n’écrit bien que sur les morts, et il est trop vivant. (…) L’on n’a pas à présenter Miller – il est présent. L’on n’a pas à expliquer Miller – on le vit. C’est sans doute pourquoi, d’année en année, les générations nouvelles ne cessent pas de le découvrir et de relayer la flamme de son œuvre. Les professeurs et la critique n’y sont, grand merci, pour rien. »
ChG
Liste des 20 titres de la sélection Lectures d’été avec Christian Bourgois éditeur
• Ce que savent les baleines de Pino Cacucci
• À la baguette ; Coq au vin ; Rhode Island Red de Charlotte Carter
• Tout Passe de Bernard Comment
• Venise est une fête d’Alberto Garlini
• Les Revenants ; Un oiseau blanc dans le Blizzard ; En un monde parfait de Laura Kasischke
• in memoriam de Linda Lê
• Le mystère de Roccapendente de Marco Malvaldi
• Sexus ; Plexus ; Nexus de Henry Miller
• Le Banquier Anarchiste de Fernando Pessoa
• Sept ans de Peter Stamm
• Allmen et les libellules ; Almen et le diamant rose de Martin Suter
• Les Enfants de Húrin de J.R.R. Tolkien
• Les étoiles dans le ciel radieux d’Alan Warner
Car le Seigneur ton Dieu est un Dieu jaloux…
Chose étrange, pensais-je, presque tous ceux que je connaissais me considéraient déjà comme un écrivain, bien que je n’eusse pas fait grand’chose pour le prouver. Ils posaient en principe que je l’étais, non seulement à cause de mon comportement, toujours excentrique et imprévisible, mais aussi de ma passion pour le langage. Depuis que j’avais appris à lire, je n’étais jamais sans livre. La première personne à qui je me risquai à lire à haute voix fut mon grand-père ; je m’asseyais sur le bord de la table de travail où il cousait des vêtements. Mon grand-père était fier de moi mais aussi un peu inquiet. Je me souviens qu’il conseillait à ma mère de m’enlever les livres… A peine quelques années plus tard, et je lis à haute voix pour mes petits amis, Joey et Tony, au cours des visites que je leur rends à la campagne. Parfois je faisais la lecture à une douzaine d’enfants ou plus, réunis autour de moi. Je lisais et lisais jusqu’à ce qu’ils s’endormissent l’un après l’autre. Si je prenais le trolley ou le métro, je lisais debout, même à l’extérieur, sur la plate-forme du train aérien. En descendant du métro je continuais à lire… lire les visages, lire les gestes, les démarches, l’architecture, les rues, les passions, les crimes. Tout, oui, tout, était noté, analysé, comparé et décrit – pour usage futur. Étudiant un objet, un visage, une façade, je les étudiais de la manière dont ils devaient être consignés (plus tard) dans un livre, y compris les adjectifs, les adverbes, les prépositions, les parenthèses, que sais-je encore. Avant même que je n’eusse ébauché le plan de mon premier livre, mon esprit foisonnait de centaines de personnages. J’étais un livre ambulant, parlant, un compendium encyclopédique qui ne cessait d’enfler, telle une tumeur maligne. Si je tombais sur un ami ou une personne de connaissance, voire un étranger, je continuais d’écrire tout en conversant avec lui. Il ne me fallait pas plus de quelques secondes pour mettre la conversation dans mon sillon à moi, de fixer ma victime d’un œil hypnotique et de la submerger. Si c’était une femme que je rencontrais j’y parvenais encore plus facilement. Les femmes se prêtaient à ce genre de choses mieux que les hommes, j’ai remarqué. Mais c’est avec un étranger que cela allait mieux qu’avec personne. Mon langage grisait toujours l’étranger, premièrement parce que je faisais un effort pour lui parler clairement et simplement, deuxièmement parce que sa tolérance et sa sympathie plus grandes tiraient le meilleur de moi. Je parlais toujours à un étranger comme si je connaissais les us et coutumes de son pays ; je le laissais sous l’impression que je faisais plus de cas de son pays que du mien, ce qui était généralement la vérité. Et je ne manquais jamais d’implanter en lui le désir de mieux se familiariser avec la langue anglaise, non parce que je la tenais pour la meilleure langue du monde, mais parce que personne de ma connaissance ne s’en servait dans sa pleine puissance.
Si en lisant un livre il m’arrivait de tomber sur un merveilleux passage, je le refermais sur-le-champ et j’allais me promener. Je détestais l’idée d’arriver à la fin d’un bon livre. Je faisais durer le plaisir, retardant l’inévitable aussi longtemps que possible. Mais toujours, quand je tombais sur un grand passage, je cessais immédiatement de lire. Je sortais, qu’il plût, grêlât, neigeât ou gelât, et je ruminais. On peut devenir si plein de l’esprit d’un autre être qu’on a littéralement peur d’éclater. Chacun, j’imagine, en a fait l’expérience. Cet « autre être », qu’on me laisse le faire observer, est toujours une sorte d’alter ego. Il ne s’agit pas simplement de reconnaître une âme sœur, on se reconnaît soi-même. Se trouver brusquement face à face avec soi-même ! Quel instant ! Refermant le livre, on poursuit l’acte de création. Et ce processus, ce rite devrais-je dire, est toujours le même : communion sur tous les fronts à la fois. Finies les barrières. Plus seul que jamais, on est néanmoins soudé au monde comme jamais encore auparavant. Incorporé au monde. Soudain on voit clairement que lorsque Dieu créa le monde, il ne l’abandonna pas pour s’asseoir dans la contemplation – quelque part dans les limbes. Dieu créa le monde et y entra : voilà le sens de la création. ”
© Henry Miller, Plexus, traduit de l’anglais par Elizabeth Guertic, Christian Bourgois éditeur