Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

6 novembre 2013

Francis Huster dans la peau d’Albert Camus (Le Passeur éditeur)

Le Passeur Éditeur a mis en ligne ses premiers livres numériques en mars 2013. Un peu plus de six mois plus tard, son catalogue comporte près de 25 titres. On y trouve des romans, des essais ou encore des biographies, notamment Le Clown et la geisha d’Alexandre Naos (un monologue en forme d’hommage à La Chute d’Albert Camus) ou Les Impostures du réel, une quête initiatique de Frédérick Tristan. Tous les titres de cette maison d’édition sont proposés sans DRM Adobe, avec tatouage numérique, et les prix sont compris entre 4.99 € et 9.99 €, la moyenne se situant autour de 5.99 €.

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Albert Camus, Le Passeur éditeur a choisi de remettre en avant Albert Camus un combat pour la gloire de Francis Huster paru au printemps dernier et qui a fait un peu parler de lui en librairie et dans la presse, un texte dans lequel le comédien se met dans la peau de l’écrivain, prix Nobel de Littérature en 1957. Tout le mois de novembre, Albert Camus un combat pour la gloire pourra être téléchargé au prix de 4.99 € sur toutes les plateformes de téléchargement de livres numériques et, aujourd’hui mercredi 6 novembre jusqu’à minuit, il sera même proposé à 1.49 €. Pour en savoir plus, rendez-vous sur la librairie ePagine.

Le texte de Francis Huster, sorte de testament imaginaire que nous aurait légué Camus, se présente comme un long monologue. « Je suis revenu de la mort pour parler aux générations futures. Parce que je ne veux pas qu’on leur mente. Et qu’elles subissent ce que nous avons dû souffrir, comme un aboutissement logique », écrit Huster. On retrouve ici tous les thèmes abordés par Camus dans son œuvre ou à travers ses engagements : la justice, la politique, la religion, son enfance, l’Algérie, le terrorisme, le nazisme, la France de Vichy, l’artiste, Dieu, la liberté, la révolte, le nihilisme… « Le comédien, qui partage avec l’écrivain la passion du théâtre et qui a adapté avec succès La Peste sur scène, nous fait redécouvrir cette voix essentielle penchée sur le destin de l’humanité. Un plaidoyer vibrant pour un humanisme contemporain contre la barbarie », peut-on lire dans la présentation de ce récit par l’éditeur.

Albert Camus, un combat pour la gloire, Francis Huster, Le Passeur éditeur

8 novembre 2012

Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 (avec extrait)

Le prix Goncourt 2012 a été décerné à Jérôme Ferrari pour Le sermon sur la chute de Rome publié par Actes Sud. Même si ce roman n’est pas celui que je préfère de lui, c’est à la fois une très belle voix qui a été récompensée aujourd’hui – une voix sombre et terriblement juste – et une phrase : celle d’un auteur qui mêle avec finesse le monologue intérieur au fil du récit, le lyrisme et la distanciation. Lire Jérôme Ferrari, c’est aussi entrer dans les méandres de la Mémoire, la collective et la familiale, à travers la guerre notamment (les guerres devrais-je dire) qui est omniprésente dans tous ces romans et change la donne, transforme des vies, dévie la course du récit : première et deuxième guerre mondiale, guerre d’Algérie ou guerre dans les Balkans. À chaque fois, au moins un personnage aura participé à un conflit. Et à chaque fois, ce sont les blessures physiques et psychiques qui seront pointées par les narrateurs ainsi que la difficulté de vivre à nouveau dans la société, une histoire amoureuse ou dans son propre corps, une fois retourné au pays. La Corse (lieu des origines) est également au cœur de tous ces projets littéraires ainsi que la confusion des sentiments. Très littéraire, souvent inspiré par des textes classiques, philosophiques ou religieux ainsi que par des figures tragiques, les romans de Jérôme Ferrari dépeignent avec une lucidité parfois glaciale notre histoire et notre monde en les comparant à d’autres civilisations ou époques. J’avais été très impressionné par Un dieu un animal (disponible désormais en numérique et que je vous conseille vivement) et avais parlé ici de son roman précédent, Où j’ai laissé mon âme, le premier à avoir été numérisé par Actes Sud (lire le billet avec extrait).

De la guerre d’Algérie il en est à nouveau question dans Le sermon sur la chute de Rome à travers une des figures centrales du roman, celui qui regarde la photo qui nous permettra de remonter dans le désordre l’histoire d’une famille partagée entre l’Algérie, Paris et la Corse. On découvre aussi une autre famille que le projet central du roman (la réouverture d’un bar dans un village corse) dézinguera. Des histoires de chutes, donc, d’un petit empire qui aurait pu tenir si ceux qui l’avaient repris n’avaient pas cédé aux désordres affectifs mais aussi aux plaisirs de la chair et à la corruption. Le sermon sur la chute de Rome va s’occuper de tout cela et démonter le château de cartes, phrase après phrase.

Pour vous en donner un aperçu, voici quelques lignes extraites du tout début, une scène d’exposition très importante pour la suite.

La version numérique de ce roman de Jérôme Ferrari (13.99 € avec DRM Adobe) peut être téléchargée chez tous les libraires connectés, dont ePagine. Le prix de vente étant le même partout en France, privilégiez un libraire partenaire.

ChG


 

Comme témoignage des origines – comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. On y voit ses cinq frères et sœurs poser avec sa mère. Autour d’eux, tout est d’un blanc laiteux, on ne distingue ni sol ni murs, et ils semblent flotter comme des spectres dans la brume étrange qui va bientôt les engloutir et les effacer. Elle est assise en robe de deuil, immobile et sans âge, un foulard sombre sur la tête, les mains posées à plat sur les genoux, et elle fixe si intensément un point situé bien au-delà de l’objectif qu’on la dirait indifférente à tout ce qui l’entoure – le photographe et ses instruments, la lumière de l’été et ses propres enfants, son fils Jean-Baptiste, coiffé d’un béret à pompon, qui se blottit craintivement contre elle, serré dans un costume marin trop étroit, ses trois filles aînées, alignées derrière elle, toutes raides et endimanchées, les bras figés le long du corps et, seule au premier plan, la plus jeune, Jeanne-Marie, pieds nus et en haillons, qui dissimule son petit visage blême et boudeur derrière les longues mèches désordonnées de ses cheveux noirs. Et à chaque fois qu’il croise le regard de sa mère, Marcel a l’irrépressible certitude qu’il lui est destiné et qu’elle cherchait déjà, jusque dans les limbes, les yeux du fils encore à naître, et qu’elle ne connaît pas. Car sur cette photo, prise pendant une journée caniculaire de l’été 1918, dans la cour de l’école où un photographe ambulant a tendu un drap blanc entre deux tréteaux, Marcel contemple d’abord le spectacle de sa propre absence. Tous ceux qui vont bientôt l’entourer de leurs soins, peut-être de leur amour, sont là mais, en vérité, aucun d’eux ne pense à lui et il ne manque à personne. Ils ont sorti les habits de fête qu’ils ne mettent jamais d’un placard truffé de naphtaline et il leur a fallu consoler Jeanne-Marie, qui n’a que quatre ans et ne possède encore ni robe neuve ni chaussures, avant de monter tous ensemble vers l’école, sans doute heureux que quelque chose se passe enfin qui les arrache un instant à la monotonie et à la solitude de leurs années de guerre. La cour de l’école est pleine de monde. Toute la journée, dans la canicule de l’été 1918, le photographe a fait le portrait de femmes et d’enfants, d’infirmes, de vieillards et de prêtres, qui défilaient devant son objectif pour y chercher eux aussi un répit et la mère de Marcel, et ses frère et sœurs, ont patiemment attendu leur tour en séchant de temps en temps les larmes de Jeanne-Marie qui avait honte de sa robe trouée et de ses pieds nus. Au moment de prendre la photo, elle a refusé de poser avec les autres et il a fallu tolérer qu’elle reste debout toute seule, au premier rang, à l’abri de ses cheveux ébouriffés. Ils sont réunis et Marcel n’est pas là. Et pourtant, par le sortilège d’une incompréhensible symétrie, maintenant qu’il les a portés en terre l’un après l’autre, ils n’existent plus que grâce à lui et à l’obstination de son regard fidèle, lui auquel ils ne pensaient même pas en retenant leur respiration au moment où le photographe déclenchait l’obturateur de son appareil, lui qui est maintenant leur unique et fragile rempart contre le néant, et c’est pour cela qu’il sort encore cette photo du tiroir où il la conserve soigneusement, bien qu’il la déteste comme il l’a, au fond, toujours détestée, parce que s’il néglige un jour de le faire, il ne restera plus rien d’eux, la photo redeviendra un agencement inerte de taches noires et grises et Jeanne-Marie cessera pour toujours d’être une petite fille de quatre ans. Il les toise parfois avec colère, il a envie de leur reprocher leur manque de clairvoyance, leur ingratitude, leur indifférence, mais il croise les yeux de sa mère et il s’imagine qu’elle le voit, jusque dans les limbes qui retiennent captifs les enfants à naître, et qu’elle l’attend, même si, en vérité, Marcel n’est pas, et n’a jamais été, celui qu’elle cherche désespérément du regard. Car elle cherche, bien au-delà de l’objectif, celui qui devrait se tenir debout près d’elle et dont l’absence est si aveuglante qu’on pourrait croire que cette photo n’a été prise pendant l’été 1918 que pour la rendre tangible et en conserver la trace. Le père de Marcel a été fait prisonnier dans les Ardennes au cours des premiers combats et il travaille depuis le début de la guerre dans une mine de sel en Basse-Silésie. Tous les deux mois, il envoie une lettre qu’il fait écrire par l’un de ses camarades et que les enfants lisent avant de la traduire à haute voix à leur mère. Les lettres mettent tant de temps à leur parvenir qu’ils ont toujours peur d’entendre seulement les échos de la voix d’un mort, portés par une écriture inconnue. Mais il n’est pas mort et il rentre au village en février 1919 afin que Marcel puisse voir le jour. Ses cils ont brûlé, les ongles de ses mains sont comme rongés par l’acide et l’on voit sur ses lèvres craquelées les traces blanches de peaux mortes dont il ne pourra jamais se débarrasser. Il a sans doute regardé ses enfants sans les reconnaître mais son épouse n’avait pas changé parce qu’elle n’avait jamais été jeune ni fraîche, et il l’a serrée contre lui bien que Marcel n’ait jamais compris ce qui avait bien pu pousser l’un vers l’autre leurs deux corps desséchés et rompus, ce ne pouvait être le désir, ni même un instinct animal, peut-être était-ce seulement parce que Marcel avait besoin de leur étreinte pour quitter les limbes au fond desquels il guettait depuis si longtemps, attendant de naître, et c’est pour répondre à son appel silencieux qu’ils ont rampé cette nuit-là l’un sur l’autre dans l’obscurité de leur chambre, sans faire de bruit pour ne pas alerter Jean-Baptiste et Jeanne-Marie qui faisaient semblant de dormir, allongés sur leur matelas dans un coin de la pièce, le cœur battant devant le mystère des craquements et des soupirs rauques qu’ils comprenaient sans pouvoir le nommer, pris de vertige devant l’ampleur du mystère qui mêlait si près d’eux la violence à l’intimité, tandis que leurs parents s’épuisaient rageusement à frotter leurs corps l’un à l’autre, tordant et explorant la sécheresse de leurs propres chairs pour en ranimer les sources anciennes taries par la tristesse, le deuil et le sel et puiser, tout au fond de leurs ventres, ce qu’il y restait d’humeurs et de glaires, ne serait-ce qu’une trace d’humidité, un peu du fluide qui sert de réceptacle à la vie, une seule goutte, et ils ont fait tant d’efforts que cette goutte unique a fini par sourdre et se condenser en eux, rendant la vie possible, alors même qu’ils n’étaient plus qu’à peine vivants. Marcel a toujours imaginé – il a toujours craint de n’avoir pas été voulu mais seulement imposé par une nécessité cosmique impénétrable qui lui aurait permis de croître dans le ventre sec et hostile de sa mère tandis qu’un vent fétide se levait et portait depuis la mer et les plaines insalubres les miasmes d’une grippe mortelle, balayant les villages et jetant par dizaines dans les fosses creusées à la hâte ceux qui avaient survécu à la guerre, sans que rien pût l’arrêter, comme la mouche venimeuse des légendes anciennes, cette mouche née de la putréfaction d’un crâne maléfique et qui avait surgi un matin du néant de ses orbites vides pour exhaler son haleine empoisonnée et se nourrir de la vie des hommes jusqu’à devenir si monstrueusement grosse, son ombre plongeant dans la nuit des vallées entières, que seule la lance de l’Archange put enfin la terrasser. L’Archange avait depuis longtemps regagné son séjour céleste d’où il restait sourd aux prières et aux processions, il s’était détourné de ceux qui mouraient, à commencer par les plus faibles, les enfants, les vieillards, les femmes enceintes, mais la mère de Marcel restait debout, inébranlable et triste, et le vent qui soufflait sans relâche autour d’elle épargnait son foyer. Il finit par tomber, quelques semaines avant la naissance de Marcel, cédant la place au silence qui s’abattit sur les champs envahis de ronces et de mauvaises herbes, sur les murs de pierre effondrés, sur les bergeries désertes et les tombeaux. (…)


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© Le sermon sur la chute de Rome
de Jérôme Ferrari,
Actes Sud, prix Goncourt 2012
disponible en papier & en numérique

3 mai 2012

Viviane Hamy | une nouvelle offerte pour l’achat d’un polar d’Antonin Varenne

 

 

Antonin Varenne est une nouvelle grande voix du polar français. Son dernier roman Le Mur, le Kabyle et le Marin a reçu en avril le Prix des lecteurs Quai du Polar/20 minutes. Une histoire orchestrée avec grande intelligence sur fond de boxe et de guerre d’Algérie. Une écriture, un traitement et une construction qui dépassent largement le cadre même du polar. Un roman noir oui mais surtout une plongée dans les blessures encore ouvertes de la guerre d’Algérie et une course-poursuite impressionnante !

Afin de faire découvrir cet auteur, les éditions Viviane Hamy proposent d’offrir gratuitement une nouvelle inédite d’Antonin Varenne (Super Discount) aux lecteurs qui téléchargeront l’un de ses deux romans en version numérique Le Mur, le Kabyle et le Marin ou Fakirs.

Des extraits de ses deux romans peuvent être téléchargés gratuitement ici (format ePub) et lus depuis un ordinateur, une liseuse, une tablette ou un smartphone.

Les fichiers ne contiennent pas de DRM mais un tatouage numérique (watermark).

Je rappelle qu’un dossier de 9 extraits de la collection Chemins Nocturnes chez Viviane Hamy peut également être téléchargé gratuitement sur ePagine (dans lequel vous retrouverez d’ailleurs Antonin Varenne).

Cette opération commerciale est déployée sur tous les sites de vente de livres numériques. Vous trouverez une liste à jour des libraires partenaires de ePagine en cliquant ici.

Bonne découverte !

ChG


10 mars 2012

Monique Rivet, Le Glacis | « la gangrène de la guerre est en nous »

Après notre billet le mois dernier sur l’action des Éditions de Minuit en guerre d’Algérie, aujourd’hui lecture avec extraits du Glacis écrit par Monique Rivet en Algérie il y a plus de 50 ans, texte resté dans un tiroir et désormais publié grâce aux éditions Métailié (en papier et en numérique). La version électronique est disponible au même prix sur ePagine et sur tous les sites de téléchargement de livres numériques (9.99 €). Le format ePub ne contient pas de DRM mais une protection par filigrane.

Monique Rivet a vécu en Algérie dans les années 50 ; elle y était institutrice. Le Glacis qui vient de paraître en papier et en numérique chez Métailié (on ne lira nulle part roman et c’est tant mieux) a été écrit à cette même période. Il est raconté par Laure, une jeune femme qui vient d’être nommée (milieu des années 50 également) dans un lycée de la région d’Oran, dans la ville imaginaire d’El-Djond (qui en arabe signifie « le corps d’armée, la légion »), une jeune femme pétillante, curieuse, libre, parfois naïve et pleine d’idéaux, une jeune femme qui n’a pas encore trente ans ni la langue dans sa poche. Dès les premières lignes, même s’il y quelques moments plus légers (en apparence), cette histoire nous plonge dans l’ambiance haineuse de cette époque et nous entraîne petit à petit dans un univers tout en tension, en non-dits, en faux semblants, en intimidations. Jusqu’au sang.

« C’était la nuit de Noël, peuplée d’hommes en armes. Dans toute la ville soldats et territoriaux patrouillaient. Il n’y eut pas de messe de minuit cette année-là et la plupart des réveillons se firent dans l’intimité des familles. C’est la guerre, me disais-je. Rien ne ressemblait à Noël sinon le froid de la nuit et un peu de neige rare que les caroubiers avaient gardé sur leurs feuilles vernissées et qui était comme un faux sourire d’un faux hiver, incongru de s’accrocher à des arbres restés couverts de leurs feuilles, et étrange sur les toits en terrasse faits pour le linge qui claque au soleil.
Il fallait contourner des flaques de boue glacée. J’avançais péniblement, chaussée de souliers trop fins. Devant la prison civile deux gardes armés me suivirent des yeux en silence. Il était tard. J’étais seule. Sur la place Carnot, pas une âme, pas un son. L’inquiétude me prenait. Je traversai le terre-plein aussi vite que je pus et m’enfonçai au hasard dans une ruelle. À l’approche d’un carrefour, un bruit de pas se fit entendre : je me cachai dans l’encoignure d’une porte, avançant un peu la tête pour voir qui arrivait.
Un sergent parut. Derrière lui un soldat, et puis un autre soldat, et deux autres de l’autre côté de la rue, main droite sur la mitraillette. Ils marchaient sans hâte, leur pas s’emboîtaient comme à la parade. La rue les avala. Je sortis de ma cachette, songeant que c’était bien la peine, toutes ces rondes et tout cet attirail, puisqu’ils ne m’avaient même pas vue, le sergent et ses hommes, dans cette encoignure d’où j’aurais pu surgir une grenade à la main. Quand j’écrivais à ma mère, je lui disais que je me sentais en sécurité à El-Djond et c’était vrai d’habitude, mais non ce soir, où pourtant on avait, paraît-il, doublé les gardes.
» (Monique Rivet, début du texte Le Glacis)

Je ne connaissais pas Monique Rivet, n’avais pas lu ses livres parus chez Flammarion en 1957 et chez Gallimard dans les années 90. J’ignorais que Le Glacis avait été refusé par son éditeur de l’époque (on imagine pourquoi…) et rangé ensuite dans un tiroir. Je ne sais pas non plus comment ce texte est arrivé chez Métailié, pourquoi l’auteur a souhaité le publier cinquante ans plus tard, à la veille du cinquantième anniversaire des accords d’Évian. Je ne sais pas enfin qui remercier : l’auteur, l’éditeur, Lise qui me l’a envoyé ou Philippe Annocque qui en a parlé sur son blog.

« Le Glacis est un beau roman, dont je recommande la lecture ; il touchera aussi bien les lecteurs qui ont des souvenirs de cette époque que ceux qui ont aujourd’hui l’âge de l’héroïne – et même ceux qui se situent quelque part entre les deux, comme moi. C’est un beau roman et, comme dit la chanson, c’est aussi une belle histoire que celle de cette publication. » (Philippe Annocque)

Récit, chronique fictionnée ou témoignage, Le Glacis devient au fil de la lecture un document essentiel et singulier, essentiel parce qu’il est écrit en pleine guerre d’Algérie et singulier parce que raconté par une femme prise dans cette guerre qu’on voudrait cacher, une femme qui cherche à savoir ce qui se passe, une femme qui va se frotter (parfois sans le savoir) au pouvoir, à l’armée, aux indépendantistes et à la domination masculine. Une femme qui est aussi une amoureuse. Une femme qui est et a surtout une voix.

« Le capitaine à tête d’oiseau s’était tourné vers moi, son voisin l’ayant quitté, il me proposa un deuxième jus d’orange. J’acceptai le jus d’orange et le capitaine m’énuméra toutes les raisons que nous avions d’écraser la rébellion, avant de passer à l’exposé des moyens qu’il fallait y mettre. Heureusement Elena revenait vers nous, flanquée du colonel, nous nous sommes mis à parler de la ville que le capitaine connaissait bien puisqu’il y était né et y avait sa famille. Je lui demandai si on y avait toujours connu cette ségrégation des communautés ou si c’était un phénomène dû à la guerre.
— La guerre ? Vous appelez cela une guerre ? Nous ne faisons pas une guerre, nous rétablissons l’ordre public. Quant aux communautés, si elles vivent séparées, c’est que cela leur convient, nous n’en avons pas fait une obligation.
Un peu plus tard, comme nous traversions le jardin pour sortir du Cercle, Elena me reprocha le mot guerre :
— Ici on dit les événements, au cas où vous n’auriez pas remarqué.
— J’aurais cru que le mot guerre n’était pas un mot, comment dire ?, outrageant pour des militaires. Je me trompe ? Vous les connaissez mieux que moi…
— Cessez de faire la maligne !
— Ah bon.
» (Monique Rivet, Le Glacis)

Une triste histoire, une sale histoire, donc, celle qu’on connaît désormais. Avec sa violence parfois sourde, trop souvent affichée. Une histoire de pressentiments d’abord, ce que Laure devine ou entrevoit, sa confiance qui peu à peu laisse place au doute, aux soupçons, à la méfiance… et enfin ce qu’elle va découvrir (témoin impuissant) ou subir elle-même (surveillance, délation, interrogatoires, interdiction de sortie…) dans ce monde d’hommes et de haine (mises sur écoute, enlèvements, tortures, humiliations, saccages, attentats…).

Au-delà de ce qui est dessiné, annoncé, dénoncé, il y a aussi une réflexion très subtile sur l’exil, le rapport au pays natal et au pays d’adoption mais aussi sur la loyauté et la trahison dans le travail, en amitié et en amour. C’est un texte fin et complexe, une carte qui se déplie à mesure que se déroule le fil de la narration, et que, vous aurez deviné, je conseille.

« Ainsi j’assemblais les pièces d’un jeu de patience qui me semblait à moi-même quelque peu délirant, mais, me disais-je, une chose est sûre, la gangrène de la guerre est en nous ; elle ne nous lâchera pas qu’elle n’ait fait de chacun de nous une victime ou un assassin, un esclave ou un traître. » (Monique Rivet, Le Glacis)

Un long extrait de ce texte peut être téléchargé sur ePagine ainsi que sur les sites des libraires partenaires.

ChG

11 février 2012

Lire Albert Camus en numérique

Il y a un an maintenant l’intégralité de l’œuvre d’Albert Camus était rendue disponible en téléchargement libre sur le site québécois Classique des sciences sociales alors qu’en France à cette même période il n’était pas possible de lire un seul de ses textes en numérique (cf. le billet de L’Express du 1er février 2011). Une raison à cela. Camus est mort en 1960 et au Canada tout texte est libre de droits 50 ans après le décès de l’auteur (contre 70 ans en France).

Un an plus tard, viennent d’entrer au catalogue numérique trois de ses textes (deux romans, une pièce de théâtre) au format ePub. Deux d’entre eux (L’Étranger, La Peste) s’inspirent de l’édition Folio (pour le visuel de couverture et le prix – le texte étant le même que dans la Blanche) tandis que la pièce en 5 actes, Les Justes, reprend l’édition folioplus avec texte intégral + dossier par Sophie Doudet + lecture d’image d’Agnès Verlet. Les prix sont alignés sur ceux des versions imprimées, voire un tantinet plus chers une fois la remise légale de 5% déduite (4.99 € L’étranger et Les Justes en numérique contre 4.37 € et 4.84 € le livre imprimé ; 5.99 € pour La Peste en numérique contre 5.89 € en papier). Ceci dit, même si l’avancée semble bien mince, avancée il y a. Et les grands auteurs publiés au XXe siècle par Gallimard rejoignent petit à petit les auteurs contemporains au catalogue numérique.

D’autres ouvrages sur l’écrivain ou son œuvre figurent au catalogue numérique. Certains ont été eux aussi numérisés (la collection « Profil d’une œuvre » chez Hatier, la biographie d’Alain Vircondelet chez Fayard, les essais et études publiés par Actes Sud, Le Manuscrit, Indigène ou les Presses de l’Université du Québec) et d’autres ont été conçus pour être uniquement lus en numérique (les fiches de lecture du Petitlittéraire.fr, collection de Primento). Vous retrouverez toutes ces références ci-dessous avec liens. Je précise à chaque fois le nom de la maison d’édition, la collection, le prix, le format, si un extrait peut être téléchargé gratuitement et si le fichier contient ou pas des DRM (verrous).

À quelques semaines du cinquantenaire des accords d’Évian (mars 1962), de nombreux ouvrages sur la guerre d’Algérie paraissent ou sont réédités et numérisés (cf. billet du 9 février). Vu le rôle qu’il a pu jouer à ce moment-là, faire le point sur les textes disponibles en numérique de et sur Camus me semblait aujourd’hui important.

Bon week-end à tou(te)s.

ChG


| Textes d’Albert Camus

• L’Étranger, Gallimard, Folio, epub – 4.99 €extrait gratuit
La Peste, Gallimard, Folio, epub – 5.99 €
Les Justes (Pièce en cinq actes), Gallimard, Folioplus, epub – 4.99 €extrait gratuit


| Fiches de lecture

La peste d’Albert Camus, Bernard Allvin, Hatier (Profil d’une œuvre), epub – 3.49 €
L’étranger d’Albert Camus, Pierre-Louis Rey, Hatier (Profil d’une œuvre), epub – 3.49 €
L’Étranger d’Albert Camus, Pierre Weber, Lepetitlittéraire.fr, epub – 3.99 €sans DRM
La Chute d’Albert Camus, Jean-Bosco d’Otreppe, Lepetitlittéraire.fr, epub – 3.99 €sans DRM
Les Justes d’Albert Camus, Florence Hellin, Lepetitlittéraire.fr, epub – 3.99 €sans DRM
La Peste d’Albert Camus, Maël Tailler, Lepetitlittéraire.fr, epub – 3.99 €sans DRM
Caligula de Camus, Raphaëlle O’Brien, Lepetitlittéraire.fr, epub – 3.99 €sans DRM


| Essais, études et biographies

Camus et sa critique libertaire de la violence, Lou Marin, Indigène éditions, epub – 1.49 €sans DRM
Les derniers jours de la vie d’Albert Camus, José Lenzini, Éditions Actes Sud, epub – 13.99 €
Albert Camus, fils d’Alger, Alain Vircondelet, Fayard, epub – 14.99 €
Camus (Nouveaux regards sur sa vie et son œuvre), Lawrence Olivier et Jean-François Payette, Presses de l’Université du Québec, epub – 9.99 €sans DRM
Albert Camus adaptateur de théâtre, Karima Ouadia, Éditions Le Manuscrit, epub – 5.95 €sans DRM
Albert Camus : l’exigence morale (sous la direction d’Agnès Spiquel et d’Alain Schaffner), Éditions Le Manuscrit, epub – 7.90 €sans DRM

9 février 2012

Le droit de désobéissance offert aux éditions de Minuit

 

À l’occasion du cinquantième anniversaire des accords d’Évian (mars 1962) qui mettaient fin à la guerre d’Algérie, Les Éditions de Minuit viennent de numériser deux titres majeurs de la collection « Documents » (aux formats ePub et PDF, sans DRM), La Question de Henri Alleg (1958) et L’Affaire Audin de Pierre Vidal-Naquet (1958, édition augmentée de 1989). Cette double mise en ligne s’accompagne d’une opération commerciale plus qu’intéressante. En effet, pour tout achat de l’un de ces deux titres, ePagine ainsi que ses libraires partenaires vous offriront l’étude inédite de l’historienne Anne Simonin sur l’action des Éditions de Minuit en guerre d’Algérie intitulée Le Droit de désobéissance (vous recevrez ce titre en PDF et en ePub dans le même mail qui suivra la validation de votre achat).

J’ai eu la chance de pouvoir lire cette étude fouillée et éclairante (l’ePub a été fabriqué par le service fabrication d’ePagine) : plus de 120 notes en tout, 3 annexes dont la liste des 23 titres concernant la guerre d’Algérie publiés par Les Éditions de Minuit entre 1957 et 1962, la liste des livres saisis entre 1958 et 1961 ainsi qu’un article de Maurice Duverger sur les attentats, la trahison et la désertion (Le Monde du 27 avril 1960). Je dis que j’ai eu la chance de le lire en avant-première car j’avais beau avoir déjà lu quelques titres parus dans la fameuse collection « Documents » dirigée par Pierre Vidal-Naquet (La Question, L’Affaire Audin ou encore Le Désert à l’aube), j’étais loin de savoir qu’en six ans vingt-trois titres avaient été publiés par cette maison d’édition reconnue à ce moment-là pour l’exigence de son catalogue de littérature* et que sur ces vingt-trois titres une douzaine d’entre eux avaient été saisis. J’étais loin de savoir quel rôle avait alors joué l’éditeur Jérôme Lindon pendant la guerre d’Algérie, comment il s’était attaché à convaincre l’opinion nationale et internationale des tortures faites en Algérie par les militaires français, appelant à la désertion et prônant le droit à l’insoumission et à la désobéissance. Je ne savais pas si précisément quels avaient les risques pour lui et ses proches, pour sa maison d’édition. Je ne savais pas « comment l’insubordination et la désertion ici rassemblées sous le mot d’ordre « désobéissance » sont devenues un droit. » (je reproduis d’ailleurs à la fin de ce billet un extrait de cette étude, un passage qu’Anne Simonin a intitulé « La désertion comme un état de nécessité »). À tous ceux qui s’intéressent à cette période sombre de notre Histoire ainsi qu’à ceux qui aimeraient connaître un peu mieux un pan essentiel de l’histoire des Éditions de Minuit, je ne peux que leur conseiller de télécharger ces titres-là.

ChG

* Pour mémoire ou/et vous donner un ordre d’idée, hormis ces 23 titres de la collection « Documents » ont été publiés de 1957 à 1962 aux Éditions de Minuit des auteurs comme Kostas Axelos, Georges Bataille, Samuel Beckett, Michel Butor, Marguerite Duras, Pierre Klossowski, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute ou encore Claude Simon.


L’Affaire Audin, Pierre Vidal-Naquet, Minuit – Février 2012, Collection Documents, 7.49 €
Le 11 juin 1957, Maurice Audin, mathématicien, assistant à la faculté des sciences d’Alger, était arrêté par les parachutistes du 1er RCP. Le 21 juin, selon ses gardiens, il se serait évadé. Nul ne l’a plus revu vivant. Un comité Audin se constitua à Paris et décida de faire une enquête. En mai 1958, Pierre Vidal-Naquet écrivait, dans la première édition de L’affaire Audin, que l’évasion était impossible et que Maurice Audin était mort au cours d’une séance de tortures. Ouverte aussitôt, l’enquête judiciaire, menée d’abord à Alger, fut ensuite transférée à Rennes et se prolongea jusqu’en 1962.
L’ouvrage de 1958 est réimprimé intégralement ici, avec quelques précisions supplémentaires. Mais Pierre Vidal-Naquet a depuis lors eu accès aux dossiers des enquêtes successives ainsi qu’aux archives conservées au ministère de la justice ; celles-ci permettent pour la première fois de faire l’histoire de l’affaire avant le délai habituel de cinquante ans. L’affaire Audin fut le révélateur exemplaire d’une société démocratique en crise. À ce titre, et par-delà la guerre d’Algérie, elle nous concerne tous encore aujourd’hui.


La Question, Henri Alleg, Minuit – Février 2012, Collection Double, 6.49 €
Après l’interdiction de parution du quotidien Alger Républicain dont il était directeur, Henri Alleg a été arrêté le 12 juin 1957 par les parachutistes de la 10e D. P., qui l’ont séquestré à El-Biar pendant un mois entier. Livre emblématique, La Question est le récit de cette détention, Henri Alleg y dénonçant les tortures dont il a été victime. L’ouvrage fut saisi à deux reprises : quelques semaines après sa parution, en 1958, puis en 1959.


TITRE OFFERT

Le Droit de désobéissance (Les Éditions de Minuit en guerre d’Algérie), Anne Simonin (titre offert pour l’achat de La Question ou de L’Affaire Audin)
Fondées dans la clandestinité en 1942 par Pierre de Lescure et Vercors, sous l’Occupation, Les Éditions de Minuit vont mener un autre combat pendant la guerre d’Algérie. De 1957 à 1962, la maison publiera vingt-trois ouvrages principalement centrés sur la dénonciation de la torture, établissant la désertion comme un état de nécessité.
Brève histoire d’une action risquée (douze saisies et un procès) en faveur de la désobéissance en temps démocratiques.

Anne Simonin, chercheur au CNRS (IRICE), a publié de nombreux articles en Droit et Littérature. Elle est l’auteur de Les Editions de Minuit 1942-1955. Le devoir d’insoumission (Imec éditeur) et de Le Déshonneur dans la République. Une histoire de l’indignité 1791-1958 (Grasset).


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LA DÉSERTION COMME ÉTAT DE NÉCESSITÉ
© 2012 by Anne Simonin / Les Éditions de Minuit

« L’apport spécifique des Éditions de Minuit à l’histoire du refus pendant la guerre d’Algérie est, on l’a déjà dit, d’ordre historique. Au service de la désobéissance, Les Éditions de Minuit mettent leur histoire de maison d’édition fondée dans la Résistance sous l’Occupation nazie. Elles interpellent le pouvoir gaulliste en le renvoyant à la geste fondatrice du général de Gaulle : « Chaque Français sait, en effet, depuis le 18 juin 1940 que la désobéissance ne constitue pas forcément un crime en soi, et qu’on risque même dans certains cas – cela s’est vu à la Libération, par exemple, ou après le 22 avril [1961, lors du putsch des généraux à Alger] d’être condamné pour n’avoir pas désobéi à ses supérieurs¹. » Mais la vraie nouveauté de leur insoumission par rapport à celle pratiquée pendant la Seconde Guerre mondiale réside dans la dimension juridique donnée à un combat où la désobéissance est constituée comme droit.

Comment l’insubordination et la désertion ici rassemblées sous le mot « désobéissance » sont-elles devenues un droit ? Parce que la désobéissance, pendant la guerre d’Algérie, n’induit pas une rupture de légalité, mais atteste un état de nécessité qui devrait interdire de sanctionner les déserteurs².

La pratique de la torture s’est généralisée : la dénonciation répétée de cet état de fait depuis 1957 bouleverse les consciences, mais laisse inchangée la politique des pouvoirs publics qui poursuivent la guerre en Algérie. Dès lors, le seul et unique moyen d’éviter un mal grave (torturer) est de causer un autre mal (la désertion), et ce afin de préserver un bien supérieur : la qualité d’homme.

Tout l’enjeu de Provocation à la désobéissance est de rendre public et légitime le droit de désobéir, dans une situation où il n’y a pas moyen de faire autrement pour préserver une identité d’homme. Le choix du déserteur réactualise celui du résistant. « Qui résiste donc ? » interroge Stéphane Rials, « Seuls ceux qui ne peuvent pas faire autrement [...]. Et quels sont ceux-là qui ne peuvent faire autrement ? Ceux qui sont directement et personnellement visés et veulent, avant toute chose, se conserver. Ceux qui ne se conserveraient pas vraiment en se conservant à tout prix parce que la vie ne vaut pas pour eux [...] sans l’honneur tel qu’ils le conçoivent, ou bien peut-être sans une certaine dose d’exposition et de jeu [...]³ ». En défendant la désertion, Jérôme Lindon comprend et permet de comprendre ce qu’est la résistance, ni le fruit d’un raisonnement philosophique, idéologique ou moral, non plus que le respect du devoir mais, selon Stéphane Rials toujours, un « bond », une esquive pour sauver l’essentiel, une vie concernée par le bien commun. En choisissant la désertion, « la parole s’est faite acte », selon une phrase alors souvent dite par Jérôme Lindon, transmise par Pierre Vidal-Naquet.

Et la mutation ne passe pas inaperçue. Le 6 décembre 1961, a lieu le procès du Déserteur. La nuit du 6 au 7, un attentat au plastic perpétré par l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) détruit en partie l’appartement de Jérôme Lindon, et menace de tuer ses deux jeunes fils. Deux jours plus tard, des bouteilles enflammées jetées dans le comptoir de vente des Éditions de Minuit risquent de détruire la maison, sauvée par les employés algériens du garage d’en face qui appellent les pompiers. Une pétition de soutien sera lancée par Claude Simon. « Cent-vingt artistes et éditeurs expriment à M. J. Lindon leur entière solidarité », titre Le Monde du 19 décembre 1961. Le chiffre n’était pas innocent : 120 + 1 = 121. »

¹ Jérôme Lindon, « En guise de postface », Provocation à la désobéissance, op. cit., p. 136.
² Jean Larguier, « Chronique de jurisprudence », Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, no 4, octobre-décembre 1982, p. 766-767.
³ Stéphane Rials, « Préface », in Éric Desmons, Droit et devoir de résistance en droit interne. Contribution à une théorie du droit positif, LGDJ, 1999, p. XXVII.

18 novembre 2011

ePagine, sélections 11/11 #1 Hubert Nyssen / Actes Sud

Comme annoncé hier, ce blog inaugure une petite série consacrée aux sélections de livres numériques mis en avant actuellement sur les « tables » en page d’accueil des sites ePagine et Place des libraires numérique. La sélection du jour est dédiée à Hubert Nyssen, fondateur des éditions Actes Sud, ainsi qu’à tous les auteurs de la maison d’édition, notamment Jérôme Ferrari dont vous pourrez lire plus bas un extrait de Où j’ai laissé mon âme et visionner une vidéo (lecture & interview). Lors du prochain rendez-vous il sera question de lectures 100 % numériques. (500ème billet publié sur ce blog)


Hommage à Hubert Nyssen via le catalogue numérique des éditions Actes Sud

 

Hubert Nyssen (écrivain et fondateur en 1978 des éditions Actes Sud) meurt au moment où les premiers ePubs de sa maison d’édition sont mis en ligne (une petite cinquantaine) sur les sites des libraires. Parmi ces titres on trouvera surtout des nouveautés et quelques titres du fond.

Les éditions Actes Sud ont par ailleurs fait le choix d’être distribués en numérique par Eden Livres, de vendre leurs ebooks 20 à 25 % moins chers que la version imprimée, des fichiers qui sont pour le moment protégés par des DRM.

Dans cette première salve on retrouvera tous les textes des auteurs francophones publiés récemment et des fidèles de la maison d’édition, notamment Emmanuel Dongala, Henry Bauchau, Lyonel Trouillot, Régine Detambel, Sylvain Coher, Jérôme Ferrari, Mathias Enard, Hélène Frappat, Anne-Marie Garat, Metin Arditi, Claudie Gallay, Denis Lachaud, Marc Trillard. Quant au roman d’Hubert Nyssen, Les déchirements, il figure au catalogue depuis plusieurs années maintenant, ce texte ayant été confié de manière symbolique à ePagine lors de son lancement.

Sont présents aussi quelques grands noms de la littérature mondiale dont Alberto Manguel, Madison Smartt Bell, Etgar Keret, Alissa Walser ou Nele Neuhaus et, parmi les best sellers de la littérature nordique, les incontournables Stieg Larsson et Camilla Läckberg, entre autres.

Petit hommage, donc, sous forme de table numérique à cet homme qui aura créé et su transmettre un des catalogues de littérature francophone et étrangère les plus ouverts. Et, pour ne pas se contenter uniquement d’une liste de noms, juste en dessous vous trouverez un petit extrait d’un texte paru l’an passé, Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari, un auteur que je lis depuis ses débuts et qui s’empare à chaque fois de figures tragiques et modernes, toutes affectées par l’expérience de la guerre (ici, la guerre d’Algérie) ou le monde de l’entreprise, des personnages en quête de liberté mais marqués par la violence, la honte, la folie, l’incompréhension, les non dits et les histoires d’amour contrariées. Je vous recommande d’aller lire Jérôme Ferrari qui, en plus de se saisir de thèmes forts, déroule de longues phrases souvent lyriques et très remuantes.

Tous les titres mis en avant sur ePagine sont également disponibles sur les sites des libraires partenaires (liste à jour ici).

ChG

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Extrait de Où j’ai laissé mon âme
Jérôme Ferrari (© Actes Sud, 2010).

« Je me souviens de vous, mon capitaine, je m’en souviens très bien, et je revois encore distinctement la nuit de désarroi et d’abandon tomber sur vos yeux quand je vous ai appris qu’il s’était pendu. C’était un froid matin de printemps, mon capitaine, c’était il y a si longtemps, et pourtant, un court instant, j’ai vu apparaître devant moi le vieillard que vous êtes finalement devenu. Vous m’aviez demandé comment il était possible que nous ayons laissé un prisonnier aussi important que Tahar sans surveillance, vous aviez répété plusieurs fois, comment est-ce possible ? comme s’il vous fallait absolument comprendre de quelle négligence inconcevable nous nous étions rendus coupables – mais que pouvais-je bien vous répondre ? Alors, je suis resté silencieux, je vous ai souri et vous avez fini par comprendre et j’ai vu la nuit tomber sur vous, vous vous êtes affaissé derrière votre bureau, toutes les années qu’il vous restait à vivre ont couru dans vos veines, elles ont jailli de votre cœur et vous ont submergé, et il y eut soudain devant moi un vieil homme à l’agonie, ou peut-être un petit enfant, un orphelin, oublié au bord d’une longue route désertique. Vous avez posé sur moi vos yeux pleins de ténèbres et j’ai senti le souffle froid de votre haine impuissante, mon capitaine, vous ne m’avez pas fait de reproches, vos lèvres se crispaient pour réprimer le flux acide des mots que vous n’aviez pas le droit de prononcer et votre corps tremblait parce que aucun des élans de révolte qui l’ébranlaient ne pouvait être mené à son terme, la naïveté et l’espoir ne sont pas des excuses, mon capitaine, et vous saviez bien que, pas plus que moi, vous ne pouviez être absous de sa mort. Vous avez baissé les yeux et murmuré, je m’en souviens très bien, vous me l’avez pris, Andreani, vous me l’avez pris, d’une voix brisée, et j’ai eu honte pour vous, qui n’aviez même plus la force de dissimuler l’obscénité de votre chagrin. Quand vous vous êtes ressaisi, vous m’avez fait un geste de la main sans plus me regarder, le même geste dont on congédie les domestiques et les chiens, et vous vous êtes impatienté parce que je prenais le temps de vous saluer, vous avez dit, foutez-moi le camp, lieutenant ! mais j’ai achevé mon salut et j’ai soigneusement effectué un demi-tour réglementaire avant de sortir parce qu’il y a des choses plus importantes que vos états d’âme. J’ai été heureux de me retrouver dans la rue, je vous le confesse, mon capitaine, et d’échapper au spectacle répugnant de vos tourments et de vos luttes perdues d’avance contre vous-même. J’ai respiré l’air pur et j’ai pensé qu’il me faudrait peut-être recommander à l’état-major de vous relever de toutes vos responsabilités, que c’était mon devoir, mais j’ai vite renoncé à cette idée, mon capitaine, car il n’existe pas d’autre vertu que la loyauté. Pourtant, j’avais été si heureux de vous retrouver, vous savez, et je garde l’espoir que, vous aussi, au moins pour un moment, vous en avez été heureux. Nous avions survécu ensemble à tant d’heures difficiles. Mais nul ne sait quelle loi secrète régit les âmes et il est vite devenu évident que vous vous étiez éloigné de moi et que nous ne pouvions plus nous comprendre. Quand j’ai accepté de prendre la tête de cette section spéciale et que je me suis installé avec mes hommes dans la villa, à Saint-Eugène, vous êtes devenu franchement hostile, mon capitaine, je m’en souviens très bien. Je n’ai pas pu me l’expliquer et j’en ai été blessé, je peux vous le dire aujourd’hui, nos missions n’étaient pas différentes au point que vous ayez été autorisé à m’accabler ainsi de votre haine et de votre mépris, nous étions des soldats, mon capitaine, et il ne nous appartenait pas de choisir de quelle façon faire la guerre, moi aussi, j’aurais préféré la faire autrement, vous savez, moi aussi, j’aurais préféré le tumulte et le sang des combats à l’affreuse monotonie de cette chasse au renseignement, mais un tel choix ne nous a pas été offert. Aujourd’hui encore, je me demande par quelle aberration vous avez pu vous persuader que vos actions étaient meilleures que les miennes. Vous aussi, vous avez cherché et obtenu des renseignements, et il n’y a jamais eu qu’une seule méthode pour les obtenir, mon capitaine, vous le savez bien, une seule, et vous l’avez employée, tout comme moi, et l’atroce pureté de cette méthode ne pouvait en aucun cas être compensée par vos scrupules, vos élégances dérisoires, votre bigoterie et vos remords, qui n’ont servi à rien, si ce n’est à vous couvrir de ridicule, et nous tous avec vous. Quand on m’a ordonné de venir prendre en charge Tahar à votre PC d’El-Biar, j’ai caressé un moment l’espoir que la joie d’avoir capturé l’un des chefs de l’ALN vous aurait peut-être rendu plus amical, mais vous ne m’avez pas adressé la parole, vous avez fait sortir Tahar de sa cellule et vous lui avez rendu les honneurs, on l’a conduit vers moi devant une rangée de soldats français qui lui présentaient les armes, à lui, ce terroriste, ce fils de pute, sur votre ordre, et moi, mon capitaine, j’ai dû subir cette honte sans rien dire. Oh, mon capitaine, à quoi bon une telle comédie, et qu’espériez-vous, donc ? Peut-être la reconnaissance de cet homme dont vous vous étiez entiché au point de vous effondrer à l’annonce de sa mort ? Mais vous savez, il n’a pas parlé de vous, pas un mot, il n’a pas dit, le capitaine Degorce est un homme admirable, ni rien de semblable, et je suis persuadé que jamais, vous entendez, jamais, mon capitaine, vous n’avez occupé la moindre place dans ses pensées. Tahar était un homme dur, qui ne partageait pas votre tendance au sentimentalisme, j’ai le regret de vous le dire, mon capitaine, et, contrairement à vous, il savait bien qu’il allait mourir, il n’imaginait pas je ne sais quel heureux épilogue semblable à ceux dont vous rêviez sûrement dans votre exaltation et votre aveuglement puérils, puérils et sans excuses, mon capitaine, vous ne pouviez ignorer ce qu’était la villa de Saint-Eugène, vous ne pouviez ignorer que personne n’en ressortait vivant car elle n’était pas une villa, elle était une porte ouverte sur l’abîme, une faille qui déchirait la toile du monde et d’où l’on basculait vers le néant – j’ai vu mourir tant d’hommes, mon capitaine, et ils savaient tous qu’on ne les reverrait jamais, personne ne baiserait leur front en récitant la Shahâda, aucune main aimante ne laverait pieusement leur corps ni ne les bénirait avant de les confier à la terre, ils n’avaient plus que moi, et j’étais à ce moment-là plus proche d’eux que ne l’avait jamais été leur propre mère, oui, j’étais leur mère, et leur guide, et je les conduisais dans les limbes de l’oubli, sur les rives d’un fleuve sans nom, dans un silence si parfait que les prières et les promesses de salut ne pouvaient le troubler. »




Lecture et interview de Jérôme Ferrari,
librairie Graffiti en Belgique en octobre 2010.


Ce texte a notamment été lu et chroniqué sur

la-Croix.com
L’or des livres
à sauts et à gambades
Pourquoi pas (Niurka39)

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