Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

20 mai 2016

La Fabrique des Pervers, Sophie Chauveau

 

La Fabrique des Pervers, Sophie Chauveau, Gallimard, collection Blanche

L’inceste insiste.

Christine Angot plonge. Elle enchaîne les cinquante mètres, nage, performe, force la distance et prolonge en apnée.
Sophie Chauveau plonge. Elle ouvre les yeux dans l’eau chlorée, récupère les mannequins, sort de l’eau, respire et nous sèche.

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Sophie Chauveau, La Fabrique des Pervers

Celle qui cherche et trouve, celle qui recherche et retrouve c’est elle : Sophie Chauveau. Elle le fait pour elle, pour ses enfants et elle le fait pour nous. On ne peut obliger personne à lire ce livre. Et pourtant à sa lecture on se sent obligé. Pourquoi  lisons-nous ? Pourquoi écrivons-nous ? Pourquoi achetons-nous ou vendons-nous des livres ? Pourquoi conseillons-nous des livres ?
Ai-je eu alors l’intuition de notre histoire commune ? Aujourd’hui j’en suis sûre, mais à l’époque ma survie m’interdisait de creuser plus avant. Désormais je peux hélas nommer ladite perversion qui s’est effectivement propagée dans le chaos de nos enfances, sans beaucoup de cris, et pour certains sans le savoir… Combien nous ont fait le coup du chaudron ? 
La Fabrique des pervers, Sophie Chauveau
On ne peut obliger personne à lire ce livre. Et pourtant à sa lecture nous sommes son obligé.

Médias

« Il n’est qu’un remède aux modes comme aux secrets (qui ont le même effet d’occultation) : c’est de situer les faits cliniques dans leur genèse, d’en remonter le fil et d’en baliser la place. » Paul-Claude Racamier – 1991 – gruppo 7
Quand Christine Angot décrypte l’inceste et son histoire, elle plonge. Elle écrit, elle dit, elle stance haut et fort. Elle plonge et enchaîne les longueurs performantes. Elle ne manque pas de courage. Elle nage, longe ses personnages et prolonge et nous plongeons avec elle et nos lectures prolongent encore. C’est cela l’inceste, il insiste, il exige, il dicte le prolongement et c’est interminable et on ne sait plus comment arrêter ses effets. On ne sait pas comment dire. On cherche à vaincre l’interdit de le dire mais cela ne suffit pas si on ne trouve pas aussi comment sortir du courant, et comment arrêter de nager dans le courant du véritable interdit qui n’est plus celui de le dire, qui était l’interdit de le faire et reste l’interdit de le maintenir à jamais réactualisé.
Sophie Chauveau tente autre une autre voie, d’une autre voix. Elle aussi a plongé et nagé en tout sens, sans toujours le savoir. On comprenait cela déjà dans Les Noces de Charbon, son roman précédent. Mais de ce dernier livre elle sort de l’eau et se sèche. Elle prend le risque encore difficilement mesurable de réellement passer à autre chose. Elle décrypte un système. Ah c’est énervant, c’est compliqué, c’est même parfois ennuyant ces gens qui tente cette description de ce qui vit de sa répétition. Mais elle est écrivain, elle est historienne, elle est narratrice. Alors elle cherche et trouve des appuis romanesques, historiques, familiaux, généalogiques, personnelles, et politiques. Elle trouve ce qu’elle cherche, elle perçoit toutes sortes de coïncidences, de collages, de créations, de liens, mais c’est pour s’en défaire, le dépasser et stopper. Pour le plaisir de notre lecture elle va jusqu’à chercher ses appuis dans un rocambolesque dont il ne faut pas douter que le plus incroyable est le plus vraisemblable. Essai est transformé.
Quelque chose qui s’arrête c’est moins excitant, moins facile et moins médiatisable que quelque chose qui n’en finit pas. Le sujet est d’actualité. A ce jour (23/05/2016) dans la presse écrite Bruno Frappat dans La Croix du 12/05 signale ce livre. On comprend pourquoi tant il a fort à faire avec les silences et les inconséquences de l’église catholique : « Si la prise de parole par les victimes de potentats du sexe choque les institutions, que ceux qui les dirigent lisent ce livre authentique. Ils comprendront que le silence et le déni ont un allié objectif : le bourreau. » On suivra grâce à Bibliosurf ce qu’il en sera de la presse web, mais à ce jour Toute La Culture signale le livre.
ePagine 24 mai 2016

Livres

La fabrique des perversNoces de CharbonUn amour impossibleLa porte du fond

Librairies

  • SOPHIE CHAUVEAU À L’ARMITIÈRE

    Le 7 juin

    à Rouen

  • SOPHIE CHAUVEAU À LA LIBRAIRIE NOUVELLE D’ORLÉANS

    Le 17 juin à 18h

    à Orléans

Rouen, Orléans…  Ne vous inquiétez d’autres librairies dans d’autres villes vous proposerons certainement de rencontrer Sophie Chauveau. N’en déplaise à Orléans qui dans la semaine de la sortie du livre, durant les fêtes de Jeanne D’Arc, invitait traditionnellement à défiler en passant sous les armes de Gilles De Rais, Compagnon de Jeanne d’Arc.

  • SOPHIE CHAUVEAU À LA LIBRAIRIE CHARLEMAGNE

    Le 24 juin à 19h

    Toulon

 

 

Autres livres de Sophie Chauveau disponibles en eBooks sur ePagine.fr (maj au 20 mai 2016)

  • La fabrique des perversNoces de CharbonPatience, on va mourirDébandadeHygiène et santé en Europe

 

Librairie – Bibliographie

placedeslibraires sophie chauveau 2016

2016 : La fabrique des pervers, Gallimard, roman/essai

2015 : Manet, le secret, Télémaque, roman/essai
2015 : Avec Fragonard… Dans Des Draps D’aube Fine, Invenit Ekphrasis, Beaux-Arts

2013 : Noces de charbon, Gallimard, roman

2011 : Fragonard. L’Invention du bonheur, Folio, roman/essai
2011 : Fragonard, l’invention du Bonheur, Télémaque, roman/essai

2010 : Diderot, le génie débraillé, Folio, roman/essai
2010 : Diderot, le génie débraillé : Tome 2, Les encyclopédistes 1749-1784, Télémaque, roman/essai
2009 : Diderot, le génie débraillé : Tome 1, Les années bohème 1728-1749, Télémaque, roman/essai

2008 : Léonard de Vinci, Folio, roman/essai
2007 : L’Obsession Vinci, Télémaque, roman/essai
2007 : Le Rêve Botticelli, Folio, roman/essai
2004 : La Passion Lippi, Folio, roman/essai
2005 : Le Rêve Botticelli, Télémaque, roman/essai
2004 : La Passion Lippi, Télémaque, roman/essai
2002 : Pages de garde, Gallimard, essai
2001 : Sourire aux éclats, Robert Laffont, essai

1999 : Les Vanités de Brandon, Œuvre gravée. Beaux-Arts
1995 : Eloge de l’Amour au temps du sida, Flammarion, essai
1993 : Femmes, Images. Beaux-Arts
1992 : Les Belles Menteuses,Paris, Robert Laffont, roman
1992 : La Liseuse, Terrain Vague, Beaux-Arts
1990 : Patience, on va mourir, Robert Laffont, essai
1988 : Mémoires d’Hélène, Robert Laffont, roman
1985 : Carnet d’adresses, JJ. Pauvert, roman
1982 : Débandade, Alésia, à Paris essai

Dans la revue Les Temps Modernes

7 octobre 2015

Rien où poser sa tête, Françoise Frenkel, l’arbalète gallimard

Rien où poser sa tête

Françoise Frenkel

« Le destin éditorial de certains livres est à l’exacte mesure du texte qu’ils nous offrent, émouvant, surprenant, généreux, tout autant qu’irrémédiablement mystérieux. L’unique ouvrage de Françoise Frenkel, Rien où poser sa tête,publié en Suisse en 1945, et rédigé en 1943 et 1944 « sur les bords du lac des Quatre-Cantons » où son auteure, juive d’origine ­polonaise, avait trouvé refuge, en est l’exemple récent le plus ­saisissant.

De sa redécouverte à Nice, fin 2010, dans un vide-grenier des Compagnons d’Emmaüs, à sa ­parution chez Gallimard, que Patrick Modiano a accepté de préfacer, c’est une « histoire tramée par les livres » qui s’est déployée, selon les mots de Michel Francesconi, l’heureux découvreur de l’exemplaire. Un « mouvement d’intérêt et de solidarité, impliquant de nombreuses personnes, en France et en Allemagne, pour reconstituer le puzzle d’un texte et d’une auteure sur lesquels on ne savait rien », dit Frédéric Maria, qui a œuvré pour le faire éditer, et s’est chargé du dossier qui l’accompagne aujourd’hui. L’« histoire de gens qui sont tous fous de livres, qui ont fait passer celui-ci des mains des uns à celles des autres avec une simplicité telle qu’il paraît presque invraisemblable que l’aventure finisse par aboutir », comme le résume Thomas Simonnet, directeur de la collection « L’arbalète », chez ­Gallimard. »

Florence Bouchy


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/10/29/contre-l-oubli-de-francoise-frenkel_4798905_3260.html#565XuCiRdlo5OPqa.99

Rien où poser sa tête, Françoise Frenkel, l'arbalète gallimard

Rien où poser sa tête, Françoise Frenkel, l’arbalète gallimard

l’arbalète – gallimard

15 octobre 2015

Il faut saluer les éditions L’Arbalète-Gallimard d’avoir exhumé le livre de Françoise Frenkel qui est pour l’histoire de la présence du livre français à Berlin un legs inestimable.

Dans ses rapports à l’institution tout comme à la communauté francophone des années 1920, ainsi qu’au public exigeant d’amoureux du livre d’ici, c’est d’une collègue libraire impliquée dans son époque dont le premier chapitre de ce récit modianien avant la lettre, se propose de retranscrire la vérité.

Par le témoignage de ces rencontres d’auteurs où Henri Barbusse et René Crevel parmi tant d’autres éminents représentants de l’actualité francophone, venaient croiser là. Par l’obsession pour un lieu habité de livres dont les voix l’on hantée, à l’heure de plier boutique, en butte à la censure de la Gestapo.

Par la joie et la force que la parole écrite apporte à tous ses amoureux et ses flâneurs, qu’ils soient d’Orient ou d’Occident, de Méditerranée ou de Scandinavie, notre boussole à nous, libraires indépendants, Maison du livreou ZADIG Buchhandlung, n’est-elle pas de porter haut les couleurs d’un temps retrouvé, en mémoire des proses migrantes de demain ou d’hier ? Tenter de prolonger l’inaliénable rêve éveillé d’une culture européenne éprise d’ouverture aux mondes !

Patrick Suel – Librairie Zadig, Berlin

À l’occasion de la foire du livre de Francfort, ZADIG ouvrira sa porte au livre numérique…

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26 août 2015

SONATINE / R. J. Ellory : La Sœur & Les Assassins

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 » Si tu regardes trop longtemps l’abîme, l’abîme aussi regardera en toi. »» Friedrich Nietzsche

À tous ceux qui ont regardé l’abîme, mais sans jamais perdre l’équilibre.

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Pendant longtemps, John Costello tenta d’oublier ce qui s’était passé.

Fit semblant, peut-être, que ça n’était jamais arrivé.

Le diable se présenta sous la forme d’un homme, enveloppé par l’odeur des chiens.

À voir sa tête, on aurait cru qu’un inconnu lui avait donné un billet de 50 dollars dans la rue. Un air surpris. Une sorte d’émerveillement satisfait.

John Costello se souvenait d’un bruit d’ailes affolées lorsque les pigeons fuirent la scène.

Comme s’ils savaient.

Il se souvenait que l’obscurité était tombée à la hâte ; retardée quelque part, elle était maintenant soucieuse d’arriver à l’heure dite.

C’était comme si le diable avait le visage d’un acteur – un acteur oublié, au nom effacé, mais dont la tête rappellerait vaguement quelque chose.

« Je le connais… Oui, c’est… c’est… Chérie, l’autre type, là. Comment il s’appelle, déjà ? »

Il avait plein de noms.

Tous signifiaient la même chose.

Le diable possédait le monde entier mais il se souvenait de ses racines. Il se souvenait d’avoir été jadis un ange jeté dans la géhenne pour avoir trahi et s’être révolté, et il faisait de son mieux pour se contenir. Parfois, il n’y arrivait pas.

C’était aussi paradoxal que de coucher avec une vilaine putain dans un motel pas cher. Partager quelque chose de si intense, de si intime, sans jamais donner son nom. Ne se croire coupable de rien de grave, donc se croire innocent.

John Costello avait presque 17 ans. Son père possédait un restaurant où tout le monde allait manger.

Après ça, John ne fut plus jamais le même.

Après ça… Mon Dieu, aucun d’entre eux ne fut plus jamais le même.

 

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Pour la sortie du dernier polar de R.J. Ellory, Les Assassins, votre librairie vous offre Chicagoland #1 – La Soeur. Il est à téléchargé ici (sur le portail Librel.be).

 

24 août 2015

Booming, Mika Biermann, Anacharsis (24 août 2015)

Accrochez-vous : Booming est un western quantique qui se joue des balles et du temps qui passe.

Surgis du fin fond du décor, Lee Lightouch et Pato Conchi, le grand maigre et le petit gros, se rendent à Booming pour raison sentimentale.

« Personne ne va à Booming » ; « Prenez un bonbon, je ne crois pas qu’ils en aient » : on les avait pourtant prévenus. Kid Padoon et sa bande font régner la terreur à Booming, le shérif à leur botte, le bordel à leur service, le saloon à leur disposition, le croque-mort aux petits soins.

Mais ça n’est encore rien : il y a quelque chose de détraqué à Booming, un truc qui coince, qui débloque, qui recoince et qui vous rend cinglé.

 

Mika Biermann vit à Marseille, dont il a adopté l’accent bien que sa langue maternelle soit l’allemand. Il développe cependant sans accent et directement en français une œuvre littéraire des plus originales dans le paysage contemporain. Après Ville propre (La Tangeante, 2007), il publie en 2013 le très remarqué Un Blanc chez Anacharsis, puis, coup sur coup, Palais à volonté (POL, 2014) et Mikki et le village miniature (POL, 2015)

 

 

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Ça commence comme ça :

 

Une porte s’ouvre sur le désert.
Les méchants sont vêtus de manteaux.
Un homme tire plus vite que son ombre.
On aura tout vu.
Presque tout.

Lee Lightouch et Pato Conchi franchirent la frontière à l’aube. Lightouch était habillé de cuir, Conchi de lin. Le premier portait un couvre-chef gras de sueur, le deuxième allait boucles au vent. L’un était grand, l’autre rond. Le grand maigre, arborant moustache et barbiche, marchait mains dans les poches, le gros glabre avait glissé une machette dans sa ceinture. Leur mule les suivait comme une ombre. Ils voyagèrent cinq jours d’affilée. Le soir, ils mangèrent du lard ; une couenne était attachée au bat. Ils firent de petits feux sans fumée. Le matin, ils burent une infusion de chicorée. Les nuages à l’horizon ne changeaient ni de taille ni de couleur, quelle que soit l’heure, quel que soit le jour. Sauf le soir, quand ils viraient au rouge, comme d’ailleurs le reste du monde.
— C’est magnifique, dit Lightouch.
— Bof, dit Conchi.

Le sixième jour, ils entrèrent dans le village de Townsend. Lightouch se rendit à l’Eden Saloon. Accoudé au zinc, il leva son verre et regarda le barman barbu à travers le liquide ambré.
— Nous voudrions nous rendre à Booming.
— Booming ?
Le barman chauve expédia un mollard dans le crachoir.
— Personne ne va jamais à Booming.
— Pourquoi pas ?
— N’y a rien là-bas.
— Je suis artiste, mon ami. Vous ne voulez pas une belle fresque au mur ? Une chasse au bison ? Une charge de cavalerie ? Je vous fais un prix.
Le barman cracha de nouveau.
— Non.
Lightouch haussa les épaules. Il finit son whisky, bien mauvais d’ailleurs. Il avait bu pire, mais pas souvent. Ce qu’il aimait, c’était du champagne avec une goutte de sirop de figue. Il adorait le vin noir de Smyrne. Il ne crachait pas sur un verre de raki turc. Dans cette contrée, on avalait partout du whisky fait à base d’épluchures de patates et de la bière faite à base d’épluchures de patates. Il avait vu des durs à cuire vomir leurs tripes. Il n’aimait pas les cow-boys. Ils n’avaient jamais vu Rome.
— Vous avez déjà vu une cathédrale ?
—’Sais pas.
— C’est une énorme église, dont les flèches jettent leur ombre sur la ville. Le long du toit pendent des cages en fer où on enfermait les hérétiques. La pierre de la façade est travaillée comme une dentelle, même au sommet, là où personne ne la voit jamais. Des gargouilles, monstres hideux ou vierges ailées, crachent leur eau vers le dédale des rues. Autour du portail virevoltent des anges, et des saints décapités portent leurs têtes sous le bras. Une fois à l’intérieur, on se croit au fond d’une eau tiède et parfumée. Des losanges multicolores de soleil mouchettent les dalles. Un million de bougies chauffent l’air. Du vieil or entoure les tableaux de saints oubliés. Au plafond, on voit les blasons de rois morts et de villes détruites. Les colonnes torsadées de l’autel portent des nuages d’étain chevauchés par des putti aux derrières rebondis qui se perdent dans les combles. Dans les reliquaires jaunissent les osselets des martyrs. Des vieilles minuscules, écrasées par ces piliers, cette pénombre, cette odeur de cire, prient à genoux, à toute vitesse. L’orgue murmure un plain-chant. Une soif inexplicable vous serre la gorge.
— Je vous ressers ?
— D’accord…

À la Cantina de Townsend, Conchi buvait du lait de chèvre. Son bol était émaillé de bleu. Dans son assiette en grès fumaient d’énormes haricots blancs. La robe de la dueña lui rappelait un étang couvert de lentilles d’eau, ses cheveux les nuits d’été au bord du Pacifique.
— C’est très bon, dit-il, la bouche pleine.
— Mon oisillon, mon bébé, mon héros, tu voudrais un piment pour te rafraîchir la bouche ?
— Ma caille, envoie le piment.
Un rideau de perles se sépara sur un garçon qui portait un panier. Les piments étaient longs et rouges et luisaient comme des flammes.
— C’est le tien ? demanda Conchi.
Il caressa la tête de l’enfant qui se laissa faire.
— Le mien, mon loup. Lui, et six autres, tous en bonne santé et vifs comme argent. Béni soit Dieu qui nous gâte ainsi.
— Amen !
La bouche pleine de haricots, ça sortait « ham’ ».
— Tu vas où ainsi, mon beau voyageur ?
— À Booming.
— Ne va pas à Booming. Il n’y a rien là-bas. Reste avec moi.
— Et ton mari, que dira-t-il ?
— Il te battra comme plâtre.
— Tu vois bien, mi corazón, ma fleur jolie-jolie, que je dois continuer mon chemin.
— Promeneur, il n’y a pas de chemin, seulement un sillage sur la mer, dit le garçon.
En passant devant la Cantina, Pato Conchi y voit un homme attablé, portant les mêmes vêtements que lui, coiffé des mêmes boucles huileuses, de la même corpulence, en train de manger des burritos. Il entre, s’assoit en face de l’étranger et engage la discussion. Ils parlent de la pluie et du beau temps, de Booming et de Townsend, des femmes et des prostituées, de mets et de boissons, de l’homme et de son destin. Ils sont d’accord : pour le bordel que c’est, on y vit avec un certain plaisir, dans ce monde, et pas dans l’autre. Quand Conchi se lève pour se retirer, l’homme l’arrête.
— Excuse ma question, l’ami, mais qui es-tu ?
— Qui je suis, répond Conchi, ça, je n’en sais rien. Mais j’ai toujours voulu avoir une petite conversation avec moi-même.
Ils se retrouvèrent devant l’étable. Lightouch paya les vingt cents pour une nuit dans le foin. Le lendemain matin, ils firent des provisions à la quincaillerie tenue par un homme grassouillet affublé d’un tablier. Lee essaya de marchander.
— Trois dollars pour une outre ? Je vous en donne la moitié.
— C’est à prendre ou à laisser.
— Qu’est-ce que vous en dites, Pato ?
— Et si on prenait quelques harengs ?
Conchi était penché sur un tonneau d’où s’échappaient les effluves évidents du poisson salé.
— C’est une outre premier choix, dit le commerçant. En peau de chèvre, cousue par ma femme. Garantie increvable. Touchez pas à ça !
Conchi recula devant une pyramide de cylindres en fer-blanc.
— C’est quoi, ces trucs ?
— C’est des boîtes de conserve.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Vous ne savez pas lire les étiquettes ?
— « Pêches au sirop », déchiffra Conchi. « Langue de bœuf ». « Haricots en sauce ». « Graisse de canard ». « Pemmican extra ». Lee, ça te dit, une boîte de saucisses de Francfort ? Comment ça s’ouvre ?
— Avec un ouvre-boîte.
— Combien, les saucisses ?
— Trois dollars. Et cinq dollars pour l’outil.
— Ça va pas la tête ? Cinq dollars pour l’ouvrir ?
— Vous pouvez toujours essayer avec une pierre pointue.
— Deux dollars pour l’outre, dit Lightouch. Il nous faut également une couenne de lard, un sac de haricots, une tresse d’oignons, une cruche de whisky, une pelle. Faites-nous un prix.
— Vous allez où, comme ça ?
— À Booming.
— À Booming ?
— C’est ça.
Le commerçant indiqua une jarre sur le comptoir.
— Personne ne va à Booming. Prenez un bonbon. Je ne crois pas que là-bas, ils en aient.
La piste de Santa Fe partait à gauche, vers les montagnes aux cimes blanches de neige ; la piste de Cribbs à droite, vers une rangée de cactus candélabre. Le chemin qui menait à Booming allait tout droit jusqu’au lieu-dit du Doigt-Dieu au bord de la grande falaise. Dans cette direction, la poussière était vierge de toute trace de botte, sabot ou roue.
— Maintenant vous allez me dire ce qu’on va faire à Booming, dit Lightouch.
— On va chercher une femme.
— Comment ça, une femme ? Une femme quelconque ? Pourquoi là-bas, où la terre s’arrête, où commence le brasier de Jahannam ?
— On va chercher ma femme.
— Vous n’êtes même pas marié.
— Tu ne peux pas comprendre, compadre. J’aime Conchita. Elle a été enlevée par un hijo de puta nommé Kid Padoon.
— Qui c’est, Kid Padoon ?
— Un petit voyou. Je ne l’ai jamais vu. Quelqu’un m’a dit les avoir vus à Booming.
— Je pourrais attendre votre retour sous un saule…
— Ne dis pas de bêtises, Lightouch. Il n’y a pas de saules ici.
— Je ne serai d’aucune utilité dans votre entreprise de récupération sentimentale.
— Au contraire. Je n’y arriverai pas tout seul. Aide-moi, amigo.
— Quand c’est si gentiment demandé…
Tous deux se mirent en branle, direction le Doigt-Dieu. La mule, n’ayant pas le choix, suivait du pas résigné de la bête de somme.

Une tortue traversa le sentier à la recherche d’ombre. En temps normal, elle évitait les heures chaudes, pendant lesquelles elle cuisait dans sa carapace, et les terrains sablonneux, où elle avançait à reculons. Un petit renard l’avait délogée de sa cavité sous les pierres en lui urinant dessus. Lee et Pato débattirent longuement de sa valeur culinaire, puis de son régime alimentaire. De toute évidence, elle ne chassait ni la souris ni la mouche. La limace eût été à sa portée, mais les gastéropodes n’existaient pas dans ces contrées.

… à suivre ; en achetant ce livre dans une « des dizaines de librairies indépendantes françaises qui vous permettent, via leur site Internet, d’acheter les livres numériques du catalogue Anacharsis. »

Booming

 

« À propos de la jouissance et de la lecture numérique »

« Les livres numériques préparés par les éditions Anacharsis sont commercialisés sans protection spécifique, autrement appelés DRM ou « verrous numériques ».

Pour Anacharsis, il est essentiel que le lecteur dispose avec sa copie numérique de droits de jouissance similaires à ceux d’un livre papier.

Pourtant, si vous achetez votre copie directement à partir de votre périphérique de lecture, au sein de la librairie en ligne associée à la marque de votre liseuse ou tablette, vous ne pourrez sans doute jamais transférer votre livre ailleurs, sur un appareil qui dispose d’un environnement de lecture différent.

Acheter vos livres numériques dans les magasins intégrés à chaque plate-forme de lecture est une démarche facilitée par les fabricants. Ils espèrent de cette manière faire de vous une clientèle captive et soumise, qui ne peut d’aucune manière transférer sa bibliothèque dans un autre environnement de lecture.

Les éditions Anacharsis considèrent que les droits concédés sur une copie numérique ne doivent pas être limités au seul droit d’accès à partir d’un environnement de lecture particulier, déterminé par la marque d’une tablette ou d’une liseuse.

À l’heure actuelle, il existe des dizaines de librairies indépendantes françaises qui vous permettent, via leur site Internet, d’acheter les livres numériques du catalogue Anacharsis. Dans ce cas, aucune restriction de lecture ne vous est imposée. Vous voilà libre. »

Anacharsis

à noter  :

Ce livre numérique a été fabriqué par Lekti.

En exergue de  Booming on trouve :

 La vérité doit forcément être plus étrange que la fiction, dit Basil avec calme. Car la fiction n’est qu’une création de l’esprit humain et, par conséquent, est à sa mesure.

Gilbert Keith Chesterton, Le Club des métiers bizarres

À la recherche du temps perdu

Titre d’un roman en sept tomes de Marcel Proust (1871-1922).

« Nous avons peut-être un peu exagéré, mais je ne savais pas comment terminer autrement. »

Howard Hawks, à propos de la fin de Red River.

Nous aimerions qu’à la fin les méchants mordent la poussière et les bons dans la brioche. Or, la réalité n’est pas faite ainsi. Le Far West a ses propres lois, et l’une d’elles stipule que rien ne peut aboutir, ni ce livre ni l’agonie des bisons ni la longue marche des Indiens ni le vol paresseux de la balle qu’un brave ou qu’un bandit envoie sur sa trajectoire vers une cible qui se dérobe toujours et à jamais.

William Hintercaler, The Bad Sheriff

Les volumes de la collection WESTERN sont imprimés en très grande série. Un incident technique peut se produire en cours de fabrication et il est possible qu’un livre souffre d’une imperfection qui a pu échapper aux services de contrôle. Dans ce cas il ne faut pas hésiter à nous le renvoyer.

Il sera immédiatement échangé.

Les frais de port seront remboursés.

Note de l’éditeur pour La Vengeance de Kate Lundy de Louis L’Amour.

ePagine

 

 

 

23 juillet 2014

La précommande, pour vous simplifier la vie

Filed under: + Mises en avant,+ Nouveautés numériques,+ Rentrées littéraires — Étiquettes : — David @ 17:45

Principe

La précommande consiste à payer et réserver un livre qui n’est pas encore paru. Le jour de la mise en vente par l’éditeur, vous recevrez un email contenant le lien de téléchargement.
« Mais pourquoi précommander en numérique », me direz-vous, « je suis certain d’en avoir un le jour de sa sortie, la notion de  nombre de tirage et de stock n’existent pas en numérique ». C’est vrai, mais la précommande vous permet d’acheter un livre quand vous prenez connaissance de sa future parution (pourvu que l’éditeur nous ait fourni les informations, bien entendu). Et plus la peine de noter la date de sortie, vous le précommandez en avance et un mail vous permettra de le télécharger le jour J.

 Comment faire ?

C’est très simple, il suffit d’aller sur la fiche du livre en précommande, de l’ajouter au panier d’achat, grâce au bouton Précommander et une fois votre panier rempli, de payer de manière classique.

 

Exemple de livre en précommande

Le jour de la parution (le 21 août pour cet exemple ci-dessus), vous recevrez l’email habituel, avec un lien de téléchargement.

De plus, si vous lisez vos ouvrages sur l’application ePagine Reader, votre livre précommandé sera disponible automatiquement dans l’onglet Synchronisation.

Chez quels éditeurs ?

Voici un petit florilège d’éditeurs chez qui vous pouvez précommander :

  • Anne-Marie Métailié
  • Christian Bourgois
  • CNRS Editions
  • DLM
  • Éditions Actes Sud
  • Editions Asphalte
  • Editions de l`Olivier
  • Éditions du Rouergue
  • Éditions Thierry Magnier
  • Flammarion
  • Gaïa Éditions
  • Gallimard
  • Gallimard Jeunesse
  • Guides de voyage Ulysse
  • Le Passage
  • Les Echappés
  • Les Éditions XYZ
  • Minuit
  • Philippe Rey
  • Presses de l’Université du Québec
  • Sabine Wespieser
  • Scrineo
  • Seuil
  • Tallandier
  • Viviane Hamy
  • Bragelonne
  • Bragelonne Classic
  • Buchet/Chastel
  • Castelmore
  • Disruptive Publishing
  • Éditions Delpierre
  • éditions du Petit Caveau
  • French Pulp Éditions
  • L’Atalante
  • LC éditions
  • Les Éditions Noir sur Blanc
  • Les Editions Valentina
  • Les Livres Mouvants
  • Les Presses de Taizé
  • Libretto
  • Maxima
  • Milady
  • Milady Romance
  • Milady Romans
  • Milady Romantica
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15 juin 2014

Pentatracks – 5 musiques, 5 nouvelles, un recueil

Filed under: + Musique,+ Nouveautés numériques — David @ 18:43

PentatracksIl y a quelques temps, les éditions de La Bourdonnaye s’associaient avec le site Shut Up and Play the books ! pour organiser un concours à destination des lecteurs et internautes. Ces derniers devaient proposer un morceau de musique de leur choix et ainsi composer une longue playlist dans laquelle 5 auteurs devaient piocher un morceau et écrire une nouvelle inspirée par ce morceau.

Voici donc le résultat de cette collaboration, sous la forme d’un recueil papier ou numérique dirigé par l’auteur et directeur de collection Laurent Bettoni.   Comme il le dit dans la préface, Pentatracks, c’est cinq titres, cinq nouvelles, cinq écrivains, cinq styles, cinq sons. Cerise sur le gâteau, la préface et la bonus-track sont signées de Claude Faber, parolier pour le groupe Détroit (Pascal Humbert à la contrebasse et Bertand Cantat au chant et à la guitare acoustique).

Première des nouvelles, non pas dans l’ordre d’édition, mais dans l’ordre de ma lecture : EL SANTO, de Antonia Medeiros. J’ai commencé par cette nouvelle pour une simple raison : l’auteure canadienne a choisi ma proposition de morceau de musique (et je n’en suis pas peu fier), à savoir Me and the Devil de Gil Scott Heron. Une nouvelle sur un monstre du passé, arrivant à la fin de sa vie. Une nouvelle toute en résonance avec le morceau choisi par l’auteure.

Et je vous laisse découvrir les autres morceaux de musique mis en textes par Marie Fontaine, Chris Simon, Thierry Berlanda et Kemi Outkma.

Pentatracks, aux Éditions La Bourdonnaye, 4,99€.

Lisez des livres, écoutez de la musique, le monde ainsi s’offre à vous.

DQ.

27 mai 2014

« Mes réveils se ressemblent tous, désormais. »
La faux soyeuse, Eric Maravélias

Filed under: + Conseils de lecture,+ Nouveautés numériques,+ Qui lit quoi ?,+Thrillers — Stéphane Michalon @ 15:17
La faux soyeuse Éric Maravélias

La faux soyeuse
Éric Maravélias

 

« Mes réveils se ressemblent tous, désormais. »

La faux soyeuse Éric Maravélias Gallimard – Série noire

Quais du Polar 2014, Eric Maravélias présente son ouvrage « La faux soyeuse » paru aux éditions Gallimard. 

Eric Maravélias (retranscription de l’interview-vidéo réalisée par la librairie Mollat) :

« La faux soyeuse se passe dans la banlieue parisienne, et ça couvre … on va dire de la fin des années 70 (le tout début des années 80) jusqu’en 1999, qui est la fin du livre. Au niveau de la construction, il y a « avant » et « aujourd’hui ». Le personnage vit l’heure H. Il est à ce moment là. Il nous parle. Il est dans le moment présent, dans l’état où il est à ce moment là, dans un état assez dégradé. Et au cours du livre il raconte de quelle manière il est descendu si bas. On voit à travers ce livre l’arrivée de l’héroïne en masse, en France, puisque c’est la France que je connais, dans la banlieue parisienne et à Paris, vers 1981.

Eric Maravélias – La faux soyeuse par Librairie_Mollat

En fait moi dans mon esprit, et c’est ce qui s’est passé, ça correspond à l’élection de François Mitterrand. Ça n’a rien à voir évidemment, simplement l’année après son élection la came était partout, donc on peut peut être faire un lien avec les russes qui étaient en Afghanistan. Il y a un financement de la guerre, comme c’est souvent le cas, par l’opium ou l’héroïne, ou la cocaïne pour l’Amérique du sud, c’est très lié souvent. Bon ça je ne le traite pas dans le livre, je dis juste qu’en 81 l’héroïne a débarqué sur la France, et sur les banlieues et surtout que ça a changé nos vies, évidemment, parce qu’à cette époque là on ne connaissait rien de l’héroïne. Il n’y avait pas de prévention des risques. Il n’y avait aucun reportage sur la dépendance. On savait même pas qu’on s’accrochait à l’héroïne, c’est pour vous dire. C’est à dire que moi j’ai connu de nombreux amis qui, quand ils ont ressenti le manque, par exemple au bout de deux mois d’utilisation de l’héroïne, ne savaient pas ce que c’était. Je me rappelle, je le dis dans le livre, je me rappelle d’un pote à moi qui avait l’impression d’avoir une grippe, il devait avoir quinze ans et demi, et il disait : « je sais pas ce que j’ai mais j’ai l’impression que je vais l’avoir toute ma vie ». C’est assez incroyable comme prémonition parce qu’effectivement, ça n’a peut être pas duré toute sa vie, mais quelques décennies.

On parle de ça, de cette arrivée qui change tout, à partir de 86-87, et plus encore à partir de 90-91, avec l’arrivée du sida, et là c’est l’hécatombe évidemment, ce ne sont plus seulement des overdoses, c’est la maladie qui décime tout le monde, avec des traitements qui ne sont pas au point, l’AZT qui ravage les malades, parce que c’était surpuissant et surdosé.

Dans cette histoire on va suivre un jeune qui s’appelle Franck qui, vers seize ans, commence à traîner dans la rue, commence à fumer des joints, à fréquenter des troquets un peu malsains et qui doucement va glisser, d’une manière qu’on ne peut pas dire imperceptible, mais quand même quelques part oui, sournoise.  C’est venu comme ça,  doucement, et à un moment il se rend compte qu’il est plus bas que terre, et c’est devenu un pauvre chien, même dans sa tête, jusqu’à la fin. Il y a une histoire d’amour aussi entre ce gars et une femme, histoire d’amour qui finit mal comme les histoires d’amour bien souvent finissent mal, en général, et celle-ci finit mal.

C’est un peu cela ce livre : donner une vision aux gens de cet univers mais pas comme on le voit d’habitude. Vous voyez, moi, mon but c’était qu’à la fin on aime les personnages, malgré leur laideur, malgré leurs vices, malgré leur langage pourri, qu’à la fin on les aime parce qu’on se rend compte que ceux sont des gens comme vous et moi qui ont un cœur qui bat. Il bat juste beaucoup trop vite, beaucoup trop fort, ils sont hypersensibles, souvent la vie les heurte, et le refuge c’est de se faire mal à soi même.

Eric Maravélias – La faux soyeuse par Librairie_Mollat

Voilà, c’est ça le livre, en fait c’est une autre vision de ce monde qui n’a rien à voir avec les reportages, avec les médias {qui nous jouent du violon}. Là, franchement, vous allez être immergé dedans et je peux vous dire sincèrement, avec tous les retours que j’ai maintenant, qu’on n’en sort pas indemne, vraiment. Ça pousse à réfléchir. Pour tous ceux qui ont vécu ces années, ça les ramène à des moments vraiment difficiles, ils m’ont tous dit que ça les a bouleversés parce que c’est tellement précis dans les détails, il faut l’avoir vécu pour parler des gestes, le langage, ce qu’on achetait comme produit, comme seringue quand elles n’étaient pas en vente libre, les vaccins particuliers dans lesquels il y avait des seringues… Tout ça ça les ramène forcément vingt ans en arrière, malgré la vie qu’ils ont construite parce que toute la vie, ce sera là.

La faux soyeuse c’est ça, elle vous fauche d’accord, mais de façon soyeuse, c’est la came, c’est doux, c’est bon, à la fin on est quand même dans la fosse. »

Eric Maravélias.
La faux soyeuse
Série Noire
Gallimard

la-faux-soyeuse-eric-maravelias

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La faux soyeuse, « ça vous ramène forcément vingt ans en arrière« . Libraire il y a vingt ans je me demande ce qu’en aurait pensé Cavana, forcément. Car, forcément, chacun dédierait sa lecture de ce livre à quelqu’un. 17 ans. Je voudrais dédier ma lecture à Marie Souvoroff. Ce n’était pas le 92, c’était le 78, mais c’était les mêmes années. Ce n’était pas « Chez Léon », c’était « Le Soubise », chic au pire, à la même overdose. C’était le lycée, une autre terminale.
A vous de lire.
Stéphane Michalon
ePagine

7 mai 2014

Dirty Wars, Le Nouvel Art de La Guerre

Dirty Wars, Le nouvel art de la guerre,  Jeremy Scahill

Une armée secrète
Une mission sans frontières
Une guerre sans fin

Dirty Wars, Le nouvel art de la Guerre, de Jeremy Scahill, vient de paraître, en français, aux excellentes éditions québécoises Lux Éditeur. Il est à la une d’ePagine. En prix de lancement, le livre bénéficie d’un -50% en version numérique (9.99 € au lieu de 19.99 €) uniquement pendant la première semaine de parution, à partir du 6 mai.

A vous de lire.
eP.sm

 

Avertissement
Jeremy Scahill

« Ce livre raconte comment les États-Unis ont fait de l’assassinat un élément central de leur politique de sécurité nationale. Il explore aussi les conséquences de cette décision sur les peuples de dizaines de pays et sur l’avenir de la démocratie américaine. Bien que les attentats du 11 septembre 2001 aient eu un impact déterminant sur la politique étrangère des États-Unis, ce virage a été entrepris bien avant le matin où se sont effondrées les tours jumelles. En ce monde de l’après-11-Septembre, on tend à observer les affaires extérieures de Washington à travers un prisme partisan voulant, d’une part, que l’invasion de l’Irak par le président George W. Bush ait été une catastrophe absolue et ait amené les Américains à croire qu’ils vivent une guerre planétaire, et, d’autre part, que son successeur Barack Obama soit contraint de réparer le gâchis. Les conservateurs considèrent qu’Obama fait montre de faiblesse à l’égard du terrorisme, tandis que les libéraux estiment qu’il mène une guerre mieux «avisée». La réalité est cependant beaucoup plus nuancée.

Ce livre résume l’histoire de l’expansion des guerres secrètes menées par Washington, du recours abusif aux privilèges de l’exécutif et au secret d’État, et de la consolidation, au sein des forces armées, d’innombrables unités d’élite n’ayant de comptes à rendre qu’à la Maison-Blanche. Le nouvel art de la guerre révèle aussi la persistance, dans les administrations tant démocrates que républicaines, d’une mentalité selon laquelle «le monde est un champ de bataille».

L’ouvrage s’amorce avec une brève histoire de la stratégie antiterroriste américaine dans les années ayant précédé le 11-Septembre. Partant de là, j’explore divers épisodes se déroulant des premiers jours de l’administration Bush fils au second mandat d’Obama. On y rencontre des dirigeants d’Al-Qaïda au Yémen, des seigneurs de guerre soutenus par les États-Unis en Somalie, des espions de la Central Intelligence Agency (cia, Agence centrale de renseignement) au Pakistan et des commandos des forces spéciales chargés d’éliminer des individus considérés comme des ennemis. On y découvre les agents et soldats qui mènent les opérations les plus secrètes des forces armées et de la cia, et on y entend les récits de personnes bien informées qui ont passé leur vie dans l’ombre. Certaines, d’ailleurs, n’ont accepté de me parler qu’à condition que je taise leur identité.

Aujourd’hui, tout le monde connaît la Navy SEAL Team 6 et le Joint Special Operations Command (jsoc, qu’on prononce «djay-soc», Commandement interarmées des opérations spéciales), ces forces spéciales qui ont tué Ben Laden. Ce livre fait état de missions non encore révélées ou peu connues qu’ont menées ces unités, missions dont les gens de pouvoir ne parleront jamais et que Hollywood se gardera d’immortaliser. Je m’attarde sur la vie d’Anwar Al-Awlaki, premier citoyen américain voué à être assassiné par son propre gouvernement sans jamais avoir fait l’objet de la moindre accusation officielle. Je m’intéresse également au sort des personnes qui se retrouvent prises entre deux feux, ces civils confrontés aux tirs de drones et aux actes terroristes. Nous rendons visite à des Afghans dont la vie a été détruite lors d’un raid des forces spéciales qui a mal tourné, les faisant passer d’alliés des États-Unis à kamikazes en puissance.

De prime abord, les récits qui constituent ce livre pourront sembler disparates, mais, pris comme un tout, ils offrent la perspective d’un avenir hypothéqué par des guerres sales qui ne cessent de s’étendre. »

 

13 avril 2014

Thomas Géha – Portrait et interview

Portrait

Portrait de Thomas GéhaCe n’est pas dévoiler un secret que de dire que Thomas Géha est le pseudonyme d’un auteur, éditeur, libraire, critique, jury de prix, préfacier habitant Rennes.
Et non ce n’est pas le pseudonyme d’un collectif, mais bien d’une seule et même personne.
Thomas Géha a sorti son premier livre, A comme Alone en 2005, aux éditions Rivière Blanche.
Depuis, ce ne sont pas moins de 13 nouvelles et 8 romans que Thomas Géha a fait publier. Son premier diptyque, A comme Alone et A contre Alone vient d’être réédité au format papier sous une forme augmentée par les éditions Critic. De plus, le Sabre de Sang (Tome 1 et 2) vient lui d’être réédité au format poche chez Folio SF.

Et côté nouveautés ?

Couverture Cent visagesUn premier roman jeunesse est sorti le 9 avril en numérique chez Rageot Editions, Cent Visages (7,99€, Collection Rageot Thriller).
2025, aux environs d’Évry. Adolescent, Gregor appartient à la frange marginalisée de la population. Alors qu’il pénètre dans un entrepôt en quête de nourriture, il surprend le criminel Cent Visages et est agressé par un inconnu qui lui injecte un produit dans le bras. Gregor s’échappe grâce à une clandestine qui lutte contre le pouvoir autoritaire en place et l’entraîne à Paris chez les militants de la Capucine. Mais ne cherchent-ils pas à l’instrumentaliser ? Et quels liens les relient à Cent Visages ?

On regrettera que la version numérique soit avec une DRM, surtout pour un roman jeunesse. On le sait bien, la DRM d’Adobe nuit à l’usage facile d’un ouvrage numérique.

Interview

eP : Tout d’abord l’exercice bateau, peux-tu nous présenter Cent Visages, sans nous refaire la 4ème ?
Thomas Géha : c’est un thriller d’anticipation dont l’idée m’est venue pendant le mandat de Nicolas Sarkozy. A l’époque, on parlait beaucoup de l’exclusion des Roms, de les renvoyer manu militari… où au fait ? Dans des camps ? Dans un pays… d’où ils ne sont pas ? Les parquer dans un ghetto ? En règle générale, je commence à trouver plus qu’ignoble la façon dont nos gouvernements successifs traitent les gens, en termes d’humanité. Cent Visages part de ce constat : j’ai donc imaginé une France alternative, qui aurait pu être, qui commence peut-être à être, allez savoir, où les gens qui ont refusé l’identification biométrique sont parqués dans des ghettos autour des villes, où les campagnes sont désertifiées, et où la pauvreté est encore décuplée. Évidemment, tout cela n’est qu’une toile de fond, sans doute plus légère que je ne l’aurais voulu, parce que le roman reste avant tout un thriller d’aventures pour la jeunesse, que j’ai voulu trépidant et plein d’action. On suit donc un jeune garçon du ghetto d’Evry, Gregor, pris dans une histoire compliquée, après avoir croisé le chemin d’un criminel masqué (comme Fantomas un peu) que tout le monde appelle Cent Visages. Son destin va être intiment lié à celui du criminel.

eP : Cent Visages est une virée de ta part dans deux lieux que tu ne nous avais jamais présentés : la jeunesse et le thriller. Après la science-fiction et la fantasy, pourquoi le thriller (même si celui-ci baigne dans l’anticipation ou comme tu le dis sur ton blog avec « une teinte dystopique ») ?
Thomas Géha : j’ai envie de te répondre simplement : parce que Guillaume Lebeau, le directeur de la collection Rageot thriller, est venu me proposer le projet à grands coups de pieds dans l’arrière-train. C’est plus lui que moi qui y a cru parce que la première fois qu’il m’a proposé la chose, j’ai pensé qu’il me faisait une blague… du coup, j’avais laissé filer l’opportunité. On s’est revus au salon du livre de Paris 2013 et c’est là qu’il m’a relancé, par l’entremise d’Anne Fakhouri. Ensuite, comme je ne me sens pas particulièrement enfermé dans un genre en particulier (sic), tant que je me sens l’envie ou plutôt à l’aise, je dis oui ou non. Là, je sentais bien le truc, donc j’ai dit oui.

eP : Et pourquoi destiné d’abord à la jeunesse (même si la lecture du roman sera forcément agréable aussi à un adulte) ? Par envie ou est-ce une commande ?
Thomas Géha : comme on l’a deviné dans mes autres réponses, c’est une sorte de commande de la part de Guillaume Lebeau pour Rageot. J’ai néanmoins dû passer par l’étape du synopsis avant d’être « validé ». La jeunesse, oui, j’avais déjà des envies. J’ai une idée de série qui traîne dans mon placard virtuel depuis des années. Je me dis que Cent Visages, c’est aussi une entrée et un apprentissage. Et que le projet de série jeunesse que j’ai pourrait bien trouver preneur plus facilement par la suite. Enfin, pas avant que j’aie rendu les trois autres romans adultes qu’on m’a demandés !

eP : Ta liste d’ouvrages à venir est bien remplie (un roman de fantasy urbaine écrit à mains avec Anne Fakhouri, et deux autres, en space-opéra et en fantasy rurale (???). Penses-tu qu’écrire un pur thriller adulte te plairait ?
Thomas Géha : pourquoi pas. Mais le pur thriller, ça ne me fait pas fantasmer plus que ça. Je n’ai pas d’idée. Pas de bonne en tout cas. Je serais plus proche d’écrire un roman noir qu’un thriller. Dommage, les romans noirs, ça ne vend pas… on m’a refusé le projet, que j’ai reconstruit dans ma tête, du coup, et transformé en roman noir fantasy rurale (!!!), que je compte écrire pour un éditeur que j’adore.

eP : Tu as eu affaire il y a quelques temps à une petite aventure en relation avec un forum de diffusion gratuite voire pirate de livres numériques, tu es toi-même éditeur et pas encore numérique. Quel est ton rapport avec le livre numérique ? Lis-tu toi-même sur tablette ou liseuse ?
Thomas Géha : c’est faux (^___^). Ad Astra a publié deux ouvrages de son catalogue en numérique. Ils sont disponibles sur le site. Preuve que je n’ai rien de particulier contre le numérique. La différence avec les acharnés du tout numérique, c’est que je suis un modéré (c’est beau ce que je dis ?), et qui plus est un amoureux du livre papier. Je ne considère pas un ebook comme un livre. Un ebook c’est un ebook. Un livre, c’est un autre objet. Les deux sont compatibles, et les deux sont capables, à mon sens, de coexister, parce qu’une banane n’est pas une pomme, même si ce sont deux fruits, si tu vois ce que je veux dire. Ce qui me dérange, dans tous les domaines, c’est le fanatisme. Eh bien, le fanatisme du numérique, ça me dérange aussi. Je trouve ça crétin et contre-productif. Ça ne m’empêche pas de penser qu’il y a de l’avenir dans l’édition numérique et ça ne m’empêche pas de lire sur ma liseuse (la très bonne Bookeen Odyssey). Oui, j’en ai une, je la trouve bien pratique quand je suis en déplacements. J’y lis avant tout des classiques de la littérature et des manuscrits. Je ne l’utilise jamais chez moi, en revanche. Je n’ai toujours rien trouvé de plus plaisant que de m’allonger sur mon lit avec un bon bouquin papier.

Quelques dates

Thomas Géha sera présent en juin à Étonnants Voyageurs , mais le rendez-vous majeur de ce mois sera Les Imaginales à Epinal, où cette année il est invité. Il y sera présent pendant toute la durée du festival, qui se tiendra du 22 au 25 mai. Une de ses nouvelles, « Guetteurs de Nuages », figurera au sommaire de l’anthologie officielle du festival. Comme d’habitude désormais, le livre paraîtra aux éditions Mnemos et est dirigé par Sylvie Miller et Lionel Davoust.
– En juin, du 13 au 15, il sera au festival ImaJn’Ere à Angers, festival dont il est un des parrains avec David S. Khara.

David Queffélec

 

12 mars 2014

DRM : les éditeurs parisiens choisissent la solution LeMarabout

« Enfin, une solution durable contre le piratage ! »

C’est par cette phrase que les éditeurs parisiens réunis en Assemblée Générale au café Prochoppe ont dévoilé leur nouveau système anti-piratage : LeMarabout.

L’association des marabouts de Barbès a donc été choisie par les éditeurs pour lutter contre les méchants pirates. Chaque livrel sera ensorcelé par un marabout spécialisé tant et si bien que le pirate ne saura pas quel sort lui sera réservé avant son odieux passage à l’acte. Au choix : perte de la vue, formatage de la mémoire absolue, acouphènes permanents, dyslexie, écran bleu Windows ou, pire encore, lecture aléatoire par télépathie du Guerre et Paix de Dostoïevski traduit par un logiciel en langage html…

L’association des marabouts est pleinement satisfaite de cette entente négociée âprement avec les éditeurs parisiens. Babar Dialiamoc répond à la polémique déjà naissante : « Halte au tintamarre, nous ne sommes pas des marabouts de ficelle ! Et je jetterai un sort à quiconque osera prétendre le contraire ! »

Adobe, l’empêcheur de lire Américain, a tout de suite réagi : « Avec la sortie d’ACS5, nous voulions déjà vous empêcher de lire mais au vu des diverses initiatives prises à travers le monde, nous avons décidé de renforcer notre protection contre les forces du mal. Pas moins de 100.000 prêtres (toutes obédiences confondues) vont être embauchés dans le monde entier pour bénir chaque drm de chaque ebook. »

Espérons que cette guerre entre les forces du bien et celles du mal se termine rapidement pour que nous puissions enfin lire sereinement le dernier roman de Charlhatan.

pAniege

 

12 février 2014

Mélikah Abdelmoumen | Adèle et Lee (éditions Émoticourt)

En octobre dernier nous parlions ici de Muette, personnage éponyme du roman d’Eric Pessan. Il était question de la fugue d’une adolescente, de la violence qui s’empare d’elle, face aux métamorphoses de son corps, face aux non-dits ou aux rejets de sa famille. Hier soir j’ai lu d’une traite Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen, longue nouvelle qui vient de paraître aux éditions Émoticourt, en numérique, où il est à nouveau question d’une adolescente. J’ai été stupéfait par la puissance d’évocation et la capacité qu’a l’auteur en si peu de « pages » de nous faire entrer et de nous entraîner dans cette histoire fulgurante. Comme si chaque phrase contenait en elle des dizaines d’autres, comme si l’auteur était parvenue à les resserrer au point de ne garder que l’essentiel tout en permettant au lecteur de retrouver celles qui auraient été gommées. Est-ce dû à l’imagination débordante de la narratrice ou a l’omniprésence du cinéma dans ce texte ? On y trouve en effet de nombreuses références à des réalisateurs, films, personnages et comédiens, la plupart américains, des frères Coen à David Lynch en passant par Hitchcock, Thelma et Louise, Ingrid Bergman, Gus Van Sant, les séries TV… Et cela, dès le tout début où la narratrice, à rebours, revient sur sa petite enfance puis l’année de ses treize ans avant la folle équipée qui s’ensuivra.
Personnages bien campés, psychologie maîtrisée, sens de la narration et du suspense, phrases alternant descriptions, analyses et formules choc, style s’adaptant dans l’alternance des points de vue de la jeune femme et du professeur, Adèle et Lee est une belle réussite. Entre Adèle (jeune fille hyper-sensible, décalée et cruelle), sa mère (ex-catin, hystérique et névrosée qui m’a rappelé un personnage de John Cassavetes), Maxine des « Trois Grâces » (qui joue à merveille son rôle de Lolita à la fois perverse et naïve) et enfin Lee (le professeur américain malmené par tout ce petit monde), cette novela, à rapprocher de l’univers du Roi n’a pas sommeil de Cécile Coulon, est à découvrir de toute urgence !

Lisez ces trois extraits, téléchargez ensuite Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen et dites m’en des nouvelles !

ChG

 

Quelques liens

Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen (Émoticourt) sur ePagine
Autres titres de l’auteur disponibles en numérique à La Courte échelle
Autres titres de la maison d’édition disponibles en numérique

 

— TROIS EXTRAITS —

 

EXTRAIT 1

ADÈLE : “Nous roulions. Dans mon souvenir, nous traversions un de ces paysages américains avec ciel bleu pur sans le moindre nuage, lumière mordorée. (C’est impossible. Je le sais aujourd’hui, nous étions en France. J’avais cinq ou six ans, et déjà beaucoup trop d’imagination.)

Partout jusqu’à un mètre au-dessus du sol une sorte de poussière rouge voletait, tourbillonnait. Corneilles perchées sur les poteaux électriques et sur les fils. Boules de brindilles et de branchages roulant gracieusement au sol, poussées par le vent. Il ne manquait que Bip Bip et Vil Coyote pour que le paysage se confonde parfaitement avec celui de mon dessin animé préféré.

Ma mère conduisait comme une tarée. Nous quittions encore une grande ville (ne me demandez pas laquelle) dont nous avions, selon son expression, « épuisé les possibilités professionnelles », pour aller tenter notre chance dans une autre.

Elle portait ces lunettes de soleil trop grandes qui la faisaient ressembler à une mouche. Elle pleurait, larmes et rimmel en rigoles sur ses joues blêmes. Elle ressemblait à la mère dans Shining de Kubrick, en rouquine.

Le vent qui entrait par les fenêtres ouvertes fouettait ses cheveux orange, sales, longs et emmêlés. J’avais froid et je sanglotais. De temps en temps, entre deux bouffées des cigarettes qu’elle allumait pas seulement l’une à la suite de l’autre mais l’une avec l’autre, elle me jetait un regard vacillant qui se voulait plein de self-control, et disait : « Arrête ton cinéma, Adèle. » (…)”

EXTRAIT 2

ADÈLE : “Lorsque j’ai fait mon entrée au collège où enseignait Lee Lake, j’avais treize ans. Qu’on ne vienne pas me dire que ce n’est pas l’âge le plus trash de la vie. J’avais treize ans et j’étais une mocheté. Une grande grassouillette aux cheveux marron merde, aux mèches plates et pendouillantes qui me cachaient la moitié du visage. J’étais la Nouvelle. J’aimais les livres autant que je détestais ma mère dont j’aurais aimé avoir les cheveux, au moins. J’étais entre deux âges. Une petite fille qui attendait encore ses premières règles dans un corps trop voluptueux pour son propre bien, qui n’était pour autant pas encore celui d’une femme.

Le proviseur du Collège Préparatoire m’avait à peine laissé le temps de découvrir ma chambre et d’y poser ma petite valise avant de me conduire à la salle où officiait Lee Lake. Le cours était déjà commencé. Je m’étais sentie comme Charles Bovary devant le « nous » mystérieux du premier chapitre du roman de Flaubert : décalée, déplacée, déclassée.

Lee parlait le français avec cet accent irrésistible qu’ont les Américains qui sont de vrais francophiles : léger, presque imperceptible, aguichant comme un secret. Il avait les cheveux noirs et portait la moustache sans la moindre touche de ridicule. Un croisement entre Freddie Mercury et Don Draper, de la série Mad Men.

Les autres élèves étaient, toutes, parfaites. C’était à se demander si elles étaient vraiment vraies. Parfaites et glaciales.

Et moi, décalée, déplacée, déclassée.

J’étais allée m’asseoir à la seule place libre, le regard baissé, le visage bien caché derrière mes cheveux. Je ne sais si c’est Lee qui avait eu la mauvaise idée de me réserver une place au milieu des « Trois Grâces ». Peut-être qu’il s’était dit que la Nouvelle, qu’elle appartienne à la race des Vilains Canards ou à celle des Jolies Princesses, avait tout intérêt à commencer par là son intégration à la vie du Collège Préparatoire : la fréquentation de la cruauté adolescente incarnée, dont trop peu de gens savent qu’elle a le pouvoir de transformer les Vilains Canards en tueuses. (…)”

EXTRAIT 3

LEE : “J’étais à mon bureau. Je corrigeais des copies. C’est là que je l’avais vue, plantée comme une tige sous la pluie dans les jardins, à l’écart des autres qui discutaient sous la véranda. Isolée comme aux premiers jours. Elle me regardait, le visage dressé vers ma fenêtre. La pluie qui avait mouillé ses cheveux les faisait tomber en mèches lourdes sur son visage, comme autrefois.

J’étais allé me poster à la fenêtre, que j’avais laissée ouverte pour faire entrer un peu de fraîcheur dans la pièce étouffante. Je l’avais regardée et d’un mouvement de lèvres, j’avais chuchoté son nom.

Elle avait continué à me regarder, muette, et dans ses yeux éperdus quelque chose m’avait fait peur.

La cloche avait sonné et elle s’était éloignée, tournant régulièrement la tête pour voir si je la regardais toujours.

C’est ce jour-là que j’avais su que je devais la protéger, coûte que coûte.

Je la sentais sur le point de se briser.

Je la croyais fragile. (…)”

 

© Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen, éditions Émoticourt, Collection Fiction dirigée par Félicie Dubois, 2013

9 janvier 2014

Interview d’Ayerdhal pour la sortie de « Bastards »

Le 6 janvier 2014, pour débuter une nouvelle année en fanfare, les éditions Au Diable Vauvert sortent une nouvelle pépite écrite par Ayerdhal : Bastards. Comme pour le précédent opus de l’auteur chez ce même éditeur, Rainbow Warriors, (lui sur 6 épisodes), la sortie numérique s’effectue ici sur 12 épisodes, s’étalant du 6 janvier au 6 février 2014. Là les deux premiers épisodes sont gratuits. Ce qui permet de se faire une très bonne idée du genre et de la manière d’écrire de l’auteur. Pour marquer cette sortie, nous avons interviewé Ayerdhal.

 

Entretien avec AYERDHAL

eP : Le premier épisode de Bastards est sorti ce 6 janvier. Peux-tu nous faire le pitch en quelques lignes (de ton cru) et nous donner le genre dans lequel s’inscrit Bastard ? S’il est pertinent de vouloir mettre une étiquette sur cette nouvelle parution, bien entendu.
Ayerdhal : Alexander Byrd ne parvient plus à écrire depuis qu’il a été récompensé par le prix Pulitzer. Colum McCann l’incite à arpenter New York en inventant mentalement des vies pour les inconnus qu’il croise et à lier ces vies autour d’un fait divers peu banal : une très vieille dame, non identifiée, qui a occis trois agresseurs avec un outil de jardin et l’aide d’un chat. Sur les traces de celle que les médias surnomment Cat-Oldie, Alexander arpente les cimetières du Queens en rollers avec, dans sa capuche, Folksy, son propre chat ou, plutôt, le chat qui le possède. Dans sa quête de l’inspiration, il cherche aussi conseil auprès de Paul Auster, Norman Spinrad, Jerome Charyn, Toni Morrison, Michael Chabon, Siri Hustvedt… C’est finalement sur la tombe d’Houdini qu’il retrouve Cat-Oldie, dont il découvre qu’elle a connu l’illusionniste, comme elle a fréquenté des personnalités aussi fascinantes que Ian Fleming, Robert Capa ou John Steinbeck, au cours d’une vie si longue qu’elle pourrait bien être la doyenne de l’humanité et si mystérieuse que plusieurs services secrets n’ont eu de cesse tour à tour de l’employer et de la pourchasser.
Une étiquette… pas facile ! Thriller un brin déjanté ?

eP : La première publication numérique va se faire sous forme d’épisodes, 12 au total, qui sortiront du 6 janvier au 6 février. Les deux premiers épisodes sont gratuits, les suivants téléchargeables pour la modeste somme de 0,99 € chaque épisode. Y aura-t-il, comme il y a eu pour Rainbow Warriors, une édition numérique complète reprenant tous les épisodes ?
Ayerdhal : Oui, il y aura une version complète numérique et une version papier.

eP : C’est donc, te concernant au Diable Vauvert, la deuxième « prépublication » sous forme d’épisodes. Est-ce Ayerdhal qui tient à cette prépublication, l’éditeur Au Diable Vauvert ou une réflexion commune vous amenant à travailler ainsi ?
Ayerdhal : Le Diable m’a soufflé l’idée et nous avons poursuivi la réflexion ensemble.

eP : Comment a été écrit Bastards ? A-t-il été écrit et pensé en feuilleton ? Était-il déjà écrit et ensuite a été découpé, ou est-il écrit « en temps réel », comme l’a fait Pierre Bordage cet été ?
Ayerdhal : Ni l’un, ni l’autre. J’avais écrit un peu plus de 200 pages lorsque la Diablesse en chef m’a demandé un pitch, auquel j’ai joint quelques chapitres. En discutant, nous nous sommes aperçus que Bastards ferait une bonne série TV. De là à passer à l’acte, il n’y avait qu’à remodeler ce qui était déjà écrit et à calibrer l’ensemble sur le principe des séries américaines. Environ 50 min de lecture par épisode, avec une scène pré-générique, une histoire interne développant une méta-histoire plus complexe et un cliffhanger. Pour ce qui était déjà écrit, j’ai dû tout reprendre à zéro, ce qui m’a permis de choper le rythme et de poursuivre sur la lancée… bon, j’ai un petit peu dû aussi modifier mon scénario et les personnages originels.

eP : As-tu des retours sur les ventes numériques concernant Rainbow Warriors ?
Ayerdhal : En novembre, nous atteignions un total de 1690 téléchargements.

eP : Le sujet est assez étonnant venant d’un auteur prolifique comme toi : le manque d’inspiration. Pourquoi utiliser ce sujet en trame de fond ?
Ayerdhal : Le syndrome de la page blanche est moins une trame de fond qu’un point de départ. C’est un phénomène que beaucoup d’auteurs connaissent de très près et que certains événements peuvent rendre totalement handicapant. Ainsi, Jean Carrière a éprouvé les pires difficultés à se relever du prix Goncourt décerné à L’épervier de Maheux en 1972 (il a d’ailleurs écrit Le Prix d’un Goncourt en 1987 pour expliquer ce qui lui est arrivé et ce qu’il a ressenti). Pour des raisons d’ordre personnel, j’ai moi-même traversé une période inféconde de plusieurs années. J’ai eu envie de jouer avec.

eP : Cette prépublication se fait en numérique. Lis-tu toi-même en numérique ? Si oui, que lis-tu ?
Ayerdhal : Je lis majoritairement en numérique, sur liseuse ou sur tablette, voire même sur ordinateur en usant de Calibre. Il m’arrive souvent de transformer en epub les fichiers doc ou odt des copains qui me demandent une « première lecture » pour travailler dessus plus confortablement.

eP : Est-ce qu’un auteur très remarqué et reconnu comme toi doit publier des œuvres en papier et d’autres en numérique ? Le fais-tu pour toucher un lectorat plus large, par goût du jeu, parce que tu es sensible aux évolutions technologiques, etc ?
Ayerdhal : J’écris pour être lu. Même si j’aime les livres papier et que la maison en déborde, je ne m’attache pas au support quand je travaille. Or le papier comme le numérique ne sont que des supports. L’ouvrage n’existe que par son contenu, et celui-ci est œuvre de l’esprit, comme le rappelle le Code de la Propriété Intellectuelle.

 

Merci à Ayerdhal pour ces réponses, et bonne lecture à vous, amateurs de thrillers déjantés !

David Queffélec.

Pour accéder à Bastards, épisode par épisode, cliquez ici

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