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24 octobre 2009

Beyoglu, ici Londres !

DBoratav AAL 240909

Dans une précédente chronique, j’avouais n’avoir jamais tenu un ebook dans mes mains. Depuis, les choses ont évolué : je détiens le Cybook de Bookeen et j’ai passé plusieurs heures en sa compagnie ainsi qu’en celle des personnages de Murmures à Beyoglu de David Boratav.

Au début, j’ai le sentiment de tenir un téléphone portable géant ; durant les cinquante premières pages je vois bien que je ne suis pas toujours très concentré ; je reviens en arrière, vais consulter la table des matières, grossis la taille du texte : j’apprends (comme dirait Saint-Ex à propos du renard et du Petit Prince) à apprivoiser l’engin. Malgré quelques coquilles, le petit flash lors des changements de pages et des fonctions qui pourraient m’aider à sélectionner certains passages en vue de les réutiliser pour l’article à venir, il faut rapidement me rendre à l’évidence : lire sur ce support est assez agréable et confortable. Bien que le bruit de la page qu’on tourne, qu’on corne, qu’on caresse ou brutalise, soit absent et m’ait manqué au début, je finis par l’oublier ; désormais je joue du pouce. Mais je prends des notes, à la main.

Comme le cœur des grandes villes invite l’arpenteur à se perdre dans son labyrinthe pour mieux le connaître, Murmures à Beyoğlu est un livre qui invite au lâcher prise, par le biais d’histoires gigognes, de hasards et de coïncidences. Murmures à Beyoğlu, ce sont également deux récits magnifiquement orchestrés et construits, deux routes parallèles, deux narrateurs : un enfant du quartier de Beyoğlu à Istanbul dans les années 50 et un insomniaque d’aujourd’hui, cinquantenaire, d’origine turque et vivant à Londres.

En septembre 1955, le quartier de Beyoğlu a été purgé de ses communautés étrangères (les Grecs surtout mais aussi les Arméniens et les Juifs). Un enfant, au présent, nous décrit cela, avec sa voix d’enfant, ses yeux d’enfant, ses mots d’enfant. Et c’est encore lui qui nous narre l’histoire de sa famille de libres-penseurs qui a toujours lutté d’une manière ou d’une autre contre le pouvoir en place. Et c’est toujours lui qui nous conte l’histoire de son quartier, de ceux qui l’habitent, de leurs habitudes, des rumeurs, des fruits qu’on vole, des lettres qu’on perd. Mais cet enfant, comme son père et sa mère, connaîtra lui aussi l’exil.

Le cinquantenaire, lui, est chercheur dans un laboratoire londonien et il souffre depuis quelque temps d’un « Mal » qui l’empêche de dormir. Par divers moyens – thérapie, drogues, alcool, compagnie des femmes – il tente en vain de retrouver le sommeil. Puis, son père – un écrivain d’origine turc exilé à Paris et avec qui il parlait peu – meurt, laissant derrière lui un grand poème inédit. Alors qu’il a toujours tout fait pour oublier cette autre langue qui est le turc, cet homme se retrouve du jour au lendemain à Istanbul, à la recherche de ce poème que sa mère (un personnage froid, égocentrique et sénile) a dû emmener avec elle lors de son retour au pays. Mutique et perdu dans cette ville qu’il doit réinventer à chaque pas et dans laquelle il apprendra à dormir à nouveau, cet homme, qui vivait jusque-là dans l’inconscience de ses origines, « va aller essayer de chercher là d’où il vient, la conscience de ses origines. » (« Trois questions à David Boratav ») Mais la route est longue et semée d’embûches (secousses sismiques et alcooliques, assassinat…) et de rencontres (des chauffeurs de taxi, des touristes hollandais, un rabatteur, un homme d’affaires milliardaire qui cherche lui aussi le manuscrit de son père…).

D Boratav AAL 240909« En écrivant ce roman j’ai réalisé que je m’étais réapproprié la ville d’Istanbul, je l’ai réinventée ; c’est une Istanbul qui n’existe pas. », précise David Boratav lors de sa rencontre-lecture à la librairie L’Arbre à Lettres Mouffetard, le 24 septembre 2009. Et, à travers ces deux vies, David Boratav ne fait pas la part belle à la ville d’Istanbul telle que nous la connaissons comme touristes. En cela ce roman est une charge (discrète mais régulière) contre l’orientalisme et « Le Levant de pacotille » enseignés dans les manuels scolaires d’après les œuvres écrites et picturales très en vogue au XIXe siècle. Ici, outre les dérives solitaires, on voit surtout le dur quotidien des turcs soumis à la pauvreté, aux attentats, aux fanatismes, aux incessants tremblements de terre : le passage sur les maisons de fortune construites en une nuit au milieu des huiles de vidange est saisissant. On rit par ailleurs du mimétisme occidentaliste : la fête donnée par le milliardaire où se retrouvent tous les courtisans au pouvoir, à la richesse et à la gloire, est digne d’un Don DeLillo (œuvre publiée chez Actes Sud). Et on apprend qu’ici seules les histoires comptent, celles qu’on raconte, qu’on se raconte, qu’on réinvente, qu’on déforme : un murmure devient une rumeur et cette rumeur en appelle une autre jusqu’à l’infini.

Hormis un bel aspect formel, le travail sur les voix des personnages – poétique, parfois ironique, mais toujours juste – est sans doute l’une des preuves de la grande maturité de ce romancier. Par ailleurs, la question de l’exil, qui est au cœur de ce roman, amène les personnages à repenser, à l’intérieur des grandes villes, leur rapport à l’autre, au sol, à la langue, – au désir, au pouvoir, à la honte, à la mélancolie et à la nostalgie donc. Des réflexions qui jalonnent le récit en l’étoffant si bien que nous ne sommes pas surpris de retrouver de manière implicite ou pas Nazim Hikmet (Il neige dans la nuit et autres poèmes, Gallimard, coll. Poésie), Nedim Gürsel (Un long été à Istanbul, Gallimard, coll. L’Imaginaire), Orhan Pamuk (Istanbul : souvenirs d’une ville, Gallimard, coll. Folio), Samuel Beckett (Malone meurt, éditions de Minuit), Jorge Luis Borges (L’Aleph, Gallimard, coll. L’Imaginaire), Blaise Cendrars (« Prose du transsibérien » in Du monde entier au coeur du monde, Gallimard, coll. Poésie) ou John Dos Passos (Orient Express, éditions du Rocher). Mais d’autres lectures nous reviennent au fil des pages, celle de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier (Oeuvres complètes, Gallimard, coll. Quarto) ou encore l’univers de Amos Oz, Une Histoire d’amour et de ténèbres ou Seule la mer (Gallimard, coll. Du monde entier et Folio), par exemple.

D Boratav AAL 24 sept 09David Boratav, né en 1971, vit à Paris. Murmures à Beyoğlu est son premier roman. Invité le 26 septembre 2009 aux Correspondances de Manosque et contacté par d’autres libraires pour des rencontres à venir (notamment la librairie le Grain des mots à Montpellier le 29 octobre), l’auteur fait également partie des sélections des prix Médicis et Wepler ainsi que de la première sélection du prix des libraires 2010. Son livre est disponible en librairie ainsi que dans sa version numérique.

Christophe Grossi

 

 

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Livre numérique cité dans cette chronique :

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