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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

24 avril 2015

Digestion PocketBook Touch Lux 3

Filed under: + Qui lit quoi ?,Liseuses — Étiquettes : — Yann @ 16:46

 La PocketBook Touch Lux 3 digère tous les formats : EPUB DRM, EPUB, PDF DRM, PDF, FB2, FB2.ZIP, TXT, DJVU, HTML, DOC, DOCX, RTF, CHM, TCR, PRC (MOBI)

Pourquoi ne l’ai-je pas lu avant ? Si j’avais su le charme discret de son intestin !

Couverture de Le charme discret de l'intestin

En plus de vous conseiller ce petit livre génial et désormais indispensable (cliquer sur la couverture ci-dessus), dans le prochain post sur ce blog Eddy vous apprend comment personnaliser l’écran d’accueil de vos PocketBook Touch Lux 2 & 3.
Car elle digère aussi le .bmp.

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Le Charme discret de l'intestin
Giulia Enders
Tout sur un organe mal aimé
Éditions Actes Sud -  1 Avril 2015 

11 mars 2015

« You know nothing Adamsberg »

Filed under: + Conseils de lecture,+ Qui lit quoi ? — Étiquettes : , — Yann @ 08:42

Temps Glaciaires. Beaucoup d’entre nous sont déjà arrivés à la dernière page du dernier Fred Vargas avec comme pour les livres précédents ces mêmes sentiments mêlés de satisfaction, d’érudition, de nourriture, d’intelligence, de plaisir à ces retrouvailles qui viennent de nous emporter ailleurs durant plusieurs heures, mais d’une joie mêlée de tristesse aussi, parce qu’effectivement on vient de lire la dernière ligne de la dernière page… On sait que l’on quitte pour un temps ces cabossés vivants :
Retancourt, et toute sa stature
Danglard, le Grand vin blanc
Veyrenc, ses mèches rousses et ses alexandrins
Zerk, le fils
La boule, le chat
Marc, Le sanglier
Mercadet qui dort
Estalère, les yeux ouverts
Lucio et son membre fantôme
Froissy et ses provisions
Lieutenant Noêl, Mordent, Voisenet…
les anciens, on se rappelle de chacun…
les petits nouveaux
les éphémères en ouverture
et Jean-Baptiste ADAMSBERG.

A la fin du livre ce sentiment de séparation est d’autant plus fort que le lien n’est pas rompu. On repense à ce qu’on vient de lire. On repense aux livres précédents aussi. On repense à ces personnages. On en parle. Et puis pour la plupart d’entre nous on passe le livre à quelqu’un, et de préférence à quelqu’un qui ne connait pas encore Vargas. On reste dans le lien. C’est le lien qui fait la vie des romans de Fred Vargas. Ces liens ne sont pas de hasard, elle fait attention à tout. C’est la complexité des liens qui fait la force des romans de Fred Vargas et c’est la reconnaissance de ces liens qui force l’attachement aux histoires et aux personnages qu’elle nous propose. Chez Vargas, je ne sais comment, tout est lié.

 

fred vargas temps glaciaires

 

4 mars 2015. Avec Fred Vargas tout est lié. Ce 4 mars 2015, le jour de la sortie de Temps Glaciaires, sur toutes les chaînes d’infos italiennes réapparaît le visage de Cesare Batitsti, exactement comme en juin 2011, se fêtait le même jour la sortie de l’Armée furieuse dans la tension nocturne de l’attente d’une décision brésilienne.

Dans les bois d’une éternelle saudade littéraire.

Stéphane

27 mai 2014

« Mes réveils se ressemblent tous, désormais. »
La faux soyeuse, Eric Maravélias

Filed under: + Conseils de lecture,+ Nouveautés numériques,+ Qui lit quoi ?,+Thrillers — Stéphane Michalon @ 15:17
La faux soyeuse Éric Maravélias

La faux soyeuse
Éric Maravélias

 

« Mes réveils se ressemblent tous, désormais. »

La faux soyeuse Éric Maravélias Gallimard – Série noire

Quais du Polar 2014, Eric Maravélias présente son ouvrage « La faux soyeuse » paru aux éditions Gallimard. 

Eric Maravélias (retranscription de l’interview-vidéo réalisée par la librairie Mollat) :

« La faux soyeuse se passe dans la banlieue parisienne, et ça couvre … on va dire de la fin des années 70 (le tout début des années 80) jusqu’en 1999, qui est la fin du livre. Au niveau de la construction, il y a « avant » et « aujourd’hui ». Le personnage vit l’heure H. Il est à ce moment là. Il nous parle. Il est dans le moment présent, dans l’état où il est à ce moment là, dans un état assez dégradé. Et au cours du livre il raconte de quelle manière il est descendu si bas. On voit à travers ce livre l’arrivée de l’héroïne en masse, en France, puisque c’est la France que je connais, dans la banlieue parisienne et à Paris, vers 1981.

Eric Maravélias – La faux soyeuse par Librairie_Mollat

En fait moi dans mon esprit, et c’est ce qui s’est passé, ça correspond à l’élection de François Mitterrand. Ça n’a rien à voir évidemment, simplement l’année après son élection la came était partout, donc on peut peut être faire un lien avec les russes qui étaient en Afghanistan. Il y a un financement de la guerre, comme c’est souvent le cas, par l’opium ou l’héroïne, ou la cocaïne pour l’Amérique du sud, c’est très lié souvent. Bon ça je ne le traite pas dans le livre, je dis juste qu’en 81 l’héroïne a débarqué sur la France, et sur les banlieues et surtout que ça a changé nos vies, évidemment, parce qu’à cette époque là on ne connaissait rien de l’héroïne. Il n’y avait pas de prévention des risques. Il n’y avait aucun reportage sur la dépendance. On savait même pas qu’on s’accrochait à l’héroïne, c’est pour vous dire. C’est à dire que moi j’ai connu de nombreux amis qui, quand ils ont ressenti le manque, par exemple au bout de deux mois d’utilisation de l’héroïne, ne savaient pas ce que c’était. Je me rappelle, je le dis dans le livre, je me rappelle d’un pote à moi qui avait l’impression d’avoir une grippe, il devait avoir quinze ans et demi, et il disait : « je sais pas ce que j’ai mais j’ai l’impression que je vais l’avoir toute ma vie ». C’est assez incroyable comme prémonition parce qu’effectivement, ça n’a peut être pas duré toute sa vie, mais quelques décennies.

On parle de ça, de cette arrivée qui change tout, à partir de 86-87, et plus encore à partir de 90-91, avec l’arrivée du sida, et là c’est l’hécatombe évidemment, ce ne sont plus seulement des overdoses, c’est la maladie qui décime tout le monde, avec des traitements qui ne sont pas au point, l’AZT qui ravage les malades, parce que c’était surpuissant et surdosé.

Dans cette histoire on va suivre un jeune qui s’appelle Franck qui, vers seize ans, commence à traîner dans la rue, commence à fumer des joints, à fréquenter des troquets un peu malsains et qui doucement va glisser, d’une manière qu’on ne peut pas dire imperceptible, mais quand même quelques part oui, sournoise.  C’est venu comme ça,  doucement, et à un moment il se rend compte qu’il est plus bas que terre, et c’est devenu un pauvre chien, même dans sa tête, jusqu’à la fin. Il y a une histoire d’amour aussi entre ce gars et une femme, histoire d’amour qui finit mal comme les histoires d’amour bien souvent finissent mal, en général, et celle-ci finit mal.

C’est un peu cela ce livre : donner une vision aux gens de cet univers mais pas comme on le voit d’habitude. Vous voyez, moi, mon but c’était qu’à la fin on aime les personnages, malgré leur laideur, malgré leurs vices, malgré leur langage pourri, qu’à la fin on les aime parce qu’on se rend compte que ceux sont des gens comme vous et moi qui ont un cœur qui bat. Il bat juste beaucoup trop vite, beaucoup trop fort, ils sont hypersensibles, souvent la vie les heurte, et le refuge c’est de se faire mal à soi même.

Eric Maravélias – La faux soyeuse par Librairie_Mollat

Voilà, c’est ça le livre, en fait c’est une autre vision de ce monde qui n’a rien à voir avec les reportages, avec les médias {qui nous jouent du violon}. Là, franchement, vous allez être immergé dedans et je peux vous dire sincèrement, avec tous les retours que j’ai maintenant, qu’on n’en sort pas indemne, vraiment. Ça pousse à réfléchir. Pour tous ceux qui ont vécu ces années, ça les ramène à des moments vraiment difficiles, ils m’ont tous dit que ça les a bouleversés parce que c’est tellement précis dans les détails, il faut l’avoir vécu pour parler des gestes, le langage, ce qu’on achetait comme produit, comme seringue quand elles n’étaient pas en vente libre, les vaccins particuliers dans lesquels il y avait des seringues… Tout ça ça les ramène forcément vingt ans en arrière, malgré la vie qu’ils ont construite parce que toute la vie, ce sera là.

La faux soyeuse c’est ça, elle vous fauche d’accord, mais de façon soyeuse, c’est la came, c’est doux, c’est bon, à la fin on est quand même dans la fosse. »

Eric Maravélias.
La faux soyeuse
Série Noire
Gallimard

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La faux soyeuse, « ça vous ramène forcément vingt ans en arrière« . Libraire il y a vingt ans je me demande ce qu’en aurait pensé Cavana, forcément. Car, forcément, chacun dédierait sa lecture de ce livre à quelqu’un. 17 ans. Je voudrais dédier ma lecture à Marie Souvoroff. Ce n’était pas le 92, c’était le 78, mais c’était les mêmes années. Ce n’était pas « Chez Léon », c’était « Le Soubise », chic au pire, à la même overdose. C’était le lycée, une autre terminale.
A vous de lire.
Stéphane Michalon
ePagine

10 avril 2014

Michel Barnier, Se reposer ou être libre

Filed under: + Conseils de lecture,+ Extraits en ligne,+ Qui lit quoi ?,Europe — Stéphane Michalon @ 13:28

Le 17 avril paraîtra Se Reposer ou être libre de Michel Barnier. Les prochaines élections européennes se dérouleront du 22 au 25 mai 2014 dans les 28 Etats membres de l’Union européenne. Les citoyens européens sont appelés à désigner les 751 députés qui les représenteront jusqu’en 2019. Les enjeux sont importants car les parlementaires auront plus de pouvoir dans la prochaine législature, notamment celui de désigner le prochain président de la Commission européenne. La lecture de ce livre rassemblant les propositions d’un commissaire en fonction, contribue aux débats dont nous avons besoin avant les élections de la fin mai, débats d’idées à confronter, qu’ePagine vous propose en tant que libraire, et sans lesquels on ne peut voter qu’à l’aveugle.

En ce qui nous concerne et pour faire suite à la lecture du livre La souveraineté numérique de Pierre Bellanger, chroniqué en mars sur le blog d’ePagine, signalons dans le livre de Michel Barnier :
1) le chapitre IV concernant le numérique et intitulé « Un continent numérique » à l’intérieur duquel sont également abordées sous forme de synthèse les notions de souveraineté, de protections des données, et de propriété intellectuelle.
2) et parmi les 30 propositions de Michel Barnier, celles numérotées 11/Mooc européen, 12 et 14/répartition dans la chaîne de valeur internet et stratégies concernant les industries créatives, 13/Marché unique du cloud.

Ce post vous propose ci-dessous l’introduction du livre ainsi que la table des matières des principaux chapitres.
Le premier chapitre de Se reposer ou être libre est dès à présent téléchargeable gratuitement dans les sites de tous les libraires du réseau ePagine et sur le portail de la librairie ePagine.fr. Il est signalé en fin d’ouvrage que les droits de l’ouvrage sont reversés à l’AFU en Haïti.

Stéphane Michalon, ePagine
se reposer ou être libraire ?

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   Bien avant que je n’engage la démarche d’une candidature pour la présidence de la Commission européenne au sein de ma propre famille politique, le Parti populaire européen, j’avais eu l’idée de ce petit livre en pensant au grand débat citoyen que doit être, normalement, l’élection, en mai 2014, d’un nouveau Parlement européen.

   Aujourd’hui le débat citoyen est là ! Toujours difficile et exigeant lorsqu’on parle de l’Europe. Et mon envie d’y participer est intacte. Cet essai en est la preuve. Il constitue ma contribution à ce que devrait être à mes yeux le projet européen pour les cinq années à venir.

   J’ai écrit ces pages en m’appuyant sur les réussites et les déceptions aussi, vécues depuis quatre ans avec les formidables équipes de mon cabinet et de la direction générale du marché intérieur à Bruxelles. Ces équipes font honneur à la fonction publique européenne.

   Ces pages sont aussi le reflet de mon expérience d’homme politique, d’élu local dans mon pays de Savoie, de ministre français et, à deux reprises, de commissaire européen en confiance avec les présidents Prodi et Barroso. Tout au long de ces étapes et de ces années, jamais je n’ai perdu ma capacité d’indignation ni mon enthousiasme.

   Ces pages n’engagent pas l’institution européenne à laquelle j’appartiens aujourd’hui, ni aucun de mes collègues. Elles expriment mes convictions personnelles et des idées auxquelles je crois.

   Je forme le vœu qu’elles soient utiles à la réflexion de celles et ceux qui prendront le temps de les lire.

Michel Barnier
Saint-Martin-de-Belleville,
le 14 mars 2014

 

« À bas l’Europe ! Vive la France ! »
C’était un dimanche pluvieux de janvier dernier et des milliers de Français manifestaient sur l’esplanade des Invalides contre tout et… le gouvernement. Remontant l’avenue à pied, quelques-uns d’entre eux, en me reconnaissant, me jetèrent ces mots au visage, comme une provocation.
Au même moment, le même soir, des milliers d’Ukrainiens révoltés manifestaient sur la place Maïdan à Kiev pour préserver leur « rêve européen »… Beaucoup d’entre eux y ont sacrifié leur vie…
J’aurais aimé convaincre, au moins parler avec ces jeunes du boulevard des Invalides.
J’aurais aimé leur dire que le choix n’est pas entre la France et l’Europe, qu’elles vont ensemble.
J’aurais aimé leur dire que le choix est entre une Europe indépendante, libre, souveraine ou une Europe sous influence et sous-traitante.
J’aurais aimé leur dire que la Commission de Bruxelles joue un rôle singulier au milieu de ces 28 nations pour qu’elles se tiennent ensemble. Et qu’à Bruxelles, comme à Paris, lorsque les technocrates prennent le pouvoir, c’est que les hommes politiques leur ont abandonné ce pouvoir.
J’aurais aimé leur dire que notre identité européenne, si plurielle, si changeante, ne vient pas remplacer notre identité nationale ou régionale. Elle s’y ajoute.
J’aurais aimé leur dire tant de choses… Je les ai écrites dans cet essai. Comme l’appel au dialogue d’un citoyen engagé qui se veut à la fois patriote et européen. Et qui croit possible de crier en même temps et d’un même mouvement « Vive la France ! », « Go Great Britain ! », « Wiwat Polska ! » et « Vive l’Europe ! ».
Jean Monnet disait souvent : « Je ne suis pas optimiste, je suis déterminé. »
Il y a tant de raisons de pessimisme à propos de la construction européenne. Tant de doutes, de colères, de souffrances que l’on met désormais au débit de Bruxelles et de ceux qui y travaillent.
Mais il y a encore plus de raisons d’une nouvelle détermination.
Stabilité financière, croissance, industrie, énergie, numérique, démographie, solidarités, action extérieure… face à tant de défis, j’ai voulu dire les raisons et l’intérêt que nous avons d’agir ensemble dans ce monde où l’Europe est parfois espérée mais n’est plus attendue.
Mais il y a un autre défi à relever et celui-là commande tous les autres. Celui de la démocratie européenne.
De la confiance des peuples ! De cette « envie d’être ensemble » qui est au moins aussi importante que l’intérêt à être ensemble.
Aux citoyens, il faut dire la vérité. Sur la direction que nous prenons. Sur ce que nous sommes dans cette union. Et sur ce que nous ne sommes pas.
Nous sommes un continent où chaque peuple, chaque religion, chaque opinion, chaque choix de vie est respectable et respecté. Ce sont les valeurs que nous nous sommes promis de défendre toujours et partout, comme on se « protège contre une partie de notre histoire », selon le mot de Daniel Cohn-Bendit. Contre le totalitarisme, le fascisme, le stalinisme, le colonialisme aussi.
J’ai souvent admiré la capacité des États-Unis à affronter tant de crises, sans jamais douter de leurs valeurs.
Mais nous ne sommes pas un peuple européen ! Nous ne voulons pas être une nation européenne. Il n’est pas question d’un État fédéral qui se substituerait aux États-nations ou aux régions.
Nous sommes aujourd’hui 28 peuples qui s’expriment dans 24 langues officielles. Nous formons 28 nations et nous avons 28 États qui tiennent, chacun, à leurs différences, à leurs traditions, à leur culture.
Et pourtant, ces 28 nations ont choisi de vivre ensemble, d’agir ensemble, pas seulement de coexister les unes à côté des autres.
Elles ont choisi de mutualiser un grand nombre de leurs politiques et de partager volontairement une partie de leur souveraineté, simplement pour créer, en plus, une souveraineté européenne. Et être libres !
Cette construction-là est unique dans l’histoire et dans le monde. Elle ne peut pas être simple. Elle est simplement révolutionnaire. Elle est aussi fragile, comme on le voit bien aujourd’hui.
Nous avons besoin des nations pour réconcilier les citoyens avec le projet européen. Nous avons besoin des nations pour combattre le nationalisme. Et, dans le même temps, nous avons besoin de l’Europe pour maîtriser, humaniser, en un mot réussir la mondialisation.
La nouvelle Europe doit être une véritable « fédération des États-nations ». Il lui faudra un visage et une voix forte. Il faudra un jour un président ou une présidente de      l’Union européenne qui réunira les missions d’animer le Conseil européen et de diriger le collège des commissaires où se forgent utilement, je peux en témoigner, les propositions et les impulsions les plus proches de l’intérêt commun.
Les rédacteurs du Traité de Lisbonne ont d’ailleurs pris soin de ne pas interdire cette avancée majeure et symbolique. En réalité, grâce à la sagesse de Valéry Giscard d’Estaing qui présidait alors la Convention européenne.
Prenons garde cependant de ne plus commettre la même faute : pendant dix ans, on a cru pouvoir répondre par le droit au déficit démocratique et à l’inquiétude des peuples. Avant de réviser le moteur, regardons la route et les étapes. L’urgence est le débat politique. Il sera ensuite temps de modifier les traités comme une conséquence des besoins politiques, qu’il s’agisse de prévoir des actions nouvelles, de consolider l’euro ou de changer la répartition des compétences entre les États et l’Union.
Oui il sera temps ! Et je sais bien que les initiatives que je propose dans ces pages ne sont pas possibles à périmètre constant et à budget identique.
Tout le monde d’ailleurs veut faire bouger le périmètre.
Le Royaume-Uni en le rétrécissant. Les fédéralistes en l’augmentant. Et entre les deux, nous sommes nombreux à vouloir faire bouger les lignes, faire moins de réglementations et plus de politiques !
La crise, les crises violentes que nous avons affrontées depuis 2008 ont tout changé. Tout révélé. Tout aggravé. Et la croissance qui revient lentement ne sera pas la même qu’avant. Quand tant de jeunes Européens sont privés d’emploi et de perspectives, ça ne peut pas être « business as usual ». L’architecture, le périmètre, les initiatives ne peuvent plus être les mêmes qu’avant.
Mais encore une fois, un débat sur le Traité n’est pas un préalable. Il doit être le prolongement du grand débat citoyen.
Et les élections européennes sont l’occasion de dessiner le nouvel équilibre entre utopie fédérale et repli national.
Et puis, de toute façon, il y a certaines choses qu’on ne pourra jamais écrire dans un Traité ou décréter par une directive.
C’est l’esprit européen ! La morale collective, le volontarisme des dirigeants, la mesure qu’ils prennent ensemble et personnellement de leur responsabilité devant l’histoire et face au monde d’aujourd’hui et de demain. Leur capacité d’assurer et d’expliquer le projet européen et leurs engagements face aux citoyens.
Nous avons peu d’années devant nous. Pas beaucoup plus pour choisir notre destin. Durant les toutes prochaines années, il y aura des élections présidentielles ou législatives dans la quasi-totalité des 28 pays européens. Il y aura très vite l’élection du nouveau Parlement européen et la mise en place d’une nouvelle Commission…
La crise financière qui a failli tout emporter il y a six ans est venue d’une caricature du libéralisme et d’une idée fausse et pourtant répandue aussi en Europe selon laquelle les marchés s’autorégulent.
L’Europe a été et reste mise à l’épreuve comme jamais et ces crises ont révélé, en effet, amplifié, accéléré toutes nos faiblesses en même temps : une régulation financière défaillante, la coexistence de l’union monétaire avec la désunion économique, trop de déficits et de dettes dans beaucoup de nos pays ; trop de divergences de compétitivité entre nous et vis-à-vis du reste du monde.
Nous avons réagi et nous agissons pour créer avec les autres et pour nous-mêmes les outils d’une vraie gouvernance économique, financière et bancaire.
La crise financière a été sans doute la plus violente. Elle n’est pas la seule. Écologie, sécurité alimentaire, changement climatique, pauvreté, stabilité et lutte contre les terrorismes : chaque fois, le besoin est là d’une nouvelle gouvernance mondiale. Et ce monde-là, qu’il faut regarder les yeux ouverts, sans nostalgie pour nos gloires passées, ne sera plus sûr que s’il est plus juste.
À cette table de la gouvernance mondiale, celle du G20 qui ne suffira d’ailleurs pas, il faut que les Européens soient acteurs, et jamais spectateurs. Voilà pourquoi l’unité de l’Europe reste une idée neuve et juste.
Nous avons le choix de nous reposer, de nous replier, chacun chez soi, chacun pour soi. Ce choix-là, plus commode dans un premier temps, conduit à l’isolement et au déclin.
Ou alors, il nous faut être capables de regarder sans les excuser nos erreurs et nos faiblesses.
Il faut réformer, travailler, innover. Être en mouvement.
Tony Blair disait : « Dans un monde où tout change, malheur à celui qui ne bouge pas ! »
L’Europe est en crise, en risque, en déséquilibre. Elle est interpellée de l’extérieur et de l’intérieur à la fois.
Mon appel s’adresse aux 28 chefs d’État et de gouvernement européens. Il s’adresse aussi et en même temps aux citoyens. L’unité européenne est entre leurs mains. Pour chacun des défis que j’ai voulu décrire dans les pages qui suivent, il y a matière à un nouveau contrat avec les citoyens. Il y a la preuve pour une nouvelle Europe qui agit, protège, rayonne sans effacer les nations qui la constituent. Il y a la raison d’un volontarisme, d’une audace ou simplement d’un courage collectif pour rester libres.

En librairie en livre et en livre numérique à compter du 17 avril.

Table des matières des principaux chapitres du livre :

I. Un nouveau chemin de croissance et d’emploi
II. Une politique industrielle pour l’Europe
III. Une union énergétique pour l’Europe
IV. Un Continent numérique
V. L’Europe, un continent ouvert à tous les vents ?
VI. Une Europe respectée
VII. Remettre les Européens sur la voie du progrès social
Conclusion. Pour un nouveau pacte citoyen européen
30 propositions pour une nouvelle Europe
Le tableau de l’économie mondiale d’ici 2050

18 mars 2014

La souveraineté numérique

Le dimanche matin sur France Culture je n’entends plus la messe de 10h. L’esprit libre, à 11h, j’écoute rituellement Philippe Meyer réanimer l’Esprit public. S’il peut m’arriver d’être en retard, ratant parfois le premier édito, je ne rate jamais l’envoi, la séquence des brèves proposées par son équipe en fin d’émission, et notamment le conseil de lecture constamment pertinent de Sylvie KAUFFMANN, directrice éditoriale au Monde. Le 23 février elle conseillait la lecture du livre de Pierre Bellanger, « La souveraineté numérique« .

Ces derniers jours, j’assistais en spectateur au passionnant feuilleton « Vivendi-SFR-Numéricable-Bouygues-Free-Montebourg » sous haute tension.

Vendredi dernier dénouement surprenant, car alors que les vents publics et privés semblaient souffler en faveur de Bouygues et du coup de maître joué avec Free, Vivendi choisit de rentrer pour trois semaines en négociation exclusive avec Numéricable.

Hier matin, et donc après le choix de Numéricable par Vivendi, dans le 7-9 de France Inter, on apprend par la voix Dominique Seux (journaliste aux Echos) que Jean-Pierre Jouyet (Président de la Caisse des Dépôts) qui accorde une longue interview aux Echos, à paraître ce lundi matin même, a fait rajouter et préciser dans son interview que « La Caisse des Dépôts pourrait […] accompagner en capital un rapprochement entre Vivendi, SFR et Bouygues. »

Les acteurs de ce moment stratégique ont-ils lu « La souveraineté numérique » ? Peut-être trouvent-ils la thèse du livre trop facile, trop nationale, trop européenne, trop ambitieuse, trop alarmiste quand il s’agit de notre souveraineté ou trop paranoïaque notamment à l’égard de la captation de nos données numériques par Google, Apple, Amazon ou Facebook ?

Dans le relatif silence d’Orange durant ces derniers jours nous voulons à nouveau par ce billet relayer le conseil de lecture du livre de Pierre Bellanger. En tant qu’ePagine, PME au service de la librairie, nous apprenons, dans le projet MO3T soutenu par l’État, à travailler avec Orange pour le compte des libraires indépendants. Dans le cadre du projet MO3T, nous percevons qu’Orange pourrait être bien plus qu’Orange. Nous sentons bien qu’Orange garde quelque chose de la culture France Telecom à vouloir proposer quelque chose au service de tous. La Caisse des Dépôts est peut-être actionnaire minoritaire de Vivendi, mais la France est surtout actionnaire d’Orange. Si l’État veut s’occuper de l’avenir Bouygues et de Free, ne devrait-il pas d’abord s’occuper d’Orange en premier, c’est-à-dire en lui donnant un rôle premier ?

On aurait pu donner à lire de très nombreux autres extraits du livre de Pierre Bellanger illustrant le virage Internet total que nous sommes en train de prendre malgré nous et de toutes les chances dont nous disposons encore pour maîtriser ce tournant pour peu que nous voulions vraiment les saisir. Dans un souci d’actualité, et sans extrait à vous proposer de la part de l’éditeur du livre en question, nous en reprenons ici des extraits qui concernent le rôle des opérateurs et l’ambition structurante que nous pourrions avoir pour une hypothèse Orange au service de l’ensemble du réseau.

En espérant vous donner l’envie d’acheter ce livre pour votre lecture et l’exercice de votre esprit critique.

Stéphane Michalon

 

EXTRAITS de « La souveraineté numérique », Pierre Bellanger, aux Editions Stock.

« Quelle est ici l’histoire. C’est l’histoire de notre Histoire. Celle d’un peuple et d’un pays qui a fait de la liberté son identité et qui aujourd’hui l’abandonne en chemin. Confrontée à la révolution de l’internet, la France a renoncé à maitriser son destin sur les réseaux informatiques. Notre pays a livré sa souveraineté numérique sans débat et sans combat.

C’est une catastrophe.

L’Internet ne vient pas s’ajouter au monde que nous connaissons. Il le remplace.

L’Internet siphonne nos emplois, nos données, nos vies privées, notre propriété intellectuelle, notre prospérité, notre fiscalité, notre république et notre liberté. C’est tout l’écosystème national qui est en péril. Nous allons subir un bouleversement qui mettra un terme à notre modèle social et économique.

Y a-t-il une alternative ? Oui. »

(…)

« La résistance »

« Il faut à notre tour nous servir de la puissance du réseau. Seul un réseau peut en affronter un autre. Nous ne nous en sortirons pas sans cette dynamique. L’objectif est de faire de notre pays une nation en réseau. Il faut reconfigurer notre pays en fonction du réseau, secteur par secteur.

L’enjeu et la mobilisation nécessaires sont tels que l’initiative ne peut en revenir qu’à l’État. D’ores et déjà, les nouvelles technologies sont fort justement invoquées à chaque rapport public sur l’avenir du pays.  Il manque cependant le mode d’emploi et la volonté. Les moyens font également défaut : le récent rapport de la commission Innovation 2030 a identifié sept priorités d’avenir, et lancé un concours ouvert aux entreprises et doté de 300 millions d’euros… soit 13,8% du bénéfice net de Google pour le seul troisième trimestre 2013. L’électrochoc Snowden pose soudain la question publique de notre perte de souveraineté. La prise de conscience de la gravité de la situation est en cours. Elle devra se concrétiser par une volonté politique qui engagera le pays entier.

Comment faire ? Comment réorganiser la société dans son ensemble et secteur par secteur autour du réseau ? Il faut agir immédiatement avec des résultats dans les délais les plus rapprochés. L’incendie n’attendra pas une loi sur les extincteurs. Pour cela il faut un champion national de l’internet autour duquel se structurent notre riposte et la reconquête de notre souveraineté numérique.

Plusieurs solutions sont possibles :

L’initiative publique pourrait susciter l’émergence de ce champion à partir d’un ou plusieurs acteurs de l’Internet français. L’avantage est de propulser la culture Internet à une dimension  industrielle nationale en s’appuyant sur ses entrepreneurs et de ses entreprises les plus dynamiques, pour autant qu’ils le souhaitent. La question se posera de la capitalisation, des ressources et du pouvoir.

Un deuxième scénario reposerait sur une alliance des opérateurs de télécommunications nationaux au sein d’une filiale commune chargée de constituer le résogiciel national. Le modèle pourrait être l’opérateur mobile et fournisseur d’accès anglais EE. La société, détenue par Orange et Deutsche Telekom, est une wholly owned subsidiary, c’est-à-dire une filiale propriété à 100% des deux opérateurs, mais disposant en droit et par les demandes du régulateur d’une réelle autonomie de gestion. L’avantage de ce projet est la mutualisation de moyens puissants, un accès aux réseaux de chacun et une dynamique libérée des contraintes de leurs actionnaires. L’inconvénient est comme le premier scénario, la divergence des intérêts et le contrôle.

Une troisième possibilité combinerait les deux premiers scenarii avec pour avantage d’associer la culture Internet et la culture des télécommunications en une seule entité, mais démultipliant les problèmes de tensions centrifuges et de points de vue antinomiques. Comme le disait Churchill : «Un chameau est un cheval dessiné par un comité. » Ces combinatoires peuvent aussi avoir une résonnance européenne sous la forme d’un consortium en réseau multinational. Un Airbus du réseau en quelque sorte.

Enfin dernier scénario pour incarner le moteur de cette révolution par le réseau : choisir le premier et principal opérateur de télécommunication nationale : France Telecom, aujourd’hui Orange. C’est le seul qui a la taille, les compétences et les ressources nécessaires pour se transformer en acteur majeur de l’Internet. Il s’agit également d’une société où l’État a le rôle principal. Une dynamique de service public est indispensable pour s’en sortir et c’est autour de cette dorsale numérique que notre destin se jouerait, car Orange peut créer les outils, les services et les réseaux qui vont changer la donne de nos industries et de nos services. Le projet mettre la France en réseau et faire de la France le cœur de ce réseau, le premier fédérateur de talent et de compétences, le premier acteur de l’économie numérique. Orange est de fait la première entreprise Internet de France. C’est à l’opérateur que reviendrait ce rôle majeur, de catalyseur et d’animateur de la mise en réseau nationale.

Toutefois cette option flamboyante et massive présente des risques majeurs, et les critiques faites à cette sont options sont fondées. L’opérateur est régulièrement vu de l’extérieur (et souvent de l’intérieur) comme une entreprise sans avenir et incapable de mutation. L’âge de ses personnels, la lourdeur de ses statuts, le nombre pléthorique de ses cadres, la dispersion du pouvoir, des processus de décisions labyrinthique, l’impossibilité de piloter des strates en silo, une culture technique hostile à l’Internet condamnent l’entreprise à une régression lente, mais certaine. L’actionnaire public, quant à lui, demande paix sociale et dividende. L’entreprise est une sorte de vache anesthésiée dont on a pris le lait, puis le sang et désormais la viande. Cette fatalité crépusculaire est partout ressentie, n’empêchent l’amertume et le sentiment d’un terrible gaspillage humain et industriel.

Cette résignation conduit (actuellement) le destin de l’entreprise (…)

Comment penser France télécom autrement, tant puissantes sont les inerties et les médisances ? Faire de cette entreprise le fer de lance de notre révolution numérique ? Beaucoup voient cela comme un oxymore. Le saut périlleux du tétraplégique, en quelque sorte.  Et de décrire comment ce monstre perclus et anémique échouerait avant même d’avoir commencé (…) Oui c’est probable. Oui c’est possible. Mais ce n’est pas certain.

Il se peut que cela soit tout l’inverse et que cette bête blessée soit notre meilleur appui. (…) France Telecom, car il faut plonger aux racines, est naturellement investi d’une mission d’intérêt général. Cette société a une âme de service public, de vertu et de dévouement à la cause commune. De tout temps, de toutes époques et de toutes circonstances, ses lignards ont fait le travail. L’entreprise n’attend peut être que ce moment. C’est aussi un esprit pionnier, fulgurant, espiègle, bricoleur et génial, déjouant les adversités. Peut être rêve t’il d’une métamorphose qui convoquerait pour les sublimer tous ses talents enfin à l’unisson. Et ainsi de tous nous surprendre.

Qui le sait ? Qui aura le courage de prendre le risque ? Qui lui donnera le courage justement en prenant le risque ? il faudra que l’entreprise suspende le versement de dividendes ; trente milliards en deux ans, dont huit pour la puissance publique ; que l’État renonce à ses ponctions et ses taxes indues sur l’entreprise. Il ne faudra plus saigner, mais doper un champion. Qui tiendra tête aux urgences financières de l’instant pour un futur aléatoire ?

(…)

N’y a-t-il pas chez nous connivence mortifère, qui se soumet sans le dire à une « Etrange Défaite« , pour écrire le titre du livre en 1940 par Marc Bloch ?

(…)

Il s’agit de retrouver l’esprit et la dynamique de ces alliances entre entreprise et pouvoirs publics qui ont changé notre pays. Que l’on se souvienne des grands projets nationaux qui ont soulevé l’enthousiasme collectif. L’état d’esprit est celui du plan Monnet des années 1945-1952 ; c’est la volonté qui anima des hommes remarquables comme Pierre Lefaucheux, président de la Régie Renault, et plus largement le patronat et les organisations syndicales d’alors.

Et puis rappelons-nous que cette situation s’est déjà produite et que nous en sommes sortis avec succès : il a fallu s’émanciper après-guerre du contrôle exclusif des États-Unis sur la téléphonie. Partant sans industrie et sans brevets la France, unissant les forces publiques et privées, rattrape son retard et réussit. Une nouvelle filière entière moderne et compétitive, développe le réseau national, multiplie les innovations et constitue finalement, en quelques décennies, le numéro deux mondial des télécommunications : Alcatel. (…) Ce qui a été fait hier avec le réseau téléphonique doit être fait maintenant avec le réseau numérique. »

Pierre Bellanger

La souveraineté numérique

Editions Stock, 2014

8 novembre 2013

Stéphane Michalon lit Esprit d’hiver de Laura Kasischke

Aujourd’hui seizième billet de la rubrique Qui lit quoi ? en compagnie de Stéphane Michalon qui nous dit comment Esprit d’hiver de Laura Kasischke peut continuer à agir dans l’esprit du lecteur plusieurs heures après l’avoir terminé, notamment au réveil.

 

Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux…

« Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. (…) Je dois l’écrire avant que cela ne m’échappe. » En ce matin de Noël, Holly se répète cette phrase dans un demi-sommeil. Elle doit l’écrire tout de suite, comme on devrait écrire tout de suite la fin d’un rêve auquel on a encore accès pour quelques instants et dont on sait intuitivement que son interprétation sera extrêmement importante, peut-être même le début d’un roman, d’une nouvelle, mais dont on sait aussi avec l’expérience qu’une fois la phase de réveil passée, il s’échappera. J’ai fini ce livre hier soir. Je me réveille dans un demi-sommeil. Bourgois a appelé Mathias ou Matthieu qui appelle ChG, qui m’appelle à son tour. La couverture sur le site n’est pas bonne, le prix non plus. Il a le Médicis étranger bon sang, et on affiche la couverture d’un autre livre. Je devrais me réveiller, aller de toute urgence dans l’intranet du site avec mon iPhone. Mais mon iPhone est dans ce train que je vois repartir pour la Russie et je suis encore sur le bord du quai, assis à côté de ma mère qui ramasse sur le rail deux pièces de monnaie écrasées. Je ferais bien de sortir de ce demi-sommeil. J’ai fini ce livre hier soir. Je suis encore dans le choc de sa fin. Cette romancière est-elle une clinicienne du délire ? La nuit s’étire. Ce devrait être le début d’autre chose. Or le début est la fin. C’est Le Horla maintenant. C’est Laura Kasischke, Maupassant ? À lire !

Stéphane Michalon

Esprit d’hiver / Laura Kasischke / Bourgois / Août 2013

N.B. : ce titre fait partie de la liste du prix Médicis étranger qui sera remis le 12 novembre 2013

31 octobre 2013

Stéphane Michalon lit Parabole du Failli de Lyonel Trouillot

Aujourd’hui quinzième billet de la rubrique Qui lit quoi ? en compagnie du fondateur et directeur de ePagine, Stéphane Michalon, qui nous dit pourquoi et comment Parabole du failli de Lyonel Trouillot est entré en résonance avec lui.

 


Juillet 2013, Finistère, en rade de Brest, Guillaume est mort, de lui-même. Sans faillir ? Ou bien, au final, est-ce que tu t’es donné la mort au comble de la faille… sans plus rien y comprendre ? Il n’y a plus que des questions, des interprétations : « Est-ce que désormais on te déteste d’avoir un jour voulu quitter Brest ? »
Août 2013, ChG me repère Parabole du failli dans la rentrée Actes Sud. « Déjà… », comme le murmurerait Madame Armand, un des personnages de ce roman de Lyonel Trouillot. Voilà « déjà » le livre dont j’ai maintenant besoin pour accompagner ma pensée et ce si difficile moment à vivre : le suicide, la souffrance et le choix.
Le narrateur est journaliste. Il disposera de 3 colonnes dans un journal d’Haïti pour rendre compte du décès de l’ami de son ami Pedro.
Quoi de commun du Finistère et d’Haïti ? Tout, même le folklore de nos arrangements impossibles avec la mort, le bouleversement et le renversement des sentiments, la bouscule et la bascule de l’amitié, et la volonté de parole, la nécessité d’écrire pour tenter de poser quelque chose de sensé et de bien parler, vraiment, aux moments des rites de rassemblements, religieux ou non, qui rythment le temps des jours d’après.
En ce mois d’août, je reconnais dans ce journaliste l’ami religieux qui en juillet, dans la Presqu’ile, nous tenait éveillé, tandis qu’il devait écrire l’homélie de celui même dont il était proche.
Comme d’autres, je suis dans ce livre.

Stéphane Michalon

 

Parabole du Failli / Lyonel Trouillot / Actes Sud / Août 2013

12 février 2013

La Nouvelle Revue de Psychanalyse (NRP), par Aude Simon

Qui lit quoi ? #14
En février 2010, 45 numéros de la Nouvelle Revue de Psychanalyse entraient au catalogue numérique ; nous en avions parlé sur ce blog à ce moment-là (voir notre billet) ainsi que le mois dernier lorsque nous avons évoqué la disparition de J.-B. Pontalis, fondateur entre autres de la NRP. Cette fois c’est Aude Simon, qui travaille à Tite Live et poursuit des études psychanalytiques à Paris VII, qui souhaitait approfondir ce champ. Grand merci à elle pour sa proposition et ce travail de recherches dans le catalogue. ChG

 

 

La Nouvelle Revue de Psychanalyse (NRP), éditée par les éditions Gallimard, fut fondée en 1970 par Jean-Bertrand Pontalis, philosophe, psychanalyste et écrivain français. Le collectif rédactionnel, qui vivra quelques remaniements durant les années de publication de la NRP, est composé de psychanalystes de différentes orientations, dont plusieurs sont issus de l’association psychanalytique de France (APF) – Didier Anzieu, André Green, Guy Rosolato, Victor Smirnoff, Masud R Khan, François Gantheret, Michel Schneider, Michel Gribinski – et de spécialistes en philosophie, ethnologie ou littérature : Jean Pouillon et Jean Starobinski.

Depuis le premier numéro de 1970 nommé Incidences de la psychanalyse jusqu’à L’inachèvement, qui signe l’arrêt brutal de la revue en 1994, la NRP éditera 2 numéros par an. Aujourd’hui, 45 de ces 50 numéros sont désormais numérisés et disponibles au catalogue ePagine.

 

 

Le projet de la NRP qui voit le jour en 1970 est rendu possible tant par l’évolution du courant psychanalytique que par la période de libération et d’ouverture de cette décennie. En 1970, le mouvement psychanalytique a déjà relevé plusieurs défis de taille. Durant l’ère militante freudienne de la première moitié du XXe siècle, la mission de l’ensemble du mouvement, en quête de reconnaissance et de légitimité, fut de diffuser son savoir et sa pratique. De 1950 à 1970 succédèrent des guerres intestines avec lesquelles il fallut composer sans s’affaiblir. Et, lorsqu’arrivent les années 1970 s’ouvre progressivement une période d’apaisement : le militantisme freudien appartient à l’histoire du mouvement et les tensions internes, entre freudiens et lacaniens, tendent peu à peu s’effacer. Le mouvement psychanalytique est propice à recevoir une nouvelle impulsion.

C’est grâce à l’entrée dans les années 1970 que le mouvement psychanalytique va se teinter d’un désir nouveau : une volonté d’ouverture, de dialogue et de partage s’exprime peu à peu dans l’orientation nouvelle et générale de la psychanalyse, ouverture dont témoignent divers colloques, conférences et revues. La NRP va saisir cette opportunité et prolonger cette dynamique naissante au sein du courant : la psychanalyse se doit de quitter son « entre soi » et se nourrir de l’émulation intellectuelle ambiante.

Dès son premier numéro, la NRP met en exergue ce phénomène en axant son discours sur le thème de la rencontre. Comme le souligne Pontalis, toute rencontre, tout échange ne peut se faire que dans un entre-deux, dans une zone-frontières dont les quelques orientations suivantes de la NRP seront les témoins : le choix d’une langue commune transparaît dans divers thèmes qu’aborde la NRP tels que Pouvoirs, Dire, Le mal ou La plainte… Loin du jargon et de la doxa psychanalytiques sont privilégiées pour chaque participant une réflexion singulière, la proposition d’une méthode propre.

 

 

Cette orientation toute nouvelle du mouvement psychanalytique, dont la NRP est devenue le symbole, permettra qu’au sein d’un unique numéro s’entremêlent des articles d’une riche diversité, et cela sans aucune limitation conceptuelle ou doctrinale.

Citons par exemple le numéro 24 de la NRP où se succèdent divers articles réunis sous le thème de L’emprise : emprise de la réalité fantasmatique d’un sujet sur lui-même dans « La main mauvaise », emprise exercée par le souvenir de la Shoah sur les enfants des survivants dans « La diaspora des cendres », ou encore emprise amoureuse, emprise du pouvoir institutionnel, emprise au sein de la cure analytique… Et par-delà les multiples manifestations de l’emprise que mettent à jour ces réflexions singulières se dessine au fil des pages l’emprise comme configuration psychique spécifique.

Incidence de la psychanalyse comme titre du premier tome de la NRP donne le ton de la revue et rappelle à tous la valeur et l’impact de la psychanalyse :

« L’incidence de la psychanalyse (…) ne se mesure pas à un quelconque bouleversement du savoir qu’elle entraînerait, mais d’abord à une variation de la position du sujet quant à ce savoir – ne serait-ce que parce qu’il cesse de s’identifier à lui – et, par-là, à une modification de l’économie de son désir (de philosophe, d’ethnologue, d’écrivain, de psychanalyste…) »

Dans chaque article se renouvelle cet honnête questionnement psychanalytique conjugué à un souci de dialogue ouvert, se rencontre une pensée en mouvance perpétuelle, une réflexion à la fois questionnée et questionnante. NRP rime avec recherche psychanalytique. Pendant plus de 20 ans, psychanalystes renommés et spécialistes d’horizons variés se côtoieront dans ces numéros, les lecteurs seront fidèles, leur nombre ne cessera de s’accroître, et ce jusqu’à l’arrêt brutal et souvent dit mystérieux de la NRP en 1994.

Inachèvement comme dernier thème, dernière trace… La Nouvelle Revue de Psychanalyse se voulait nouvelle en 1970 mais que dire de cette nouveauté 20 ans plus tard ? C’est à Pontalis que l’on se doit de laisser la parole :

« Il n’est pas certain qu’en se perpétuant, sans se fixer, au moment voulu et contre tout raison, une limite, la NRP eût toujours été nouvelle, comme elle a rêvé de l’être et, mais c’est à nos lecteurs d’en juger, comme peut-être elle l’a été. »

 

Aude Simon

Après une formation initiale en histoire de la philosophie, Aude Simon poursuit actuellement son parcours en « Études psychanalytiques » à l’université Paris VII-Diderot.

 

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Numéros de la Revue disponibles en format numérique :

 

Incidences de la psychanalyse, n°1 • Objets du fétichisme, n°2 • Lieux du corps, n°3 • Effets et formes de l’illusion, n°4 • L’espace du rêve, n°5 • Destins du cannibalisme, n°6 • Bisexualité et différence des sexes, n° 7 • Pouvoirs, n° 8 • Le dehors et le dedans, n° 9 • Aux limites de l’analysable, n° 10 (non numérisé)

 

Figures du vide , n° 11 • La psyché  n° 12 • Narcisses, n° 13 (non numérisé) • Du secret, n° 14 (non numérisé) • Mémoires, n° 15 • Écrire la psychanalyse, n° 16 • L’idée de guérison, n° 17 • La croyance, n° 18 • L’enfant, n°19 • Regards sur la psychanalyse en France, n° 20 (non numérisé)

 

La passion, n° 21 • Résurgences et dérives de la mystique, n°22 • Dire, n° 23 • L’emprise, n°24 • n°25 (non numérisé) • L’archaïque, n°26 • Idéaux, n°27 • Liens, n°28 • La chose sexuelle, n°29 • Le destin, n° 30

 

Les actes, n°31 • L’humeur et son changement, n°32 • L’amour de la haine, n°33 • L’attente, n°34 • Champ visuel, n°35 • Être dans la solitude, n°36 • La lecture, n°37 • Le mal, n°38 • Excitations, n°39 • L’intime et l’étranger, n°40

 

L’épreuve du temps, n°41 • Histoires de cas, n°42 • L’excès, n°43 • Destins de l’image, n°44 • Les mères, n°45 • La scène primitive et quelques autres, n°46 • La plainte, n°47 • L’inconscient mis à l’épreuve, n°48 • Aimer, être aimé, n°49 • L’inachèvement, n°50

6 janvier 2012

Roxane Lecomte lit L’Ora(n)ge d’Emilio Sciarrino

Aujourd’hui Qui lit quoi ? #13 (le premier de l’an 12) en compagnie de Roxane Lecomte qui, plutôt que de proposer une simple lecture du très beau recueil de nouvelles, L’Ora(n)ge d’Emilio Sciarrino, nous entraîne dans une véritable aventure aussi drôle, vivante et pêchue que celles de La dame au chapal (son avatar) qui avec sa gouaille, son audace, ses réflexions, ses doutes et son franc-parler est quelqu’un que je vous recommande de suivre de très près (même si ça n’engage que moi je suis sûr de ne pas être le seul à le penser). Le recueil de nouvelles qu’elle chronique aujourd’hui, édité par emue (4.99€ en numérique, format epub, sans DRM), est disponible sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici). Grand merci à Roxane de nous surprendre à chaque fois et pour sa confiance. Pour les curieux, retrouvez-la sur son blog ou sur twitter (promis, ça déménage !). Quant à Emilio Sciarrino (et c’est vraiment très fort ces amitiés, affinités et croisements que cette rubrique amène), vous l’avez au moins lu en décembre dernier sur ce même blog (et sinon ailleurs j’en suis convaincu). Ce jour-là il chroniquait Génération 1000 €uros d’Antonio Incorvaia et Alessandro Rimassa publié à La Fosse aux ours. Bonne aventure à tous !

 

C’est la deuxième fois que je parle d’Emue. La première fois, la treizième fois. Je les biche, c’est ainsi. J’ai d’ailleurs un peu tardé à en reparler alors que j’avais promis, mais la vie, tout ça…


Sasufi a fait l'identité visuelle d'Emue

 

Playlist

J’ai lu L’Orange d’Emilio Sciarrino en écoutant petit a) Edward Shape & The Magnetic Zeros, petit b) Mumford & Sons, petit c) Bashung, petit d) Dutronc, petit e) Brel (ça vous met dans l’ambiance comme ça).

Qui c’est cet Emilio Sciarrino ?

Je ne savais point que Môssieur Sciarrino avait reçu le Prix du Jeune Écrivain 2006, était lauréat du concours de nouvelles CDL/Delicious Paper 2010 et Prix du Livre Numérique 2011. Je viens de m’en rendre compte, j’aurais peut-être dû incliner mon chapal lors du Bookcamp où je l’ai rencontré plutôt que de lui envoyer ma fumée de vieille clope roulée dégueulasse dans la gueule en lui balançant un milliard d’idées (j’espère que tu as tout noté mon p’tit gars, attention je guette). Excuse-moi Emilio, j’avais remarqué en lisant tes blogposts que t’étais un bon, je savais pas que t’étais un très bon. Mais trêve de galéjades. Passons aux choses sérieuses.

C’est pas nouveau, on vous parle de nouvelles

Faut vous dire « Monsieur que chez ces gens-là » (à la Brel), on publie de la nouvelle. Ce qui n’est pas mon genre de prédilection à la base (pas du tout). Ça me frustre. Je me dis (et que ce soit Maupassant ou Sciarrino ça n’y change rien) : « oui, mais ». Oui, mais, ça mériterait d’être plus développé, ça mériterait qu’on ne me laisse pas seule dans le vide. Je me retrouve simplement confrontée à ma propre frustration, je sais bien, mais enfin.

 

Emilio, c'est lui.

 

Alors, parlons-en de cette Orange à la couverture si merveilleusement illustrée par Sasufi.

J’ai décidé d’écrire en même temps que de lire. On va dire que c’est un article de lecture-écriture en temps réel. (En fait je fais presque tout le temps ça, je ne le dis juste pas) mais pourquoi attendre la fin pour en parler ? Je ressens, tu morfles, c’est correct. Ça m’évite de me perdre dans mes annotations, tu les vivras en direct, tu n’y échapperas pas. C’est un mode comme un autre de partager. Ne pas relire, ne pas reformuler, tout balancer, tapis. Je ne vais pas tout raconter. Je ne vais pas tout livrer, sinon vous n’aurez plus rien à lire et surtout cette chronique fera 15.000 signes. Il faut choisir.

Lisons mes amis, lisons

Premier titre, ça m’agrippe. Tristesse des colocataires. Attention je connais bien, je suis colocataire depuis sept ans et triste depuis encore plus de temps. Voyons.

Ah ah (cri de victoire), je retrouve un franc-parler qui résonne en moi : fait chaud, les colocs sont quatre, ça révise, ça sort, ça (oh mon Dieu) se masturbe, et surtout, chose que je n’ai jamais connue en un milliard d’années de colocations : ça a des règles pour faire l’amour. Du type « il est interdit de faire l’amour dans une chambre où dorment d’autres colocataires ». Ça me fait doucement rigoler, mais passons (d’ailleurs ça ne fonctionne apparemment pas). De toute façon :

« L’air avait une étrange couleur orange et une amère saveur de thé. »

L’appartement 302 sent le sperme et la sueur, je vous le dis tout de go. Les p’tits mecs rêvent d’avenirs brillants et de filles au menthol alors vous voyez le désastre. Je vais parler de quotidien (pas à cause du sperme et de la sueur, merci, on passe) à cause du « café-goudron » sur la terrasse, du foutoir qu’on trouve dans les rues et qu’on entrepose chez nous, et de la chaleur. Pour moi cette chaleur, elle était simplement toulousaine mais j’ai l’impression que ces colocs étaient au beau milieu du Sahara. Ils cherchent la mer. Ça leur laisse un goût amer dans la bouche (je suis à peu près sûre que c’est la bière).

Deuxième titre, ça me pique. Mémoires d’un cactus. Dutronc Power Style, ça tombe bien. Quand la musique colle avec les mots, quoi de plus jouissif ?

 

Juste pour le style (et le cactus), ce bon vieux Dutronc

 

Troisième titre – ah parce que vous aviez cru que j’allais vous raconter ce qui se passait pour le Cactus ? Trop facile, il faut que vous le lisiez, c’est plein d’émotion et d’humour, je n’ai pas le droit d’en dire plus parce que ça gâcherait tout. Oui, je prends soin de cette histoire. Ce Cactus me fait penser à celui du Plup de Balek d’ailleurs. Bon allez, je vous donne une citation mais c’est bien parce que c’est vous :

« Aujourd’hui un bouquet énorme de roses rouges a été vendu. C’était un joli garçon qui l’a acheté. Les roses rouges ont éclaté de joie, d’un rire aigrelet et profond. Elles m’ont regardé, narquoises, impudiquement étalée sur la table pendant qu’elle les enrobait. […] Moi, personne ne me voit. Je me tasse dans mon coin. Je cherche mes semblables. C’est à cette époque, je crois, que j’ai commencé à durcir mes épines. »

En ce qui concerne le troisième round, voici « Marie, Ariane, Marianne » (dont le titre me fait penser aux héroïnes de la Fête Foraine d’André Costa, livre qui a forgé une part de mon imaginaire enfantin avec le 35 Mai d’Éric Kästner, que je vous conseille, même adultes et encore avec toutes vos dents), ça devient n’importe quoi : le bonhomme a un sourire si éclatant qu’il faut porter des lunettes de soleil, il y a un micro-climat tropical, toute la famille se la joue à la Simpson, (on verrait presque des cadavres, mais chut je n’ai rien dit) bref : les Lambert sont tarés. J’ai vécu cette nouvelle à la Joyeuses Funérailles : en me marrant. Emilio Sciarrino n’y va finalement pas de main morte – peut-être parce que je connais le bonhomme mais enfin ! Je ne pensais pas ça de lui… – et quant au reste, il ne s’agissait ici que d’un amuse-gueule…

Hein, quoi ? Qu’entends-je ?

« Marianne découpa péniblement le cadavre, puis alla chercher les enfants. »

Diable…

Je continue la lecture mais on dit ensuite « etcetera ». Parce que je ne vais absolument pas tout vous raconter, hors de question, il faut entretenir le suspens. Je pourrais décortiquer chaque nouvelle mais ça gâcherait tout le plaisir. Ce qu’il faut retenir c’est que Monsieur Sciarrino possède une écriture mature – et j’insiste sur ce mot-là – sans faute de ton, plume assurée, noirceur, légèreté, humour, beaucoup d’émotion et de justesse, entremêlés avec brio. Emilio ne se cantonne pas à un seul univers : j’imaginais autofiction et urbanisme, je tombe également sur quelque chose de très visuel : j’aurais bien vu au moins une image de Sasufi pour chaque nouvelle… Ben oui, c’est un ebook, ça ne pèse pas si lourd que ça, ça ne coûte pas trop cher en encre… (je tente un appel, sait-on jamais).

 

Je n’ai qu’une seule sensation un peu « négative » et absolument contradictoire avec ma vision des nouvelles-que-je-voudrais-voir-plus-longues-sinon-je-suis-frustrée : ici c’est tout le contraire. Il y a quelques moments où je pensais que c’était la fin, the end, terminé bonsoir. Pas que je m’en lasse (du tout), mais je trouve finalement qu’il y a plusieurs fins dans ces nouvelles et peut-être que je me suis essoufflée parce que pas habituée à ce rythme-là. Néanmoins, quand je parle de rythme, je colle une mention spéciale à la construction et à la mise en forme du texte : c’est peut-être bête mais cette séparation de ce qu’on appellerait des chapitres par des astérisques, ça aère le texte, ça le délimite parfaitement et nul n’est besoin d’en rajouter. Ça me donne des idées (on ne pense jamais aux choses simples finalement).

Je vous conseille en tout cas de marcher aux côtés de Kim (où est-ce Mario ?), d’Anya et de tous les autres. Neuf nouvelles qu’il faut garder dans son reader mais attention, le Monsieur Sciarrino n’en est pas à son coup d’essai : il a publié Transnistria chez Kirographaires et Ne rien faire et autres nouvelles chez Buchet-Castel. Lisez-le, il vaut le détour le bougre.

Roxane Lecomte.

30 décembre 2011

Elias Jabre lit La tentation du clitoris de Régis Jauffret

Aujourd’hui Qui lit quoi ? #12 (le dernier rendez-vous de l’année) en compagnie d’Elias Jabre qui nous propose une lecture de La tentation du clitoris de Régis Jauffret. Ce texte, édité par publie.net (0.99€ en numérique, format epub, sans DRM), est disponible sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici). Grand merci à Elias !

 

À la recherche d’un texte court à lire d’une traite, je tente le catalogue Publie.net et tombe sur La tentation du clitoris de Régis Jauffret dans la collection Stigme.99.

Peu attiré par les titres tapageurs, je sais que Jauffret ne va pas m’engluer dans une mélasse porno-transgressive. J’ai lu Autobiographie, et la tension de cette écriture qui porte ce héros abject et dérisoire, enchaînant les liaisons sexuelles avec des femmes plus solitaires les unes que les autres dans un paysage réduit à peau de chagrin, pousse l’effroi à un niveau d’humour qui me fait encore glousser en y repensant. Alors j’achète, et comme prévu, je lis d’une traite.

Bizarre. Je suis content. Content de lire cette nouvelle, et pourtant, il ne reste rien de l’empathie que j’avais pour le héros d’Autobiographie. Le décalage entre son héroïne au destin médiocre (incarnée à la première personne), salariée d’une entreprise à la poursuite vaine du profit, et la voix altière qui la porte avec un style sophistiqué, au lieu de créer une brèche ouvrant sur une autre dimension, me comble aussi peu que cette baiseuse qui peine à jouir.

Je retrouve pourtant Autobiographie avec quelques déplacements. Une sorte d’accumulation insatisfaite, le même affect obsessionnel qui traverse de bout en bout le récit. Et dans ma tête, ça ne marche pas.

Mais je suis content.

Content, déjà, parce qu’un style est suffisamment rare pour se sentir transporté et reconnaissant. Ensuite, parce que cette revendication portée par l’héroïne qui s’est appropriée le discours des droits de l’homme pour exiger l’orgasme comme un devoir de la société envers son corps, évite l’écueil que je redoutais au départ. Le sexe transgressif dans une ère de consommation qui en est saturé.

Au contraire, dans ce monde de chiffres et d’ordinateurs, l’héroïne ne peut vivre sa sexualité que dans une tiédeur inguérissable, ce qui a au moins l’effet de la faire enrager. Cette nostalgie de l’orgasme transformé en mythe ancien se transforme en manifeste politique naïf et tendre. Elle semble chercher l’orgasme comme on cherche Dieu. Mais ce dernier a été remplacé par la morne frénésie du Retour sur investissement. Au lieu de la bonne vieille dépense improductive chère à Bataille.

Mais Jauffret n’arrive pas à nous faire ressentir cette baisse de désir si bien inoculée par Houellebecq grâce à la platitude de son écriture qui coïncide merveilleusement avec la société dans laquelle nous pataugeons.

Pourtant, s’il faut choisir la fin du monde, je préfère le nihilisme vivifiant de Jauffret avec son style aristocratique plutôt que Houellebecq, le dépressif indolent. Alors, pourquoi cette rage qui éclate comme un pétard mouillé ? La menace qui pèse sur les humains ne génère-t-elle pas également une angoisse nouvelle, où jouissance et apocalypse coexisteraient au profit d’orgasmes meurtriers ?

La perte de soi dans l’extase, Bataille l’a explorée, et Jauffret n’a peut-être pas voulu marcher sur ses plates-bandes. Ou bien, souffrons-nous d’un mal plus profond qui a rendu cette perte moins poignante et donc, voluptueuse ? Pour pouvoir se perdre, encore faut-il se posséder. Et nous serions désormais tellement rabotés, encagés dans nos mouvements… que reste-t-il à perdre ? Pour Jauffret, rien d’assez valable pour créer la tension salutaire. D’où cette femme qui n’atteint plus l’orgasme, avec les hommes, les femmes, à plusieurs, ou même toute seule.

Au-delà des souverainetés perdues, qu’il s’agisse de Dieu ou de nos Moi décomposés, d’autres agencements aujourd’hui nous construisent, nous rendant de nouveau désirants. En attendant, Jauffret porte le désert d’une société molle qu’il harcèle de sa plume décapante, et à laquelle il est bon qu’il n’accorde aucun répit.

Elias Jabre

 

Elias Jabre, est auteur d’un thriller, Immortalis, au Masque et de trois nouvelles dans la collection One shot (dont il est l’initiateur) chez l’éditeur 100% numérique, StoryLab, Absolut Barbarian Trip (chroniqué ici par François Prêtre) Un psychopathe et demi (mentionné ) et La gaîté démente du poulet triomphant. En juin 2011 il a bien voulu répondre à mes questions sur ce blog. Il travaille depuis un an chez ePagine où il est notamment chargé des programmes de recherche et développement.


Régis Jauffret, né à Marseille en 1955, a notamment publié aux éditions Verticales Clémence Picot, Autobiographie, fragments de la vie des gens et Univers univers. Chez Gallimard, Asiles de fous et Microfictions – désormais un des classiques du contemporain. Au Seuil, Sévère et Tibère et Marjorie. Chez publie.net, La tentation du clitoris, Vivre encore, encore et Week-end familial à Clichy-sur-mer (mentionné ici) Son site Internet est en ligne (mais pour l’heure il n’est pas mis à jour).

18 décembre 2011

Emilio Sciarrino lit Antonio Incorvaia et Alessandro Rimassa

Aujourd’hui Qui lit quoi ? #11 en compagnie d’Emilio Sciarrino qui nous propose une lecture de Génération 1000 €uros d’Antonio Incorvaia et Alessandro Rimassa. Ce texte, traduit par Damien Zalio et publié par La Fosse aux ours (17 € dans sa version imprimée et 11.99 € en numérique, format epub, sans DRM), est disponible sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici).

 

"Milan, capitale d’un système à bout de souffle."

Génération 1000 €uros, c’est une génération de jeunes – et moins jeunes – qui vivotent avec un millier d’euros par mois dans des conditions précaires. Le phénomène ne concerne pas uniquement l’Italie, pays où il est toutefois érigé en système.
Matteo fait partie de cette génération. Il travaille pour une importante boîte milanaise de marketing. Il a beau déployer ses talents, ses espoirs sont vains. À la précarité sociale s’ajoute une incertitude sentimentale, nourrie par les inégalités sociales et économiques. Car sa petite amie provient d’une famille de la bonne bourgeoisie milanaise.
La ville n’est pas anodine : Milan – cœur économique de l’Italie et berceau historique du berlusconisme – se déploie dans toute sa démesure, en particulier la nuit, à travers quelques lieux phares : la salle de gym, les bars à la décoration surfaite, les rues enveloppées de brouillard glacé. Capitale d’un système à bout de souffle.
Le parcours d’apprentissage du jeune Matteo, quelque peu convenu, est relevé par le leitmotiv de l’argent, joué avec brio et insistance. Plus qu’un roman de formation, ce serait alors un guide à l’usage des “milleuristi”. Quelques conseils donc : nourrissez-vous uniquement d’offres spéciales du discount ; laissez les amis apporter le vin et les DVD pour la soirée ; installez-vous en couple le plus vite possible, afin de bénéficier d’un double revenu.
C’est aussi un précis sur les crises économiques et les crises humaines qu’elles entraînent. Ainsi, la relation amoureuse de Matteo dérive lentement car il a bien des difficultés à offrir à son amie le « standing » qu’elle désire. Pire encore, toute la colocation s’entre-déchire suite à une facture du gaz inattendue et particulièrement salée.
Il ne faudrait pas pour autant y voir un programme idéologique. Génération mille euros établit le diagnostic d’une jeunesse non seulement précaire mais profondément résignée et conformiste. Les protagonistes du roman rêvent d’un poste de travail fixe, d’une voiture, d’une résidence tout confort. Leur désir d’évasion se satisfait d’un voyage d’affaires à Barcelone ; et leurs velléités de révolte se soldent par une bonne sieste. Ou par un éclat de rire.

Ce roman, qui s’empare du sujet avec humour et légèreté, a d’abord été publié sur Internet où il connu un franc succès ; il a été repris par un éditeur traditionnel, puis adapté au cinéma. Il nous arrive grâce à la Fosse aux Ours, éditeur passionné par le fait littéraire italien.

Emilio Sciarrino.


D’autres liens en rapport avec le sujet :

• le blog de Antonio Incorvaia
• le blog de Alessandro Rimassa
• la génération précaire vue par le site Arte (juillet 2007)
• la bande annonce en italien de Generazione 1000 euro
• le site dédié à la Generazione 1000 euro
• une autre approche avec Génération Enragée de Jiminy Panoz (Walrus)


Normalien, mi italien, mi français (il a vécu les 10 premières années de sa vie à Palerme), Emilio Sciarrino a été lauréat du Prix du Jeune écrivain en 2006 (Ne rien faire et autres nouvelles, Buchet-Chastel). En 2010, il gagne un concours de nouvelles organisé par CDL en collaboration avec la revue DeliciousPaper. Il publie dans la revue italienne Luna di Traverso. Son premier roman, Transnistria (Éditions Kirographaires) paraît en 2011. Il reçoit la même année le Prix du Livre numérique. Son recueil de nouvelles, L’Ora(n)ge, publié chez emue, également en 2011, est un ensemble qui m’a beaucoup touché. On y retrouve d’ailleurs quelques points points communs avec le texte qu’il a chroniqué aujourd’hui, notamment sur la vie en colocation. Si la couleur orangée domine l’univers urbain de son recueil (couleur chaude du ciel, soleil couchant, mais aussi celle des objets du quotidien, des sentiments), l’orange parfois perd son ‘n’ et fait alors place à de légers bouleversements ou décalages qui modifient les personnages. C’est d’ailleurs dans ce trois fois rien qu’Emilio Sciarrino dit le plus de choses sur la différence, l’étrangeté, la peur de l’autre, la difficulté à s’assumer mais c’est là aussi que, plutôt que d’utiliser le mode mineur, il utilise ce qu’il me semble être sa meilleure arme, l’humour désanchanté. L’écriture et l’univers de cet auteur sont à la fois très doux mais tout en tension. J’ai beaucoup pensé aux nouvelles de Pirandello en lisant les siennes. Emilio Sciarrino anime également un blog et on peut le suivre sur twitter. Je le remercie d’avoir participé à cette rubrique avec une grande délicatesse et vous conseille de découvrir son travail d’auteur. ChG

2 décembre 2011

Je lis Maryse Hache qui lit Claude Favre

Aujourd’hui Qui lit quoi ? #10 en poésie et en compagnie de Maryse Hache qui nous propose une lecture de pas de titre ni rien de Claude Favre.

Parce que je rends visite au Semenoir très régulièrement, cet été j’ai demandé à l’auteur de ce site, Maryse Hache, si elle souhaitait participer à cet échange d’impressions et de lecture qu’est le Qui lit quoi ? Elle m’a répondu tout de suite, quasiment par retour de mail, et dans la foulée m’a adressé ce rebond au poème de Claude Favre. Comme j’ai beaucoup traîné (je m’excuse auprès d’elle d’ailleurs), un de ses textes a, depuis, rejoint le catalogue de publie.net, Abyssal cabaret qui est un monologue poétique d’une beauté très violente et qui a été mis en scène et joué plusieurs fois. La lecture de ce texte a également fait l’objet d’un enregistrement.

Profitant de l’occasion, souhaitant participer à ce jeu (le Qui lit quoi ? devenant une sorte de marabout d’ficelle), aujourd’hui Je lis Maryse Hache qui lit Claude Favre.

Ces deux textes, publiés par la coopérative d’auteurs publie.net (3.49 € pour celui de Claude Favre et 2.99 € pour celui de Maryse Hache, formats epub, mobi & pdf + mp3, sans DRM), sont disponibles sur les sites de tous les libraires partenaires de ePagine (liste à jour ici). Je remercie vivement Maryse d’avoir choisi de répondre de manière très sensible à ce texte de Claude Favre qui fait vlang.



Claude Favre, pas de titre ni rien, publie.net, lu sur iPad

txt me tient tête mais en parler de mes quelques mots oser : je déambule un peu hagarde entres les siens explosés violence hoquets et tenue

elle est là debout entre paragraphes bouche lui saigne peur mort la pogne

« en griffes ta bête ne se. te. tais-toi. tu ne jamais. vlang veines feu. à flancher. à te mourir. à rugir à. on t’a dit pas. fientes. qu’apportes »

point mot point phrases défaites à point piquées piqûre cousues à point points majuscules virées minuscules ou rien ruines ou rien sauf langue pointée langue à pointes à sang à éclats de syntaxe vlang injuriée spermatraumisée vomie tu hurlâmes au cutter ils te pourtant douce et chèvrefeuille

« ruines. qu’apportes-tu. vorace. à comme. lacets. douce si. pas douce. fientes. comme pas. pas douce plus. à. tais-toi plus. le long des veines. mots comme acide. bonjour. »

rugir équarrir vivre peut-être

Maryse Hache

 

Pour moi Abyssal cabaret est une sorte de ballade d’une trompe-la-mort dans laquelle Maryse Hache, « au chaud de la langue défaite/ vaille que coûte », déroule son « chant dans la profération du mot ». Au cœur de cette ballade s’affrontent les paradoxes de l’être humain et notamment ceux de la comédienne, cette femme « dont nous racontons l’histoire… » en prise avec sa propre histoire (qui est aussi la nôtre) qui contient celle de ses aïeux et de son environnement. Brutalité et douceur s’enchevêtrent, les guerres, les violences, les rejets, la nature, la mémoire, le rapport aux aïeux et au temps. Et comment dire ça, quelle parole, quelle portée face à un monde en ruine, désolé, où la mort rôde partout, mais où la vie, comme toujours, trouve toujours une issue ? Tel sont le pari et l’enjeu ici, vitaux, nécessaires.

Maryse Hache s’empare de ces contrastes, de ces paradoxes, joue avec les oxymores (« obscurité électrique des villes »), confronte la beauté des fleurs et des ciels au morbide (les charniers, les champs de bataille, les laissés pour compte). Il est question aussi d’espace et de scènes (théâtre, champ de bataille, tombe).

Ce texte se lit comme une prière (entre mantra et litanie) et il est un tombeau pour ceux qui ont précédé celle qu’on a placé sur la scène et qui témoigne. Toute une généalogie prend alors forme (leur vie, leur mort). Et cette façon de continuer à rendre nos morts présents subjugue. C’est d’ailleurs sans doute dans l’effet « liste » et dans la répétition que la force du texte nous prend vraiment à la gorge, « sur le chemin de la vie », il ou elle « a été tué par la mort »… et « je lui tisse une écriture ». De la vie à la mort à la vie, « sauve qui peut la vie », ce texte est un tourbillon pour ceux qui aiment ces écritures-là.

« La femme dont nous racontons l’histoire aimerait qu’il fût question de paix/ mais c’est de l’épuisement des hommes au fond de la nuit dont il s’agit. »

Quand on n’a rien vécu des guerres et que nous portons malgré tout cette mémoire en nous (leur histoire, leur nom), comment dans l’espace du poème et a fortiori de la scène (lieu du dire mais aussi du crime) continuer à écrire après la « catastrophe »  ? Comment se faire fleur qui pousserait sur un charnier et non sur le vide ? Il n’y a pas de réponse mais un appel à la vie qui s’arrache ici, un appel à la beauté fugace face à la peur, à l’horreur et à l’effondrement.

ChG

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