Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

19 février 2012

Sur la route des Beats, au croisement des morts

« Kerouac vidé de son sang, c’est le dernier mouvement d’une variation à quatre voix sur le thème du rêve cassé sec, du vol époumoné dans la tempête de fleurs, sur le thème aussi de la joie qui courait en filigrane dans les revendications les plus entêtées alors faites à la vie puisqu’on voulait le monde en cessation de commerce. » (Jean-Jacques Bonvin, Ballast)

Nouvelle virée sur la route du lirécrire, en compagnie cette fois de quatre auteurs incontournables de la Beat Generation (Kerouac, Ginsberg, Burroughs et Cassady). Au volant, dans cette traversée à tombeau ouvert dans l’Amérique des années 60 à 90, Jean-Jacques Bonvin et son Ballast (éditions Allia). Une traversée (ni une étude ni une biographie) sans linéarité – ni dans l’espace de la narration ni dans la chronologie des faits. Des incursions plutôt, entre vie et mort, écriture et roads, vitesse et mouvement, ascensions rapides et descentes fulgurantes. Un ensemble d’images prises sur le vif, d’instantanés (toujours la vitesse), des images pas faites pour être archivées. Loin de la fantasmagorie et des grandiloquences, au plus proche du désir et du trouble, avec incursions dans ce qui fait le quotidien de jeunes gens qui pourtant seront des comètes pour beaucoup.

« Mais ces quatre-là ont fini par fusionner à force de ne plus se voir ni s’entendre, leur œuvre était entre eux plus qu’en eux, elle leur barrait la vue et leur échappait, elle prenait la route à son tour. » (Jean-Jacques Bonvin, Ballast)

J’aime dans ce texte comment l’auteur nous fait passer en une phrase d’un lieu à un autre, d’un temps à un autre, d’un personnage à un autre (les corps portés « en avant ») et comment ici l’ellipse est travaillée. J’aime ce mouvement, de gauche à droite avec retour chariot, et cette place laissée à tout ce temps passé dans les trains et les bagnoles, sans compter les montées (adrénaline, désir, notes, routes, drogues, vie) et les descentes (bière, route, acides, post-coïtum, maladies, mort).

« Neal, Jack, William, Allen donnent dans l’agonie, celle de tout un chacun. Ils meurent dans le coma à l’hôpital, loin du ballast et des plages, loin des cuisines, des palmes qui ondulent, ils s’accrochent quelques heures encore à la vie pour capituler aux pieds du corps médical. Leur résignation est celle du souvenir immense et vague de ce qui précède le goutte-à-goutte venu de la bouteille au-dessus de leur tête, la pompe au pied du lit, le rythme cardiaque sur l’écran, ce qui précède et qui est partout dans les lignes qu’ils se sont écrites, dans le croisement aléatoire et pourtant voulu des mots sur la route. » (Jean-Jacques Bonvin, Ballast)

On commencera donc par la fin, par quatre fins, quatre fois la mort (autour de 1968 pour Cassady et Kerouac et 1997 pour Ginsberg et Burroughs) et on ira ensuite de croisements en croisements, on revivra leurs rencontres (« des poètes-philosophes qui veulent l’aventure pour l’écrire »), on les suivra dans leurs moments de partage mais aussi lors de leurs manques ou leurs séparations. On ne comptera pas les heures d’écriture (poèmes, rouleaux, lettres, déclamations) ni le nombre de leurs déplacements (vitesse, allers et retours, marche, métro). On n’oubliera pas l’alcool (fêtes, beuveries, addiction) ni les drogues (herbe, héroïne, benzédrine). Il sera forcément question de désir, d’amour et de sexe (séduction, trahison, bisexualité). Le corps aura aussi son envers (les yeux (derrière), le foie, le dedans (inside), les entrailles) et la mort sera souvent violente, brutale. On y croisera (dans le désordre) Grateful Dead, Ken Kesey, Timothy Leary, Malcolm Lowry, Dylan Thomas ou encore le Manhattan Transfer de Dos Passos.

On regrettera tout de même que ce texte soit si court. Alors on ira relire les poètes, ces quatre-là mais aussi les autres : Claude Pélieu, Gregory Corso, Peter Orlovsky, d.a. levy ou encore Lucien Suel qui les célèbre depuis très longtemps, lui qui connaît plusieurs de leurs textes par cœur et les lit en public, lui dont l’œuvre en mouvement n’a de cesse de nous surprendre.

« Le ciel est un fond de casserole dans laquelle on a laissé bouillir du lait pendant trop longtemps. Ciel caséeux.
Le ciel est nervuré de grandes vulves roses qui s’entrouvrent et se ferment au souffle du vent. Ciel vertigineux.
Le ciel avale le vol triangulaire des oiseaux noirs. Nos yeux les perdent à l’infini. Écran éteint. Ciel brumeux.
Le ciel est béant. Le ciel coule dans le vase. Le ciel est une boule glacée sous ma langue morte. Ciel hasardeux.
Le ciel est une piste circulaire sous l’étoile de l’attente. Cirque inscrit dans son propre songe. Ciel précieux. » (Lucien Suel, Théorie des orages)

ChG

13 septembre 2011

rentrée littéraire et sans DRM pour 11 éditeurs diffusés par Harmonia Mundi

Fin mars 2011 nous annoncions ici l’arrivée en numérique des premiers titres des éditions Allia et du Passage du Nord-Ouest. Dans le même temps arrivaient au catalogue trois titres des éditions Picquier. Ces trois maisons d’édition sont diffusées en librairie par Harmonia Mundi (merci à Olivier Fabre qui œuvre depuis des mois pour faire entrer d’autres éditeurs au catalogue via Eden Livres). Depuis deux jours si Allia, Passage du Nord-Ouest et Picquier proposent de nouveaux titres (des nouveautés qui plus est, et en ePub, et sans DRM), d’autres éditeurs viennent de les rejoindre : L’aube, Bleu autour, Champ Vallon, Les Impressions Nouvelles, Thierry Marchaisse, Le Mot et le reste et l’éditrice de Nicolas Bouvier, Zoé. Un texte très attendu à la Fosse aux ours sera mis en ligne le 22 septembre ainsi que deux autres titres publiés par les éditions Yago et Wombat. Si les premiers livres numériques avaient été mis en ligne au moment du salon du livre de Paris en mars dernier cette nouvelle série arrive en pleine rentrée littéraire numérique. Quinze titres numériques chez 11 éditeurs c’est bien peu (par rapport à la qualité et à l’offre de ces catalogues) mais il me semble que c’est un signal fort lancé par les éditeurs diffusés par Harmonia Mundi. Signalons aussi que cette rentrée est 100% sans DRM et que les prix se situent entre -25% et -67% du prix papier selon les titres et/ou les éditeurs. Parmi cette petite quinzaine de titres on trouvera essentiellement des récits et des romans dont un pour la jeunesse. Par ailleurs, certains de ces ePub ont été fabriqués par ePagine et d’autres par Lekti. Si des extraits gratuits peuvent être téléchargés (en ePub) depuis les plateformes de vente de livres numériques (liste des libraires partenaires ici), d’autres seront feuilletés ou téléchargés (en PDF) depuis Eden Livres. Tout ceci est signalé infra, pour chaque titre. Bonne rentrée à tous les éditeurs diffusés par Harmonia Mundi !

 

ÉDITIONS ALLIA

Ballast de Jean-Jacques Bonvin, 2.99 €
Télécharger un extrait gratuit

Écrit dans un style vivant, écorché et impulsif, Ballast restitue à merveille la soif d’aventures, d’attirances et de libertinages des protagonistes de la beat generation. Un objet littéraire qui nous fait avaler le ballast, dont Jack Kerouac, William Burroughs et Allen Ginsberg eux-mêmes avaient noirci leurs cahiers. Pour aller plus loin vous pouvez visionner cette vidéo dans laquelle Jean-Jacques Bonvin revient sur le mouvement beat et l’écriture de son texte.

Passer la nuit de Marina de Van, 4.49 €
Télécharger un extrait gratuit

Marina de Van a réalisé Dans ma peau (2002), avec elle-même dans le rôle principal et Ne te retourne pas (2009), avec Monica Bellucci et Sophie Marceau dans les rôles principaux. Ici elle s’applique à transmettre par l’écriture ce qu’elle a pu ailleurs filmer, notamment par la répétition des gestes de la narratrice. C’est cette violente sincérité qui resurgit là, entre les lignes. Sincérité face à la difficulté d’être normale

Repas de morts de Dimitri Bortnikov, 4.49 €
Télécharger un extrait gratuit

Des steppes de Russie aux bas-fonds parisiens, l’auteur nous invite à un « bal des revenants », esprits réincarnés au gré de souvenirs épars, entremêlés… La traversée brutale de ce climat onirique rappelle, bien que dans un style tout différent, l’introduction de Michel Leiris à L’Âge d’homme, concevant la littérature comme une tauromachie… Ce roman a semble-t-il été déjà très remarqué par la critique et les libraires, il est notamment sélectionné pour le prix France-Culture Télérama.

>>> mises en ligne précédentes des éditions Allia : Le découragement de Joanne Anton, 2.99 € - extrait gratuit (texte chroniqué ici) et Too much future de Henryk Gericke & Michael Boehlke, 7.49 €

 

ÉDITIONS DE L’AUBE

Val d’absinthe de Anna Roman, 11.99 €
Feuilleter l’extrait / Télécharger l’extrait (PDF)

Spécialiste du cinéma latino-américain, Anna Roman nous propose ici son premier roman. Années 80. L., 40 ans, mariée, deux enfants, décide de faire partie d’un programme qui prépare des détenus en maison d’arrêt à l’examen spécial d’entrée à l’université. La guerre d’Algérie, le franquisme, les dictatures d’Amérique Latine lui ont appris la prison politique. Mais elle n’est jamais entrée dans une prison française.

>>> mise en ligne précédente des éditions de l’Aube : Engagez-vous !, entretiens avec Gilles de Vanderpooten et Stéphane Hessel, 3.99 €

 

ÉDITIONS BLEU AUTOUR

La confession d’un fou de Leïla Sebbar, 8.49 €
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La confession d’un fou est un roman sur la violence en politique, sur ses ressorts intimes, armés dans l’enfance, et sur ses ressorts historiques. De Shérazade, sa trilogie romanesque, à La confession d’un fou, les livres de Leïla Sebbar, à la croisée de l’intime et du politique, disent l’exil, le métissage, la violence.

 

ÉDITIONS CHAMP VALLON

Solution terminale d’Anne Maro, 11.99 € (premier roman)
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Un monde cynique : le Monde Vénérable. Un système impitoyable et anonyme : la Pyramide. Au sommet, des élites nanties, d’une vieillesse extrême, de plus en plus obsédées par leur protection et leur plaisir, rêvent d’éternelles vacances et exploitent sans vergogne le reste de la société.

 

LA FOSSE AUX OURS

Génération mille euros de Antonio Incorvaia & Alessandro Rimassa, 11.99 € (en ligne le 22 septembre)
Génération mille euros est un roman mais c’est surtout le tableau d’une génération de trentenaires, précaires en tout. Conçu au départ comme un ebook, Génération mille euros a connu un beau succès en Italie dans sa version papier avant de devenir un film en 2009. Antonio Incorvaia (1974) est diplômé d’architecture. Il a été graphiste et écrit désormais pour la télévision. Alessandro Rimassa (1975) est journaliste. Il travaille pour la télé et la radio.

 

LES IMPRESSIONS NOUVELLES

Un peu de vie dans la mienne d’Emmanuelle Lambert, 8.99 €
Il y a trois ans que Paul s’est retiré dans une maison de repos, assumant son incapacité à vivre sa vie, plus à son aise avec les fous qu’avec les gens normaux. Un jour il reçoit la lettre d’une femme qu’il a aimée. Il lui faut sortir, affronter une dernière fois ses souvenirs, et finalement se confronter au monde.

Ma guerre de Troie de Daniel Kammer, 9.99 €
Par le sortilège d’une boule de cristal oubliée dans un grenier de banlieue, Léo Cerzanne, collégien de 13 ans, se retrouve en pleine guerre de Troie, auprès des héros Achille, Patrocle, Pâris et les autres, qu’il accompagnera à travers toute l’Iliade (à partir de 11 ans).

 

ÉDITIONS THIERRY MARCHAISSE

Un lézard dans le jardin d’André Agard, 9.99 €
Feuilleter l’extrait / Télécharger l’extrait (PDF)
Clara, la narratrice, est une fétichiste de la soie, qui est poussée à des comportements incontrôlables, au point qu’elle en devient dangereuse. Échappant de justesse à la prison, elle se retrouve internée dans une institution psychiatrique. C’est là que nous la rencontrons, au début du roman, qui nous plonge d’emblée dans son monde intérieur, et nous ouvre sa sensibilité tour à tour attachante et inquiétante, son intelligence aiguë des signes et des autres… Un premier roman où se croisent le roman policier, le fantastique, le conte philosophique et l’analyse psychologique.

 

LE MOT ET LE RESTE

Sermons radiophoniques de Hakim Bey, epub – 2.99 €
Feuilleter l’extrait / Télécharger l’extrait (PDF)
Les Sermons radiophoniques (1992) forment un ensemble de onze textes dans lesquels l’auteur développe une théorie de pratique artistique appelée « immédiatisme ». Dans la lignée de Dada et du situationnisme, l’immédiatisme se conçoit comme un mouvement basé sur la notion de jeu. Hakim Bey est un écrivain anarchiste américain connu pour sa théorie de la TAZ (Temporary Autonomous Zone ou zone autonome temporaire) ainsi que pour ses écrits sur le mysticisme et les cultures pirates qui ont beaucoup influencé le monde des squats et des free parties entre autres (vous pouvez lire à ce sujet le billet consacré à TAZ lors de la mise en ligne de ce texte par les éditions de L’éclat en juin dernier).

 

PASSAGE DU NORD-OUEST

Providence de Juan Francisco Ferré, 17.99 €
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Voici ce qu’écrit Juan Goytisolo de ce roman : « À partir d’une situation banale – un cinéaste espagnol, Alex Franco, se voit confier un scénario, intitulé Providence, pour le porter à l’écran –, le récit bifurque, se développe dans différentes sphères, emprunte des voies nouvelles et risquées. » Juan Francisco Ferré est né à Málaga en 1962. Il appartient à une nouvelle vague, marquante, d’écrivains espagnols imprégnés de pop culture et de nouvelles technologies. Nouvelliste, romancier et critique littéraire, il enseigne actuellement à l’université Brown, à Providence (Rhode Island), aux côtés de Robert Coover. Auteur de plusieurs romans dynamiteurs de formes et de genres, Ferré a été avec Providence finaliste du prestigieux prix Herralde en 2009.

>>> mises en ligne précédentes du Passage du Nord-Ouest : Au sujet du Passage du Nord-Ouest lire ce billet consacré aux deux premiers titres numérisés de Rodrigo Fresán (ceux-ci sont toujours en PDF).

 

ÉDITIONS PHILIPPE PICQUIER

Les Chevaux célestes (L’Histoire du Chinois qui découvrit l’Occident) de Jacques Pimpaneau, 8.99 €
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Jacques Pimpaneau, né en 1937, est sinologue, professeur à l’école des Langues Orientales de 1965 à 1999. Il crée le musée Kwok On (Arts et traditions populaires d’Asie) à Paris en 1971 où il organise de nombreuses expositions. La collection Kwok On est donnée en 1999 à la Fondation Oriente à Lisbonne. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et traductions sur la littérature classique chinoise. Ici, il entreprend de raconter l’histoire de Zhang Qian qui fut le premier explorateur chinois de l’Asie Centrale jusqu’à la Perse, qu’il parcourut et où il vécut et prit femme. Aucun des faits relatés ne sont inventés car tout est fidèle au récit que nous ont transmis les Mémoires historiques, et à cet esprit depuis longtemps disparu, Jacques Pimpaneau redonne vie, l’éclaire des enjeux politiques, l’anime de la flamme de l’intelligence et du souffle de la liberté sur les routes des Xiongnu, de la Bactriane et des chevaux célestes.

La submersion du japon de Sakyo Komatsu, epub – 5.99 €
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Les tremblements de terre qui secouent continuellement le Japon rappellent à tous les Japonais que le destin de l’archipel est d’être, un jour, englouti comme le fut l’Atlantide autrefois. Un bathyscaphe dans la fosse du Japon examine de nouvelles fractures dans l’écorce terrestre. Des îles s’enfoncent, des volcans se réveillent, des tsunamis engloutissent les terres… Un roman d’anticipation aux échos malheureusement contemporains.

>>> mises en ligne précédentes des éditions Philippe Picquier : Les Herbes du chemin de Natsume Sôseki, 6.49 € ; Fantômes et kimonos Hanshichi mène l’enquête à Edo de Kidô Okamoto, 5.99 € et Journal d’un apprenti moine zen de Giei Satô, 10.99 €

 

ÉDITIONS ZOÉ

À travers tous les miroirs d’Ursula Priess, epub – 11.99 €
Ce récit par petites touches est d’une infinie intelligence. Juxtaposé à l’histoire d’une rencontre amoureuse à Venise, il affronte les rapports au père célèbre, aimé et souvent détesté ou incompris. Ursula Priess, fille de Max Frisch (1911-1991), est née en 1943 à Zurich. Elle quitte la Suisse en 1966, vit en Suède, en Écosse, aujourd’hui en Allemagne. Son lieu de prédilection est Istanbul, sur lequel elle vient de publier son deuxième livre. À travers tous les miroirs est son premier texte publié.

31 mars 2011

Joanne Anton, Le découragement, Allia

Téléchargez ce texte sur epagine.fr.

Les éditions Allia viennent de rejoindre le catalogue numérique avec deux premiers textes, dont Too much future (7,50 €) de Michael Boehlke et Henryk Gericke sur le punk en République Démocratique Allemande (une de mes prochaines lectures) et Le découragement (3 €), premier roman de Joanne Anton dont il sera question aujourd’hui. Notez bien que ces deux textes sont disponibles en ePub (sans DRM) sur ePagine et qu’un extrait assez long du Découragement peut être téléchargé gratuitement.

Amorçant l’écriture d’un récit sur le découragement, Joanne Anton reprend à son compte les procédés narratifs utilisés par Samuel Beckett dans Watt ou Thomas Bernhard dans Marcher, récits marqués par une pensée en mouvement, obsessionnelle et tourmentée, et dans lesquels est remise en question la fonction propre de la narration. « Ce qui serait soudain possible, ce serait d’écrire pour nous qui avons lié notre existence à la langue. On écrirait non pas une histoire candide sur un joli mercredi, on ne serait pas en mesure de fictionner à ce point, mais une question qui nous permettrait de tricher avec le croupier, même lorsqu’il semble nous laisser gagner. Parce qu’on le connaît. Cela fait des années qu’il nous fait le coup du joli mercredi. Du chanceux mercredi. De l’amour du mercredi et de la vie qu’il contient. (Le jeudi tout est foutu.) », écrit Joanne Anton. À travers une quête (inachevée) à la fois identitaire et intrinsèque à celle qui tente de faire oeuvre, l’auteur de ce « premier roman », malgré le sujet et le propos, se met rapidement en branle (marcher/penser, penser/marcher), jouant de la mise en abîme (comment ne pas se décourager face à un sujet comme celui-là ? écrit-on sur le découragement quand le récit qu’on voudrait réellement écrire n’avance pas ?), n’hésitant pas non plus à faire entrer dans cette spirale Eros et Thanatos. Bien que la question du découragement soit centrale ici (on parlera en effet d’écriture mais aussi d’amour, de réussite sociale, de sexe, de folie et de suicide), le récit prend rapidement forme grâce au rythme imposé par cette langue et via une pensée tout à la fois dynamique et bouillonnante, border line et sur le fil. C’est vers ce vertige-là que le lecteur sans cesse tenu et balloté (à l’instar des deux grands auteurs cités précédemment) sera entraîné. Oui sans doute que certains abandonneront ce récit en cours de route. Ce n’est pas mon cas.

« Il faut que nous marchions pour pouvoir penser, dit Oehler, tout comme il nous faut penser pour pouvoir marcher, une démarche découle de l’autre; et chaque démarche découle de l’autre tandis que notre habileté en tout cela ne fait que croître. Mais tout cela uniquement jusqu’à ce degré d’épuisement. Nous ne pouvons pas dire : nous pensons comme nous marchons, tout comme nous ne pouvons pas dire : nous marchons comme nous pensons, parce que nous ne pouvons pas marcher comme nous pensons ni penser comme nous marchons. Si nous marchons un certain temps en pensant intensément, dit Oehler, nous sommes bientôt obligés d’interrompre la marche ou la pensée, parce qu’il n’est pas possible de penser et de marcher pendant un certain temps avec la même intensité. » (Thomas Bernhard, Marcher, Gallimard)

Si nous devinons quel récit aurait pu naître ici, c’est bien un autre qui finit par percer : récit sur l’écriture, et en particulier sur la difficulté d’écrire au quotidien (labeur). « Corps et pensée sont à bout maintenant qu’ils sont tournés vers le souvenir de l’amour qui est lié à l’écriture, et son vide. » Derrière le mal de l’écriture il y a bien aussi cette difficulté de vivre, ce combat incessant entre le corps et l’âme. Corps lourd, main lourde, la difficulté d’écrire se fait procrastination, le désir de disparaître n’étant jamais bien loin mais « tout disparu que nous soyons, nous vivons. Eh oui. » Pour sortir de ce cercle infernal, il faut s’arracher, s’extraire, trouver force et courage : oublier par exemple la suite logique des jours, épouser les creux, les mauvais, les sourds et puis marcher vers l’est ou vers l’ouest selon que nous serons lundi ou mercredi, car marcher c’est poser un pied devant l’autre, c’est déjà se mettre en marche, marcher c’est penser et c’est déjà écrire. « C’est parce qu’on imagine simultanément tous les pas qu’on devra faire qu’on se décourage, alors qu’il s’agit de les aligner un à un », écrit Marcel Jouhandeau.

ChG

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Premières pages du découragement

EST-CE possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit ? Le mieux, le moins pire serait de traiter la question par une marche en crabe. Lentement, avec les pinces de la langue, s’approcher, alors que l’on aurait l’air de se diriger ailleurs. Par exemple dans une histoire. On ne pourrait pas inventer une histoire dans cet état. On se servirait d’une influence. À cause du découragement profond, on aurait perdu nos moyens et surtout nos illusions de fabriquer quelque chose avec la langue, surtout une histoire. Cela ferait longtemps, des semaines entières, que le découragement nous aurait travaillé, mâché, mordu au corps et à la pensée, et on n’aurait plus tellement de consistance pour assumer un récit. On chercherait à le mettre sous la protection d’une influence qui résulterait de la dernière lecture marquante pour notre esprit. Aussi maladivement découragé qu’il soit, cet esprit n’aurait pas perdu le goût des autres proses, seulement celui de la sienne et de tout ce qu’il produit : réflexions, souvenirs, actes, rêves, perceptions. On continuerait de penser, malgré tout, dans l’absence de possibilité autre. On penserait à Marcher de Thomas Bernhard. À partir de là, on verrait si c’est possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit. On commencerait sans plus tarder. On aurait l’impression d’avoir éloigné de quelques centimètres de soi le découragement, l’impression avant de se lancer de pouvoir se lancer et on se penserait moins découragé que dix minutes auparavant, quand il nous semblait impossible de faire quoi que ce soit. On aurait peut-être piégé le découragement en décidant d’écrire sur lui. On commencerait sur ce faible espoir.
On ne se décourage pas spécialement le lundi et le mercredi, écrirait-on, non, les jours ne sauraient être ici sélectionnés à l’avance, mais il est vrai que l’on n’a pas d’autre alternative – sauf extrême – que celle de marcher avec. Ainsi, on marche avec selon des horaires, des jours et des semaines parfois entières qui nous sont imposés. Même si l’on veut penser qu’il nous reste le libre arbitre dans cet agencement du temps soudain rempli contre notre volonté, et qu’il suppose que l’on puisse commander à son corps l’arrêt de tout mouvement, surtout celui de la respiration, même si l’on veut le penser donc, on doit reconnaître une contrariété : non, il ne suffit pas de vouloir ne plus marcher (avec le découragement) pour devenir un non être, un non marchant – et se libérer de son instinct de survie très décourageant, ainsi que de la souffrance liée à ces horaires affreux de marche où l’on fait surtout du surplace (sans avoir la chance de l’ignorer). Quant à l’asile de Steinhof, ce n’est pas non plus une offre accessible, écrirait-on. Car. On s’arrêterait. On mettrait un point n’importe où pour souffler. Car la folie paraît, tandis que l’on marche ainsi (avec le découragement), être un mouvement plus sécurisant bien que l’on ignore tout de cet état ; c’est même la raison qui nous le fait imaginer. Car. Avec toute sa raison on marche – le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi, le samedi, le dimanche et ainsi de suite – avec le découragement (sur les talons). Car on n’a pas le choix. Puisque l’on ne sait pas mourir.

© Joanne Anton, Le découragement, Allia, 2011.

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