Parmi tous les livres numériques mis en ligne ces derniers mois, cinq d’entre eux font partie des « coups de coeur de fin d’année » d’ePagine. Comme tous ces textes ont été chroniqués sur ce blog, cette semaine sera entièrement consacrée à eux. Bien entendu, notre fin d’année ne se résume pas seulement à ces cinq titres-là. D’autres romans, d’autres essais, des livres jeunesse, des polars, des recueil de nouvelles fantastiques,… auraient pu être cités ici. Vous retrouverez donc la totalité des livres mis en avant par ePagine sur la page d’accueil du site. Neuf autres tables vous attendent : Noël rêveur (livres jeunesse), Noël primé (tous les prix littéraires 2010), Noël littéraire (récits, nouvelles et romans francophones soutenus par ePagine), Noël à l’étranger (romans traduits), Noël noir (polars, thrillers, romans noirs…), Noël imaginaire (SF, fantastique, fantasy, bit-lit…), Noël classique (petits prix), Noël de l’honnête homme (sciences-humaines) et Noël érotique (pour soirées cheminée).
Les cinq coups de coeur de fin d’année d’ePagine :
- Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal (Verticales)
- Retour aux mots sauvages de Thierry Beinstingel (Fayard)
- Impressions numériques d’Alain Pierrot et Jean Sarzana (publie.net)
- La bascule du souffle de Herta Müller (Gallimard, du monde entier)
- Les liaisons numériques d’Antonio Casilli (Seuil)
——
reprise de la chronique du 10 septembre 2010.
Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal (éditions Verticales) nous montre à quoi pourrait ressembler le chantier d’un pont autoroutier suspendu. En mettant en scène une dizaine de personnages tous liés à cette colossale entreprise, elle nous fait également pénétré au coeur de la vie de tous ses acteurs, dans leur intimité. Mais derrière cette histoire romanesque ambitieuse, il y a surtout une écriture incarnée que je vous invite à découvrir en feuilletant en ligne ou en téléchargeant gratuitement un extrait.
Georges Diderot est le genre de type qu’on dirait tout droit sorti du Transsibérien de Cendrars ou d’un livre d’Olivier Rolin ; baroudeur, solitaire, inclassable, allant d’un chantier à un autre, changeant sans cesse de latitude, de continent, de langue, et ça plusieurs fois par an, cet homme est un atypique dans sa branche, un pro qui n’a pas fait les grandes écoles mais a roulé sa bosse partout et s’est fait une réputation à la force du poignet. « Diderot c’était une carrière complexe, difficile à suivre, plus latérale que verticale, hybridée au plus au point à toutes sortes de compétences, un mélange d’ingénieur maison entré par la petite porte et finissant par siéger au Comex et de star free-lance, un type qui fumait dans les ascenseurs, un tutoyeur de pédégés », disent de lui ses envieux collaborateurs. Alors, quand pour clore sa carrière, Diderot se voit confier la responsabilité d’un chantier colossal, construire un pont autoroutier suspendu dans un bled équatorial paumé (que le maire, John Johnson alias le Boa, a commandé pour que son rêve de Dubaï devienne the place to be), on se demande si Diderot ne va pas se faire plus d’ennemis que d’amis.
Outre Georges Diderot, Maylis de Kerangal a convoqué d’autres personnages sur la plateforme Pontoverde, lieu de l’action de Naissance d’un pont. La ville de Coca va en effet voir débarquer une flopée d’ingénieurs, de chefs de pile, des spécialistes du béton, des grutiers, des mineurs, des soudeurs et autres coffreurs ainsi que toute une main d’oeuvre prête à traverser le monde entier pour travailler là. Parmi ceux que nous suivrons à mesure de l’avancée du chantier et qui croiseront la route de Diderot, citons Summer Diamantis (en charge du béton), Sanche Cameron (grutier), le très discret Mo Yun, Duane Fischer et Buddy Loo (inséparables), la touchante Katherine Thoreau, l’étrange Soren Cry mais également Ralph Waldo, l’architecte ou encore Jacob l’ethnologue.
Une heure plus tard, elle passera les grilles du chantier, dos droit, respiration courte et cœur qui bat à tout rompre, son casque à la main. L’esplanade sera silencieuse, véhicules à l’arrêt, pas une âme qui vive, elle poursuivra sur sa lancée, le pas de plus en plus ferme, silhouette en route bien nette dans l’espace immense. Au bout de sa trajectoire, un baraquement et devant la porte ouverte, quelques hommes qui se tourneront vers elle et lui tendront la main, bienvenue Diamantis, on n’attendait plus que vous Diamantis, bon voyage, Diamantis ? Diderot apparaîtra soudain qui la saluera idem et Summer se méfiera aussitôt du bonhomme, aurait préféré un personnage plus frais, une flèche de l’équation, le stylo de communiant épinglé au rebord de la poche poitrine, les cheveux taillés en brosse et le regard franc, au lieu de quoi il y a ce type, Diderot, la légende, de visu un Steve McQueen colossal et faisandé qui la toise comme une gosse mais aussi comme une fille, elle sera déçue. Sanche Cameron, lui, s’écartera pour la regarder mieux tandis qu’elle se présentera aux autres, la détaillera sans parvenir à se faire une idée, la trouvera étrange, de la gueule mais lourde, une démarche de gorille, des mains courtes et des épaules carrées, des hanches larges, une belle peau mate, l’épaisse chevelure blonde, mais un menton en bénitier, un nez de chien, voilà, elle aura pleinement conscience d’être la bête curieuse, elle voudra faire impression et ne sourira pas, une fille au béton n’est pas monnaie courante. (Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont, Verticales)
En nous faisant assister à la naissance d’un pont autoroutier jusqu’à son inauguration, Maylis de Kerangal décrit très bien les tenants et les aboutissants d’un projet colossal comme celui-là : ambitions politiques, mégalomanies, rivalités. Elle montre également quels dommages collatéraux peut provoquer ce projet : que faire des Indiens de la forêt, comment déloger toutes ces familles qui ont élu domicile en lieu et place du futur chantier, quelles conséquences pour l’écosystème, l’économie, les échanges, quoi faire des oiseaux en pleine nidification ? Elle n’oublie pas non plus ce que ce chantier va provoquer en humeurs humaines et atmosphériques, en coups du sort, incidents, retards, revendications, rixes, tentatives de sabotage, débrayages, accidents, assassinats mais également en rencontres amoureuses. Tout est là et l’auteur sait avoir recours à d’autres genres littéraires ainsi qu’aux sciences-humaines pour rythmer son récit. Ses descriptions de la forêt et celles de la ville vue par le fleuve, depuis l’autre rive, d’en haut ou encore de ses entrailles, sont par exemple une vraie réussite. Enfin, comme on entre dans l’intimité du pont en train de naître, on pénètre également au coeur de la vie de tous les acteurs, dans leur intimité (leur passé, leur précarité, leurs sentiments…). Et tout ça est magnifiquement orchestré.
Derrière ce projet et cette histoire romanesques, ambitieux, ouverts, qui voient large, loin de tout narcissisme, j’ai surtout découvert une écriture singulière, nerveuse et appliquée, incarnée, faulknérienne peut-être, un style qui me touche, une langue qui vient du dedans et généreuse, qui n’a pas peur de confronter classicisme et modernité, apollinarienne, des phrases longues et sinueuses, stylées mais pas maniérées, travaillées sans être artificielles, une prose sans pose ni cynisme, un sens du récit admirable (le passage d’un personnage à l’autre, par exemple, est pertinent et percutant). Avec le recul, je me dis que l’écriture de Maylis de Kerangal est semblable à ce qu’elle peut dire de Summer Diamentis : nerveuse et souple, précise, fine et brutale, travaillée : de la mécanique de précision.
Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal, publié par les éditions Verticales (prix Médicis 2010) est disponible en numérique sur ePagine. Les 18 premières pages peuvent être feuilletées en ligne ou téléchargées gratuitement ; il est également compatible avec l’iPad.
Née en 1967, Maylis de Kerangal a été éditrice pour les Éditions du Baron perché et a longtemps travaillé avec Pierre Marchand aux Guides Gallimard puis à la jeunesse. Elle est l’auteur aux Éditions Verticales de deux romans, Je marche sous un ciel de traîne (2000) et La Vie voyageuse (2003) et d’un recueil très remarqué : Ni fleurs ni couronnes (2006) dont l’une des nouvelles a été adaptée au cinéma (Eaux troubles, court métrage de Charlotte Erlih, Why Not productions, 2008, 20 min). Son précédent roman, Corniche Kennedy (rentrée 2008), unanimement salué par la presse et le grand public, s’est retrouvé dans la sélection de nombreux prix (Médicis, Femina, Wepler, France Culture/Télérama, prix Murat). Elle a également publié chez Naïve : Dans les rapides (2007) et en collaboration avec les Incultes : Une chic fille (2008) ; chez Grasset : avec François Bégaudeau, Xavier de La Porte, Arno Bertina, etc., Le sport par les gestes (disponible en numérique) et chez Helium : Femmes et sport ; regards sur les athlètes, les supportrices, et les autres (avec Joy Sorman).
Christophe Grossi


