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12 février 2014

Mélikah Abdelmoumen | Adèle et Lee (éditions Émoticourt)

En octobre dernier nous parlions ici de Muette, personnage éponyme du roman d’Eric Pessan. Il était question de la fugue d’une adolescente, de la violence qui s’empare d’elle, face aux métamorphoses de son corps, face aux non-dits ou aux rejets de sa famille. Hier soir j’ai lu d’une traite Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen, longue nouvelle qui vient de paraître aux éditions Émoticourt, en numérique, où il est à nouveau question d’une adolescente. J’ai été stupéfait par la puissance d’évocation et la capacité qu’a l’auteur en si peu de « pages » de nous faire entrer et de nous entraîner dans cette histoire fulgurante. Comme si chaque phrase contenait en elle des dizaines d’autres, comme si l’auteur était parvenue à les resserrer au point de ne garder que l’essentiel tout en permettant au lecteur de retrouver celles qui auraient été gommées. Est-ce dû à l’imagination débordante de la narratrice ou a l’omniprésence du cinéma dans ce texte ? On y trouve en effet de nombreuses références à des réalisateurs, films, personnages et comédiens, la plupart américains, des frères Coen à David Lynch en passant par Hitchcock, Thelma et Louise, Ingrid Bergman, Gus Van Sant, les séries TV… Et cela, dès le tout début où la narratrice, à rebours, revient sur sa petite enfance puis l’année de ses treize ans avant la folle équipée qui s’ensuivra.
Personnages bien campés, psychologie maîtrisée, sens de la narration et du suspense, phrases alternant descriptions, analyses et formules choc, style s’adaptant dans l’alternance des points de vue de la jeune femme et du professeur, Adèle et Lee est une belle réussite. Entre Adèle (jeune fille hyper-sensible, décalée et cruelle), sa mère (ex-catin, hystérique et névrosée qui m’a rappelé un personnage de John Cassavetes), Maxine des « Trois Grâces » (qui joue à merveille son rôle de Lolita à la fois perverse et naïve) et enfin Lee (le professeur américain malmené par tout ce petit monde), cette novela, à rapprocher de l’univers du Roi n’a pas sommeil de Cécile Coulon, est à découvrir de toute urgence !

Lisez ces trois extraits, téléchargez ensuite Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen et dites m’en des nouvelles !

ChG

 

Quelques liens

Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen (Émoticourt) sur ePagine
Autres titres de l’auteur disponibles en numérique à La Courte échelle
Autres titres de la maison d’édition disponibles en numérique

 

— TROIS EXTRAITS —

 

EXTRAIT 1

ADÈLE : “Nous roulions. Dans mon souvenir, nous traversions un de ces paysages américains avec ciel bleu pur sans le moindre nuage, lumière mordorée. (C’est impossible. Je le sais aujourd’hui, nous étions en France. J’avais cinq ou six ans, et déjà beaucoup trop d’imagination.)

Partout jusqu’à un mètre au-dessus du sol une sorte de poussière rouge voletait, tourbillonnait. Corneilles perchées sur les poteaux électriques et sur les fils. Boules de brindilles et de branchages roulant gracieusement au sol, poussées par le vent. Il ne manquait que Bip Bip et Vil Coyote pour que le paysage se confonde parfaitement avec celui de mon dessin animé préféré.

Ma mère conduisait comme une tarée. Nous quittions encore une grande ville (ne me demandez pas laquelle) dont nous avions, selon son expression, « épuisé les possibilités professionnelles », pour aller tenter notre chance dans une autre.

Elle portait ces lunettes de soleil trop grandes qui la faisaient ressembler à une mouche. Elle pleurait, larmes et rimmel en rigoles sur ses joues blêmes. Elle ressemblait à la mère dans Shining de Kubrick, en rouquine.

Le vent qui entrait par les fenêtres ouvertes fouettait ses cheveux orange, sales, longs et emmêlés. J’avais froid et je sanglotais. De temps en temps, entre deux bouffées des cigarettes qu’elle allumait pas seulement l’une à la suite de l’autre mais l’une avec l’autre, elle me jetait un regard vacillant qui se voulait plein de self-control, et disait : « Arrête ton cinéma, Adèle. » (…)”

EXTRAIT 2

ADÈLE : “Lorsque j’ai fait mon entrée au collège où enseignait Lee Lake, j’avais treize ans. Qu’on ne vienne pas me dire que ce n’est pas l’âge le plus trash de la vie. J’avais treize ans et j’étais une mocheté. Une grande grassouillette aux cheveux marron merde, aux mèches plates et pendouillantes qui me cachaient la moitié du visage. J’étais la Nouvelle. J’aimais les livres autant que je détestais ma mère dont j’aurais aimé avoir les cheveux, au moins. J’étais entre deux âges. Une petite fille qui attendait encore ses premières règles dans un corps trop voluptueux pour son propre bien, qui n’était pour autant pas encore celui d’une femme.

Le proviseur du Collège Préparatoire m’avait à peine laissé le temps de découvrir ma chambre et d’y poser ma petite valise avant de me conduire à la salle où officiait Lee Lake. Le cours était déjà commencé. Je m’étais sentie comme Charles Bovary devant le « nous » mystérieux du premier chapitre du roman de Flaubert : décalée, déplacée, déclassée.

Lee parlait le français avec cet accent irrésistible qu’ont les Américains qui sont de vrais francophiles : léger, presque imperceptible, aguichant comme un secret. Il avait les cheveux noirs et portait la moustache sans la moindre touche de ridicule. Un croisement entre Freddie Mercury et Don Draper, de la série Mad Men.

Les autres élèves étaient, toutes, parfaites. C’était à se demander si elles étaient vraiment vraies. Parfaites et glaciales.

Et moi, décalée, déplacée, déclassée.

J’étais allée m’asseoir à la seule place libre, le regard baissé, le visage bien caché derrière mes cheveux. Je ne sais si c’est Lee qui avait eu la mauvaise idée de me réserver une place au milieu des « Trois Grâces ». Peut-être qu’il s’était dit que la Nouvelle, qu’elle appartienne à la race des Vilains Canards ou à celle des Jolies Princesses, avait tout intérêt à commencer par là son intégration à la vie du Collège Préparatoire : la fréquentation de la cruauté adolescente incarnée, dont trop peu de gens savent qu’elle a le pouvoir de transformer les Vilains Canards en tueuses. (…)”

EXTRAIT 3

LEE : “J’étais à mon bureau. Je corrigeais des copies. C’est là que je l’avais vue, plantée comme une tige sous la pluie dans les jardins, à l’écart des autres qui discutaient sous la véranda. Isolée comme aux premiers jours. Elle me regardait, le visage dressé vers ma fenêtre. La pluie qui avait mouillé ses cheveux les faisait tomber en mèches lourdes sur son visage, comme autrefois.

J’étais allé me poster à la fenêtre, que j’avais laissée ouverte pour faire entrer un peu de fraîcheur dans la pièce étouffante. Je l’avais regardée et d’un mouvement de lèvres, j’avais chuchoté son nom.

Elle avait continué à me regarder, muette, et dans ses yeux éperdus quelque chose m’avait fait peur.

La cloche avait sonné et elle s’était éloignée, tournant régulièrement la tête pour voir si je la regardais toujours.

C’est ce jour-là que j’avais su que je devais la protéger, coûte que coûte.

Je la sentais sur le point de se briser.

Je la croyais fragile. (…)”

 

© Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen, éditions Émoticourt, Collection Fiction dirigée par Félicie Dubois, 2013

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