Aujourd’hui Qui lit quoi ? #11 en compagnie d’Emilio Sciarrino qui nous propose une lecture de Génération 1000 €uros d’Antonio Incorvaia et Alessandro Rimassa. Ce texte, traduit par Damien Zalio et publié par La Fosse aux ours (17 € dans sa version imprimée et 11.99 € en numérique, format epub, sans DRM), est disponible sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici).
Génération 1000 €uros, c’est une génération de jeunes – et moins jeunes – qui vivotent avec un millier d’euros par mois dans des conditions précaires. Le phénomène ne concerne pas uniquement l’Italie, pays où il est toutefois érigé en système.
Matteo fait partie de cette génération. Il travaille pour une importante boîte milanaise de marketing. Il a beau déployer ses talents, ses espoirs sont vains. À la précarité sociale s’ajoute une incertitude sentimentale, nourrie par les inégalités sociales et économiques. Car sa petite amie provient d’une famille de la bonne bourgeoisie milanaise.
La ville n’est pas anodine : Milan – cœur économique de l’Italie et berceau historique du berlusconisme – se déploie dans toute sa démesure, en particulier la nuit, à travers quelques lieux phares : la salle de gym, les bars à la décoration surfaite, les rues enveloppées de brouillard glacé. Capitale d’un système à bout de souffle.
Le parcours d’apprentissage du jeune Matteo, quelque peu convenu, est relevé par le leitmotiv de l’argent, joué avec brio et insistance. Plus qu’un roman de formation, ce serait alors un guide à l’usage des “milleuristi”. Quelques conseils donc : nourrissez-vous uniquement d’offres spéciales du discount ; laissez les amis apporter le vin et les DVD pour la soirée ; installez-vous en couple le plus vite possible, afin de bénéficier d’un double revenu.
C’est aussi un précis sur les crises économiques et les crises humaines qu’elles entraînent. Ainsi, la relation amoureuse de Matteo dérive lentement car il a bien des difficultés à offrir à son amie le « standing » qu’elle désire. Pire encore, toute la colocation s’entre-déchire suite à une facture du gaz inattendue et particulièrement salée.
Il ne faudrait pas pour autant y voir un programme idéologique. Génération mille euros établit le diagnostic d’une jeunesse non seulement précaire mais profondément résignée et conformiste. Les protagonistes du roman rêvent d’un poste de travail fixe, d’une voiture, d’une résidence tout confort. Leur désir d’évasion se satisfait d’un voyage d’affaires à Barcelone ; et leurs velléités de révolte se soldent par une bonne sieste. Ou par un éclat de rire.
Ce roman, qui s’empare du sujet avec humour et légèreté, a d’abord été publié sur Internet où il connu un franc succès ; il a été repris par un éditeur traditionnel, puis adapté au cinéma. Il nous arrive grâce à la Fosse aux Ours, éditeur passionné par le fait littéraire italien.
Emilio Sciarrino.
D’autres liens en rapport avec le sujet :
• le blog de Antonio Incorvaia
• le blog de Alessandro Rimassa
• la génération précaire vue par le site Arte (juillet 2007)
• la bande annonce en italien de Generazione 1000 euro
• le site dédié à la Generazione 1000 euro
• une autre approche avec Génération Enragée de Jiminy Panoz (Walrus)
Normalien, mi italien, mi français (il a vécu les 10 premières années de sa vie à Palerme), Emilio Sciarrino a été lauréat du Prix du Jeune écrivain en 2006 (Ne rien faire et autres nouvelles, Buchet-Chastel). En 2010, il gagne un concours de nouvelles organisé par CDL en collaboration avec la revue DeliciousPaper. Il publie dans la revue italienne Luna di Traverso. Son premier roman, Transnistria (Éditions Kirographaires) paraît en 2011. Il reçoit la même année le Prix du Livre numérique. Son recueil de nouvelles, L’Ora(n)ge, publié chez emue, également en 2011, est un ensemble qui m’a beaucoup touché. On y retrouve d’ailleurs quelques points points communs avec le texte qu’il a chroniqué aujourd’hui, notamment sur la vie en colocation. Si la couleur orangée domine l’univers urbain de son recueil (couleur chaude du ciel, soleil couchant, mais aussi celle des objets du quotidien, des sentiments), l’orange parfois perd son ‘n’ et fait alors place à de légers bouleversements ou décalages qui modifient les personnages. C’est d’ailleurs dans ce trois fois rien qu’Emilio Sciarrino dit le plus de choses sur la différence, l’étrangeté, la peur de l’autre, la difficulté à s’assumer mais c’est là aussi que, plutôt que d’utiliser le mode mineur, il utilise ce qu’il me semble être sa meilleure arme, l’humour désanchanté. L’écriture et l’univers de cet auteur sont à la fois très doux mais tout en tension. J’ai beaucoup pensé aux nouvelles de Pirandello en lisant les siennes. Emilio Sciarrino anime également un blog et on peut le suivre sur twitter. Je le remercie d’avoir participé à cette rubrique avec une grande délicatesse et vous conseille de découvrir son travail d’auteur. ChG

