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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

12 mars 2013

Maîtriser le nucléaire de Jean-Louis Basdevant, 2e édition : Sortir du nucléaire après Fukushima

Reprise aujourd’hui du billet posté en mai 2011 dans lequel nous présentions l’ouvrage de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. Si dans la première édition, l’auteur posait les bonnes questions mais restait très prudent quant à un engagement pour ou contre le nucléaire, dans cette deuxième édition entièrement refondue, il s’engage beaucoup plus, donne les moyens de prendre position, allant même jusqu’à sous-titrer son essai Sortir du nucléaire après Fukushima. Cette nouvelle édition comprend également une synthèse sur les ressources énergétiques très intéressante pour tenter de mieux comprendre ce qui se passe au niveau local et mondial. Par ailleurs, ePagine a actualisé sa sélection de livres numériques (essais, témoignages, fictions) sur le nucléaire et Fukushima.

 

reprise du billet du 20 mai 2011 (avec bonne couv, bon titre bons liens)


Depuis l’accident de Fukushima je me pose un certain nombre de questions, comme vous sans doute, mais j’ai du mal à y voir clair. Quand j’ai appris que les éditions Eyrolles allaient mettre en ligne Maîtriser le nucléaire de Jean-Louis Basdevant je me suis dit que l’occasion me serait donnée là de mieux saisir ce qui s’était passé et ce que l’avenir nous réservait. En réalité cet essai s’applique à décrypter de manière scientifique ce qu’est l’énergie nucléaire ainsi que ses applications et, si les accidents de Windscale et Three Mile Island ou la catastrophe de Tchernobyl sont clairement abordés, l’auteur consacre peu de pages à Fukushima (ce qui s’entend puisque rien n’est encore terminé et qu’on est loin d’avoir tout identifié à l’heure où j’écris ce billet*). L’auteur a eu raison pourtant : pour comprendre ce qui s’est passé au Japon il lui fallait d’abord redéfinir ce qu’étaient l’atome, les électrons, les protons, les neutrons… et refaire le parcours du nucléaire : de la découverte des rayons X et de la radioactivité à l’avènement de l’industrie nucléaire civile en passant par les premières expériences aux alentours de 1900 ou encore les différentes techniques qui ont fait avancer des domaines aussi différents que la médecine, l’astrophysique ou les arts. Le problème ce n’est pas lui, c’est moi.

* ce n’est en effet plus le cas dans la 2ème édition

Avant d’ouvrir l’ouvrage, j’avais lu qu’avec quelques schémas et beaucoup d’exemples l’auteur nous expliquait en termes clairs ce qu’était l’énergie nucléaire et quelles étaient ses applications. C’est donc vrai. Il y a bien des schémas, des tableaux, des photos et l’auteur aborde effectivement ce sujet-là. Malheureusement, ayant eu les notes que j’ai eues en physique et en chimie (c’est-à-dire assez nulles), j’ai failli abandonner plus d’une fois et j’ai été amené à plusieurs reprises à sauter des pages entières, trop techniques pour moi. Si j’ai tout compris de son avant-propos et de son premier chapitre, tout ce qui pouvait concerner les effets des rayonnements ionisants, la fission ou la production d’énergie électro-nucléaire est resté aussi flou après la lecture. Heureusement (si je puis dire) est arrivé le chapitre sur les accidents et catastrophes nucléaires où j’ai à nouveau pu reprendre le train en marche. L’auteur revient sur les accidents de manière chronologique, explique ce qui s’est passé et pourquoi on en est arrivé là : série d’erreurs humaines, violation des consignes de sécurité, défauts de conception, défaillances mécaniques, causes politiques, rétention d’informations… La fin de l’ouvrage, consacrée à deux dossiers (données sur l’énergie et prolifération nucléaire), est également assez accessible.

Il faut savoir aussi que ce livre est destiné à fournir de l’information sur l’énergie nucléaire. « Je me suis refusé, écrit l’auteur, à entrer dans la moindre comparaison ou polémique. Il y a beaucoup de sources alternatives d’énergie : solaire, éolienne, géothermique, biomasse, charbon et pétrole. Je n’ai pas non plus évoqué la pollution, l’effet de serre, et toutes les préoccupations écologiques auxquelles je suis attaché personnellement. N’ayant fait ici aucune analyse de ces énergies alternatives, ni des questions d’environnement, je ne peux pas prendre parti. Ce serait des mots en l’air irresponsables. Je veux néanmoins dire que, dans le chapitre 7, il est clair que les pays développés consomment des quantités d’énergie considérablement plus élevées que les pays émergents ou en voie de l’être. La comparaison de l’Asie ou l’Afrique avec l’Amérique du Nord ou l’Europe est impressionnante. Je ne peux pas admettre que les habitants de la planète n’accèdent pas tous, le plus rapidement possible, à un confort de vie équivalent. » (extrait du chapitre 9 « Que penser et que faire après Fukushima ? », 2.1 : « Exploitation des divers types d’énergie »).

Cet ouvrage, Maîtriser le nucléaire de Jean-Louis Basdevant, est édité par les éditions Eyrolles. Il est disponible en papier et, sur ePagine, en numérique (13,99 € en ePub, sans DRM).

ChG

Ancien élève de l’École normale supérieure, directeur de recherche au CNRS, Jean-Louis Basdevant a été pendant trente-cinq ans professeur à l’École polytechnique dont il a dirigé le laboratoire de physique ; à côté de son célèbre cours de mécanique quantique, il a créé les cours d’énergie nucléaire et d’énergie-environnement. Spécialiste de physique des hautes énergies et d’astrophysique nucléaire, il a travaillé au Lawrence Berkeley National Laboratory, au CEA à Saclay, au CERN à Genève, au Fermi National Accelerator Laboratory et à l’Argonne National Laboratory, près de Chicago, et à l’INFN de Turin. Au fil de sa carrière il a effectué plusieurs expertises sur les installations et les matériels nucléaires ainsi que sur le stockage des déchets en France.

5 décembre 2012

Prix du roman France Télévisions 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant. Pour fêter l’événement, reprise aujourd’hui de ma chronique publiée sur le blog ePagine le 7 septembre dernier avec un extrait (c’est d’ailleurs le billet de la rentrée littéraire le plus lu aujourd’hui encore). Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG



reprise du billet publié le 7 septembre 2012

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

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La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012

 

Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.

© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

7 septembre 2012

Rentrée littéraire 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Note du 5/12/2012 : Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant et chroniqué ci-dessous le 7 septembre dernier avec un extrait. Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

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La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012


“ Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.
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© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

20 mai 2011

Maîtriser le nucléaire, Jean-Louis Basdevant (Eyrolles)

Depuis l’accident de Fukushima je me pose un certain nombre de questions, comme vous sans doute, mais j’ai du mal à y voir clair. Quand j’ai appris que les éditions Eyrolles allaient mettre en ligne Maîtriser le nucléaire (sortir du nucléaire après Fukushima) de Jean-Louis Basdevant je me suis dit que l’occasion me serait donnée là de mieux saisir ce qui s’était passé et ce que l’avenir nous réservait. En réalité cet essai s’applique à décrypter de manière scientifique ce qu’est l’énergie nucléaire ainsi que ses applications et, si les accidents de Windscale et Three Mile Island ou la catastrophe de Tchernobyl sont clairement abordés, l’auteur consacre peu de pages à Fukushima (ce qui s’entend puisque rien n’est encore terminé et qu’on est loin d’avoir tout identifié à l’heure où j’écris ce billet). L’auteur a eu raison pourtant : pour comprendre ce qui s’est passé au Japon il lui fallait d’abord redéfinir ce qu’étaient l’atome, les électrons, les protons, les neutrons… et refaire le parcours du nucléaire : de la découverte des rayons X et de la radioactivité à l’avènement de l’industrie nucléaire civile en passant par les premières expériences aux alentours de 1900 ou encore les différentes techniques qui ont fait avancer des domaines aussi différents que la médecine, l’astrophysique ou les arts. Le problème ce n’est pas lui, c’est moi.

Avant d’ouvrir l’ouvrage, j’avais lu qu’avec quelques schémas et beaucoup d’exemples l’auteur nous expliquait en termes clairs ce qu’était l’énergie nucléaire et quelles étaient ses applications. C’est donc vrai. Il y a bien des schémas, des tableaux, des photos et l’auteur aborde effectivement ce sujet-là. Malheureusement, ayant eu les notes que j’ai eues en physique et en chimie (c’est-à-dire assez nulles), j’ai failli abandonner plus d’une fois et j’ai été amené à plusieurs reprises à sauter des pages entières, trop techniques pour moi. Si j’ai tout compris de son avant-propos et de son premier chapitre, tout ce qui pouvait concerner les effets des rayonnements ionisants, la fission ou la production d’énergie électro-nucléaire est resté aussi flou après la lecture. Heureusement (si je puis dire) est arrivé le chapitre sur les accidents et catastrophes nucléaires où j’ai à nouveau pu reprendre le train en marche. L’auteur revient sur les accidents de manière chronologique, explique ce qui s’est passé et pourquoi on en est arrivé là : série d’erreurs humaines, violation des consignes de sécurité, défauts de conception, défaillances mécaniques, causes politiques, rétention d’informations… La fin de l’ouvrage, consacrée à deux dossiers (données sur l’énergie et prolifération nucléaire), est également assez accessible.

Il faut savoir aussi que ce livre est destiné à fournir de l’information sur l’énergie nucléaire. « Je me suis refusé, écrit l’auteur, à entrer dans la moindre comparaison ou polémique. Il y a beaucoup de sources alternatives d’énergie : solaire, éolienne, géothermique, biomasse, charbon et pétrole. Je n’ai pas non plus évoqué la pollution, l’effet de serre, et toutes les préoccupations écologiques auxquelles je suis attaché personnellement. N’ayant fait ici aucune analyse de ces énergies alternatives, ni des questions d’environnement, je ne peux pas prendre parti. Ce serait des mots en l’air irresponsables. Je veux néanmoins dire que, dans le chapitre 7, il est clair que les pays développés consomment des quantités d’énergie considérablement plus élevées que les pays émergents ou en voie de l’être. La comparaison de l’Asie ou l’Afrique avec l’Amérique du Nord ou l’Europe est impressionnante. Je ne peux pas admettre que les habitants de la planète n’accèdent pas tous, le plus rapidement possible, à un confort de vie équivalent. » (extrait du chapitre 9 « Que penser et que faire après Fukushima ? », 2.1 : « Exploitation des divers types d’énergie »).

Cet ouvrage, Maîtriser le nucléaire (Sortir du nucléaire après Fukushima) de Jean-Louis Basdevant, est édité par les éditions Eyrolles. Il est disponible en numérique sur ePagine (13,99 € en ePub).

ChG<

Ancien élève de l’École normale supérieure, directeur de recherche au CNRS, Jean-Louis Basdevant a été pendant trente-cinq ans professeur à l’École polytechnique dont il a dirigé le laboratoire de physique ; à côté de son célèbre cours de mécanique quantique, il a créé les cours d’énergie nucléaire et d’énergie-environnement. Spécialiste de physique des hautes énergies et d’astrophysique nucléaire, il a travaillé au Lawrence Berkeley National Laboratory, au CEA à Saclay, au CERN à Genève, au Fermi National Accelerator Laboratory et à l’Argonne National Laboratory, près de Chicago, et à l’INFN de Turin. Au fil de sa carrière il a effectué plusieurs expertises sur les installations et les matériels nucléaires ainsi que sur le stockage des déchets en France.

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