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19 février 2012

Sur la route des Beats, au croisement des morts

« Kerouac vidé de son sang, c’est le dernier mouvement d’une variation à quatre voix sur le thème du rêve cassé sec, du vol époumoné dans la tempête de fleurs, sur le thème aussi de la joie qui courait en filigrane dans les revendications les plus entêtées alors faites à la vie puisqu’on voulait le monde en cessation de commerce. » (Jean-Jacques Bonvin, Ballast)

Nouvelle virée sur la route du lirécrire, en compagnie cette fois de quatre auteurs incontournables de la Beat Generation (Kerouac, Ginsberg, Burroughs et Cassady). Au volant, dans cette traversée à tombeau ouvert dans l’Amérique des années 60 à 90, Jean-Jacques Bonvin et son Ballast (éditions Allia). Une traversée (ni une étude ni une biographie) sans linéarité – ni dans l’espace de la narration ni dans la chronologie des faits. Des incursions plutôt, entre vie et mort, écriture et roads, vitesse et mouvement, ascensions rapides et descentes fulgurantes. Un ensemble d’images prises sur le vif, d’instantanés (toujours la vitesse), des images pas faites pour être archivées. Loin de la fantasmagorie et des grandiloquences, au plus proche du désir et du trouble, avec incursions dans ce qui fait le quotidien de jeunes gens qui pourtant seront des comètes pour beaucoup.

« Mais ces quatre-là ont fini par fusionner à force de ne plus se voir ni s’entendre, leur œuvre était entre eux plus qu’en eux, elle leur barrait la vue et leur échappait, elle prenait la route à son tour. » (Jean-Jacques Bonvin, Ballast)

J’aime dans ce texte comment l’auteur nous fait passer en une phrase d’un lieu à un autre, d’un temps à un autre, d’un personnage à un autre (les corps portés « en avant ») et comment ici l’ellipse est travaillée. J’aime ce mouvement, de gauche à droite avec retour chariot, et cette place laissée à tout ce temps passé dans les trains et les bagnoles, sans compter les montées (adrénaline, désir, notes, routes, drogues, vie) et les descentes (bière, route, acides, post-coïtum, maladies, mort).

« Neal, Jack, William, Allen donnent dans l’agonie, celle de tout un chacun. Ils meurent dans le coma à l’hôpital, loin du ballast et des plages, loin des cuisines, des palmes qui ondulent, ils s’accrochent quelques heures encore à la vie pour capituler aux pieds du corps médical. Leur résignation est celle du souvenir immense et vague de ce qui précède le goutte-à-goutte venu de la bouteille au-dessus de leur tête, la pompe au pied du lit, le rythme cardiaque sur l’écran, ce qui précède et qui est partout dans les lignes qu’ils se sont écrites, dans le croisement aléatoire et pourtant voulu des mots sur la route. » (Jean-Jacques Bonvin, Ballast)

On commencera donc par la fin, par quatre fins, quatre fois la mort (autour de 1968 pour Cassady et Kerouac et 1997 pour Ginsberg et Burroughs) et on ira ensuite de croisements en croisements, on revivra leurs rencontres (« des poètes-philosophes qui veulent l’aventure pour l’écrire »), on les suivra dans leurs moments de partage mais aussi lors de leurs manques ou leurs séparations. On ne comptera pas les heures d’écriture (poèmes, rouleaux, lettres, déclamations) ni le nombre de leurs déplacements (vitesse, allers et retours, marche, métro). On n’oubliera pas l’alcool (fêtes, beuveries, addiction) ni les drogues (herbe, héroïne, benzédrine). Il sera forcément question de désir, d’amour et de sexe (séduction, trahison, bisexualité). Le corps aura aussi son envers (les yeux (derrière), le foie, le dedans (inside), les entrailles) et la mort sera souvent violente, brutale. On y croisera (dans le désordre) Grateful Dead, Ken Kesey, Timothy Leary, Malcolm Lowry, Dylan Thomas ou encore le Manhattan Transfer de Dos Passos.

On regrettera tout de même que ce texte soit si court. Alors on ira relire les poètes, ces quatre-là mais aussi les autres : Claude Pélieu, Gregory Corso, Peter Orlovsky, d.a. levy ou encore Lucien Suel qui les célèbre depuis très longtemps, lui qui connaît plusieurs de leurs textes par cœur et les lit en public, lui dont l’œuvre en mouvement n’a de cesse de nous surprendre.

« Le ciel est un fond de casserole dans laquelle on a laissé bouillir du lait pendant trop longtemps. Ciel caséeux.
Le ciel est nervuré de grandes vulves roses qui s’entrouvrent et se ferment au souffle du vent. Ciel vertigineux.
Le ciel avale le vol triangulaire des oiseaux noirs. Nos yeux les perdent à l’infini. Écran éteint. Ciel brumeux.
Le ciel est béant. Le ciel coule dans le vase. Le ciel est une boule glacée sous ma langue morte. Ciel hasardeux.
Le ciel est une piste circulaire sous l’étoile de l’attente. Cirque inscrit dans son propre songe. Ciel précieux. » (Lucien Suel, Théorie des orages)

ChG

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