Les éditions Allia viennent de rejoindre le catalogue numérique avec deux premiers textes, dont Too much future (7,50 €) de Michael Boehlke et Henryk Gericke sur le punk en République Démocratique Allemande (une de mes prochaines lectures) et Le découragement (3 €), premier roman de Joanne Anton dont il sera question aujourd’hui. Notez bien que ces deux textes sont disponibles en ePub (sans DRM) sur ePagine et qu’un extrait assez long du Découragement peut être téléchargé gratuitement.
Amorçant l’écriture d’un récit sur le découragement, Joanne Anton reprend à son compte les procédés narratifs utilisés par Samuel Beckett dans Watt ou Thomas Bernhard dans Marcher, récits marqués par une pensée en mouvement, obsessionnelle et tourmentée, et dans lesquels est remise en question la fonction propre de la narration. « Ce qui serait soudain possible, ce serait d’écrire pour nous qui avons lié notre existence à la langue. On écrirait non pas une histoire candide sur un joli mercredi, on ne serait pas en mesure de fictionner à ce point, mais une question qui nous permettrait de tricher avec le croupier, même lorsqu’il semble nous laisser gagner. Parce qu’on le connaît. Cela fait des années qu’il nous fait le coup du joli mercredi. Du chanceux mercredi. De l’amour du mercredi et de la vie qu’il contient. (Le jeudi tout est foutu.) », écrit Joanne Anton. À travers une quête (inachevée) à la fois identitaire et intrinsèque à celle qui tente de faire oeuvre, l’auteur de ce « premier roman », malgré le sujet et le propos, se met rapidement en branle (marcher/penser, penser/marcher), jouant de la mise en abîme (comment ne pas se décourager face à un sujet comme celui-là ? écrit-on sur le découragement quand le récit qu’on voudrait réellement écrire n’avance pas ?), n’hésitant pas non plus à faire entrer dans cette spirale Eros et Thanatos. Bien que la question du découragement soit centrale ici (on parlera en effet d’écriture mais aussi d’amour, de réussite sociale, de sexe, de folie et de suicide), le récit prend rapidement forme grâce au rythme imposé par cette langue et via une pensée tout à la fois dynamique et bouillonnante, border line et sur le fil. C’est vers ce vertige-là que le lecteur sans cesse tenu et balloté (à l’instar des deux grands auteurs cités précédemment) sera entraîné. Oui sans doute que certains abandonneront ce récit en cours de route. Ce n’est pas mon cas.
« Il faut que nous marchions pour pouvoir penser, dit Oehler, tout comme il nous faut penser pour pouvoir marcher, une démarche découle de l’autre; et chaque démarche découle de l’autre tandis que notre habileté en tout cela ne fait que croître. Mais tout cela uniquement jusqu’à ce degré d’épuisement. Nous ne pouvons pas dire : nous pensons comme nous marchons, tout comme nous ne pouvons pas dire : nous marchons comme nous pensons, parce que nous ne pouvons pas marcher comme nous pensons ni penser comme nous marchons. Si nous marchons un certain temps en pensant intensément, dit Oehler, nous sommes bientôt obligés d’interrompre la marche ou la pensée, parce qu’il n’est pas possible de penser et de marcher pendant un certain temps avec la même intensité. » (Thomas Bernhard, Marcher, Gallimard)
Si nous devinons quel récit aurait pu naître ici, c’est bien un autre qui finit par percer : récit sur l’écriture, et en particulier sur la difficulté d’écrire au quotidien (labeur). « Corps et pensée sont à bout maintenant qu’ils sont tournés vers le souvenir de l’amour qui est lié à l’écriture, et son vide. » Derrière le mal de l’écriture il y a bien aussi cette difficulté de vivre, ce combat incessant entre le corps et l’âme. Corps lourd, main lourde, la difficulté d’écrire se fait procrastination, le désir de disparaître n’étant jamais bien loin mais « tout disparu que nous soyons, nous vivons. Eh oui. » Pour sortir de ce cercle infernal, il faut s’arracher, s’extraire, trouver force et courage : oublier par exemple la suite logique des jours, épouser les creux, les mauvais, les sourds et puis marcher vers l’est ou vers l’ouest selon que nous serons lundi ou mercredi, car marcher c’est poser un pied devant l’autre, c’est déjà se mettre en marche, marcher c’est penser et c’est déjà écrire. « C’est parce qu’on imagine simultanément tous les pas qu’on devra faire qu’on se décourage, alors qu’il s’agit de les aligner un à un », écrit Marcel Jouhandeau.
ChG
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Premières pages du découragement
EST-CE possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit ? Le mieux, le moins pire serait de traiter la question par une marche en crabe. Lentement, avec les pinces de la langue, s’approcher, alors que l’on aurait l’air de se diriger ailleurs. Par exemple dans une histoire. On ne pourrait pas inventer une histoire dans cet état. On se servirait d’une influence. À cause du découragement profond, on aurait perdu nos moyens et surtout nos illusions de fabriquer quelque chose avec la langue, surtout une histoire. Cela ferait longtemps, des semaines entières, que le découragement nous aurait travaillé, mâché, mordu au corps et à la pensée, et on n’aurait plus tellement de consistance pour assumer un récit. On chercherait à le mettre sous la protection d’une influence qui résulterait de la dernière lecture marquante pour notre esprit. Aussi maladivement découragé qu’il soit, cet esprit n’aurait pas perdu le goût des autres proses, seulement celui de la sienne et de tout ce qu’il produit : réflexions, souvenirs, actes, rêves, perceptions. On continuerait de penser, malgré tout, dans l’absence de possibilité autre. On penserait à Marcher de Thomas Bernhard. À partir de là, on verrait si c’est possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit. On commencerait sans plus tarder. On aurait l’impression d’avoir éloigné de quelques centimètres de soi le découragement, l’impression avant de se lancer de pouvoir se lancer et on se penserait moins découragé que dix minutes auparavant, quand il nous semblait impossible de faire quoi que ce soit. On aurait peut-être piégé le découragement en décidant d’écrire sur lui. On commencerait sur ce faible espoir.
On ne se décourage pas spécialement le lundi et le mercredi, écrirait-on, non, les jours ne sauraient être ici sélectionnés à l’avance, mais il est vrai que l’on n’a pas d’autre alternative – sauf extrême – que celle de marcher avec. Ainsi, on marche avec selon des horaires, des jours et des semaines parfois entières qui nous sont imposés. Même si l’on veut penser qu’il nous reste le libre arbitre dans cet agencement du temps soudain rempli contre notre volonté, et qu’il suppose que l’on puisse commander à son corps l’arrêt de tout mouvement, surtout celui de la respiration, même si l’on veut le penser donc, on doit reconnaître une contrariété : non, il ne suffit pas de vouloir ne plus marcher (avec le découragement) pour devenir un non être, un non marchant – et se libérer de son instinct de survie très décourageant, ainsi que de la souffrance liée à ces horaires affreux de marche où l’on fait surtout du surplace (sans avoir la chance de l’ignorer). Quant à l’asile de Steinhof, ce n’est pas non plus une offre accessible, écrirait-on. Car. On s’arrêterait. On mettrait un point n’importe où pour souffler. Car la folie paraît, tandis que l’on marche ainsi (avec le découragement), être un mouvement plus sécurisant bien que l’on ignore tout de cet état ; c’est même la raison qui nous le fait imaginer. Car. Avec toute sa raison on marche – le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi, le samedi, le dimanche et ainsi de suite – avec le découragement (sur les talons). Car on n’a pas le choix. Puisque l’on ne sait pas mourir.
© Joanne Anton, Le découragement, Allia, 2011.

