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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

24 janvier 2014

Nouvel An Chinois : 99 livres numériques des éditions Philippe Picquier à 4.99€

Du 24 janvier au 9 février 2014, à l’occasion du Nouvel An Chinois, les Éditions Philippe Picquier proposent de télécharger 99 livres numériques de leur fonds de littérature asiatique au prix unique de 4.99 € (marquage sans DRM). La librairie ePagine participe à cette belle opération (cliquez ici pour découvrir les titres choisis ou suivez ce lien pour découvrir la page dédiée à cette opération sur ePagine). À ne pas manquer !

 

 

Pour la deuxième année consécutive, les éditions Philippe Picquier ont décidé de décliner dans l’univers numérique leur grande opération « poche » annuelle en librairie intitulée le NOUVEL AN CHINOIS DES ÉDITIONS PHILIPPE PICQUIER.

99 titres à 4.99 €

À l’occasion de l’année chinoise du CHEVAL, qui commence dans la nuit du 31 janvier 2014, marquant ainsi la fête la plus importante pour les communautés chinoises à travers le monde entier, ePagine, en partenariat avec la maison d’édition, vous propose une mise en avant de 99 livres numériques du fonds Picquier, au prix unique de 4.99 € et sans DRM Adobe, du 24 janvier au 9 février 2014 (ces baisses de tarif pourront parfois dépasser les 50 % par rapport aux prix habituels du catalogue numérique). Romans, nouvelles, proses poétiques, rêveries, essais mais aussi romans érotiques ou enquêtes policières, cette sélection est une belle entrée en matière pour ceux qui ne connaîtraient pas encore ce catalogue et une aubaine pour les amateurs de littérature asiatique.

 

 

Vous trouverez ci-dessous le catalogue préparé pour l’occasion par la maison d’édition, un catalogue qui présente par pays les 99 titres du Nouvel An Chinois des éditions Picquier : 41 titres du domaine chinois, 27 du domaine japonais et 31 titres d’autres pays asiatiques : Vietnam (4 titres) Tibet (6 titres), Corée (4 titres), Inde (11 titres), Mongolie (5 titres), Birmanie (1 titre). Il vous suffira de cliquer sur l’image ou sur le lien infra pour télécharger gratuitement le catalogue au format ePub. Vous pouvez également visiter cette page réalisée spécialement pour Le Nouvel an Chinois, page dans laquelle nous avons classé les titres par pays mais aussi par thématiques (romans policiers, L’Asie immédiate, romans érotiques,…) ou par auteurs emblématiques. Vous trouverez également sur cette page plusieurs mises en avant de la librairie ePagine.

Ma sélection

Dans cette sélection figurent des auteurs importants dont les textes ont souvent été mis en avant par ePagine et qui parfois ont été chroniqués ici. Je pense notamment au diptyque Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira, à la fois polar, portrait d’une génération, regard sur un quartier très « vivant » de Tokyo et dérive urbaine aussi noire que désopilante qui nous entraîne dans le quartier d’Ikebukuro en compagnie de Majima Makoto, un personnage vraiment très attachant. Japon toujours, ne passez pas à côté des Cent vues du mont Fuji de Osamu Dazai qui est pour moi l’un des plus grands (et des plus pessimistes aussi) auteurs japonais du XXe siècle. Petit détour aussi du côté de La submersion du Japon de Sakyo Komatsu qui était un roman d’anticipation et qui est devenu terriblement actuel. Enfin, last but not least, je ne peux pas ne pas vous conseiller de lire le grand poète du quotidien et du paysage, Sôseki (plusieurs titres figurent dans cette sélection, dont ces deux merveilles : La Porte et Petits contes de printemps).

Du côté de la littérature chinoise, on avait fait la part belle ici à WANG Anyi native de Shanghai qui écrit et publie dans son pays depuis les années 70 mais qu’on a découvert en France il y a dix ans seulement, grâce à Philippe Picquier. Quatre des cinq romans traduits chez Picquier figurent dans cette sélection et je vous conseille vivement Amour dans une petite ville, roman sensuel sur le corps, le désir et la danse au temps de la Révolution culturelle chinoise, un roman qui fit scandale lors de sa première parution en 1986 dans la revue Littérature de Shanghai. Si vous avez envie de découvrir un grand roman classique de la littérature érotique chinoise, jetez-vous sur De la chair à l’extase de Li Yu. Plus contemporain mais pas moins subversif, allez faire un tour dans les nuits électriques de Shanghai baby de Weihui. Enfin, pour ceux qui souhaiteraient savourer le regard lucide et l’humour très grinçant de Lao She, saisissez l’occasion : trois de ses romans et recueil de nouvelles sont dans cette liste.

À lire également l’excellent auteur mongole écrivant en langue allemande Galsan Tschinag, découvert en France par les éditions Métailié et L’esprit des péninsules. Cette année, quatre de ses romans (La fin du chant, La Caravane, Dojnaa et Belek, une chasse dans le Haut-Altaï) font partie de la sélection. Avec cet auteur vous voyagerez au cœur des steppes jusqu’aux sommets du Haut-Altaï, des temps anciens à nos jours, et en poésie.

Des dizaines d’autres auteurs vous attendent, notamment l’auteur d’origine indienne, Chitra-Banerjee Divakaruni (à lire en anglais ou en français). Enfin, si vous voulez tout connaître de la cérémonie du thé ou des saumons, cliquez sur les liens !

Bonne année à celles et ceux nés sous le signe du Cheval (et aux autres aussi) en lectures asiatiques !

ChG

Téléchargez gratuitement le catalogue numérique des éditions Picquier
au format ePub ou en PDF

7 septembre 2013

L’état du Monde 2014 en numérique aux éditions La Découverte : titre complet et vente au chapitre

Pour la première fois, L’état du monde, que publie chaque année les éditions La Découverte (en l’occurrence L’état du monde 2014) peut être téléchargé soit intégralement ou par chapitre. Si l’ensemble proposé sans DRM Adobe (avec tatouage numérique uniquement) est vendu 12.99 €, chacun des six extraits thématiques sont proposés au prix de 1.99 €. Cliquez ici pour accéder au titre complet ainsi qu’aux six chapitres sur la librairie ePagine.

 

Présentation de Puissances d’hier et de demain

« Cette livraison 2014 de L’état du monde 2014 : Puissances d’hier et de demain, établie sous la direction de Bertrand Badie et de Dominique Vidal, se penche sur la dynamique des puissances mondiales. Contrairement à bien des prévisions, la victoire de l’Occident dans la guerre froide n’a pas débouché sur une longue période de domination américaine. Si les États-Unis restent à bien des égards le pivot des équilibres géopolitiques mondiaux, la puissance américaine est confrontée des concurrences nouvelles. Un constat qui s’applique également aux autres puissances occidentales, en particulier européennes, profondément secouées par la crise économique. Cette évolution structurelle s’accompagne de la montée en puissance de nouveaux mouvements sociaux, revendicatifs ou révolutionnaires, qui bouleversent directement ou indirectement les fondements de l’ordre international hérité de l’après-guerre froide.

Outre une réflexion globale sur les dynamiques de la puissance, L’état du monde 2014 fait également le point sur les grandes tendances observables dans les relations internationales, de la recomposition des mafias à l’essor de nouveaux mouvements religieux en passant par le rôle stratégique croissant du pétrole non conventionnel, et sur les situations conflictuelles à travers le monde, de l’Iran à la Colombie en passant par le Mali, la Syrie ou la Corne de l’Afrique. »

 

Liens vers le titre complet et les 6 chapitres

L’état du monde 2014 : Puissances d’hier et de demain (12.99 € le titre complet)

La puissance revisitée
Bertrand Badie (1.99 € le chapitre)
Crise stratégique pour le mouvement palestinien
Dominique Vidal (1.99 € le chapitre)
Puissance et « leadership » américains dans un monde en mutation
Philippe Golub (1.99 € le chapitre)
Permanences et métamorphoses de la puissance militaire à l’horizon 2020
Olivier Zajec (1.99 € le chapitre)
Internet, les réseaux et la puissance sur la scène internationale
Pierre Alonso (1.99 € le chapitre)
D’ouest en est : les ambitions eurasiennes de Vladimir Poutine
Andreï Gratchev (1.99 € le chapitre)

 

Cliquez sur la bannière pour consulter la fiche de l'ouvrage complet en numérique ainsi que les six chapitres.

 

Les auteurs

Bertrand Badie, professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), est l’auteur de nombreux ouvrages phares sur les relations internationales, dont La diplomatie de connivence (La Découverte/Poche, 2013).

Dominique Vidal, journaliste et historien, spécialiste des questions internationales, est l’auteur de nombreux ouvrages sur le Droit et sur le Proche-Orient.

31 mai 2013

Grand prix des lectrices ELLE 2013 : focus sur Rithy Panh

Le 20 janvier 2012 je vous annonçais sur ce blog la double sortie (version imprimée et numérique) de L’élimination de Rithy Panh (Grasset), récit-témoignage écrit en étroite collaboration durant plus de deux années avec l’écrivain Christophe Bataille ainsi que de son film, Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer, deux œuvres dans lesquelles il revient sur le génocide cambodgien et plus particulièrement sur Kaing Guek Eav surnommé Duch, un homme qui a dirigé pendant quatre ans une prison des maquis khmers rouges, M13, avant de commander de 1975 jusqu’à la débâcle khmère en 1979 un centre, S21, dans lequel il a fait torturer, tuer et disparaître plus de 10.000 personnes. Premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), Duch, à la fin de son procès, avait demandé sa remise en liberté. Il avait été condamné à 35 années d’emprisonnement.

Un mois plus tard, en février, une nouvelle tombait. L’ancien khmer rouge était condamné en appel à la prison à perpétuité par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies, au Cambodge. La Chambre de la Cour suprême avait jugé que Duch devait être tenu pour responsable de la mort des 14.000 détenus de Tuol Sleng, près de Phnom Penh, sous le régime des Khmers rouges (1975-79). « La peine doit être sévère pour éviter des crimes similaires, sans aucun doute parmi les pires de l’histoire de l’humanité », déclarait alors le président de la cour, Kong Srim. La prison de Tuol Sleng, aurait-il ajouté, était une « usine de la mort ».

Jugé coupable en juillet 2010 de meurtre, torture, viol et crimes contre l’humanité, il faut savoir que ce verdict de culpabilité est le seul à avoir été rendu par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies depuis sa création en 2005.

Plus d’un an après sa parution, ce témoignage vient d’être récompensé par le jury du Grand prix des lectrices de ELLE dans la catégorie « Documents » et nous ne pouvons que nous en réjouir.

Les deux autres titres qui ont été mis à l’honneur hier soir par les lectrices de ELLE sont, dans la catégorie « Roman », Arrive un vagabond de l’auteur américain Robert Goolrick (éditions Anne Carrière, traduction Marie de Prémonville) et, dans la catégorie « Policier », Les Apparences, thriller de l’auteur américain Gillian Flynn (éditions Sonatine, traduction Héloïse Esquié). Ces deux titres sont à la fois disponibles en papier et en numérique.

ChG

 

Lire, visionner, aller plus loin

lire ou relire le billet que je lui avais consacré le 20 janvier 2012
regarder en ligne la bande-annonce du film de Rithy Panh sur le site ePagine
télécharger gratuitement au format ePub ou lire en ligne un extrait de L’élimination
lire du même auteur Le papier ne peut pas envelopper la braise (Grasset)
consulter d’autres textes disponibles en numérique sur le sujet

1 février 2013

Nouvel An Chinois : 49 livres numériques à 4.49€ aux éditions Philippe Picquier

Du 1er au 18 février 2013, à l’occasion du Nouvel An Chinois, les Éditions Philippe Picquier proposent de télécharger 49 livres numériques de leur fonds de littérature asiatique au prix unique de 4.49 € (marquage sans DRM). La librairie ePagine participe à cette belle opération (cliquez ici pour découvrir les titres choisis). En quatre mots : à ne pas manquer ! Il y a des petits bijoux dans cette sélection.

 

 

Pour la première fois, les éditions Philippe Picquier ont décidé de décliner dans l’univers numérique, leur grande opération « poche » annuelle en librairie intitulée le NOUVEL AN CHINOIS DES ÉDITIONS PHILIPPE PICQUIER.

49 titres à 4.49 €

À l’occasion de l’année chinoise du SERPENT D’EAU, qui commencera le 10 février 2013, marquant ainsi la fête la plus importante pour les communautés chinoises à travers le monde entier, ePagine, en partenariat avec la maison d’édition, vous propose une mise en avant de 49 livres numériques du fonds Picquier, au prix unique de 4.49 € et sans DRM Adobe, du 1er au 18 février 2013 (soit des baisses pouvant aller jusqu’à 50 % par rapport au prix catalogue numérique). Romans, nouvelles, proses poétiques, rêveries, essais mais aussi romans érotiques ou enquêtes policières, cette sélection a été très bien pensée.

 

 

Vous trouverez ci-dessous le catalogue préparé pour l’occasion par la maison d’édition, un catalogue qui présente par pays les 49 titres du Nouvel An Chinois des éditions Picquier : 18 titres du domaine chinois, 15 du domaine japonais et 16 titres d’autres pays asiatiques : Vietnam (6 titres) Tibet (4 titres), Corée (2 titres), Inde (2 titres), Mongolie (1 titre), Birmanie (1 titre). Il vous suffira de cliquer sur l’image ou sur le lien infra pour récupérer le fichier au format PDF.

Ma sélection

Dans cette sélection figurent des auteurs importants dont les textes ont souvent été mis en avant par ePagine et qui parfois ont été chroniqués ici. Je pense notamment au diptyque Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira, à la fois polar, portrait d’une génération, regard sur un quartier très « vivant » de Tokyo et dérive urbaine aussi noire que désopilante qui nous entraîne dans le quartier d’Ikebukuro en compagnie de Majima Makoto, un personnage vraiment très attachant. Japon toujours, ne passez pas à côté des Cent vues du mont Fuji de Osamu Dazai qui est pour moi l’un des plus grands (et des plus pessimistes aussi) auteurs japonais du XXe siècle. Petit détour aussi du côté de La submersion du Japon de Sakyo Komatsu qui était un roman d’anticipation et qui est devenu terriblement actuel. Enfin, last but not least, je ne peux pas ne pas vous conseiller de lire le grand poète du quotidien et du paysage Sôseki (deux titres figurent dans cette sélection, deux merveilles : La Porte et Petits contes de printemps).

Du côté de la littérature chinoise, on avait fait la part belle ici à WANG Anyi native de Shanghai qui écrit et publie dans son pays depuis les années 70 mais qu’on a découvert en France il y a dix ans seulement, grâce à Philippe Picquier. Trois des quatre romans traduits chez Picquier figurent dans cette sélection et je vous conseille vivement Amour dans une petite ville, roman sensuel sur le corps, le désir et la danse au temps de la Révolution culturelle chinoise, un roman qui fit scandale lors de sa première parution en 1986 dans la revue Littérature de Shanghai. Si vous avez envie de découvrir un grand roman classique de la littérature érotique chinoise, jetez-vous sur De la chair à l’extase de Li Yu. Plus contemporain mais pas moins subversif, allez faire un tour dans les nuits électriques de Shanghai baby de Weihui. Enfin, pour ceux qui souhaiteraient savourer le regard lucide et l’humour très grinçant de Lao She, saisissez l’occasion : trois de ses romans et recueil de nouvelles sont dans cette liste.

À lire également l’excellent auteur mongole écrivant en langue allemande Galsan Tschinag, auteur découvert en France par les éditions Métailié et L’esprit des péninsules. Attention ! Seule La Caravane fait partie de la sélection mais rien ne vous empêche de lire ses autres récits (Dojnaa et Belek, une chasse dans le Haut-Altaï sont extraordinaires).

Des dizaines d’autres auteurs vous attendent, notamment l’auteur d’origine indienne, Chitra-Banerjee Divakaruni (à lire en anglais ou en français) et l’auteur d’origine vietnamienne Tran-Nhut (3 titres en promo sur les 5 figurant au catalogue). Enfin, si vous voulez tout connaître de la cérémonie du thé ou des saumons, cliquez sur les liens !

Bonne année aux Serpents d’eau (et aux autres aussi) en lectures asiatiques !

ChG

Télécharger le catalogue numérique des éditions Picquier

9 septembre 2012

Extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka (Phébus)

En ce dimanche, je vous propose un extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic) de Julie Otsuka, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau et publié aux éditions Phébus (15 € la version imprimée, 10.99 € sans DRM sur ePagine et les sites des libraires partenaires). Dans ce deuxième roman, Julie Otsuka revient sur un sujet tabou aux États-Unis : l’histoire de ces milliers de jeunes femmes (souvent vierges) qui ont quitté le Japon dans le premier quart du XXe siècle et ont débarqué aux USA pour se marier à des hommes qu’elles ne connaissaient pas et qu’elles n’avaient pas choisi. Outre le rêve d’un ailleurs, la traversée et les premières désillusions, le roman revient surtout sur ces mariages forcés mais aussi sur les conditions dans lesquelles ces exilées vivaient ainsi que sur ce qu’elles pouvaient subir au quotidien comme haines racistes, rejets, humiliations,… jusqu’à Pearl Harbor où l’ignominie atteindra des sommets. Pour raconter cette histoire terrible, Julie Otsuka a choisi de faire parler plusieurs femmes. Pas de personnage à proprement parlé ici mais des milliers de voix en une qui se succèdent (sous la forme d’un nous par exemple), des incantations qui peuvent rappeler celles des chœurs du théâtre grec antique. Une langue très bien restituée par la traduction de Carine Chichereau. À noter aussi que l’auteur sera présente au Festival America qui aura lieu du 20 au 23 septembre 2012 à Vincennes (on en reparlera).

ChG

 

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Extrait de Certaines n’avaient jamais vu la mer
© Julie Otsuka, Phébus, 2012


BIENVENUE, MESDEMOISELLES JAPONAISES !

Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté – hérité de nos sœurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l’océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s’était jetée à l’eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour.

Sur le bateau, la première chose que nous avons faite – avant de décider qui nous aimerions et qui nous n’aimerions pas, avant de nous dire les unes aux autres de quelle île nous venions et pourquoi nous la quittions, avant même de prendre la peine de faire les présentations –, c’est comparer les portraits de nos fiancés. C’étaient de beaux jeunes gens aux yeux sombres, à la chevelure touffue, à la peau lisse et sans défaut. Au menton affirmé. Au nez haut et droit. À la posture impeccable. Ils ressemblaient à nos frères, à nos pères restés là-bas, mais en mieux habillés, avec leurs redingotes grises et leurs élégants costumes trois-pièces à l’occidentale. Certains d’entre eux étaient photographiés sur le trottoir, devant une maison en bois au toit pointu, à la pelouse impeccable, enclose derrière une barrière de piquets blancs, d’autres dans l’allée du garage, appuyés contre une Ford T. Certains avaient posé dans un studio sur une chaise au dossier haut, les mains croisées avec soin, regard braqué sur l’objectif, comme s’ils étaient prêts à conquérir le monde. Tous avaient promis de nous attendre à San Francisco, à notre arrivée au port.

Sur le bateau, nous nous interrogions souvent : nous plairaient-ils ? Les aimerions-nous ? Les reconnaîtrions-nous d’après leur portrait quand nous les verrions sur le quai ?

Sur le bateau nous dormions en bas, à l’entrepont, espace noir et crasseux. Nos lits consistaient en d’étroites couchettes de métal empilées les unes sur les autres, aux rudes matelas trop fins, jaunis par les taches d’autres voyages, d’autres vies. Nos oreillers étaient garnis de paille séchée. Entre les couchettes, des miettes de nourriture jonchaient le sol, humide et glissant. Il y avait un hublot et, le soir, lorsqu’il était fermé, l’obscurité s’emplissait de murmures. Est-ce que ça va faire mal ? Les corps se tournaient et se retournaient sous les couvertures. La mer s’élevait, s’abaissait. L’atmosphère humide était suffocante. La nuit nous rêvions de nos maris. De nouvelles sandales de bois, d’infinis rouleaux de soie indigo, de vivre dans une maison avec une cheminée. Nous rêvions que nous étions grandes et belles. Que nous étions de retour dans les rizières que nous voulions si désespérément fuir. Ces rêves de rizières étaient toujours des cauchemars. Nous rêvions aussi de nos sœurs, plus âgées, plus jolies, que nos pères avaient vendues comme geishas pour nourrir le reste de la famille, et nous nous réveillions en suffoquant. Pendant un instant, j’ai cru que j’étais à sa place.

Les premiers jours sur le bateau nous étions malades, notre estomac ne gardait rien, et nous étions sans cesse obligées de courir jusqu’au bastingage. Certaines d’entre nous étaient prises de vertiges, au point de ne plus pouvoir se lever, et demeuraient sur leur couchette dans une morne torpeur, incapables de se souvenir de leur nom sans parler de celui de leur futur mari. Rappelle-moi encore une fois, je suis Mrs Qui, déjà ? Certaines se tenaient le ventre et priaient à haute voix Kannon, la déesse de la miséricorde – Où es-tu ? – tandis que d’autres préféraient verdir en silence. Souvent au beau milieu de la nuit nous étions réveillées par le mouvement violent de la houle, et l’espace d’un instant nous ne savions plus où nous étions, pourquoi nos lits ne cessaient de bouger, ni pourquoi nos cœurs cognaient si fort d’effroi. Tremblement de terre, voilà la première pensée qui nous venait. Alors nous cherchions notre mère car nous avions de tout temps dormi entre ses bras. Dormait-elle en ce moment ? Rêvait-elle ? Songeait-elle à nous nuit et jour ? Marchait-elle toujours trois pas derrière notre père dans la rue, les bras chargés de paquets, alors que lui ne portait rien du tout ? Nous enviait-elle en secret d’être partie ? Est-ce que je ne t’ai pas tout donné ? Pensait-elle à aérer nos vieux kimonos ? À donner à manger au chat ? Nous avait-elle bien appris tout ce dont nous avions besoin ? Tiens ton bol à deux mains, ne reste pas au soleil, ne parle jamais plus qu’il ne faut.

Sur le bateau nous étions dans l’ensemble des jeunes filles accomplies, persuadées que nous ferions de bonnes épouses. Nous savions coudre et cuisiner. Servir le thé, disposer des fleurs et rester assises sans bouger sur nos grands pieds pendant des heures en ne disant absolument rien d’important. Une jeune fille doit se fondre dans le décor : elle doit être là sans qu’on la remarque. Nous savions nous comporter lors des…

16 mars 2012

Ikebukuro – West Gate Park de ISHIDA Ira (extrait)

Comme annoncé avant-hier, pendant toute la durée du Salon du Livre de Paris, chaque jour ce blog mettra en ligne un extrait d’un livre numérique. Pour saluer à notre manière le Japon, pays invité d’honneur cette année, ainsi que ses auteurs ou encore ceux que ce pays inspire ou rejette. Aujourd’hui, vous partirez à Tokyo pour une dérive urbaine aussi noire que désopilante dans le quartier d’Ikebukuro en compagnie de Majima Makoto, un personnage vraiment très attachant. À la fois polar, portrait d’une génération et regard sur un quartier très « vivant » de Tokyo, Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira est publié aux éditions Philippe Picquier et il vient d’intégrer le catalogue numérique de ePagine et des libraires partenaires. Proposée sans DRM mais avec tatouage numérique, la version électronique (format ePub) de ce roman est vendue au même prix chez tous les revendeurs de livres numériques (5.99 €) et peut être lue sur tous supports (ordinateur, liseuse, tablette, smartphone…). Un extrait plus long (en ePub) que celui proposé aujourd’hui est également téléchargeable gratuitement (pour ce faire, cliquez sur la couverture ci-dessous). Pour rappel, les Éditions Picquier en numérique c’est aujourd’hui 49 titres et des pépites il y en a, je peux vous l’assurer ! Bonnes lectures !

ChG


© Extrait de la version numérique de
Ikebukuro, West Gate Park de ISHIDA Ira,
traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai,
Éditions Philippe Picquier, 1998-2008

« Je m’appelle Majima Makoto. Je suis sorti l’an dernier d’un lycée professionnel de mon quartier, Ikebukuro. La belle affaire. Dans ce lycée, un tiers des élèves abandonnent en cours de route. Yoshioka, de la brigade des mineurs, me disait que mon bahut, c’était un élevage de yakouzes. Bagarres, drogue, et des drôles de fréquentations. Ceux qui étaient doués étaient très vite repérés et recrutés. Y en avait même qui étaient trop fêlés pour faire yakouze. Yamai par exemple. Une de mes vieilles relations d’école primaire. Il était énorme, carré, disjonctait pour un rien et pour une raison mystérieuse avait les cheveux dressés sur la tête. Imaginez un frigo de 185 centimètres avec une bonne dizaine de milliers de bouts de câble dorés fichés au sommet. Sans oublier les piercings qui reliaient ses oreilles et ses narines avec une chaîne pour chien méchant. Son palmarès ? Je dirais 500 combats, 499 victoires, 1 défaite. De cette défaite je reparlerai tout à l’heure.
C’est l’été, l’année de notre deuxième année de collège, que s’est produite l’affaire d’où il devait tirer son surnom. Yamai et je ne sais plus qui de la classe ont fait un pari stupide. Savoir s’il arriverait à l’emporter sur le gigantesque doberman qu’on voyait souvent près du gymnase municipal côté sortie est de la gare. Yamai a affirmé qu’il gagnerait, l’autre a soutenu le contraire, et on tous a parié l’argent de nos goûters sur l’un ou sur l’autre. Le samedi suivant, Yamai & Co ont quitté le portail de l’école pour se diriger vers le gymnase. Le chien était là. Sur la place devant le gymnase. Son maître, un petit vieux, était assis plus loin. Le doberman furetait en reniflant les odeurs sous un banc. Yamai a pris dans sa main gauche un morceau de bœuf saignant et l’a présenté au chien. Le chien, aux anges, s’est précipité vers lui en frétillant de la queue. Yamai a pris son arme dans sa main droite. Un bâton transpercé d’un clou de charpentier. En forme de T comme un tire-bouchon bon marché. J’avais vu Yamai affûter l’extrémité de son arme avec une meule pendant le cours de techno. Des étincelles jaillissaient du clou. Quand le doberman s’est jeté sur lui en bavant, il a planqué la viande et tendu devant lui la main droite. Les clous se sont enfoncés dans la tête étroite du chien. Je regardais la scène d’un peu plus loin, je n’ai pas entendu le moindre son. Yamai a imprimé une rotation à sa main droite avant de la retirer. Le chien s’est écroulé à ses pieds. Il n’y avait presque pas de sang sur son front. Le doberman, l’écume aux lèvres, convulsait. J’ai entendu quelqu’un vomir. On s’est tous éjectés de la place en vitesse.
Le lundi suivant, Yamai avait un nouveau surnom : « le tueur de dober ».

Une fois fini le lycée, j’ai glandé. Je n’avais aucune chance de trouver un vrai travail, et je n’en cherchais pas non plus. Même pour un petit boulot j’avais la flemme. Quand les fonds devenaient trop bas, j’allais donner un coup de main à ma mère dans son magasin de fruits pour me faire un peu d’argent de poche.
Il ne faut pas s’imaginer une boutique comme ces épiceries de luxe qu’on trouve à Ginza. On est dans la première rue d’Ikebukuro Ouest. Ça devrait suffire comme indication pour ceux qui connaissent le coin. Nos voisins, ce sont des salons de massages, des magasins de vidéos X, des restaurants de viande grillée. C’est ma mère qui défend ce magasin, genre étal à peine évolué, que nous a légué papa en mourant. A la devanture, que des fruits chers, melons, pastèques, nèfles précoces, cerises. Un magasin comme on en trouve à coup sûr près de n’importe quelle gare et qui reste ouvert jusqu’à l’heure du dernier train puisque la cible, ce sont les soûlards prêts à toutes les largesses. Voilà, ça c’est chez moi. Du magasin, il n’y a que cinq minutes à pied jusqu’au square d’Ikebukuro sortie ouest. Et la moitié de ce temps, on le perd à attendre que les feux passent au vert.
L’été dernier, quand j’avais un peu de monnaie ou que l’un de nous avait un peu d’argent, on se retrouvait sur un banc du square. On restait assis comme ça, à rien faire, en attendant que quelque chose arrive. On n’avait rien à faire de la journée et aucun projet pour le lendemain. Vingt-quatre heures d’ennui qui se répétaient indéfiniment. Mais même des jours pareils, on se faisait des amis.

Mon associé à l’époque c’était Masa. Masa, alias Mori Masahiro. Un petit génie qui, sorti de notre lycée, avait miraculeusement réussi à se glisser dans une université de quatrième catégorie. Mais il n’y mettait quasiment jamais les pieds, préférant traîner avec moi au Square Ouest. Il prétendait qu’être avec moi facilitait les choses avec les filles. Il portait la chemise largement ouverte sur un torse au bronzage entretenu dans des salons d’UV, et avait trois piercings aux oreilles. Un jour de pluie de juin dernier, on se trouvait au grand magasin Marui du côté ouest de la gare. On s’abritait. La pluie, c’est une plaie quand on est fauché. Nulle part où aller. Ni Masa ni moi n’avions le moindre yen, on ne pouvait rien acheter, on se contentait de déambuler dans les rayons. L’ennui nous a menés jusqu’à la librairie du Virgin Megastore au sous-sol, et là on est tombés sur un spectacle intéressant. Au rayon des livres chers, peinture, photographie, un petit maigre à lunettes était en train de fourrer un livre grand format dans sa besace. Le petit maigre est passé ensuite sans encombre devant les caisses. Il est remonté par l’escalier roulant au rez-de-chaussée puis ressorti par l’entrée principale. On l’a suivi, franchi le carrefour et on l’a rattrapé sur la place devant le théâtre des Arts de Tôkyô. Il a fait un bond d’un mètre quand on l’a hélé dans le dos. Le pigeon rêvé. Combien on allait pouvoir en tirer ? On l’a entraîné dans un café.

Pour sauter à la conclusion, on n’en a pas tiré un rond. Il nous a juste payé nos cafés glacés. Le petit maigre s’appelait Mizuno Shunji. Le livre volé était un recueil de dessins d’un maître français de l’animation. Au début Shun n’était pas capable de sortir un mot qui tienne, et puis tout à coup il s’est mis à parler à toute vitesse et cette fois on ne pouvait plus l’arrêter. Ça faisait trois mois qu’il avait quitté sa campagne pour entrer dans une école de graphisme à Tôkyô. Il n’avait quasiment parlé avec personne pendant tout ce temps. Il n’avait pas d’amis. L’école était peuplée de crétins finis. Les cours n’avaient aucun intérêt.
Même quand il parlait à toute vitesse, son regard était inexpressif. Ça craignait. Masa et moi on s’est regardés. Pas de veine. On n’en tirerait rien. Shun a sorti de sa besace un carnet de croquis et nous a montré ses dessins. Ils étaient super. Mais bon, ce n’étaient que des dessins. On est sortis du café et on s’est quittés.
Le lendemain, alors que Masa et moi étions assis sur notre banc du Square Ouest, Shun nous a rejoints et s’est assis en silence à côté de nous. Il a sorti son carnet de croquis et s’est mis à dessiner. Pareil le lendemain. Shun était devenu l’un des nôtres.

C’est tard dans la nuit le week-end que le square d’Ikebukuro sortie ouest (dit Square Ouest, et quand on veut frimer on l’appelle West Gate Park) révèle son vrai visage. La place circulaire avec son jet d’eau central devient le colisée de la drague. Les filles s’asseyent sur les bancs, les garçons dessinent des cercles autour d’elles et leur adressent la parole à tour de rôle. Accord conclu, les intéressés quittent le parc. Il y a tout ce qu’il faut à proximité, bars, karaoké, love-hôtels. Devant le jet d’eau s’alignent des radiocassettes de la taille d’une armoire, et des groupes de danseurs répètent leur chorégraphie sur des rythmes de basse qui vous secouent les tripes. De l’autre côté des jets d’eau, les chanteurs assis par terre guitare à la main chantent à s’en casser la voix. Quand le dernier bus a quitté le terminal, les voitures de « ceux de Saitama » se laissent dériver lentement à la queue leu leu en tentant par-dessus leurs vitres fumées de convaincre les filles. Un tour avec nous, ça vous dirait ? Dans le prolongement du parc se trouve le théâtre des Arts de Tôkyô avec son rideau de fer baissé pour la nuit, et la place juste devant est une piste rêvée. Des groupes de boarders et de riders en BMX rivalisent de figures. Dans le Square Ouest, chaque groupe a son territoire invisible et, à la frontière, des G-boys agressifs rôdent comme des requins qui pistent l’odeur du sang. Les toilettes publiques au coin du parc, c’est le grand bazar. Toute la nuit, il y en a qui vendent et d’autres qui achètent. Des vendeurs disparaissent toutes les cinq minutes dans les toilettes pour hommes, et des minettes, les chaussettes dégoulinant sur les chevilles, disparaissent avec eux.
Tous les samedis soir, dans ce Square Ouest, on attendait nous aussi que le temps passe, plongés jusqu’au cou dans une eau brûlante. Il arrivait qu’on emballe une fille, il arrivait qu’on soit dragués. Il arrivait qu’on cherche la bagarre, il arrivait qu’on nous cherche. Mais la plupart du temps il ne se passait rien, et pendant qu’on attendait en vain qu’il se passe quelque chose, le ciel à l’est devenait transparent, un jour d’été se levait, le premier train se mettait en branle. Pourtant, on continuait à aller à West Gate Park.
Parce qu’on n’avait rien d’autre à faire.
»

8 février 2012

Les 10 articles les plus consultés en janvier 2012

Retour aujourd’hui sur les 10 billets les plus consultés au mois de janvier 2012 sur ce blog. Si le billet sur les éditions Bragelonne a été le plus consulté et relayé (et largement !), on remarquera que l’arrivée de Sabine Wepieser éditeur en numérique était très attendue. Vous êtes nombreux à avoir bien accueilli ses deux premiers titres. Grand merci aussi d’avoir lu et partagé ce billet (plus transversal) sur le Transsibérien ainsi que ces deux longues chroniques sur le magnifique texte de Camille de Toledo chez Verdier, d’abord, et sur celui, très très dur, de Rithy Panh sur le génocide khmer. L’édition 100% numérique, une fois encore, n’a pas à rougir face à toute cette production. Trois billets consacrés à leur catalogue ont également été très lus en janvier. Merci à tous, auteurs et éditeurs, blogueurs et lecteurs.

Vous trouverez dans la liste ci-dessous plusieurs liens. Tous vous invitent à consulter le billet et parfois un autre vous renvoie vers ePagine.fr.

Je vous rappelle que tous ces textes peuvent être téléchargés depuis les sites de vente des libraires partenaires d’ePagine (liste à jour ici).

ChG

 

Les 10 articles les plus consultés sur ce blog en janvier 2012

1. Le succès numérique des éditions Bragelonne | billet du 18 janvier 2012
2. Les 2 premiers titres de Sabine Wespieser éditeur en numérique | billet du 13 janvier 2012
3. Liste des éditeurs par distributeur et diffuseur + liste des librairies partenaires d’ePagine | billet du 24 octobre 2011 et dernière mise à jour du 13 décembre 2011

4. Dans le Transsibérien avec Kerangal, Rolin, Enard, Fernandez…| billet du 16 janvier 2012
5. « Piratez ! Moi ? Jamais ! » by Numeriklivres | billet du 22 janvier 2012
6. Camille de Toledo | L’inquiétude d’être au monde | billet du 26 janvier 2012
7. L’Enfer Khmer ou comment Rithy Panh écrit et filme son Si c’est un homme | billet du 20 janvier 2012

8. Roxane Lecomte lit L’Ora(n)ge d’Emilio Sciarrino | billet du 6 janvier 2012

9. Saluer les éditions Philippe Picquier avec Wang Anyi | billet du 9 janvier 2012
10. L’intégrale du Waldgänger de Jeff Balek est en ligne | billet du 30 janvier 2012

3 février 2012

Duch condamné en appel à la prison à perpétuité

Le 20 janvier dernier je vous annonçais ici-même la sortie (version imprimée et numérique) de L’élimination de Rithy Panh (Grasset), récit-témoignage écrit en étroite collaboration durant plus de deux années avec l’écrivain Christophe Bataille ainsi que de son film, Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer. Dans les deux œuvres il revient sur le génocide cambodgien et plus particulièrement sur Kaing Guek Eav surnommé Duch, un homme qui a dirigé pendant quatre ans une prison des maquis khmers rouges, M13, avant de commander de 1975 jusqu’à la débâcle khmère en 1979 un centre, S21, dans lequel il a fait torturer, tuer et disparaître plus de 10.000 personnes. Premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), Duch, à la fin de son procès, avait demandé sa remise en liberté. Il avait été condamné à 35 années d’emprisonnement.

La nouvelle vient de tomber. L’ancien khmer rouge vient d’être condamné en appel à la prison à perpétuité par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies, au Cambodge. D’après la dépêche AFP (Henri-Pierre André et Eric Faye pour le service français), la Chambre de la Cour suprême a jugé vendredi que Duch devait être tenu pour responsable de la mort des 14.000 détenus de Tuol Sleng, près de Phnom Penh, sous le régime des Khmers rouges (1975-79). « La peine doit être sévère pour éviter des crimes similaires, sans aucun doute parmi les pires de l’histoire de l’humanité », a déclaré le président de la cour, Kong Srim. La prison de Tuol Sleng, aurait-il ajouté, était une « usine de la mort ».

Jugé coupable en juillet 2010 de meurtre, torture, viol et crimes contre l’humanité, il faut savoir que ce verdict de culpabilité est le seul à avoir été rendu par le tribunal spécial soutenu par les Nations unies depuis sa création en 2005.

ChG


Lire, visionner, aller plus loin :

lire ou relire le billet que je lui avais consacré le 20 janvier 2012
regarder en ligne la vidéo bande-annonce du film de Rithy Panh
télécharger gratuitement au format ePub un extrait de L’élimination
consulter d’autres textes disponibles en numérique sur le sujet

1 février 2012

romans, nouvelles, récits, thriller : une sélection

Les lectures s’accumulent, les billets aussi. Et ils disparaissent trop vite – comme si ce que nous avions découvert, et aimé, et partagé, ne devait durer que quelques jours, le temps que de nouvelles chroniques viennent les remplacer. Pourtant certaines lectures demandent du temps avant d’être digérées, comprises aussi parfois. Et nous aimerions pouvoir les conseiller une fois, deux fois, dix fois mais j’ai bien l’impression que l’effet répétitif pourrait agacer… Pour d’autres textes, nous ne savons pas pourquoi nous sommes soudain poussés par un sentiment d’urgence. Ces billets-là s’écrivent plus vite mais ils disparaissent tout aussi rapidement de la toile que les autres. Dans tous les cas (et il y a tant de textes qui m’ont remués et que je n’ai pas encore chroniqués), ces recommandations-là j’y tiens. Voilà pourquoi (désolé pour l’impression de ‘réchauffé’ et tant mieux si d’autres étaient passés à côté au moment de leur publication) j’ai décidé de lister aujourd’hui les textes chroniqués ces quatre dernières semaines sur ce blog. Ces sera aussi désormais un rendez-vous mensuel via la nouvelle rubrique. J’ai appelé ça Sélections parce que je n’ai jamais trop aimé la notion de Coups de cœur. Disons qu’il s’agit tout simplement de textes qui ont été lus en numérique et qui nous ont à chaque fois, pour une raison bien particulière, touchés (je dis nous parce qu’il y a dans cette liste un recueil admirable qui a été chroniqué par Roxane Lecomte via la rubrique Qui lit quoi ?). Vous trouvez donc là parmi ces dix titres (pour 13 auteurs) des récits, des romans et des recueils de nouvelles d’auteurs francophones et étrangers, un témoignage saisissant sur le génocide cambodgien et un thriller décapant proposé sous la forme d’un roman-feuilleton en six épisodes. Certains de ces auteurs ne sont pas connus ni encore très médiatisés, ils le mériteraient pourtant. À vous de nous dire et bonnes lectures à tou(te)s !

ChG


Romans, nouvelles et récits francophones


L’inquiétude d’être au monde
de Camille de Toledo
court et dense poème en prose, politique et po-éthique
6.30 € la version imprimée, 4.85 € en numérique
éditions Verdier
lire la chronique

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Avez-vous connu l’amour ? & L’ange comme extension de soi
de Karl Dubost
regards sur le monde et sur soi via le Québec, le Japon, la Normandie…
2.99 € en numérique
Numerik:)ivres et publie.net
lire la chronique

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Sous les toits et Le cri de l’oiseau moqueur
de Sébastien Ayreault
un roman urbain sur le lirécrire et une balade américaine très noire
illustrations Noémie Barsolle
2.99 € et 0.99 € en numérique
StoryLab, collection Urban stories et One shot
lire la chronique

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L’Ora(n)ge
d’Emilio Sciarrino
recueil de nouvelles lu et chroniqué par Roxane Lecomte
4.49 € en numérique
emue
lire la chronique


Nouvelles et romans étrangers


Meydan | la place
anthologie d’auteurs contemporains turcs n°1
avec Ece Temelkuran, Latife Tekin, Hakan Bıçakçı, Perihan Mağden, Karin Karakaşlı et Ahmet Ümit
traduction Canan Marasligil
3.99 € en numérique
publie.net
lire la chronique

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Amour dans une petite ville
de WANG Anyi
roman sensuel et troublant traduit du chinois par Yvonne André
6.50 € la version imprimée, 4.49 € en numérique
Philippe Piquier
lire la chronique



Thriller


Le Waldgänger
de Jeff Balek
thriller futuriste et fantastique
6 épisodes en numérique
le premier est gratuit, les autres à 0.99 €
Numerik:)ivres, collection 45 min
lire la chronique



Histoire du XXe siècle


 

L’élimination
de Rithy Panh avec Christophe Bataille
témoignage sur le génocide cambodgien et l’Enfer des prisons khmères
19 € la version imprimée, 14.99 € en numérique
Grasset
lire la chronique


Tous ces titres sont disponibles en numérique sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

20 janvier 2012

L’Enfer Khmer ou comment Rithy Panh écrit et filme son Si c’est un homme

Une fois n’est pas coutume, il sera aujourd’hui question d’un livre mais également d’un film. Et tous les deux sont bien difficiles à conseiller tant ils nous saisissent d’effroi. Le génocide cambodgien et plus particulièrement l’un des responsables de la disparition et de la mort de près de deux millions de personnes entre 1975 et 1979 au Cambodge sont au cœur de deux monuments récents écrits et réalisés par le cinéaste cambodgien Rithy Panh : Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer (le film) et L’élimination, récit écrit en étroite collaboration durant plus de deux années avec Christophe Bataille.


 

Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer est un documentaire de 90 minutes écrit, monté et réalisé par Rithy Panh à partir de plus de 300 heures de rushes. Là, il laisse la parole à Kaing Guek Eav surnommé Duch, un homme qui a dirigé pendant quatre ans une prison des maquis khmers rouges, M13, avant de commander de 1975 jusqu’à la débâcle khmère en 1979 un centre, S21, dans lequel il a fait torturer, tuer et disparaître plus de 10.000 personnes. Quand j’écris « faire disparaître » je pense au terme « kamtech » qui en cambodgien serait quelque chose comme « détruire puis effacer toute trace ». (« La langue de tuerie est dans ce mot. Qu’il ne reste rien de la vie, et rien de la mort. Que la mort elle-même soit effacée », écrit Rithy Panh.) Cet homme, Duch, « a été le premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC). À la fin de son procès, Duch a demandé sa remise en liberté. Néanmoins, il a été condamné à 35 années d’emprisonnement. Duch a fait appel. » (texte inscrit au générique).

« C’est un homme de mémoire. Rien ne lui échappe. Il aime la méthode et la doctrine. Il n’a cessé d’affiner la machine de tuerie – et son langage même. (…) Plus tard, Duch me confie : “ Dans le passé, j’ai pensé que j’étais innocent. Maintenant, je ne pense plus ainsi. J’ai été l’otage du régime et l’acteur de ce crime. ” »

Dans le film, les gestes, les silences et les rires de cet homme sont aussi importants et glaçants que ses propos (ne dit-il pas par exemple qu’il estime avoir pleinement rempli sa mission ?) ou sa manière de décrire avec minutie les rouages de cette machine destinée à détruire l’humain. Rithy Panh le laisse s’accuser, se contredire, mentir jusqu’à même réaliser qu’il est devenu « l’instrument de cet homme ». Il n’y a aucune autre intervention de la part du réalisateur sinon après coup lors du montage, sinon des images qu’il incruste à cette voix qui nous remue les entrailles tant elle est posée, calme, moqueuse, manipulatrice, des photos et des films d’archives récoltés depuis des dizaines d’années, sinon des extraits de son documentaire réalisé en 2003 sur ce même centre de torture S 21 et dans lequel il avait filmé la rencontre entre les bourreaux et les victimes et où déjà il laissait beaucoup de place à la parole nue, aux silences et où il demandait « aux « camarades gardiens » de « faire les gestes » – une façon de prolonger la parole ». Alors on repense à tous ces moments où Duch lit à haute voix des slogans de l’Angkar (L’Organisation) qu’il choisit parmi la cinquantaine apportée par Rithy Panh. « À te garder, on ne gagne rien. À t’éliminer, on ne perd rien. », par exemple.

« Je n’ai retenu que deux plans pour filmer Duch : face à la caméra ; et légèrement de biais. Le dispositif est serré. Austère. » (…) Grâce au cinéma, la vérité advient : le montage contre le mensonge. »

Mais ce face à face (on imagine bien) a laissé des traces. Rithy Panh, qui s’est échappé à 15 ans des camps d’extermination khmers et qui depuis 20 ans a choisi l’image et le cinéma (une quinzaine de documentaires et de films déjà) pour s’emparer de la question cambodgienne, et plus particulièrement du régime communiste cambodgien de Pol Pot et des tortures khmères rouges, a cette fois ressenti la nécessité de raconter sa propre histoire, en mots, ce qu’il n’avait pas fait jusque-là, l’image étant essentiellement son mode de communication. Pour ce faire il a demandé à l’écrivain Christophe Bataille de l’aider à remettre de l’ordre dans ses souvenirs (parfois flous) et à trouver à la fois la structure et le ton adéquats. Plus de deux ans de travail… De cette rencontre (confrontation) le livre L’élimination dit alors ce que l’image ne montre pas, ce qu’elle a réveillé en lui comme insomnies, autodestructions, fantômes, blessures, cauchemars… Ainsi le récit fait s’alterner scènes de l’enfance (fuite avec sa famille, disparitions et morts, camps de travail, maladie, nettoyage de la zone des morts, fuite et refuge dans le camp de réfugiés), confrontation avec Duch et errances, doutes, angoisses entre la France et le Cambodge. Dans ce récit on sent bien que Rithy Panh cherche la bonne distance, comme au cinéma, la bonne distance face à celui qui est filmé, raconté, face à ses souvenirs, face à sa quête. Et la plupart du temps ça semble fonctionner. Sauf lorsqu’il se retrouve seul. Ce qui s’ouvre alors devant lui n’est plus que verticalité, précipice, peur du vide et vertige. Je crois que c’est ce double mouvement qui m’a le plus touché parce que Rithy Panh ne cherche jamais à en rajouter, on le sent bien, mais sa souffrance est réelle, pas fabriquée.

« Je n’aime pas le mot « traumatisme » qu’on ne cesse d’utiliser. Aujourd’hui, chaque individu, chaque famille a son traumatisme, petit ou grand. Dans mon cas, c’est un chagrin sans fin ; images ineffaçables, gestes impossibles désormais, silences qui me poursuivent. »

Ces deux œuvres sont ainsi indissociables et complémentaires, artistiquement parlant (procédé cinématographique d’une part et pacte autobiographique de l’autre) mais aussi tout simplement parce qu’elles sont des témoignages essentiels. Si, dans le film, Rithy Panh a enlevé tous les moments où il s’adresse à Duch, dans son livre c’est bien l’inverse qui se passe. Néanmoins on ne peut pas parler de making-of (ce serait beaucoup trop réducteur, trop faible, trop commercial comme terme, voire même insultant). Ce texte en effet n’est pas la simple adaptation du documentaire ou un travail sur les coulisses du film mais il va creuser beaucoup plus loin que là, dans le passé de Rithy Panh mais aussi dans son corps et dans son inconscient. Il parvient à saisir ce qu’il a vécu jusque dans la dépossession de son propre corps.

« Pendant quatre ans, je me suis souvent lavé tout habillé. Accroupi, je renversais sur moi un seau d’eau. Ou j’entrais dans une rivière. Je frottais le tissu, mon cou, mes cheveux, mes chevilles, mes pieds. Je séchais au soleil. Ainsi j’étais propre. Je n’ai jamais utilisé de savon ou de dentifrice. Rien n’était à moi : pas même ma nudité. Si j’ose dire : pas même notre nudité, car je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un corps vivant dénudé. Je ne me souviens pas non plus avoir vu mon visage, sauf dans les reflets de l’eau. Seul un individu a un regard sur son corps, qu’il peut cacher, offrir, partager, blesser, faire jouir. Contrôler les corps, contrôler les esprits : le programme était clair. J’étais sans lieu ; sans visage ; sans nom ; sans famille. J’étais dissous dans la grande tunique noire de l’organisation. »


 

Le documentaire nous secoue notamment parce qu’il nous met face aux propos et à la rhétorique du tortionnaire, on est saisis par son calme et son machiavélisme, par ses tentatives de séduction et de manipulation. Là c’est Rithy Panh qui filme. Il n’a pas besoin d’en dire plus. La force du réalisateur est là, de son film aussi. Mais on ressort de là avec un malaise encore plus profond quand on connaît un peu l’histoire du réalisateur. Je me suis alors dit qu’il lui aura fallu une grande force pour se taire, pour aller au bout de ce film dans lequel il ne souhaitait ni banaliser ni sacraliser le bourreau mais filmer quelqu’un qu’il pouvait « toucher à hauteur d’homme » (« je me tiens à distance humaine. Je veux pouvoir toucher mon sujet. »). Car tel est le parti pris de Rithy Panh dans ses deux œuvres (on n’est pas encore dans le pardon mais dans le souci de justice pour l’instant) : pour lui, Duch a sans doute fait tuer plus de 10.000 personnes à lui tout seul mais il reste avant tout un homme (ni un monstre ni un malade) qu’on doit laisser parler, qui doit être jugé. « Aujourd’hui, je ne cherche pas la vérité mais la parole », écrit-il. Ou encore : « Il est humain à chaque instant : c’est pourquoi il peut être jugé et condamné. » Cette force-là on la ressent également dans son livre sauf que là ce ne sont plus des images qui défilent mais des mots, des phrases qu’on reçoit et que, dans L’élimination, ce n’est plus Duch qui parle mais Rithy Panh. Et si cette fois il a ressenti le besoin d’écrire (et non de filmer) son histoire personnelle, nous, lecteurs, nous ne ressortons pas de là indemnes non plus. Ces deux œuvres qui n’en font qu’une nous renvoient très rapidement à d’autres horreurs que le vingtième siècle aura créées, à d’autres monuments artistiques aussi, à d’autres témoignages essentiels. Nous penserons beaucoup à Primo Levi, Charlotte Delbo, Robert Antelme, Elie Wiesel, Vassili Grossman, Claude Lanzmann, Abdourahman Waberi, Jean Hatzfeld, Duong Thu Huong et à tant d’autres encore. Nous serons aussi mal à l’aise, bouleversés et terrifiés. Nous retrouverons cette impression ressentie chez ses prédécesseurs (si je puis dire) et nous serons stupéfaits voire terrifiés : de l’horreur aura jailli une fois encore un objet complexe et fondamental.

« La faim est le premier des crimes de masse. » (…) J’ai aussi été celui qui mange des épluchures. Je me souviens avoir vu, sur d’autres images d’archives, des cochons se promener dans la Bibliothèque nationale de Phnom Penh, vidée par les Khmers rouges. Ils bousculaient des chaises et piétinaient des épluchures. Les cochons remplaçaient les livres. Et nous remplacions les cochons. »

Le récit de Rithy Panh est également celui de ses jeunes années, de son rapport à sa famille, à ses parents (il y a des moments magnifiques là aussi sur « l’avant »), à son pays. Puis, plus on avance plus le récit devient insupportable. L’usage du présent au milieu de bribes racontées au passé rend encore plus fort ce qui est dit. Et ce qui nous accompagne longtemps après avoir terminé le récit c’est cette façon que Rithy Panh a d’aller de l’avant, de dépasser son chagrin et, malgré ce qui s’est passé et qui le hante encore, de croire encore à la vie, au vivant et à l’humain.

« Je voudrais que ces pages soient loin des slogans khmers rouges, loin de la violence. Loin de la révolution. » (…) le travail de recherche, de compréhension, d’explication, qui n’est pas une passion triste : il lutte contre l’élimination. Bien sûr, ce travail n’exhume pas les cadavres. Il ne cherche pas la mauvaise terre ou la cendre. Bien sûr ce travail ne nous repose pas. Ne nous adoucit pas. Mais il nous rend l’humanité, l’intelligence, l’histoire. Parfois la noblesse. Il nous fait vivants. »

Si vous souhaitez aller plus loin avant de voir le film et ensuite de lire ce récit, je vous renvoie à ce texte qui m’a beaucoup touché de Richard Rechtman, directeur d’études à l’EHESS, « Reconstitution de la scène de crime » qu’on peut lire sur le site de la revue de culture contemporaine etudes ainsi qu’à l’entretien croisé entre Rithy Panh et Christophe Bataille sur le site du Monde, c’est époustouflant. Sur la fiche détail du livre numérique vous pourrez également regarder en ligne la vidéo bande annonce du film de Rithy Panh et télécharger gratuitement au format ePub un extrait de L’élimination. Ce récit est disponible dans sa version imprimée chez tous les libraires et en numérique via ePagine sur tous les sites des libraires partenaires (liste à jour ici).

ChG


Oeuvres de Rithy Panh citées dans ce billet.

Duch, Le Maître des Forges de l’Enfer, film écrit, réalisé et monté par Rithy Panh (Acacias Films, janvier 2012).
S21, la Machine de mort Khmère rouge, documentaire écrit et réalisé par Rithy Panh (sorti en salle en 2004).
L’élimination, récit de Rithy Panh avec Christophe Bataille (Grasset, janvier 2012), 19 € la version imprimée, 14.99 € en numérique (avec DRM).

9 janvier 2012

Saluer les éditions Philippe Picquier avec WANG Anyi

Les éditions Philippe Picquier, qui sont incontournables quand on s’intéresse de près aux littératures asiatiques et extrêmes orientales, continuent sur leur bonne lancée. 16 titres à ce jour figurent au catalogue numérique sur tous les sites des libraires connectés. Proposés au format ePub sans DRM, les moins chers sont vendus 4.49€ et le plus cher 12.99€ (mais la plupart se situant plutôt autour de 6€), vous avez dans 80% des cas la possibilité de télécharger gratuitement un extrait en ePub. Pour les saluer et vous faire entrer dans leur catalogue, je vous propose aujourd’hui de lire un extrait de Amour dans une petite ville de WANG Anyi la shanghaienne qui écrit et publie dans son pays depuis les années 70 et qu’on a découvert en France grâce à Philippe Picquier il y a 10 ans. Amour dans une petite ville, roman sensuel sur le corps, le désir et la danse au temps de la Révolution culturelle chinoise « fit scandale lors de sa première parution en 1986 dans la revue Littérature de Shanghai, au point qu’il fallut attendre près de huit ans pour que paraisse enfin en Chine populaire un recueil intitulé Sanlian (« Trois amours »), qui reprenait ce roman ainsi que deux autres publiés à la même époque, Amour sur une colline dénudée et Amour dans une vallée enchantée (dispo en numérique également). Ce texte, tranchant sur la pruderie officielle ambiante, osait parler d’amour physique, sujet considéré jusqu’alors comme tabou. » (note de Yvonne André la traductrice de ce roman).



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Amour dans une petite ville de WANG Anyi,
traduction Yvonne André,
Éditions Philippe Piquier, 2007
(2011 pour la version numérique).

« C’est une toute petite ville ceinte de plusieurs cours d’eau, avec une route étroite qui conduit à la voie ferrée. Son originalité lui vient de ses arbres. Sophoras, ormes et saules, peupliers, cédrèles et pêchers, pruniers, abricotiers, jujubiers et plaqueminiers lui font un cerne d’émeraude. Depuis les bateaux qui descendent le cours du fleuve, s’aperçoit au loin une oasis débordant de verdure. S’approchant, on distingue les maisons de briques grises à toits rouges. Encore plus près, on entend la mélopée sereine des porteurs d’eau. En effet, les habitants ont l’habitude de boire l’eau de la rivière car celle des puits leur donne la colique. Les porteurs livrent l’eau à domicile par charrette à bras portant un tonneau goudronné. Les cahots sur le chemin inégal font jaillir des éclaboussures du tonneau plein d’eau. Les roues des charrettes ont raviné plus ou moins profondément le chemin qui longe la rivière. D’innombrables ornières s’entrecroisent et quand la roue d’une charrette passe de l’une à l’autre, elle bute sur la bosse de terre qui les sépare, transformant le chant du porteur d’eau en trille rythmé. Le chant s’éloigne tandis qu’un autre se rapproche, obsédant, toujours associé à la verdure des bouquets d’arbres. Cependant, le bateau est reparti après avoir abandonné quelques dizaines de voyageurs et plus de dix palanches lourdement chargées. Par la passerelle vacillante, tous les arrivants sont montés sur la berge et s’éloignent par le chemin de terre en direction du centre de la ville.
La plupart des rues sont revêtues de pavés polis par l’usage. À travers les semelles de coton, les passants ressentent la bienfaisante chaleur des pierres chauffées au soleil. Les charges des marchands oscillent au bout des palanches, leurs pas font trembler le sol. Ils ne déposent leur fardeau que lorsqu’ils sont parvenus au cœur de la ville. Ils apportent de la ciboule nouvelle fraîchement cueillie, où perle encore la rosée. Aujourd’hui, dans neuf foyers sur dix, on mangera des raviolis farcis à la ciboule et toute la rue exhalera son odeur alliacée. La palanche libérée de ses bottes de ciboule s’éloigne tout doucement, portant une charge de beignets.
Une charrette qui part vers le sud acheter du fourrage passe au trot dans la rue. Elle arbore, en guise de voile¹, un morceau de drap. Tête basse, la vieille jument souffle ; près d’elle caracole un poulain en liberté, levant haut ses jambes grêles. Tantôt il ouvre la marche, tantôt reste à la traîne, tantôt folâtre de droite et de gauche, bousculant l’éventaire de gelée de pois verts d’une grand-mère, sans que personne ne s’en formalise. Tout le monde s’écarte devant lui et le laisse batifoler.
Sur les murs où la chaux pelée laisse voir les briques sont placardées de grandes affiches annonçant les programmes du cinéma et du théâtre. La place de cinéma coûte dix centimes et trente celle de théâtre. Les films montrent des ombres qui se meuvent avec talent, tandis qu’au théâtre les acteurs, certes moins bons, sont présents en chair et en os. Somme toute, le prix est justifié. Chaque soir, les deux salles font le plein de spectateurs, juste comme il faut.
Le soir venu, quand tous les marchands ambulants sont repartis et que les boutiques ont fermé leurs volets, dans l’obscurité de la rue, les pavés reflètent le brillant clair de lune. Les portes se ferment, les fenêtres se closent, puis, un moment plus tard, les lumières s’éteignent. Les enfants rêvent à leur vie quand ils seront grands, les vieux songent au temps de leur jeunesse. Quant aux hommes et aux femmes qui ne sont ni jeunes ni vieux, ils se livrent dans l’obscurité à d’autres plaisirs et sèment des graines de vie. L’an prochain à pareille époque, dans la petite ville, seront apparues de nouvelles vies vagissantes.
A présent règnent calme et obscurité.
Au cinéma, sur l’écran lumineux, s’agitent des silhouettes humaines, jouant une histoire faite de tristesse de la séparation et de joie des retrouvailles. Au théâtre, sur la scène brillamment éclairée, des acteurs bien réels jouent des personnages imaginaires.

¹ Dans la plaine du Nord, on tend souvent une voile sur les brouettes ou les charrettes pour s’aider de la force du vent. »

 

Née à Nankin en 1954, WANG Anyi a passé son enfance à Shanghai, la ville natale de sa mère. Née de parents tous deux écrivains, et enfant précoce, elle est capable dès l’âge de quatre ans de réciter des poèmes classiques, dont Le Chant des regrets éternels du poète Bai Juyi (IXe siècle), dont elle reprendra le titre, bien des années plus tard, pour le donner à son roman. Le chant des regrets éternels, paru en 1995, obtiendra d’ailleurs l’une des plus hautes distinctions chinoises, le prix Maodun, en l’an 2000. C’est encore une enfant quand son père, traité de droitiste en 1957, est démis de ses fonctions dans l’armée. Dix ans après, la Révolution culturelle va ranger sa mère, comme nombre d’écrivains, parmi les “esprits malfaisants”. Elle se réfugie dans la lecture des grands écrivains chinois et étrangers, notamment Balzac. Depuis la parution de ses premiers textes en 1976, elle ne va plus cesser de publier nouvelles, romans, essais et récits de voyage, remportant de nombreux prix littéraires. Elle aime à faire revivre sur un mode intimiste les ruelles de Shanghai et ses années d’adolescence marquées par la Révolution culturelle. Elle est élue en 2001 présidente de l’Association des écrivains de Shanghai.

Œuvres publiées en français (les deux titres disponibles en numérique sont suivis d’un *)

Les Lumières de Hong Kong. Éditions Philippe Picquier, 2001.
Amère Jeunesse. Bleu de Chine, 2004. (épuisé chez l’éditeur)
Le Chant des regrets éternels. Éditions Philippe Picquier, 2006.
Amour dans une petite ville. Éditions Philippe Picquier, 2007. *
Amour dans une vallée enchantée. Éditions Philippe Picquier, 2008. *
Amour sur une colline dénudée. Éditions Philippe Picquier, 2008.
À la recherche de Shanghai. Éditions Philippe Picquier, 2011.

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