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le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

5 décembre 2012

Prix du roman France Télévisions 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant. Pour fêter l’événement, reprise aujourd’hui de ma chronique publiée sur le blog ePagine le 7 septembre dernier avec un extrait (c’est d’ailleurs le billet de la rentrée littéraire le plus lu aujourd’hui encore). Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG



reprise du billet publié le 7 septembre 2012

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

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La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012

 

Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.

© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

7 septembre 2012

Rentrée littéraire 2012 | Antoine Choplin, La nuit tombée (La Fosse aux ours)

Note du 5/12/2012 : Même si ça fait des années qu’on ne l’a plus, la télé, voilà une nouvelle qui fait bien plaisir. Antoine Choplin, un auteur que nous lisons depuis des années et des années, et son éditeur, Pierre-Jean Balzan de La Fosse aux ours, dont le catalogue aura été plus d’une fois soutenu en librairie ou sur le web, sont enfin reconnus pour leur travail. Le prix du roman France Télévisions 2012 vient d’être attribué à La nuit tombée, paru en papier et en numérique il y a 3 mois maintenant et chroniqué ci-dessous le 7 septembre dernier avec un extrait. Bonne route à l’auteur, à son éditeur et aux lecteurs ! ChG

 

Ne pas se fier à la première image de La nuit tombée d’Antoine Choplin : un homme, Gouri, descend de sa moto à la sortie de la ville de Kiev et vérifie que la remorque qu’il vient de bricoler est toujours reliée à son deux-roues. Car dès la scène suivante, parce qu’il est question de zone, de contamination, parce que les portes des maisons ont été barricadées et que les fenêtres ont été brisées, on sait déjà que ce voyage ne sera pas une partie de plaisir pour Gouri, qu’il n’aura rien de bucolique, qu’on n’est pas en train de lire un road-trip traditionnel. D’ailleurs, passé ce petit prologue et avant d’entamer la traversée de nuit, le premier tiers du livre est quasiment un huis-clos dans lequel une large place est laissée aux récits, aux hommes, à la catastrophe et à l’après.

Gouri (lui qui désormais vit à Kiev, lui le poète, l’ancien ouvrier de Tchernobyl devenu écrivain public) rend d’abord visite à son ami Iakov, un ancien liquidateur*, aujourd’hui mourant, et Vera. Le village dans lequel il arrive est situé non loin de la centrale, près de la zone contaminée et interdite, zone qui englobe notamment la ville dans laquelle Gouri a vécu avec sa femme et sa fille avant la catastrophe nucléaire (il était sur le toit d’un réacteur ce mois d’avril-là). Et bien entendu, cet homme n’est pas là par hasard. S’il est revenu jusqu’ici avec sa moto et sa remorque deux ans et demi après la catastrophe, ce n’est pas pour aller au marché mais pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille, une porte qui fait le lien entre le père de Gouri, la poésie, la catastrophe, sa fille et la mort.

Le décor est planté. On n’en dira pas plus car l’histoire tient sur pas grand-chose, un fil ténu paradoxalement très solide. Comme les phrases d’Antoine Choplin, construites sans adjectifs superfétatoires, sans pathos mais desquelles se dégagent avec justesse humanité et compassion. Ici, pas de thèses assommantes bien que les choses soient clairement dites. On est entre humains. On est entre amis. On est un frère, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain.

La deuxième partie du récit décrit la traversée de la zone de nuit (éviter les militaires, les pillards) et la ville retrouvée (Pripiat). Je m’arrêterai un instant sur ces quelques pages où il est question du retour de cet homme dans sa ville, ville fantôme désormais. Les souvenirs surgissent à mesure qu’il pénètre en pleine nuit dans Pripiat (on croisera peu d’êtres vivants ici) puis dans l’appartement dévasté. Des objets sont cassés, certains ont été volés, d’autres sont toujours là. La ruine est une chose, écrit Antoine Choplin. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

The public swimming pool in the ghost town of Priypat near Chernobyl. Photo de Timm Suess

J’ai lu plusieurs récits et romans d’Antoine Choplin (La Fosse aux ours, La Dragonne). Heureux de retrouver sa phrase dans La nuit tombée, texte que j’aurai chroniqué au moment où la centrale de Fessenheim refaisait parler d’elle… Son roman est publié à la Fosse aux ours. Sa version imprimée (16 €) est disponible en librairie et la version numérique (l’ePub est à 9.99 € et ne contient pas de DRM Adobe mais un marquage) sur ePagine, sur tous les sites des libraires partenaires et ailleurs. Infra, un extrait qui se situe dans la première partie du livre.

* Si on ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million), on connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Ce bilan, aujourd’hui encore, fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses. Pour aller plus loin, on pourra lire deux billets ici et sur le site Info Nucléaire ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, publié en France en 1998 chez JC Lattès et chez J’ai Lu en 2000 (non disponible en numérique sur les plateformes de vente légales). Plusieurs articles sur wikipedia reviennent sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. En mai 2011, on avait également consacré un billet au livre de Jean-Louis Basdevant, Maîtriser le nucléaire. On pourra par ailleurs aller voir Le sacrifice, le documentaire de Wladimir Tchertkoff (2003) ainsi que La bataille de Chernobyl, le documentaire de Thomas Johnson (2006).

ChG

 

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La nuit tombée, Antoine Choplin
La Fosse aux ours, 2012


“ Gouri atteint Volodarka avant six heures. Il gare sa moto devant l’épicerie qui fait face à l’école. Il observe les maisons, les larges rues, le pont qui enjambe la petite rivière immobile, irisée de taches huileuses. Il se souvient être venu une fois dans ce village en compagnie d’un gars, Sergueï il s’appelait, un volontaire qui avait grandi ici. C’était un soir, après avoir beaucoup bu, ils avaient cherché en vain l’hospitalité auprès d’une vieille tante dont Sergueï n’avait pas réussi à retrouver la trace. Et ils s’étaient endormis là, à côté du pont, à même la terre battue.
Une gamine se tient dans l’embrasure de la porte de l’épicerie.
Vous devriez pousser un peu votre moto, elle dit. C’est à cause des bêtes.
Au-delà du pont, la tête d’un troupeau de vaches emplit l’espace délimité par la route. Deux hommes, un jeune et un plus vieux, finissent par apparaître, guidant les animaux depuis l’arrière, par leur seul déplacement d’un côté et de l’autre.
Gouri a reculé sa moto contre le mur de l’épicerie. Les vaches passent juste devant lui, lentement, sans beaucoup de bruit.
C’est un sacré troupeau, dit Gouri alors que les dernières vaches s’éloignent.
Il paraît que c’est le plus gros de la région, dit la fille.
Gouri grimpe les trois marches vers la porte du magasin et elle s’écarte pour le laisser entrer.
Il y en a qui disent qu’il faut pas boire leur lait, dit encore la fille. Qu’il est contaminé. Et, à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.
Gouri regarde la gamine et lui sourit.
Un drôle de mot, baliverne, il fait.
Elle le fixe avec curiosité.
Il attrape deux bouteilles de vodka sur les étagères, jette un œil sur les étiquettes et les pose sur le comptoir avec quelques pièces de monnaie.

La route sans virage jusqu’à Marianovka ondule, alternant vastes creux et bosselures. Le chant du moteur varie au gré des pentes légères.
Un panneau indique l’entrée dans Bober. Gouri se souvient que Vera a prononcé le nom de ce village. Pour Chevtchenko, personne n’est foutu de te dire ce qu’il en est exactement. C’est pas comme Bober ou Poliskè. Là au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées. Par flashs, il peut néanmoins apercevoir des intérieurs tapissés et encore proprets, des décorations murales, quelques meubles.
Gouri hésite à s’engouffrer dans l’une ou l’autre des sentes latérales, certain qu’il finirait par tomber sur quelqu’un, un qui serait resté là, comme un gardien. Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin. Il remet les gaz.

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare dont le faisceau dessine un halo tremblant et plutôt faiblard. C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevtchenko.
Le souvenir de ces lieux est encore très présent dans la mémoire de Gouri. L’arrondi de la route à l’entrée du village, la forêt moins dense puis soudain disparue, l’écheveau de ces chemins modestes semblant relier chaque habitation à chacune des autres, les proportions gigantesques du kolkhoze en brique claire. Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.
Un bon moment, tandis que le moteur de sa moto continue à ronronner avec quelques sautes de régime, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.
La maison de Iakov et Vera marque la fin du village, côté nord.
Pour la rejoindre, Gouri emprunte la sente goudronnée qui serpente entre les hautes herbes. Il passe devant deux autres maisons qui semblent abandonnées. À côté de la porte de la seconde, à même le mur, on a inscrit : nous reviendrons bientôt, d’une drôle d’écriture un peu gauche. Un peu plus loin, une troisième maison est à demi effondrée, comme par l’effet d’une poussée pratiquée contre l’un de ses flancs. Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin, Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison. Il remarque aussi la fumée légère qui s’échappe de la cheminée.
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© La nuit tombée, Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 2012 (version imprimée, 16 € — version numérique, 9.99 €, marquage sans DRM).

17 mars 2012

Ce n’est pas un hasard de Ryoko Sekiguchi (extrait)

Chaque jour durant toute la durée du Salon du Livre de Paris (cf. billet du 14 mars), le blog ePagine vous offre un extrait à lire en ligne d’un titre issu du catalogue numérique. Hier, vous avez découvert le quartier d’Ikebukuro avec Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira (éditions Philippe Picquier). Aujourd’hui, autre quartier de Tokyo, autre auteur, autre sujet, autre voix, celle de Ryoko Sekiguchi, poétesse et traductrice japonaise vivant en France. Son texte, Ce n’est pas un hasard, et sous-titré Chronique japonaise (éditions P.O.L), est écrit sous forme de journal (du 10 mars au 30 avril 2011). C’est à Paris que Ryoko Sekiguchi apprend que son pays d’origine vient de subir un nouveau tremblement de terre suivi d’impressionnants tsunamis et de l’accident nucléaire de Fukushima. Elle raconte tout ça au jour le jour dans cette sorte de journal commencé la veille du tremblement de terre mais elle y dit également ses doutes, son rapport à sa famille, à ses amis, ses peurs et ses colères. Elle y consigne ses souvenirs d’autres catastrophes. Un mois après, elle décide de retourner dans son quartier de Shinjuku. Son errance l’amène à revisiter la ville meurtrie à travers les lieux de son enfance, à tenter de décoder les regards, les gestes, les réactions des habitants, les hasards, à faire face à l’autocensure ou aux fantômes et à s’interroger sur ce qu’est la catastrophe en général ou l’après séisme.

Pour aller plus loin, vous pouvez aller lire sur Sitaudis.fr une chronique très perspicace de Julien Bielka. Pour découvrir d’autres travaux de Ryoko Sekiguchi, je vous invite également à consulter les sites remue.net et celui de la Maison de la Poésie de Nantes. Enfin, après l’extrait à lire ci-dessous, j’ai intégré une vidéo de Jean-Paul Hirsch des éditions P.O.L qui a filmé l’auteur au moment de la sortie de sa chronique japonaise.

Ce n’est pas un hasard vient d’entrer au catalogue numérique de ePagine et des libraires partenaires. Protégée par la DRM Adobe, la version électronique (format ePub) de ce roman est vendue au même prix chez tous les revendeurs de livres numériques (9.99 €) et peut être lue sur tous supports (ordinateur, liseuse, tablette, smartphone…). Un extrait plus long (en ePub) que celui proposé aujourd’hui est également téléchargeable gratuitement (pour ce faire, cliquez sur la couverture ci-dessous). Pour rappel, les Éditions P.O.L proposent aujourd’hui plus de 300 titres en numérique, une belle aubaine quand on sait quels textes importants contient ce catalogue de littérature contemporaine. Bonnes lectures !

ChG


© Extrait de la version numérique de
Ce n’est pas un hasard de Ryoko Sekiguchi,
Éditions P.O.L, 2012


« Je commence par la veille.

 

Le 10 mars 2011

J’achève un échantillon de traduction du livre d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne. Je ne suis pas mécontente du résultat.

 

Le 11 mars

Vers minuit, j’ai une conversation téléphonique avec Jun’ichi, un ami japonais dont je viens de relire une traduction. Brève séance de travail. Il me demande si j’accepterais de lui rapporter un foulard Hermès pour sa compagne quand je viendrai au Japon début avril. On ne trouve pas ce modèle ici, je te rembourserai. J’accepte, bien sûr. Je lui demande de m’envoyer une photo et le nom du modèle.

Vers huit heures du matin, j’allume mon ordinateur. Je trouve un mail de cet ami, avec la photo du carré Hermès, Pégase. Je consulte en même temps, comme d’habitude, le Facebook japonais. Les commentaires parlent d’une grosse secousse sismique. « Dis donc, ça a secoué aujourd’hui ! » « Toutes mes bibliothèques se sont renversées, il va m’en falloir, du temps, pour ranger tout ça. » Une secousse forte, certes, comme on en a deux ou trois fois par an, mais rien d’alarmant. Je vais tout de même appeler mes parents pour prendre des nouvelles. Je suis sûre qu’ils vont me rassurer, sans doute même plaisanter sur ce qui vient de se passer.
Ça ne répond pas. Ils sont sans doute sortis. J’appelle sur leurs portables respectifs. Pas de réponse. Cela m’agace un peu ; ma mère a la fâcheuse habitude d’oublier d’activer sa boîte vocale, et elle ne répond pas toujours sur son portable. Mon père doit être encore au travail.
Je rappelle ma mère. C’est impossible, une telle inattention ; comme je lui dis toujours, si tu oublies d’activer ta messagerie, je ne pourrai pas te laisser de message, au cas où.
Je n’avais pas encore compris que ce jour-là, c’était justement l’au-cas-où. J’appelle en continu pendant une demi-heure, sans succès. Chez mon frère non plus. Je commence à m’inquiéter. Je leur écris un mail collectif. Je comprends enfin que si ça ne répond pas, ce n’est pas que ma mère a égaré son portable mais que la ligne est saturée.

Un appel. Je décroche. Un ami français. « Je suis devant la télé, il me dit, les tsunamis sont impressionnants… » Là, je m’emporte. C’est plus fort que moi, brusquement, je lui coupe la parole : « Impressionnants ou pas, je m’en fous ! Pour nous, ce n’est pas une image, c’est la réalité qui nous tombe sur la tête ! » Pourtant, au moment où je dis cela, dans la distance, ce ne doit pas être pour moi autre chose qu’une image. Habitude de ces images. Mais à cet instant, je ne prends pas la mesure de la gravité de la situation.
L’impossibilité de joindre ma famille, sans doute, m’a fait sortir de mes gonds. Peut-être aussi ai-je dramatisé un peu parce que je m’adressais à un étranger. Il ne doit pas avoir beaucoup d’expérience des catastrophes. Tentation de prendre le dessus en la matière. Pourtant il n’y a pas de quoi être fière. Les informations que je possédais à ce moment-là rappelaient des catastrophes que l’on a pu connaître par le passé. Graves, certes ; mais on en a connu de graves aussi.

Trois heures plus tard j’ai enfin ma mère au téléphone.
Elle va bien mais elle est sans nouvelles de mon père.

Coup de fil d’un agent de l’opérateur de téléphonie mobile qui me propose « des forfaits intéressants ». En général, je suis plutôt patiente avec ce genre d’appel, je m’imagine à la place de ceux qui doivent faire le boulot. Mais cette fois, impossible, je n’ai pas la tête à ça, je le dis à la femme au bout du fil qui répond : « D’accord, c’est noté. »
« C’est noté » ? C’est noté quoi ?

Okai, un ami au Japon, s’inquiète des centrales nucléaires, je lis son commentaire sur un site et me mets à consulter les pages spécialisées. Jusque-là personne autour de moi n’avait fait allusion à ce risque, tant on était captivé par l’image du tsunami.

Quand j’y repense, ce premier jour, jusqu’en fin d’après-midi, la plupart des Japonais ont cru avoir affaire à une catastrophe naturelle du type de celles qu’ils avaient déjà vécues, même si la puissance du tsunami était incomparable.

Pourtant, ce n’est jamais la même chose. Même si l’on en a déjà vécu d’autres, toute catastrophe est sans précédent au moment où on la vit. Et cette fois-ci, je crains que ce ne soit plus vrai que jamais.

En rentrant, je regarde en boucle sur mon ordinateur la chaîne NHK, chaîne d’information par excellence dans ce genre de situation. Alors je commence à prendre conscience de l’énormité de la catastrophe.

Le soir, j’invite des amis à se réunir chez moi. Mieux vaut être à plusieurs, ne pas rester chacun dans son coin à envisager le pire. Plus on est loin, plus l’imagination s’emballe.
Nous sommes à sept collés au site de NHK.
Parmi mes amis, certains n’ont toujours pas réussi à joindre leur famille. Chaque fois que la télévision annonce une nouvelle réplique, un départ d’incendie, l’un d’eux décroche le téléphone, en vain.
C’est alors que je suis saisie par une étrange sensation : j’ai déjà vécu ça.
Je me souviens, mon frère et moi étions restés jusqu’à trois ou quatre heures du matin à regarder brûler la ville de Kôbé, rongée par les flammes comme après un bombardement. Je me souviens, j’étais collégienne quand un quartier de l’île de Miyake fut détruit par la lave à 70 %. Je me souviens aussi d’un tremblement de terre dans la région même qui est touchée aujourd’hui.

Tant d’images me reviennent, de tremblements de terre et de typhons, que je ne parviens plus à les distinguer. Les images se superposent les unes aux autres. Et tout à la fois ce sont et ce ne sont pas des images. Lorsqu’on est concerné, l’image n’est pas une image, c’est la réalité ; mais quand on n’est pas directement touché, l’image conserve en quelque sorte son statut d’image, et ce sont ces réalités-images qui nous assaillent chaque fois que le Japon est victime d’une catastrophe, et qui se superposent devant nos yeux quand nous sommes rivés devant la télévision.

Mais dans la distance, loin du drame, ici à Paris, c’est autre chose que je ressens soudain, au milieu de mes amis japonais rassemblés dans mon petit appartement, comme de petits animaux cherchant à s’abriter.
Il m’apparaît tout à coup qu’il y a des gens qui ne connaissent pas cela, qui n’ont jamais de leur vie été confrontés à une telle situation, comme les Français, debout sur la terre ferme – c’est une chance inouïe.
Nous-mêmes, dans cette angoisse, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que nous sommes, nous aussi, des Parisiens bien à l’abri.
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