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12 février 2013

La Nouvelle Revue de Psychanalyse (NRP), par Aude Simon

En février 2010, 45 numéros de la Nouvelle Revue de Psychanalyse entraient au catalogue numérique ; nous en avions parlé sur ce blog à ce moment-là (voir notre billet) ainsi que le mois dernier lorsque nous avons évoqué la disparition de J.-B. Pontalis, fondateur entre autres de la NRP. Cette fois c’est Aude Simon, qui travaille à Tite Live et poursuit des études psychanalytiques à Paris VII, qui souhaitait approfondir ce champ. Grand merci à elle pour sa proposition et ce travail de recherches dans le catalogue. ChG

 

 

La Nouvelle Revue de Psychanalyse (NRP), éditée par les éditions Gallimard, fut fondée en 1970 par Jean-Bertrand Pontalis, philosophe, psychanalyste et écrivain français. Le collectif rédactionnel, qui vivra quelques remaniements durant les années de publication de la NRP, est composé de psychanalystes de différentes orientations, dont plusieurs sont issus de l’association psychanalytique de France (APF) – Didier Anzieu, André Green, Guy Rosolato, Victor Smirnoff, Masud R Khan, François Gantheret, Michel Schneider, Michel Gribinski – et de spécialistes en philosophie, ethnologie ou littérature : Jean Pouillon et Jean Starobinski.

Depuis le premier numéro de 1970 nommé Incidences de la psychanalyse jusqu’à L’inachèvement, qui signe l’arrêt brutal de la revue en 1994, la NRP éditera 2 numéros par an. Aujourd’hui, 45 de ces 50 numéros sont désormais numérisés et disponibles au catalogue ePagine.

 

 

Le projet de la NRP qui voit le jour en 1970 est rendu possible tant par l’évolution du courant psychanalytique que par la période de libération et d’ouverture de cette décennie. En 1970, le mouvement psychanalytique a déjà relevé plusieurs défis de taille. Durant l’ère militante freudienne de la première moitié du XXe siècle, la mission de l’ensemble du mouvement, en quête de reconnaissance et de légitimité, fut de diffuser son savoir et sa pratique. De 1950 à 1970 succédèrent des guerres intestines avec lesquelles il fallut composer sans s’affaiblir. Et, lorsqu’arrivent les années 1970 s’ouvre progressivement une période d’apaisement : le militantisme freudien appartient à l’histoire du mouvement et les tensions internes, entre freudiens et lacaniens, tendent peu à peu s’effacer. Le mouvement psychanalytique est propice à recevoir une nouvelle impulsion.

C’est grâce à l’entrée dans les années 1970 que le mouvement psychanalytique va se teinter d’un désir nouveau : une volonté d’ouverture, de dialogue et de partage s’exprime peu à peu dans l’orientation nouvelle et générale de la psychanalyse, ouverture dont témoignent divers colloques, conférences et revues. La NRP va saisir cette opportunité et prolonger cette dynamique naissante au sein du courant : la psychanalyse se doit de quitter son « entre soi » et se nourrir de l’émulation intellectuelle ambiante.

Dès son premier numéro, la NRP met en exergue ce phénomène en axant son discours sur le thème de la rencontre. Comme le souligne Pontalis, toute rencontre, tout échange ne peut se faire que dans un entre-deux, dans une zone-frontières dont les quelques orientations suivantes de la NRP seront les témoins : le choix d’une langue commune transparaît dans divers thèmes qu’aborde la NRP tels que Pouvoirs, Dire, Le mal ou La plainte… Loin du jargon et de la doxa psychanalytiques sont privilégiées pour chaque participant une réflexion singulière, la proposition d’une méthode propre.

 

 

Cette orientation toute nouvelle du mouvement psychanalytique, dont la NRP est devenue le symbole, permettra qu’au sein d’un unique numéro s’entremêlent des articles d’une riche diversité, et cela sans aucune limitation conceptuelle ou doctrinale.

Citons par exemple le numéro 24 de la NRP où se succèdent divers articles réunis sous le thème de L’emprise : emprise de la réalité fantasmatique d’un sujet sur lui-même dans « La main mauvaise », emprise exercée par le souvenir de la Shoah sur les enfants des survivants dans « La diaspora des cendres », ou encore emprise amoureuse, emprise du pouvoir institutionnel, emprise au sein de la cure analytique… Et par-delà les multiples manifestations de l’emprise que mettent à jour ces réflexions singulières se dessine au fil des pages l’emprise comme configuration psychique spécifique.

Incidence de la psychanalyse comme titre du premier tome de la NRP donne le ton de la revue et rappelle à tous la valeur et l’impact de la psychanalyse :

« L’incidence de la psychanalyse (…) ne se mesure pas à un quelconque bouleversement du savoir qu’elle entraînerait, mais d’abord à une variation de la position du sujet quant à ce savoir – ne serait-ce que parce qu’il cesse de s’identifier à lui – et, par-là, à une modification de l’économie de son désir (de philosophe, d’ethnologue, d’écrivain, de psychanalyste…) »

Dans chaque article se renouvelle cet honnête questionnement psychanalytique conjugué à un souci de dialogue ouvert, se rencontre une pensée en mouvance perpétuelle, une réflexion à la fois questionnée et questionnante. NRP rime avec recherche psychanalytique. Pendant plus de 20 ans, psychanalystes renommés et spécialistes d’horizons variés se côtoieront dans ces numéros, les lecteurs seront fidèles, leur nombre ne cessera de s’accroître, et ce jusqu’à l’arrêt brutal et souvent dit mystérieux de la NRP en 1994.

Inachèvement comme dernier thème, dernière trace… La Nouvelle Revue de Psychanalyse se voulait nouvelle en 1970 mais que dire de cette nouveauté 20 ans plus tard ? C’est à Pontalis que l’on se doit de laisser la parole :

« Il n’est pas certain qu’en se perpétuant, sans se fixer, au moment voulu et contre tout raison, une limite, la NRP eût toujours été nouvelle, comme elle a rêvé de l’être et, mais c’est à nos lecteurs d’en juger, comme peut-être elle l’a été. »

 

Aude Simon

Après une formation initiale en histoire de la philosophie, Aude Simon poursuit actuellement son parcours en « Études psychanalytiques » à l’université Paris VII-Diderot.

 

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Numéros de la Revue disponibles en format numérique :

 

Incidences de la psychanalyse, n°1 • Objets du fétichisme, n°2 • Lieux du corps, n°3 • Effets et formes de l’illusion, n°4 • L’espace du rêve, n°5 • Destins du cannibalisme, n°6 • Bisexualité et différence des sexes, n° 7 • Pouvoirs, n° 8 • Le dehors et le dedans, n° 9 • Aux limites de l’analysable, n° 10 (non numérisé)

 

Figures du vide , n° 11 • La psyché  n° 12 • Narcisses, n° 13 (non numérisé) • Du secret, n° 14 (non numérisé) • Mémoires, n° 15 • Écrire la psychanalyse, n° 16 • L’idée de guérison, n° 17 • La croyance, n° 18 • L’enfant, n°19 • Regards sur la psychanalyse en France, n° 20 (non numérisé)

 

La passion, n° 21 • Résurgences et dérives de la mystique, n°22 • Dire, n° 23 • L’emprise, n°24 • n°25 (non numérisé) • L’archaïque, n°26 • Idéaux, n°27 • Liens, n°28 • La chose sexuelle, n°29 • Le destin, n° 30

 

Les actes, n°31 • L’humeur et son changement, n°32 • L’amour de la haine, n°33 • L’attente, n°34 • Champ visuel, n°35 • Être dans la solitude, n°36 • La lecture, n°37 • Le mal, n°38 • Excitations, n°39 • L’intime et l’étranger, n°40

 

L’épreuve du temps, n°41 • Histoires de cas, n°42 • L’excès, n°43 • Destins de l’image, n°44 • Les mères, n°45 • La scène primitive et quelques autres, n°46 • La plainte, n°47 • L’inconscient mis à l’épreuve, n°48 • Aimer, être aimé, n°49 • L’inachèvement, n°50

6 janvier 2012

Roxane Lecomte lit L’Ora(n)ge d’Emilio Sciarrino

Aujourd’hui Qui lit quoi ? #13 (le premier de l’an 12) en compagnie de Roxane Lecomte qui, plutôt que de proposer une simple lecture du très beau recueil de nouvelles, L’Ora(n)ge d’Emilio Sciarrino, nous entraîne dans une véritable aventure aussi drôle, vivante et pêchue que celles de La dame au chapal (son avatar) qui avec sa gouaille, son audace, ses réflexions, ses doutes et son franc-parler est quelqu’un que je vous recommande de suivre de très près (même si ça n’engage que moi je suis sûr de ne pas être le seul à le penser). Le recueil de nouvelles qu’elle chronique aujourd’hui, édité par emue (4.99€ en numérique, format epub, sans DRM), est disponible sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici). Grand merci à Roxane de nous surprendre à chaque fois et pour sa confiance. Pour les curieux, retrouvez-la sur son blog ou sur twitter (promis, ça déménage !). Quant à Emilio Sciarrino (et c’est vraiment très fort ces amitiés, affinités et croisements que cette rubrique amène), vous l’avez au moins lu en décembre dernier sur ce même blog (et sinon ailleurs j’en suis convaincu). Ce jour-là il chroniquait Génération 1000 €uros d’Antonio Incorvaia et Alessandro Rimassa publié à La Fosse aux ours. Bonne aventure à tous !

 

C’est la deuxième fois que je parle d’Emue. La première fois, la treizième fois. Je les biche, c’est ainsi. J’ai d’ailleurs un peu tardé à en reparler alors que j’avais promis, mais la vie, tout ça…


Sasufi a fait l'identité visuelle d'Emue

 

Playlist

J’ai lu L’Orange d’Emilio Sciarrino en écoutant petit a) Edward Shape & The Magnetic Zeros, petit b) Mumford & Sons, petit c) Bashung, petit d) Dutronc, petit e) Brel (ça vous met dans l’ambiance comme ça).

Qui c’est cet Emilio Sciarrino ?

Je ne savais point que Môssieur Sciarrino avait reçu le Prix du Jeune Écrivain 2006, était lauréat du concours de nouvelles CDL/Delicious Paper 2010 et Prix du Livre Numérique 2011. Je viens de m’en rendre compte, j’aurais peut-être dû incliner mon chapal lors du Bookcamp où je l’ai rencontré plutôt que de lui envoyer ma fumée de vieille clope roulée dégueulasse dans la gueule en lui balançant un milliard d’idées (j’espère que tu as tout noté mon p’tit gars, attention je guette). Excuse-moi Emilio, j’avais remarqué en lisant tes blogposts que t’étais un bon, je savais pas que t’étais un très bon. Mais trêve de galéjades. Passons aux choses sérieuses.

C’est pas nouveau, on vous parle de nouvelles

Faut vous dire « Monsieur que chez ces gens-là«  (à la Brel), on publie de la nouvelle. Ce qui n’est pas mon genre de prédilection à la base (pas du tout). Ça me frustre. Je me dis (et que ce soit Maupassant ou Sciarrino ça n’y change rien) : « oui, mais ». Oui, mais, ça mériterait d’être plus développé, ça mériterait qu’on ne me laisse pas seule dans le vide. Je me retrouve simplement confrontée à ma propre frustration, je sais bien, mais enfin.

 

Emilio, c'est lui.

 

Alors, parlons-en de cette Orange à la couverture si merveilleusement illustrée par Sasufi.

J’ai décidé d’écrire en même temps que de lire. On va dire que c’est un article de lecture-écriture en temps réel. (En fait je fais presque tout le temps ça, je ne le dis juste pas) mais pourquoi attendre la fin pour en parler ? Je ressens, tu morfles, c’est correct. Ça m’évite de me perdre dans mes annotations, tu les vivras en direct, tu n’y échapperas pas. C’est un mode comme un autre de partager. Ne pas relire, ne pas reformuler, tout balancer, tapis. Je ne vais pas tout raconter. Je ne vais pas tout livrer, sinon vous n’aurez plus rien à lire et surtout cette chronique fera 15.000 signes. Il faut choisir.

Lisons mes amis, lisons

Premier titre, ça m’agrippe. Tristesse des colocataires. Attention je connais bien, je suis colocataire depuis sept ans et triste depuis encore plus de temps. Voyons.

Ah ah (cri de victoire), je retrouve un franc-parler qui résonne en moi : fait chaud, les colocs sont quatre, ça révise, ça sort, ça (oh mon Dieu) se masturbe, et surtout, chose que je n’ai jamais connue en un milliard d’années de colocations : ça a des règles pour faire l’amour. Du type « il est interdit de faire l’amour dans une chambre où dorment d’autres colocataires ». Ça me fait doucement rigoler, mais passons (d’ailleurs ça ne fonctionne apparemment pas). De toute façon :

« L’air avait une étrange couleur orange et une amère saveur de thé. »

L’appartement 302 sent le sperme et la sueur, je vous le dis tout de go. Les p’tits mecs rêvent d’avenirs brillants et de filles au menthol alors vous voyez le désastre. Je vais parler de quotidien (pas à cause du sperme et de la sueur, merci, on passe) à cause du « café-goudron » sur la terrasse, du foutoir qu’on trouve dans les rues et qu’on entrepose chez nous, et de la chaleur. Pour moi cette chaleur, elle était simplement toulousaine mais j’ai l’impression que ces colocs étaient au beau milieu du Sahara. Ils cherchent la mer. Ça leur laisse un goût amer dans la bouche (je suis à peu près sûre que c’est la bière).

Deuxième titre, ça me pique. Mémoires d’un cactus. Dutronc Power Style, ça tombe bien. Quand la musique colle avec les mots, quoi de plus jouissif ?

 

Juste pour le style (et le cactus), ce bon vieux Dutronc

 

Troisième titre – ah parce que vous aviez cru que j’allais vous raconter ce qui se passait pour le Cactus ? Trop facile, il faut que vous le lisiez, c’est plein d’émotion et d’humour, je n’ai pas le droit d’en dire plus parce que ça gâcherait tout. Oui, je prends soin de cette histoire. Ce Cactus me fait penser à celui du Plup de Balek d’ailleurs. Bon allez, je vous donne une citation mais c’est bien parce que c’est vous :

« Aujourd’hui un bouquet énorme de roses rouges a été vendu. C’était un joli garçon qui l’a acheté. Les roses rouges ont éclaté de joie, d’un rire aigrelet et profond. Elles m’ont regardé, narquoises, impudiquement étalée sur la table pendant qu’elle les enrobait. [...] Moi, personne ne me voit. Je me tasse dans mon coin. Je cherche mes semblables. C’est à cette époque, je crois, que j’ai commencé à durcir mes épines. »

En ce qui concerne le troisième round, voici « Marie, Ariane, Marianne » (dont le titre me fait penser aux héroïnes de la Fête Foraine d’André Costa, livre qui a forgé une part de mon imaginaire enfantin avec le 35 Mai d’Éric Kästner, que je vous conseille, même adultes et encore avec toutes vos dents), ça devient n’importe quoi : le bonhomme a un sourire si éclatant qu’il faut porter des lunettes de soleil, il y a un micro-climat tropical, toute la famille se la joue à la Simpson, (on verrait presque des cadavres, mais chut je n’ai rien dit) bref : les Lambert sont tarés. J’ai vécu cette nouvelle à la Joyeuses Funérailles : en me marrant. Emilio Sciarrino n’y va finalement pas de main morte – peut-être parce que je connais le bonhomme mais enfin ! Je ne pensais pas ça de lui… – et quant au reste, il ne s’agissait ici que d’un amuse-gueule…

Hein, quoi ? Qu’entends-je ?

« Marianne découpa péniblement le cadavre, puis alla chercher les enfants. »

Diable…

Je continue la lecture mais on dit ensuite « etcetera ». Parce que je ne vais absolument pas tout vous raconter, hors de question, il faut entretenir le suspens. Je pourrais décortiquer chaque nouvelle mais ça gâcherait tout le plaisir. Ce qu’il faut retenir c’est que Monsieur Sciarrino possède une écriture mature – et j’insiste sur ce mot-là – sans faute de ton, plume assurée, noirceur, légèreté, humour, beaucoup d’émotion et de justesse, entremêlés avec brio. Emilio ne se cantonne pas à un seul univers : j’imaginais autofiction et urbanisme, je tombe également sur quelque chose de très visuel : j’aurais bien vu au moins une image de Sasufi pour chaque nouvelle… Ben oui, c’est un ebook, ça ne pèse pas si lourd que ça, ça ne coûte pas trop cher en encre… (je tente un appel, sait-on jamais).

 

Je n’ai qu’une seule sensation un peu « négative » et absolument contradictoire avec ma vision des nouvelles-que-je-voudrais-voir-plus-longues-sinon-je-suis-frustrée : ici c’est tout le contraire. Il y a quelques moments où je pensais que c’était la fin, the end, terminé bonsoir. Pas que je m’en lasse (du tout), mais je trouve finalement qu’il y a plusieurs fins dans ces nouvelles et peut-être que je me suis essoufflée parce que pas habituée à ce rythme-là. Néanmoins, quand je parle de rythme, je colle une mention spéciale à la construction et à la mise en forme du texte : c’est peut-être bête mais cette séparation de ce qu’on appellerait des chapitres par des astérisques, ça aère le texte, ça le délimite parfaitement et nul n’est besoin d’en rajouter. Ça me donne des idées (on ne pense jamais aux choses simples finalement).

Je vous conseille en tout cas de marcher aux côtés de Kim (où est-ce Mario ?), d’Anya et de tous les autres. Neuf nouvelles qu’il faut garder dans son reader mais attention, le Monsieur Sciarrino n’en est pas à son coup d’essai : il a publié Transnistria chez Kirographaires et Ne rien faire et autres nouvelles chez Buchet-Castel. Lisez-le, il vaut le détour le bougre.

Roxane Lecomte.

30 décembre 2011

Elias Jabre lit La tentation du clitoris de Régis Jauffret

Aujourd’hui Qui lit quoi ? #12 (le dernier rendez-vous de l’année) en compagnie d’Elias Jabre qui nous propose une lecture de La tentation du clitoris de Régis Jauffret. Ce texte, édité par publie.net (0.99€ en numérique, format epub, sans DRM), est disponible sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici). Grand merci à Elias !

 

À la recherche d’un texte court à lire d’une traite, je tente le catalogue Publie.net et tombe sur La tentation du clitoris de Régis Jauffret dans la collection Stigme.99.

Peu attiré par les titres tapageurs, je sais que Jauffret ne va pas m’engluer dans une mélasse porno-transgressive. J’ai lu Autobiographie, et la tension de cette écriture qui porte ce héros abject et dérisoire, enchaînant les liaisons sexuelles avec des femmes plus solitaires les unes que les autres dans un paysage réduit à peau de chagrin, pousse l’effroi à un niveau d’humour qui me fait encore glousser en y repensant. Alors j’achète, et comme prévu, je lis d’une traite.

Bizarre. Je suis content. Content de lire cette nouvelle, et pourtant, il ne reste rien de l’empathie que j’avais pour le héros d’Autobiographie. Le décalage entre son héroïne au destin médiocre (incarnée à la première personne), salariée d’une entreprise à la poursuite vaine du profit, et la voix altière qui la porte avec un style sophistiqué, au lieu de créer une brèche ouvrant sur une autre dimension, me comble aussi peu que cette baiseuse qui peine à jouir.

Je retrouve pourtant Autobiographie avec quelques déplacements. Une sorte d’accumulation insatisfaite, le même affect obsessionnel qui traverse de bout en bout le récit. Et dans ma tête, ça ne marche pas.

Mais je suis content.

Content, déjà, parce qu’un style est suffisamment rare pour se sentir transporté et reconnaissant. Ensuite, parce que cette revendication portée par l’héroïne qui s’est appropriée le discours des droits de l’homme pour exiger l’orgasme comme un devoir de la société envers son corps, évite l’écueil que je redoutais au départ. Le sexe transgressif dans une ère de consommation qui en est saturé.

Au contraire, dans ce monde de chiffres et d’ordinateurs, l’héroïne ne peut vivre sa sexualité que dans une tiédeur inguérissable, ce qui a au moins l’effet de la faire enrager. Cette nostalgie de l’orgasme transformé en mythe ancien se transforme en manifeste politique naïf et tendre. Elle semble chercher l’orgasme comme on cherche Dieu. Mais ce dernier a été remplacé par la morne frénésie du Retour sur investissement. Au lieu de la bonne vieille dépense improductive chère à Bataille.

Mais Jauffret n’arrive pas à nous faire ressentir cette baisse de désir si bien inoculée par Houellebecq grâce à la platitude de son écriture qui coïncide merveilleusement avec la société dans laquelle nous pataugeons.

Pourtant, s’il faut choisir la fin du monde, je préfère le nihilisme vivifiant de Jauffret avec son style aristocratique plutôt que Houellebecq, le dépressif indolent. Alors, pourquoi cette rage qui éclate comme un pétard mouillé ? La menace qui pèse sur les humains ne génère-t-elle pas également une angoisse nouvelle, où jouissance et apocalypse coexisteraient au profit d’orgasmes meurtriers ?

La perte de soi dans l’extase, Bataille l’a explorée, et Jauffret n’a peut-être pas voulu marcher sur ses plates-bandes. Ou bien, souffrons-nous d’un mal plus profond qui a rendu cette perte moins poignante et donc, voluptueuse ? Pour pouvoir se perdre, encore faut-il se posséder. Et nous serions désormais tellement rabotés, encagés dans nos mouvements… que reste-t-il à perdre ? Pour Jauffret, rien d’assez valable pour créer la tension salutaire. D’où cette femme qui n’atteint plus l’orgasme, avec les hommes, les femmes, à plusieurs, ou même toute seule.

Au-delà des souverainetés perdues, qu’il s’agisse de Dieu ou de nos Moi décomposés, d’autres agencements aujourd’hui nous construisent, nous rendant de nouveau désirants. En attendant, Jauffret porte le désert d’une société molle qu’il harcèle de sa plume décapante, et à laquelle il est bon qu’il n’accorde aucun répit.

Elias Jabre

 

Elias Jabre, est auteur d’un thriller, Immortalis, au Masque et de trois nouvelles dans la collection One shot (dont il est l’initiateur) chez l’éditeur 100% numérique, StoryLab, Absolut Barbarian Trip (chroniqué ici par François Prêtre) Un psychopathe et demi (mentionné ) et La gaîté démente du poulet triomphant. En juin 2011 il a bien voulu répondre à mes questions sur ce blog. Il travaille depuis un an chez ePagine où il est notamment chargé des programmes de recherche et développement.


Régis Jauffret, né à Marseille en 1955, a notamment publié aux éditions Verticales Clémence Picot, Autobiographie, fragments de la vie des gens et Univers univers. Chez Gallimard, Asiles de fous et Microfictions – désormais un des classiques du contemporain. Au Seuil, Sévère et Tibère et Marjorie. Chez publie.net, La tentation du clitoris, Vivre encore, encore et Week-end familial à Clichy-sur-mer (mentionné ici) Son site Internet est en ligne (mais pour l’heure il n’est pas mis à jour).

18 décembre 2011

Emilio Sciarrino lit Antonio Incorvaia et Alessandro Rimassa

Aujourd’hui Qui lit quoi ? #11 en compagnie d’Emilio Sciarrino qui nous propose une lecture de Génération 1000 €uros d’Antonio Incorvaia et Alessandro Rimassa. Ce texte, traduit par Damien Zalio et publié par La Fosse aux ours (17 € dans sa version imprimée et 11.99 € en numérique, format epub, sans DRM), est disponible sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici).

 

"Milan, capitale d’un système à bout de souffle."

Génération 1000 €uros, c’est une génération de jeunes – et moins jeunes – qui vivotent avec un millier d’euros par mois dans des conditions précaires. Le phénomène ne concerne pas uniquement l’Italie, pays où il est toutefois érigé en système.
Matteo fait partie de cette génération. Il travaille pour une importante boîte milanaise de marketing. Il a beau déployer ses talents, ses espoirs sont vains. À la précarité sociale s’ajoute une incertitude sentimentale, nourrie par les inégalités sociales et économiques. Car sa petite amie provient d’une famille de la bonne bourgeoisie milanaise.
La ville n’est pas anodine : Milan – cœur économique de l’Italie et berceau historique du berlusconisme – se déploie dans toute sa démesure, en particulier la nuit, à travers quelques lieux phares : la salle de gym, les bars à la décoration surfaite, les rues enveloppées de brouillard glacé. Capitale d’un système à bout de souffle.
Le parcours d’apprentissage du jeune Matteo, quelque peu convenu, est relevé par le leitmotiv de l’argent, joué avec brio et insistance. Plus qu’un roman de formation, ce serait alors un guide à l’usage des “milleuristi”. Quelques conseils donc : nourrissez-vous uniquement d’offres spéciales du discount ; laissez les amis apporter le vin et les DVD pour la soirée ; installez-vous en couple le plus vite possible, afin de bénéficier d’un double revenu.
C’est aussi un précis sur les crises économiques et les crises humaines qu’elles entraînent. Ainsi, la relation amoureuse de Matteo dérive lentement car il a bien des difficultés à offrir à son amie le « standing » qu’elle désire. Pire encore, toute la colocation s’entre-déchire suite à une facture du gaz inattendue et particulièrement salée.
Il ne faudrait pas pour autant y voir un programme idéologique. Génération mille euros établit le diagnostic d’une jeunesse non seulement précaire mais profondément résignée et conformiste. Les protagonistes du roman rêvent d’un poste de travail fixe, d’une voiture, d’une résidence tout confort. Leur désir d’évasion se satisfait d’un voyage d’affaires à Barcelone ; et leurs velléités de révolte se soldent par une bonne sieste. Ou par un éclat de rire.

Ce roman, qui s’empare du sujet avec humour et légèreté, a d’abord été publié sur Internet où il connu un franc succès ; il a été repris par un éditeur traditionnel, puis adapté au cinéma. Il nous arrive grâce à la Fosse aux Ours, éditeur passionné par le fait littéraire italien.

Emilio Sciarrino.


D’autres liens en rapport avec le sujet :

• le blog de Antonio Incorvaia
• le blog de Alessandro Rimassa
• la génération précaire vue par le site Arte (juillet 2007)
• la bande annonce en italien de Generazione 1000 euro
• le site dédié à la Generazione 1000 euro
• une autre approche avec Génération Enragée de Jiminy Panoz (Walrus)


Normalien, mi italien, mi français (il a vécu les 10 premières années de sa vie à Palerme), Emilio Sciarrino a été lauréat du Prix du Jeune écrivain en 2006 (Ne rien faire et autres nouvelles, Buchet-Chastel). En 2010, il gagne un concours de nouvelles organisé par CDL en collaboration avec la revue DeliciousPaper. Il publie dans la revue italienne Luna di Traverso. Son premier roman, Transnistria (Éditions Kirographaires) paraît en 2011. Il reçoit la même année le Prix du Livre numérique. Son recueil de nouvelles, L’Ora(n)ge, publié chez emue, également en 2011, est un ensemble qui m’a beaucoup touché. On y retrouve d’ailleurs quelques points points communs avec le texte qu’il a chroniqué aujourd’hui, notamment sur la vie en colocation. Si la couleur orangée domine l’univers urbain de son recueil (couleur chaude du ciel, soleil couchant, mais aussi celle des objets du quotidien, des sentiments), l’orange parfois perd son ‘n’ et fait alors place à de légers bouleversements ou décalages qui modifient les personnages. C’est d’ailleurs dans ce trois fois rien qu’Emilio Sciarrino dit le plus de choses sur la différence, l’étrangeté, la peur de l’autre, la difficulté à s’assumer mais c’est là aussi que, plutôt que d’utiliser le mode mineur, il utilise ce qu’il me semble être sa meilleure arme, l’humour désanchanté. L’écriture et l’univers de cet auteur sont à la fois très doux mais tout en tension. J’ai beaucoup pensé aux nouvelles de Pirandello en lisant les siennes. Emilio Sciarrino anime également un blog et on peut le suivre sur twitter. Je le remercie d’avoir participé à cette rubrique avec une grande délicatesse et vous conseille de découvrir son travail d’auteur. ChG

2 décembre 2011

Je lis Maryse Hache qui lit Claude Favre

Aujourd’hui Qui lit quoi ? #10 en poésie et en compagnie de Maryse Hache qui nous propose une lecture de pas de titre ni rien de Claude Favre.

Parce que je rends visite au Semenoir très régulièrement, cet été j’ai demandé à l’auteur de ce site, Maryse Hache, si elle souhaitait participer à cet échange d’impressions et de lecture qu’est le Qui lit quoi ? Elle m’a répondu tout de suite, quasiment par retour de mail, et dans la foulée m’a adressé ce rebond au poème de Claude Favre. Comme j’ai beaucoup traîné (je m’excuse auprès d’elle d’ailleurs), un de ses textes a, depuis, rejoint le catalogue de publie.net, Abyssal cabaret qui est un monologue poétique d’une beauté très violente et qui a été mis en scène et joué plusieurs fois. La lecture de ce texte a également fait l’objet d’un enregistrement.

Profitant de l’occasion, souhaitant participer à ce jeu (le Qui lit quoi ? devenant une sorte de marabout d’ficelle), aujourd’hui Je lis Maryse Hache qui lit Claude Favre.

Ces deux textes, publiés par la coopérative d’auteurs publie.net (3.49 € pour celui de Claude Favre et 2.99 € pour celui de Maryse Hache, formats epub, mobi & pdf + mp3, sans DRM), sont disponibles sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici). Je remercie vivement Maryse d’avoir choisi de répondre de manière très sensible à ce texte de Claude Favre qui fait vlang.



Claude Favre, pas de titre ni rien, publie.net, lu sur iPad

txt me tient tête mais en parler de mes quelques mots oser : je déambule un peu hagarde entres les siens explosés violence hoquets et tenue

elle est là debout entre paragraphes bouche lui saigne peur mort la pogne

« en griffes ta bête ne se. te. tais-toi. tu ne jamais. vlang veines feu. à flancher. à te mourir. à rugir à. on t’a dit pas. fientes. qu’apportes »

point mot point phrases défaites à point piquées piqûre cousues à point points majuscules virées minuscules ou rien ruines ou rien sauf langue pointée langue à pointes à sang à éclats de syntaxe vlang injuriée spermatraumisée vomie tu hurlâmes au cutter ils te pourtant douce et chèvrefeuille

« ruines. qu’apportes-tu. vorace. à comme. lacets. douce si. pas douce. fientes. comme pas. pas douce plus. à. tais-toi plus. le long des veines. mots comme acide. bonjour. »

rugir équarrir vivre peut-être

Maryse Hache

 

Pour moi Abyssal cabaret est une sorte de ballade d’une trompe-la-mort dans laquelle Maryse Hache, « au chaud de la langue défaite/ vaille que coûte », déroule son « chant dans la profération du mot ». Au cœur de cette ballade s’affrontent les paradoxes de l’être humain et notamment ceux de la comédienne, cette femme « dont nous racontons l’histoire… » en prise avec sa propre histoire (qui est aussi la nôtre) qui contient celle de ses aïeux et de son environnement. Brutalité et douceur s’enchevêtrent, les guerres, les violences, les rejets, la nature, la mémoire, le rapport aux aïeux et au temps. Et comment dire ça, quelle parole, quelle portée face à un monde en ruine, désolé, où la mort rôde partout, mais où la vie, comme toujours, trouve toujours une issue ? Tel sont le pari et l’enjeu ici, vitaux, nécessaires.

Maryse Hache s’empare de ces contrastes, de ces paradoxes, joue avec les oxymores (« obscurité électrique des villes »), confronte la beauté des fleurs et des ciels au morbide (les charniers, les champs de bataille, les laissés pour compte). Il est question aussi d’espace et de scènes (théâtre, champ de bataille, tombe).

Ce texte se lit comme une prière (entre mantra et litanie) et il est un tombeau pour ceux qui ont précédé celle qu’on a placé sur la scène et qui témoigne. Toute une généalogie prend alors forme (leur vie, leur mort). Et cette façon de continuer à rendre nos morts présents subjugue. C’est d’ailleurs sans doute dans l’effet « liste » et dans la répétition que la force du texte nous prend vraiment à la gorge, « sur le chemin de la vie », il ou elle « a été tué par la mort »… et « je lui tisse une écriture ». De la vie à la mort à la vie, « sauve qui peut la vie », ce texte est un tourbillon pour ceux qui aiment ces écritures-là.

« La femme dont nous racontons l’histoire aimerait qu’il fût question de paix/ mais c’est de l’épuisement des hommes au fond de la nuit dont il s’agit. »

Quand on n’a rien vécu des guerres et que nous portons malgré tout cette mémoire en nous (leur histoire, leur nom), comment dans l’espace du poème et a fortiori de la scène (lieu du dire mais aussi du crime) continuer à écrire après la « catastrophe »  ? Comment se faire fleur qui pousserait sur un charnier et non sur le vide ? Il n’y a pas de réponse mais un appel à la vie qui s’arrache ici, un appel à la beauté fugace face à la peur, à l’horreur et à l’effondrement.

ChG

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