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15 mars 2011

Le poème présent (Emaz, Cliff, Boyer, Favre et Juliet)

« Une vie de poète, c’est un trajet de parole, ni plus ni moins. Après peuvent venir des questions demandant à expliciter ce trajet, mais en fait on explique peu, on bidouille seulement, et on continue à parler. La cohérence de l’ensemble, inutile de demander au poète de la donner, il en est incapable. Par contre, il sait qu’elle existera, au bout. Pour l’heure, c’est le poème présent qui importe, pas l’œuvre. » Ces notes extraites de Cambouis du poète Antoine Emaz (Le Seuil pour la version papier, publie.net pour la version numérique), je tenais à ce qu’elles nous servent de béquille aujourd’hui alors que notre attention se porte plus loin vers l’est. Bien que le Printemps des Poètes puisse vous paraître bien insignifiant face à la catastrophe naturelle, à la menace nucléaire et au désastre humain, je tenais néanmoins à vous faire lire quelques poètes d’aujourd’hui, quelques poèmes (ou extraits) où il sera question de l’enfance, du corps, de la peur, de la brutalité, de l’identité ou encore de l’écriture. Mais parce que « pour l’heure, c’est le poème présent qui importe », je tenais aussi à ne pas déborder sur lui. Pas d’explication : le poème et rien d’autre. Pour ceux qui aimeraient aller plus loin dans la lecture de ces poètes contemporains, vous trouverez toutes les références nécessaires au bas de ce billet avec les liens qui vous mèneront vers le catalogue numérique. J’en profite pour vous signaler qu’une rubrique « Printemps des Poètes » a été créée sur ePagine. Une sélection d’une quarantaine de titres d’auteurs classiques, modernes et contemporains vous est proposée en ePub. Bonnes lectures !

ChG

 

 

étant enfant et marchant au bord de la mer
j’étais effrayé de voir accourir ses vagues
plus hautes que mon enfance et si carnassières
qu’elles semblaient vouloir me prendre en leurs mâchoires

sur le sable je les voyais venir mourir
et m’étonnais qu’elles ne montent pas plus près
pour m’attraper d’un coup de langue me saisir
m’entraîner dans leur ventre où je disparaîtrais

et aujourd’hui que j’ai grandi et que je marche
d’un air fier au bord de la mer et que ma marche
a fait le tour du monde je voudrais encor

avoir l’étonnement que j’avais en ce temps
redevenir semblable à l’enfant qui prétend
que cette onde n’accourt que pour manger son corps

© William Cliff, Autobiographie, La Table Ronde, 2009.

 

***

 

Les vaches sont nos doubles, mais qui étaient les vaches ?
Nous appelons vache une vache relativement aux territoires balisés par les jugements de notre conscience solitaire et déchirée.
Une vache est l’idée adéquate d’autres existences qui sont causes de la nôtre.
Il y a l’existence des vaches. Comme il y a l’existence des langues étrangères à toutes les langues. Comme il y a l’existence des ombres dans la caverne à vaches.
Mais est-ce qu’une vache pense comme sien son corps de vache ? Se reconnaît-elle chaque matin comme nous croyons nous reconnaître dans le miroir ?
Les vaches sont le sable de nos pensées qui s’écoulent au fond d’anciens abîmes. Les vaches nous ont imposé leur poignante abstraction. Le moment où elles peuvent penser chanter dans les prés et que nous ne les entendrons pas.
Mais combien d’infinies abstractions sont nécessaires pour reconnaître infailliblement une vache ?
Les premiers d’entre nous à éviter le regard des vaches ont poussé un cri plaintif au possible qui s’éloignait.

© Frédéric Boyer, Vaches, P.O.L, 2008.

 

***

 

il y a une marge
entre ce que je suis
et celui que je voudrais être

il y a une marge
entre la vie que je mène
et la vie à laquelle j’aspire

il y a une marge
entre ce que j’écris
et ce que je voudrais écrire

j’ai travaillé et je travaille
avec ténacité à réduire
ces marges
qui n’en font qu’une

© Charles Juliet, L’Opulence de la nuit, P.O.L, 2006.

 

***

 

Les filles c’est comme ça, comme ça
qu’elles à caresses, trop.
Les filles ça tombe, plutôt au mauvais moment.
Tombent, un peu qu’elles tombent, beaucoup, avec des idées, quelques unes, derrière la tête, sans grâce.
Tombent, pour tomber, effrontément, elles tombent.
Tombent.
Quelle histoire.
Tombent à galipettes, nez plein l’herbe, parfois sans s’appesantir,
elles tombent.
Elles tombent, un peu. L’air de
rien, the sky is. Et les petites
bêtes l’herbe love.
Histoire de. Des fois framboises
aux meilleurs jours.
Des fois, préfèrerait pas.

Des fois, elles tombent à pic.
Elles tombent sur le motif, c’est comme ça.
Des fois, avec des mots, quelques unes, sur les lèvres, merci
beaucoup.
Tiens, tombent des filles, les filles c’est comme ça, ça tombe.
Des fois, comme les pommes. Tiens, une idée de derrière, d’arriéré.
On sait jamais.
Elles tombent, et drôle tête qui. Ne sait où reposer.
Tiens, des fois, on regarde, clope dehors.
Tiens, il tombe des filles ce soir. Elles exagèrent.
Des fois.

© Claude Favre, Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, publie.net, 2011.

 

Références :

• Antoine Emaz, Cambouis, Le Seuil, 2009, pour la version papier ; publie.net, 2011, pour la version numérique.
William Cliff, Autobiographie, La Table Ronde, 2009.
• Frédéric Boyer, Vaches, P.O.L, 2008.
Charles Juliet, L’Opulence de la nuit, P.O.L, 2006.
Claude Favre, Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, publie.net, 2011.
Rubrique Printemps des Poètes sur ePagine.

16 juillet 2010

U.S.A 1976 de William Cliff (La Table Ronde)

Quatre livres de William Cliff parus à La Table Ronde sont disponibles en numérique (2 romans et 2 recueils de poèmes) dont U.S.A 1976, son dernier roman. 29 chapitres durant lesquels l’auteur revient sur son premier voyage aux États-Unis. Ce livre figure dans la dernière sélection ePagine, un dossier thématique composé d’extraits de livres numérisés et intitulé 9 destinations pour prendre le large. Vous découvriez là neuf auteurs qui écrivent en français mais ont décidé de situer l’action de leur histoire à l’étranger. C’est ainsi que vous partirez d’Istanbul jusqu’à la frontière mexicaine en passant par Vienne, Rome, Londres ou encore Berkeley et le Far West.

Comme son titre l’indique, le roman de William Cliff nous propose de partir aux États-Unis. Nous sommes alors en 1976 et l’auteur prend l’avion pour la première fois de sa vie. Mais qu’est-ce qui l’a poussé à partir ? L’envie de découvrir ce pays ? D’entendre et de parler cette langue si différente de l’anglais scolaire ? D’aller voir de près ces beaux américains observés à Louvain, désirés, fantasmés ? C’est un peu tout ça qu’il entreprend ici, restant lui-même, à la fois candide, romantique, faible, passionné, désespéré, touchant, pathétique, admiratif et nauséeux. Car, oui, avec ce roman autobiographique nous retrouvons là ce qui fait sa marque de fabrique dans toute son oeuvre : une écriture vive et sans détours, un regard sur le monde à la fois ébahi et désolé ainsi qu’une approche de l’autre entière et charnelle. Et cet écorché vif, sans y aller par quatre chemins, raconte alors comment et pourquoi il a décidé soudain de visiter ce pays, quelles rencontres il a faites, comment il a appréhendé ce nouveau monde, ces nouveaux paysages, quels ont été ses fantasmes, quels hommes et quels livres ouverts il a pu croiser sur le chemin (l’homosexualité assumée est un thème important dans ses poèmes et romans).

Amateurs de Rimbaud, de Villon ou de Genet, vous trouverez  là une des écritures les plus écorchées d’aujourd’hui, d’une ironie qui a sans doute plu à Michel Houellebecq, mais avec ce souffle en plus qui lui vient de sa Belgique natale et de ses lectures médiévales entre autres. Pour mieux vous familiariser avec son univers, voici un extrait de U.S.A 1976, intitulé « Louvain », qui ouvre le roman et précède son voyage. Vous pouvez télécharger gratuitement (ou feuilleter en ligne) un extrait plus long de ce roman sur ePagine ainsi que chez les libraires partenaires du réseau. Ce même extrait figure, je le rappelle, dans notre dernier dossier thématique, 9 destinations pour prendre le large. Enfin, il est compatible avec votre iPad.

Louvain

Oh ! comme ils étaient beaux ces Américains qu’on voyait dans les films, jeunes garçons, étudiants romantiques, ingénieux détectives, policiers courageux ! Beaux soldats pleins de gaieté venus nous apporter l’air frais d’un nouveau monde ! Et plus tard, ces autres que nous voyions à l’université, le teint clair, la démarche dégagée ! Même les prêtres brillaient d’un je-ne-sais-quoi de différent. Déjà qu’ils ne portaient pas ces horribles soutanes, ces lourdes tentures noires qui engonçaient le corps ! Ils ne revêtaient pas ces longs tristes manteaux qui tombaient jusqu’aux pieds, ces chapeaux ridicules achevant de donner à celui qui en était affublé l’air austère et solennel d’un ectoplasme dépouillé de toute réalité humaine. Et puis : leur dégaine ! leur façon de marcher qui semblait à chaque pas montrer la beauté sexuelle ! leur gentillesse, leur sourire, leur amabilité, leur liberté, leur esprit large et lumineux comme leurs villes, leurs horizons immenses, leurs fleuves majestueux, leur activité intense, leurs transports magnifiques ! Ah ! comment les atteindre ? comment leur ressembler, les aimer, les étreindre ? Mais nous, sales Européens puants, vieux monstres déchirés de calamités putrides, pourrions-nous jamais faire qu’ils nous aiment ? qu’ils nous accueillent ? qu’ils nous communiquent un peu de leur jeunesse, de leur brillant, de leur fraîcheur ? Et d’abord ne faudrait-il pas que nous apprenions à nous laver, à changer de linge, à nous torcher le cul ? Allez ! renouvelez-moi ces fringues et brossez-vous les dents ! Et faites du jogging pour vous remuer les sangs, faites du sport, dansez le rock and roll, le twist et le boogie-boogie, jetez-vous dans la mer, nagez à larges brasses et pettez bruyamment quand il le faut afin de libérer vos viscères de tous ces gaz rampants et ténébreux qui obscurcissent votre tempérament !

Souvent, je les regardais, j’attachais mes yeux à leur corps, à leur visage, à leurs dents. Même leur mauvaise humeur paraissait élégante, leur façon de chier, de se peigner, de montrer leur structure musculeuse et nerveuse. Et cet accent si différent de l’anglais d’Angleterre qu’on nous faisait apprendre ! Ces mots plus forts, plus bruyants, plus expressifs ! Ces écrivains et leur stature considérable, éblouissants, d’un être vierge et dilaté dont l’esprit s’étendait à toutes les pensées du monde, toutes les spiritualités, tous les savoirs ! Je me demandais comment je pourrais attraper en moi leur existence si désirable. Il faudrait absolument m’entraîner, me driller, m’astreindre à un apprentissage long, ardu, mais exaltant. Et d’abord fixer mon esprit sur cette langue si difficile (contrairement à ce qu’on dit). Car j’avais beau me concentrer de toutes mes forces, j’avais beau essayer de suivre les dialogues : pas moyen ! Comment cela était-il possible ? Pourtant ce n’était pas du chinois ! Je devais être singulièrement bête pour ne pouvoir en un clin d’œil m’insinuer dans cette langue et en saisir les sonores expressions !

(© extrait du premier chapitre de U.S.A 1976 de William Cliff, La Table Ronde 1976)

© Photo de l'auteur, site de l'éditeur.

William Cliff, né en Belgique, a fait des études de lettres et de philosophie. Marqué par le poète catalan Gabriel Ferrater, qu’il rencontrera, traduira en français, et qu’il reconnaîtra comme son influence majeure, il a publié ses premiers poèmes chez Gallimard grâce à Raymond Queneau. Le style de William Cliff détonne dans la poésie francophone de son temps et il se range volontiers aux côtés de Marguerite de Navarre ou encore de Charles d’Orléans mais son existence est plutôt celle d’un François Villon. Longtemps attaché à son vers régulier (notamment le vers de 14 syllabes, sa « marque de fabrique », et le décasyllabe), souvent aux formes fixes traditionnelles (dizain, ballade et sonnet), William Cliff publie depuis quelques années seulement des romans. Il a reçu de nombreuses distinctions : en 2001, le Prix Marcel Thiry pour L’État belge ; en 2004, le Prix triennal de poésie pour Adieu patries ; en 2007, le Grand Prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre poétique ; en 2008, le Prix Kowalski par la Ville de Lyon et en 2010, le Prix Quinquennal de littérature pour l’ensemble de son œuvre.

Christophe Grossi

Livres numérisés de William Cliff :

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