Avant-hier, de nombreux journalistes, blogueurs et libraires (notamment ePagine) ont reçu un long mail de François Bon, responsable de la coopérative d’édition numérique publie.net qui commençait ainsi : « Sortir de nos frontières numériques est trop important pour ne pas vous imposer ce message ! ». Pour la première fois cette maison d’édition 100% numérique a diffusé de l’information en dehors des sites Internet et des réseaux sociaux, Twitter ou Facebook, où François Bon reste très actif. En communiquant autour de son catalogue très exigeant en matière de littérature classique mais surtout contemporaine (récits, romans, poésie, polars, essais, études, carnets, revue…) et innovant sur la partie numérique, publie.net souhaite ainsi atteindre (au-delà des blogués, twitteriens et autres facebookés) un public plus large par le biais des lieux traditionnels et symboliques de la critique littéraire. Et au vu des derniers titres ajoutés au catalogue, on peut sans trop s’avancer affirmer qu’il y a là quelque chose à jouer pour cette maison. Bienvenue, donc, aux anciens et aux modernes que vous retrouverez tous sur ePagine, notamment l’un d’entre eux, Guillaume Vissac et son Accident de personne !
Dans sa lettre de diffusion, François Bon revient sur les 10 000 téléchargements individuels atteints par publie.net pour l’année 2010 (à comparer aux 2800 de l’année 2009) ainsi que sur la baisse de ses tarifs la semaine passée (signe fort d’incitation à la découverte, à la lecture et à la circulation de tous les textes mis en ligne sans DRM et disponibles aux formats PDF pour l’ordinateur, epub pour iPad, liseuses, iPhone et téléphones Androïd, prc pour Kindle, ou tout simplement via la liseuse en ligne). Il signale par ailleurs un net renforcement de la lecture par abonnement (sur laquelle la coopérative reverse 30% des recettes nettes à ses auteurs par péréquation des pages lues, et 50% sur les recettes nettes téléchargement). Ces dernières semaines ont également été riches du côté des retombées médiatiques (un entretien avec Frédérique Roussel dans Libération à propos de l’iPad, une accroche de Mohammed Aïssaoui en Une du Figaro littéraire à propos de la nouvelle collection de polars “Mauvais genres”, un article d’Alain Nicolas dans l’Humanité, plusieurs échos dans le travail de fond de Pierre Assouline et une participation à Place de la Toile sur France Culture) l’amènent à penser que les frontières (médias traditionnels/web) peuvent désormais progressivement s’ouvrir.
Ces deux dernières semaines, publie.net a ajouté 15 titres à son catalogue. Comme je ne pourrai pas tous les chroniquer aujourd’hui, je me propose de présenter l’un d’entre eux : Accident de personne de Guillaume Vissac, projet que j’ai suivi en direct sur Twitter à la fin de l’année passée ainsi que sur le site de l’auteur et qui est aujourd’hui disponible en numérique dans une version étourdissante. Dans les prochaines semaines je reviendrai sur mes autres lectures, notamment sur le dernier texte de Mahigan Lepage qui est également l’auteur d’un formidable road-movie, Vers l’ouest, que j’avais chroniqué ici-même. Son dernier récit, La science des lichens, nous convie à d’autres « déplacements » (à l’intérieur-même du RER B parisien) par le biais d’un rapport et d’un regard singuliers entretenus avec les paysages, le temps, les territoires, l’exotisme ou encore la lichénologie (Descartes, le Népal, la langue française, Paris-Plage, le Maroc, le Jardin des Plantes, l’ennui, la chaleur, la duperie… s’entremêlent ici dans une longue et unique phrase ébouriffante).
Je reviendrai également sur l’ensemble de textes proposé par François Bon dans Après le livre, étape de réflexion importante pour lui au moment où le paysage et l’objet même du livre est en train de changer radicalement – cette mise au point sur la mutation du livre numérique faisant suite à de nombreuses interventions et conférences ces deux dernières années. Enfin, j’irai me noircir les humeurs avec les « mauvais genres », collection de polars que dirige Bernard Strainchamps… si du moins, d’ici là, nous puissions tous survivre à l’Apocalypse qui s’annonce…
Accident de personne de Guillaume Vissac : « Pendant presque deux ans, je passais entre deux et trois heures par jour en transport en commun (RER, métros) », écrit l’auteur dans sa présentation. Malheureusement habitué aux « accidents de personne », il s’est mis à prendre des notes à chaque message d’alerte (dans le wagon et sur les quais). En décembre 2010, il a commencé à diffuser sur Twitter aux heures de pointe 160 fragments de 140 caractères maximum qui tous mettaient en scène des « accidents de personne ». Se mettre dans la peau de celui ou celle qui se fout en l’air n’est pas simple. Mais qui n’a jamais cherché à savoir pourquoi untel s’était jeté sous les rails, quelle était la personne qui avait pu faire ça, ou encore ce qu’il ou elle avait en tête au moment de ? Glauque et stupide, diront certains ; manière d’exorciser nos peurs, catharsis de ces longues heures passées dans les souterrains et les espaces clos, répondront d’autres. Après la diffusion des messages, Guillaume Vissac a commencé à les réunir et des personnages récurrents sont apparus. Voilà pourquoi désormais, dans sa version numérique, propose-t-il des entrées par personnage (celui qui, celle qui…). En feuilletant l’ensemble, vous remarquerez aussi de nombreuses notes en bas de page (qu’on appelle aussi hyperliens) ; il y en a 271 (et elles sont toutes inédites), chacune de ces notes renvoient à un nouveau fragment lui-même en lien avec un autre (c’est inépuisable). Oui, Accident de personne est un ensemble déroutant, mordant, d’une inquiétante lucidité et qui ne ressemble à rien de connu. Voilà au moins une bonne raison de se lancer. L’autre raison est littéraire ; à force de parler de la forme on en oublierait presque l’écriture (et il ne faudrait pas) : celle-ci est précise, maîtrisée et inventive tandis que la langue sait être lyrique ou sèche suivant ce qui se joue sous nos yeux ; vocabulaire et syntaxe vont chercher loin chez les Anciens ainsi que dans sa contemporanéité (langage propre au web, au marketing et à la communication, messages publicitaires, formules aseptisées…). Pour ceux qui découvriraient cet auteur, je vous conseille également de lire Livre des peurs primaires (où il était déjà fortement question du rapport à l’angoisse dans la ville) ainsi que Qu’est-ce qu’un logement ? (où l’on retrouve cette façon qu’a Guillaume Vissac de capter, via la prise de notes, le réel – sauf que cette fois il s’agit de se demander : c’est quoi habiter un nouvel espace ?). Mais assez palabrer, voici maintenant deux extraits (la présentation du projet et quelques fragments).
Pendant presque deux ans, je passais entre deux et trois heures par jour en transport en commun (RER, métros). Tout ce temps là, mis bout à bout, ça fout la lourde comme on dit par chez moi, le vertige.
J’ai donc eu mon compte d’accidents de personne, je ne les ai pas comptés, mais toujours une atmosphère particulière dans le wagon lorsque le conducteur l’annonce, ou sur les quais quand les écrans clignotent.
Un jour l’un d’entre eux m’a fait arriver deux heures en retard dans mon boulot de l’époque. Ce jour-là, l’idée d’en faire quelque chose, de prendre des notes, et l’écriture de la toute première.
La prise de notes a duré un an et demi. Toutes ces notes (ou la plupart) ont été écrites directement embarqué soit dans les wagons, soit sur les quais, au téléphone portable classique, ensuite via l’iPhone.
J’ai vu de suite que c’était un truc fait pour twitter. Je n’ai pas twitté en live : j’ai un peu peur de l’instantané, et puis il fallait l’organiser, faire le ménage. Alors ça s’est étendu dans le temps, et tant mieux, ça m’a permis de faire mûrir .
Fin 2010, j’avais plus de 200 fragments d’écrits, tous de moins de 140 caractères, alors j’ai créé le compte @apersonne, j’ai épuré mon texte. J’en ai gardé environ 160.
De cette façon, j’ai pu mettre en ligne 5 fragments par jour pendant un mois tout juste. C’était novembre, j’ai choisi décembre, et ça tombait bien avec Noël et réveillon à la fin comme acmé. L’idée était là depuis le tout début, de pouvoir programmer les twitts à heure fixe, tous les jours 7h, 9h, 12h, 18h et 20h, afin que les twitts puissent être lus aux heures de pointe, dans les transports précisément. Et puis ça avait un côté feuilleton : les followers ont commencé à savoir que c’était « bientôt l’heure d’@apersonne ».
Passé fin décembre, j’ai mis au propre, rassemblé le tout dans un abécédaire. A l’origine il n’était pas prévu que des figures émergent, et puis des personnages sont apparus d’eux mêmes, par exemple celui qui cherche une chanson idéale pour la passer au moment de mourir, celle qui se tue mais plusieurs fois, car ça marche pas, les régulateurs de flux que je voyais tous les jours deux fois par jour, etc.
Alors les classer par personnages, c’était une idée. Les notes de bas de page, c’est venu pendant cette phase là, histoire de faire dialoguer tout le monde, du coup toutes les notes sont inédites, jamais apparues sur twitter, plus de 140 caractères pour certaines.
Je me demande toujours au moment de compiler ce genre de projet volatile : quelle sera la règle du jeu ? La règle du jeu ,ce serait de pouvoir naviguer dans tout ça sans suivre d’ordre, ni alphabétique ni rien, simplement rebondir d’une fiction à l’autre. J’aime cette idée de ne pas lire de la page 1 à la page 99 mais dans le désordre.
D’où les 271 liens, chaque titre dans les notes étant discrètement interactif.
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CELUI QUI… A LE SENS DE LA MISE EN SCÈNE
comme un funambule trop proche des rails il risque tout : un seul écart & le déséquilibré7 c’est lui
je l’installe le plus confortablement possible sur les rails : sous sa nuque un coussin : elle remercie8 : je sais rester humain
7 Paradoxalement, aux yeux de tous, nous sommes les déséquilibrés ; les seuls pourtant à ne jamais tomber. (Ceux qui poussent)
8Je me suis dit cette fois, sous les mains, les doigts, la peau d’un autre, je pourrais y arriver et puis mourir enfin. Mais devinez quoi ? Je me suis encore trompée. (Celle qui se loupe)
© Guillaume Vissac, Accident de personne, publie.net, janvier 2011.
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Les 15 dernières nouveautés publie.net disponibles sur ePagine et les sites des libraires-partenaires :
* Du côté des auteurs classiques : L’Apocalypse (traduit et commenté par Bossuet) ; Poèmes d’Ossian de Chateaubriand ; Le droit à la paresse de Paul Lafargue ; La philosophie dans le boudoir et Les 120 journées de Sodome de Sade ; Le ventre de Paris d’Émile Zola.
* Parmi les auteurs d’aujourd’hui : La tendresse de Jacques Ancet ; Après le livre de François Bon ; Bit, sex & bug de Thierry Crouzet ; Transparences et Ès Lettres de Christian Jacomino ; La science des lichens de Mahigan Lepage ; Accident de personne de Guillaume Vissac.
* Nouvelles et roman noirs (collection « Mauvais genres ») : Le Successeur de Philippe Carrese ; Motel, et autres légendes urbaines de g@rp.
Christophe Grossi