Aujourd’hui Qui lit quoi ? #12 (le dernier rendez-vous de l’année) en compagnie d’Elias Jabre qui nous propose une lecture de La tentation du clitoris de Régis Jauffret. Ce texte, édité par publie.net (0.99€ en numérique, format epub, sans DRM), est disponible sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici). Grand merci à Elias !
À la recherche d’un texte court à lire d’une traite, je tente le catalogue Publie.net et tombe sur La tentation du clitoris de Régis Jauffret dans la collection Stigme.99.
Peu attiré par les titres tapageurs, je sais que Jauffret ne va pas m’engluer dans une mélasse porno-transgressive. J’ai lu Autobiographie, et la tension de cette écriture qui porte ce héros abject et dérisoire, enchaînant les liaisons sexuelles avec des femmes plus solitaires les unes que les autres dans un paysage réduit à peau de chagrin, pousse l’effroi à un niveau d’humour qui me fait encore glousser en y repensant. Alors j’achète, et comme prévu, je lis d’une traite.
Bizarre. Je suis content. Content de lire cette nouvelle, et pourtant, il ne reste rien de l’empathie que j’avais pour le héros d’Autobiographie. Le décalage entre son héroïne au destin médiocre (incarnée à la première personne), salariée d’une entreprise à la poursuite vaine du profit, et la voix altière qui la porte avec un style sophistiqué, au lieu de créer une brèche ouvrant sur une autre dimension, me comble aussi peu que cette baiseuse qui peine à jouir.
Je retrouve pourtant Autobiographie avec quelques déplacements. Une sorte d’accumulation insatisfaite, le même affect obsessionnel qui traverse de bout en bout le récit. Et dans ma tête, ça ne marche pas.
Mais je suis content.
Content, déjà, parce qu’un style est suffisamment rare pour se sentir transporté et reconnaissant. Ensuite, parce que cette revendication portée par l’héroïne qui s’est appropriée le discours des droits de l’homme pour exiger l’orgasme comme un devoir de la société envers son corps, évite l’écueil que je redoutais au départ. Le sexe transgressif dans une ère de consommation qui en est saturé.
Au contraire, dans ce monde de chiffres et d’ordinateurs, l’héroïne ne peut vivre sa sexualité que dans une tiédeur inguérissable, ce qui a au moins l’effet de la faire enrager. Cette nostalgie de l’orgasme transformé en mythe ancien se transforme en manifeste politique naïf et tendre. Elle semble chercher l’orgasme comme on cherche Dieu. Mais ce dernier a été remplacé par la morne frénésie du Retour sur investissement. Au lieu de la bonne vieille dépense improductive chère à Bataille.
Mais Jauffret n’arrive pas à nous faire ressentir cette baisse de désir si bien inoculée par Houellebecq grâce à la platitude de son écriture qui coïncide merveilleusement avec la société dans laquelle nous pataugeons.
Pourtant, s’il faut choisir la fin du monde, je préfère le nihilisme vivifiant de Jauffret avec son style aristocratique plutôt que Houellebecq, le dépressif indolent. Alors, pourquoi cette rage qui éclate comme un pétard mouillé ? La menace qui pèse sur les humains ne génère-t-elle pas également une angoisse nouvelle, où jouissance et apocalypse coexisteraient au profit d’orgasmes meurtriers ?
La perte de soi dans l’extase, Bataille l’a explorée, et Jauffret n’a peut-être pas voulu marcher sur ses plates-bandes. Ou bien, souffrons-nous d’un mal plus profond qui a rendu cette perte moins poignante et donc, voluptueuse ? Pour pouvoir se perdre, encore faut-il se posséder. Et nous serions désormais tellement rabotés, encagés dans nos mouvements… que reste-t-il à perdre ? Pour Jauffret, rien d’assez valable pour créer la tension salutaire. D’où cette femme qui n’atteint plus l’orgasme, avec les hommes, les femmes, à plusieurs, ou même toute seule.
Au-delà des souverainetés perdues, qu’il s’agisse de Dieu ou de nos Moi décomposés, d’autres agencements aujourd’hui nous construisent, nous rendant de nouveau désirants. En attendant, Jauffret porte le désert d’une société molle qu’il harcèle de sa plume décapante, et à laquelle il est bon qu’il n’accorde aucun répit.
Elias Jabre
Elias Jabre, est auteur d’un thriller, Immortalis, au Masque et de trois nouvelles dans la collection One shot (dont il est l’initiateur) chez l’éditeur 100% numérique, StoryLab, Absolut Barbarian Trip (chroniqué ici par François Prêtre) Un psychopathe et demi (mentionné là) et La gaîté démente du poulet triomphant. En juin 2011 il a bien voulu répondre à mes questions sur ce blog. Il travaille depuis un an chez ePagine où il est notamment chargé des programmes de recherche et développement.
Régis Jauffret, né à Marseille en 1955, a notamment publié aux éditions Verticales Clémence Picot, Autobiographie, fragments de la vie des gens et Univers univers. Chez Gallimard, Asiles de fous et Microfictions – désormais un des classiques du contemporain. Au Seuil, Sévère et Tibère et Marjorie. Chez publie.net, La tentation du clitoris, Vivre encore, encore et Week-end familial à Clichy-sur-mer (mentionné ici) Son site Internet est en ligne (mais pour l’heure il n’est pas mis à jour).

Ce vendredi, donc, Numerik:)ivres vous propose de découvrir trois recueils de nouvelles, celui de Valérie Pascual dans lequel arbres et êtres humains partagent histoires et secrets, celui d’Anita Berchenko (mis en ligne très récemment) où vous suivrez le destin de dix femmes dans un petit village du Lauragais (sud de la France) et le recueil de nouvelles érotiques de Paloma Casanova.