Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

15 mai 2013

Festival de Cannes 2013 : la sélection à lire en numérique

Ce soir, la 66e édition du festival de Cannes ouvrira ses portes en déroulant son tapis rouge (jusqu’au 26 mai). Comme chaque année, parmi les films sélectionnés certains s’inspirent plus ou moins directement d’œuvres littéraires classiques et contemporaines. Et parce qu’il y a là quelques textes que nous aimons conseiller, cette nouvelle édition était l’occasion pour nous d’aller fouiller dans le catalogue de la librairie ePagine et de sélectionner ceux qui sont (parfois non) disponibles en numérique ainsi que de remettre en avant ouvrages de référence sur le cinéma et titres qui s’inspirent du festival ou de la Croisette et/ou viennent de paraître.

 

 

Parce que présenté hors compétition en ouverture du Festival dans le grand Théâtre Lumière du Palais des Festivals, nous avons immédiatement pensé à The Great Gatsby (Gatsby le Magnifique) de Francis Scott Fitzgerald, roman qu’adapte cette fois Baz Luhrmann (c’est la quatrième adaptation depuis la parution du roman en 1924) avec Leonardo di Caprio dans le rôle titre. De nombreuses traductions sont disponibles en numérique sur le site de la librairie ePagine et le texte est également téléchargeable dans sa version originale. Pour info, Folio propose de télécharger une nouvelle traduction de Gatsby au prix de 3.99 € jusqu’au 27 mai inclus (cliquer ici pour accéder à la liste complète). De l’ouverture, nous passons immédiatement à la clôture du festival avec Zulu, thriller de Jérôme Salle (avec Forest Whitaker et Orlando Bloom) et adapté de l’impressionnant roman éponyme de Caryl Férey publié à la Série Noire, disponible en papier et en numérique. Caryl Férey est sans aucun doute l’un des auteurs actuels de romans noirs les plus importants et Zulu est tout bonnement un chef d’œuvre. Fond et forme, intrigue et style, sens de la narration et de la psychologie des personnages, regard politique et poétique, tout est maîtrisé dans ce roman qui parle de l’après apartheid, de drogue, de VIH, de bandes armées dans une ville sud-africaine très violente. Avec Caryl Férey on n’est pas là pour rigoler même si l’auteur parvient parfois à adoucir son univers très très noir. Reste à voir ce qu’en a fait Jérôme Salle. Parmi les autres films sélectionnés, nous avons repéré Jimmy P. (Psychotherapy of a Plains Indian) d’Arnaud Desplechin qui est une adaptation du premier ouvrage de l’ethnopsychanalyste Georges Devereux, Psychothérapie d’un Indien des plaines paru en 1951. Dans cet essai clinique sont exposées, transcrites et analysées les quatre-vingt-cinq séances d’une cure par la parole menée avec Jimmy Picard, Indien Blackfoot, qui a combattu en France lors de la Seconde Guerre mondiale, homme alcoolique, déraciné et sujet à des troubles violents (ce titre publié aux éditions Fayard pour l’instant n’est disponible que dans sa version imprimée). Michael Kohlhaas, le nouveau film d’Arnaud des Pallières, lui, est adapté d’une nouvelle d’Heinrich von Kleist. Pour l’instant, ce texte n’est disponible qu’en anglais chez Melville House digital, la traduction en français qui sera publiée aux éditions Mille et une nuits (en papier et en numérique) est annoncée pour la fin du mois. Le nouveau film de Roman Polanski avec Mathieu Amalric et Emmanuelle Seigner, La Vénus à la fourrure, est adapté de la pièce de David Ives (inédite en français) qui elle-même s’inspirait du roman éponyme de Leopold Sacher-Masoch, œuvre fondatrice du masochisme. Ce titre est disponible en numérique, en anglais et en français. Signalons aussi Behind the Candelabre, le film de Steven Soderbergh (avec Michael Douglas) qui revient sur la vie du chanteur et pianiste homosexuel Douglas Eye Liberace dont Amanda Sthers avait romancé son histoire en 2010 (éditions Plon, disponible en papier et en numérique). Par ailleurs, deux films s’inspirent de BD & manga : La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche est adapté de la bande dessinée Le bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh (l’album est publié par Glénat et ne figure pas au catalogue ePagine) et Wara No Tate de Takashi Miike est adapté d’un manga de Kazuhiro Kiuchi (inédit en France).


Tous les titres disponibles en numérique figurent dans notre sélection Festival de Cannes 2013 en compagnie d’une quinzaine d’autres ouvrages récents ou incontournables (romans, essais, biographies, techniques du cinéma…) parmi lesquels pêle-mêle vous trouverez Les pas perdus de Gilles Jacob l’actuel président du festival, Le festival de Cannes de Frédéric Mitterrand, Bresson par Bresson de Robert Bresson, L’Apocalypse cinéma de Peter Szendy, Quentin Tarantino, un cinéma déchaîné (collectif), Cinéma d’Élie Faure, Histoire du cinéma français de Jean-Pierre Jeancolas, Dictionnaire amoureux du cinéma de Jean Tulard ou encore Yes, you cannes (amour, paillettes et tapis rouge) de Marie Laurence De Rochefort.

ChG

24 avril 2013

ONLIT BOOKS : un an, 32 titres à lire en numérique

ONLIT BOOKS, maison spécialisée dans l’édition de textes littéraires francophones (romans, nouvelles, récits, polars, littératures de l’imaginaire, classiques des lettres belges,…) disponibles seulement au format numérique, a soufflé sa première bougie il y a quelques semaines. Si nous avons régulièrement parlé de cette maison d’édition aux couvertures colorées, aux textes mordants et souvent décalés (voir ici), cela faisait un bon bout de temps qu’on ne l’avait pas fait. À l’occasion de ses douze premiers mois de créations (quatorze en réalité), étape symbolique franchie, le moment était donc tout choisi pour faire le point.

Aujourd’hui, 32 titres figurent au catalogue de la librairie ePagine dont une douzaine de nouveautés parmi lesquelles on trouvera (dans le désordre, et désolé de ne pas pouvoir tout citer) : Zonzon Pépette, fille de Londres de André Baillon, l’une des voix les plus rauques des lettres belges ; Le Pape a disparu de Nicolas Ancion, version remixée d’un classique de la littérature pour adolescents des années 50 sur le premier pape Belge qu’on a tout à fait le droit de rapprocher d’une actualité récente ou encore du film Habemus Papam de Nanni Moretti et qui glisse au fil de ce feuilleton haletant dans la fantaisie loufoque ; Outplacement d’Arnaud de la Croix : à partir d’une expérience personnelle, l’auteur propose ici un court récit maîtrisé où se concentre tout le barbarisme ordinaire du monde du travail (du licenciement plutôt) en Belgique (c’est la même chose en France) ; des personnes de plus de 45 ans licenciées récemment doivent, pour prétendre au chômage, suivre une formation et c’est ce huis-clos grinçant, sous la forme de saynètes, que l’on suit ici, une formation inutile où l’animatrice elle-même semble être out… of order (lire la préface infra) ou encore Autoroute du soleil de Grégoire Polet (pour rappel, on avait parlé de ses bouts de ficelle chez StoryLab en octobre dernier) qui signe ici un road-novel traditionnel dans lequel un homme au volant de sa voiture file sur l’autoroute : entre Anvers et Lisbonne se mêlent les paysages, les lumières, les musiques de la radio, de la route et des camions, les pronoms et souvenirs personnels, le nom de personnes et de villes qu’on ne fait que croiser ou évoquer, le cinéma, l’Histoire et la présence d’une grande porte verte…

Plus de vingt autres titres de ONLIT BOOKS peuvent être consultés sur le site de la librairie ePagine (et mon petit doigt me dit qu’il y aura 4 nouveautés très prochainement) ou directement sur le site de la maison d’édition qui, outre ONLIT BOOKS continue de publier régulièrement, via ONLIT REVUE, des fictions à lire gratuitement en ligne.

Tous les titres des éditions ONLIT sont proposés entre 1.99 € et 4.99 € et cinq autres peuvent en ce moment être téléchargés gratuitement (Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach, 20 ans de l’autre côté d’Edgar Kosma et les collectifs Bruxelles Midi, I love ebooks et Crescendo). En outre, les livres numériques de ONLIT (au format ePub sur ePagine) ne comportent pas de dispositif de cryptage limitant leur utilisation (DRM) : ils sont identifiés par un tatouage.

ChG

 

« Avant d’en vivre l’expérience, je connaissais le mot de vue. Et il ne m’inspirait pas confiance. Sans doute parce que s’y trouve le préfixe out, comme dans « Qui est IN et qui est OUT ? », ou comme dans knock out

Outplacement (prononcer aoûtpléssmeunt) est un mot qui ne se traduit pas en français, ce qui ne l’empêche pas de trimballer une chaîne lexicale qui fait froid dans le dos : mettre dehors, déplacer, déporter (au sens de porter hors du cocon douillet de l’entreprise, de déverser dans la rue, où les SDF meurent de froid).

En Belgique, la loi contraint l’employeur, lorsque l’employé licencié est âgé de quarante-cinq ans ou plus (on voit où tombe le couperet), à financer son outplacement. L’employé licencié, lui, est dans l’obligation de suivre cette formation, s’il veut ensuite émarger au chômage. Une mesure incitative en contradiction avec l’objectif affiché de l’outplacement, qui est précisément d’éviter le chômage.

Il s’agit d’un marché profitable, concentré pour l’essentiel entre les mains de deux géants de l’intérim. Ceux-ci tirent ainsi un double bénéfice de la crise de l’emploi. Dans un premier temps, en procurant aux entreprises qui le souhaitent une main d’œuvre temporaire, sans qu’il soit nécessaire de courir le risque de l’engagement. Ensuite, en procédant au dégagement des collaborateurs devenus indésirables, une procédure qui porte le nom d’outsourcing (out, toujours).

Très vite, j’ai éprouvé le besoin de noter, à chaud, les séances auxquelles je participais, autant par plaisir que pour supporter la chose… Et puis, je me suis dit que l’ensemble pouvait constituer une sorte de témoignage, de rapport : comment ça se passe, un outplacement ?

Tout, absolument tout ce que vous allez lire a donc réellement eu lieu, même si c’est parfois difficile à croire. J’ai uniquement modifié les noms de personnes et de sociétés. » (préface de Outplacement d’Arnaud de la Croix, ONLIT, 2013)

22 avril 2013

Fantôme, la 9e enquête de Harry Hole, par Jo Nesbø

Lors de sa précédente enquête (Le léopard), Harry Hole, réfugié à Hong-Kong après l’affaire du Bonhomme de neige, avait dû oublier un temps sa déprime amoureuse, l’alcool, le jeu et l’opium, pour aller traquer, en pleine guerre des polices, un tueur en série dans les montagnes du Congo. Cette enquête était la plus sanglante et la plus violente de la série, un cauchemar. Paraît aujourd’hui la 9e enquête, celle qui fait revenir à Oslo un Harry Hole encore plus déboussolé et abîmé (on a l’habitude vous me direz). En son absence (trois ans), la ville a été reprise en main par les trafiquants de drogue – la drogue sera d’ailleurs le fil conducteur de ce thriller, la ligne (si je puis dire) de toute cette enquête moins sanglante mais plus construite encore que les précédentes – et la corruption a envahi tous les quartiers. Dans Fantôme, Harry Hole renoue également avec l’amour (compliqué) de sa vie, son fils étant mêlé à un meurtre, celui d’un dealer avec qui il s’était associé. Bien que démissionnaire de la police, l’inspecteur va une fois encore reprendre du service, renouant avec les méthodes les plus radicales et les plus personnelles puisque devant faire face à un mystérieux truand russe « Fantôme », à la haine de la police locale corrompue et à l’arrivée de la fioline, une nouvelle drogue qui fait des ravages dans la capitale norvégienne. Jo Nesbø nous avait habitué à charger la braque de son inspecteur. Là, il frappe vraiment très fort.

Pour vous donner un aperçu de cette nouvelle enquête, nous publions aujourd’hui un extrait. Pour info, les deux premiers chapitres de Fantôme peuvent être téléchargés gratuitement. Autre bonne nouvelle, Le bonhomme de neige est actuellement en promo : 3.99 € jusqu’au 1er mai (lire notre billet).

Les cinq enquêtes de Harry Hole de Jo Nesbø parues dans la collection Série Noire puis en Folio policier sont toutes disponibles en numérique : L’étoile du diable, Le Sauveur, Le bonhomme de neige, Le léopardFantôme ainsi que Chasseurs de tête (un roman policier qui ne fait pas partie de la série). Tous les romans de Jo Nesbø peuvent également être lus en anglais. Cliquez ici pour accéder à l’ensemble des titres disponibles sur le site de la librairie ePagine.

ChG

 

 

EXTRAIT DE FANTÔME DE JO NESBØ
NEUVIÈME ENQUÊTE DE HARRY HOLE


« Les cris l’appelaient. Telles des lances sonores, ils transperçaient tous les autres bruits du soir dans le centre d’Oslo, le ronronnement régulier de la circulation sous les fenêtres, la sirène lointaine qui montait et descendait, les cloches de l’église qui venaient de se mettre à sonner. C’était maintenant, à la tombée de la nuit, et éventuellement juste avant le lever du soleil, qu’elle partait en quête de nourriture. Elle promena son nez sur le linoléum crasseux de la cuisine. Enregistra et classa à toute vitesse les odeurs en trois catégories : comestibles, menaçantes ou sans intérêt pour la survie. Le parfum âcre de la cendre de tabac. Le goût doucereux et sucré du sang sur un coton. L’exhalaison amère de la bière dans une capsule de Ringnes. Des molécules de soufre, de salpêtre et de dioxyde de carbone s’élevaient d’une douille métallique vide adaptée à une balle de 9 x 18 mm, appelée aussi Makarov, d’après le pistolet pour lequel le calibre avait été conçu. La fumée d’un mégot encore chaud à filtre jaune et papier noir frappé de l’aigle impérial russe. Le tabac était comestible. Et là : des effluves d’alcool, de cuir, de graisse et d’asphalte. Une chaussure. Elle la flaira et constata qu’elle se laissait moins facilement manger que le blouson dans le placard, celui qui sentait l’essence et l’animal en décomposition dont il était fait. Son cerveau de rongeur se concentra donc sur la façon de franchir l’obstacle devant elle. Elle avait essayé par les deux côtés, tenté de glisser son corps de vingt-cinq centimètres et de moins de cinq cents grammes. En vain. L’obstacle gisait sur le flanc, dos au mur, et l’empêchait d’accéder au trou menant à son nid et à ses huit nouveau-nés aveugles et nus qui réclamaient de plus en plus bruyamment ses mamelles. La montagne de viande sentait le sel, la sueur et le sang. C’était un être humain. Un être humain vivant ; ses oreilles sensibles lui permettaient de distinguer les faibles battements de cœur sous les hurlements affamés de ses petits.
Elle avait peur, mais elle n’avait pas le choix. Nourrir sa progéniture passait avant tous les dangers, tous les autres instincts, au prix de tous les efforts. Elle s’immobilisa donc le nez en l’air, dans l’attente de la solution.
Les cloches sonnaient en rythme avec le cœur humain. Un coup. Deux. Trois, quatre…
Elle découvrit ses dents de rongeur.

Juillet. Merde. On ne meurt pas en juillet. J’entends vraiment les cloches d’une église ou y avait un hallucinogène dans ces saletés de balles ? OK, c’est la fin. Et qu’est-ce que ça peut foutre ? Ici ou ailleurs. Maintenant ou plus tard. Mais méritais-je vraiment de mourir en juillet ? Sur fond de chants d’oiseaux, de tintements de bouteilles, de rires au bord de l’Akerselva et de foutu bonheur estival juste sous mes fenêtres ? Méritais-je de me retrouver par terre dans une piaule de junkie infecte, avec un trou de trop dans le corps, par lequel tout s’écoule : la vie, les secondes et les flash-back de tout ce qui m’a conduit ici ? Les grandes et les petites choses, la masse de hasards et de choix qui n’en étaient pas tous. Est-ce moi, est-ce tout, est-ce ça, ma vie ? J’avais des projets, non ? Maintenant, il reste un sac de poussière, une blague sans chute, si courte que j’aurais eu le temps de la raconter avant que cette foutue cloche arrête de sonner. Ah, saloperie de lance-flammes ! Personne ne m’avait dit que ça ferait si mal de mourir. T’es là, papa ? Te barre pas, pas maintenant. Écoute la blague : Je m’appelle Gusto. J’ai vécu jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. T’étais un sale type, qui s’est tapé une sale bonne femme. Neuf mois plus tard, j’ai débarqué et j’avais pas eu le temps de dire « papa ! » qu’on me confiait à une famille adoptive. Là-bas, j’ai fait toutes les conneries que j’ai pu, et eux, ils ne faisaient que m’envelopper un peu plus dans leur étouffante couverture de sollicitude, et me demander ce que je voulais pour me tenir tranquille. Une foutue glace ? Ils n’étaient pas fichus de comprendre que les gens comme toi et moi devraient être exécutés à la naissance, exterminés comme la vermine, que nous transmettons mort et maladies, et nous reproduisons comme des rats dès que l’occasion se présente. Ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Mais ils veulent aussi quelque chose. Comme tout le monde. J’avais treize ans la première fois que je l’ai vu dans les yeux de ma mère adoptive : ce qu’elle voulait.
« Comme tu es beau, Gusto », elle a dit. Elle était entrée dans la salle de bains – j’avais laissé la porte ouverte, sans faire couler la douche, pour éviter que le bruit la mette en garde. Elle est restée une seconde de trop avant de ressortir. Et j’ai ri, car à ce moment-là je savais. Voilà mon talent, papa : je sais ce que veulent les gens. Est-ce que je le tiens de toi ? Étais-tu comme ça, toi aussi ? Une fois qu’elle est sortie, je me suis regardé dans le miroir de la salle de bains. Elle n’était pas la première à le dire. Que j’étais beau. J’étais plus précoce que les autres garçons. Grand, mince, déjà large d’épaules et musclé. Des cheveux noirs et luisants, comme si la lumière ricochait dessus. Pommettes hautes. Menton carré. Une grande bouche avide, mais des lèvres pulpeuses comme celles d’une fille. Peau hâlée et lisse. Yeux marron, presque noirs. « Rat brun », m’avait surnommé un garçon de la classe. Didrik, c’était ça, son nom ? Il voulait devenir pianiste professionnel, en tout cas. Je venais d’avoir quinze ans et il l’avait dit tout haut dans la classe. « Ma parole, le rat brun ne sait même pas lire correctement. »
Je me suis contenté de rire, je savais pourquoi il le disait, bien sûr. Ce qu’il voulait. Kamilla, dont il était secrètement amoureux, était un peu moins secrètement amoureuse de moi. À la fête de classe, j’avais pu tâter ce qu’elle avait sous le pull. Pas grand-chose. J’en avais parlé à deux ou trois gars, Didrik l’avait su, et il avait décidé de me mettre sur la touche. Je ne tenais certes pas forcément à faire partie d’un groupe, mais l’éviction, c’est l’éviction. Alors je suis allé voir Tutu au club de motards. J’avais déjà dealé du shit pour eux à l’école, et je leur ai expliqué que si je voulais faire mon boulot correctement, il fallait qu’on me respecte. Tutu m’a dit qu’il allait s’occuper de Didrik. Lequel n’a par la suite jamais voulu expliquer à qui que ce soit comment il avait réussi à se coincer deux doigts juste au-dessous de la charnière supérieure de la porte des chiottes des garçons. Mais il ne m’a plus jamais appelé rat brun. Et – d’ailleurs – il n’est jamais devenu pianiste professionnel. Putain, ce que ça fait mal ! Non, c’est pas du réconfort qu’il me faut, papa, c’est un shoot. Juste un dernier shoot, et puis je quitterai ce monde bien tranquillement, promis. La cloche sonne de nouveau. Papa ? »

© chapitre 1 de la première partie de Fantôme de Jo Nesbø, roman traduit du norvégien par Paul Dott, Gallimard, 2013, pour la traduction française

20 avril 2013

Adolescence et dérives urbaines avec Martín Mucha et Guillaume Vissac

Aujourd’hui, double dérive urbaine avec Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha (roman traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro, éditions Asphalte) et Coup de tête de Guillaume Vissac (publie.net/publie.papier).

 

 

Martín Mucha est né au Pérou et vit à Madrid où il collabore au journal El Mundo. Guillaume Vissac vit à Paris et développe sur le web des projets littéraires parmi les plus remuants et les plus créatifs (voir nos billets précédents). Tous deux sont de jeunes auteurs et ils viennent de publier leur premier roman. Chacun fait dériver son personnage principal (un jeune homme entre fin de l’adolescence et début de l’âge adulte) dans des villes pourtant opposées (l’une est nommée, Lima, l’autre non) mais où l’enfance, le corps, la violence et la perte de repères pourraient être un des dominateurs communs. Comme le premier texte est une traduction et l’autre non, il est difficile de comparer les styles. On peut néanmoins noter que les deux auteurs procèdent par fragments, par touches non pas impressionnistes mais réalistes, via des proses le plus souvent poétiques : leur langue, le rythme saccadé et affolé, le style direct, oral voire brutal et l’utilisation du cut-up (pour Vissac) restituent avec gravité et vertige le côté heurté des corps. Ce qui les rapproche aussi, malgré la différence des lieux décrits, c’est ce regard que posent ces deux personnages (à l’âge des non limites) sur la ville et l’autre, entre peurs et fantasmes, défis et défiances, schizophrénie et hallucinations. Deux voix pour deux textes où s’entrechoquent des dizaines d’autres voix (dans la dernière partie de son roman, Mucha déplace le curseur en donnant la parole à ceux qui ont connu le personnage principal et Vissac, lui, n’hésite pas à jouer avec la ponctuation, l’anacoluthe et la typographie pour que s’interpénètrent des voix, celles du narrateur, des « fantômes » croisés et celles entendues dans la rue, le métro, sur un quai de gare. Dans ces deux romans, m’ont plu aussi ces deux dérives urbaines qui font osciller scènes vues et monologues intérieurs : on ne nous explique rien ou presque rien, on ressent ce que les personnages voient, pensent. Le lecteur est dans leurs yeux et dans leur tête. C’est souvent vertigineux.

 

« Parfois l’idée me vient de marcher comme si ma jambe et mon bras gauches étaient paralysés. C’est merveilleux de voir les gens s’enfuir ou prendre un air de pitié. Ils savent que la première des choses est de se tenir à distance.
Ils font deux pas sur le côté et me laissent passer. Les enfants s’approchent et me regardent comme s’ils savaient ce que je suis en train de faire et ils jouent avec mon bras ballant. Les parents les obligent à s’éloigner. Ils me présentent des excuses. Je cesse d’être humain parce que je suis comme ça.
Parfois, histoire de rire, je fais la manche en entrant dans un café. Les gens me donnent de l’argent. Pas beaucoup, mais assez pour déjeuner et prendre une bière.
Leur générosité leur fait croire qu’ils ont gagné le paradis. Du pur égoïsme. Au fond, je leur rends service. Cette fois-ci, j’entre sans trop de conviction.
Au-dessus du comptoir, il y a le nom du lieu. C’est un endroit sale avec une légère odeur de décomposition. Les gens commandent des bouteilles de bière d’un litre. Les dés roulent, on met les pièces sur la première table à gauche. Des rires. Des dents manquantes. Des mains calleuses. La peau fanée et des rides comme des sillons. Celui qui a la chemise à rayures rouges obtient cinq uns à la suite. Je vais vers lui avec mon bras et ma jambe abîmés.
Il fait comme s’il ne me voyait pas. D’un mouvement des hanches, je réussis à balancer mon bras inerte pour lui toucher l’épaule. La pression sociale est telle qu’il me donne une partie de ce qu’il a gagné. De ma main droite, je lui fais un signe de croix. Et il ferme les yeux. Il reçoit ma divine bénédiction.
Je m’en vais rapidement. Je me souviens que j’ai commencé à demander de l’argent quand j’étais gamin. Je n’avais pas de quoi acheter des images pour mon album. Je pleurais presque en m’accrochant aux jambes des filles et je disais que je n’avais pas assez d’argent pour rentrer chez moi. Elles me donnaient quelque chose. Et le tour était joué. Ma mère l’a appris. Ses cris résonnent encore. Je n’ai jamais retenu la leçon. J’ai appris peu de chose.
La table continue de se couvrir de bouteilles. Ils ont sans doute des enfants à nourrir. Je ne leur ai rien pris. Je peux même dire que je leur ai donné de la dignité.
Ce jeu m’amuse énormément. Je crois que mendiant est le meilleur métier du monde. L’argent est toujours sûr. Avec le temps, les rues ont été envahies par les clochards. Certains montent des spectacles époustouflants. Le plus étonnant est celui d’un cul-de-jatte, manchot de surcroît, qui avance entre les voitures propulsé par un mouvement du thorax. Quelqu’un l’accompagne et ramasse les pièces. Parfois les rues se remplissent de mendiants et ils marchent au ralenti. Ils sont si humains. »

© Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha, éditions Asphalte, extrait du chapitre 39

 

Le personnage de Martín Mucha, Jeremías, vit à Lima, dans une ville coupée en deux, séparée par un mur, et ultra-violente où les règlements de compte entre bandes rivales sont quotidiens. S’il est né du mauvais côté du mur, il a néanmoins réussi à poursuivre ses études. Et le roman se situe à ce moment-là, dans le bus ou le combi que Jeremías prend matin et soir entre l’Université et chez lui (quand il ne préfère pas descendre avant son arrêt, jouer aux jeux vidéos avec un copain, voir une fille ou errer dans la ville). Défilent alors les stations, la misère ou l’opulence des quartiers de Lima, les voyageurs de classes très différentes (ceux que le narrateur repère sont pour la plupart perdus, frustrés, hallucinés, pervers). Défilent aussi là ceux qui ont eu vingt ans dans les années 90 et qui ont connu la misère, les crises économiques et n’ont pas réussi à s’intégrer dans la société. Roman poétique, social et politique, il dresse également deux portraits, celui d’une famille écorchée, marquée par la séparation, la maladie, la pauvreté et celui du narrateur, Jeremías, symbole d’une génération paumée, personnage touché et touchant, vulnérable, perdu, à bout de forces malgré son jeune âge, un perdant magnifique.

 

« Je suis vraiment sérieux, je lui gueule dans la nuque chaude, file-moi ta came ou je te découpe.

Le vieux savait pas de quoi je lui parlais. Il tremblait même des coudes et je le sentais chialer.

Il me lâche du fric que je ramasse pas.
Il me dit putain c’est vrai c’est tout ce que j’ai.

Même les vieux disent putain, Ajay, t’y crois ?

Je l’assomme avec la main. Essaye. La main de l’X est peut-être lourde, bien bois massif, mais derrière j’ai pas la force qu’il faudrait

Pas vraiment de la violence, juste passer le temps.

pour que vraiment ça latte. Alors voilà comment je m’y prends : d’abord genou dans les rotules, coude sous la gorge, ensuite au sol. Par terre plusieurs coups dans la tempe contre un feu rouge déraciné : combien déjà qui ratent ?

Je crois pas qu’il était dans les vapes. Je crois juste qu’il attendait que j’arrête.

Je rentre la main, ferme mon sac. Nettoie le sang qui coule encore. Ramasse le fric, garde les billets, balance le reste. Je compte même pas le butin, j’avale seulement salive récalcitrante et planque en douce les billets froissés du jour. Dans un dernier coup de latte un peu trop sourd je lui crache mon nom qui me tombe des dents comme un sanglot.
Te dire mon nom c’est commencer mon histoire, je lui dis, alors écoute, écoute un peu pour voir. »

© Coup de tête de Guillaume Vissac, publie.net / publie.papier, extrait du chapitre …….

 

Le personnage de Guillaume Vissac est également une comète, un écorché vif, une bombe à retardement, un jeune homme en fuite, qui a perdu un bras en jouant avec une bouteille de gaz avec ses potes (à cause du titre, Coup de tête, j’ai souvent pensé à Patrick Dewaere, à sa fureur de vivre, mais me sont surtout revenues lors des déambulations des pages de Ripley Bogle de Robert McLiam Wilson). Depuis Je erre dans la ville caniculaire parmi d’autres corps, à la recherche de son membre manquant, sac Lafuma dans l’autre main, entre squats et quêtes amoureuses, entre recherche du double et fuites pulsionnelles avant de connaître la rue (quand on dit ça en général le personnage est mal barré). Parce qu’on est avec lui, dans sa tête, sa gorge et son oreille, qu’il nous fait entendre ses pensées, sa voix et celles de la ville, lorsqu’il fait des rencontres (Ajay, Nil, LUI, Arjeen Mangel, Ercini-Fort, Karl, personnages récurrents, doubles, mentors, paumés, militants, sensuels…), parfois on ne sait plus qui parle. Aussi parce qu’il y a des manques et des douleurs qui sont plus essentielles que les histoires. Aussi parce qu’il y a la solitude, la rue, la perte de repères, la violence du quotidien, celle des nuits. Mais toute cette hypersensibilité (lucide, dirais-je parce qu’il y a une distance entre le coup de poing permanent et le point sur la page) n’empêche pas la poésie, au contraire (voir le passage sur les distributeurs de barres chocolatées et de madeleines industrielles par exemple) ni l’humour noir (voir la scène dans le supermarché). Et si des images reviennent souvent (celles par exemple d’une compétition de natation), c’est surtout la longue et lente descente dans la nuit fauve que l’auteur va articuler, désarticuler, émietter, jusqu’à l’épuisement.

ChG

 

REPÈRES

Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha
éditions Asphalte
traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro
version imprimée (16 €), version numérique (6.99 €)
playlist de l’auteur sur le site des édition Asphalte
son compte twitter
la page facebook de son roman

 

Coup de tête de Guillaume Vissac
publie.net / publie.papier
version imprimée (15.98 €), version numérique (4.99 €)
son site Fuir est une pulsion
ses autres textes disponibles sur ePagine
son compte twitter
la page facebook de son roman

13 avril 2013

La Découverte célèbre ses 30 années d’essais et de documents et offre un ebook

Les éditions La Découverte ont 30 ans. Elles font suite aux éditions Maspero créées en pleine guerre d’Algérie (1959) et dirigées pendant 24 années par François Maspero, homme engagé humainement, socialement, politiquement (à gauche) et littérairement (outre son métier d’éditeur, il est le fondateur de la libraire La Joie de Lire et a été directeur de la revue L’Alternative avant d’écrire, de traduire et de publier). Sous la houlette de François Gèze depuis 1983, La Découverte a su à la fois garder la ligne politique première insufflée par Maspero tout en orientant le catalogue en fonction des soubresauts politiques, économiques et sociaux (mondialisation, catastrophes sanitaires, dictatures, conflits raciaux et religieux, chômage, pollutions,…). Trente années, donc, durant lesquelles la maison d’édition s’est ouverte à la fiction avant d’y renoncer, s’est rapprochée d’autres maisons d’édition, a été intégrée au groupe Editis, a commencé à numériser ses revues et ses livres (les titres disponibles au catalogue mais aussi des titres épuisés) puis à les commercialiser sur différents canaux (librairies physiques, site de son label Zones, portail Cairn.info, librairies en ligne,…) ou supports (abonnement, ePub, POD,…). Et nous voilà trente ans plus tard, en 2013, avec un catalogue qui comporte plus de 3.500 titres dont le tiers est toujours disponible et près de 230 titres sont disponibles en numérique sur ePagine.

Pour marquer l’événement, La Découverte vient de réaliser et de mettre en ligne un ebook qui traverse 30 années d’édition, 30 années d’essais et de documents. Ce livre numérique, offert à tout internaute, s’ouvre sur deux interventions de François Gèze : préface sur les 30 années de la maison d’édition et présentation sur l’édition numérique à La Découverte (participation à Cairn, numérisation, piratage, protections, DRM,…). S’ensuit une brève chronologie de 235 titres marquants de « non-fiction » publiés de 1983 à 2013 : les titres soulignés font l’objet d’une notice détaillée et les titres disponibles en version numérique sont signalés à chaque fois (qu’ils soient disponibles sur le portail Cairn.info, en vente en ePub sur les sites des libraires ou en accès libre sur le site du label Zones). Chaque notice est associée à un article de presse conséquent et lorsque le titre existe au format ePub, un hyperlien nous dirige vers la fiche détaillée sur le site de La Découverte.

Ci-dessous, une sélection de cinq titres publiés par La Découverte que vous pourrez retrouver sur le site de la librairie ePagine ainsi que sur ceux de ses libraires partenaires au format ePub, sans DRM (les titres de La Découverte ne comportent pas de dispositif de cryptage limitant son utilisation : ils sont identifiés par le « tatouage » du numéro de commande de l’acheteur).

Voici le lien vers le titre offert par La Découverte, 30 ans d’essais et de documents (1983-2013).

ChG

 

CINQ CONSEILS DE LECTURES

 

Penser les médias d’Armand et Michèle Mattelart

Pourquoi les intellectuels ont-ils si longtemps boudé les médias ? Pourquoi cette soudaine réconciliation ? Pourquoi les analyses sur la production culturelle ont-elles si souvent fait l’impasse sur l’enjeu industriel et commercial ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles tente de répondre cet ouvrage. Les auteurs y montrent comment, à travers l’état de sa réflexion sur les médias, la société française s’est pensée et s’est parlée. Loin des nouveaux sentiers battus du consensus médiatique, ces approches renouvellent le regard critique sur les politiques qui redessinent le paysage national et international de l’audiovisuel.

Les assassins de la mémoire (« Un Eichmann de papier » et autres essais sur le révisionnisme) de Pierre Vidal-Naquet (Postface de Gisèle Sapiro, édition revue et augmentée)

Une série d’articles par Vidal-Naquet qui quitte ici le terrain de l’histoire de l’Antiquité pour réfléchir sur le problème posé par le négationnisme, notamment en France. « Le combat que Pierre Vidal-Naquet livre contre les « assassins de la mémoire » est sans doute le plus difficile de ceux qu’il a eu à mener, parce que le plus douloureux. Car la mémoire qu’ils assassinent, c’est la mémoire commune de notre XXe siècle et la plus insoutenable » (article du Nouvel Observateur).

Démocratie précaire d’Éric Fassin

« Dans Démocratie précaire, Chroniques de la déraison d’Etat, Éric Fassin, sociologue, professeur à Paris VIII, membre de Cette France-là, veut rendre raison de la déraison d’État en retraçant l’histoire du quinquennat de Nicolas Sarkozy à travers un recueil de chroniques. L’objet sociologique de cet ouvrage est le délitement de la démocratie. Pour comprendre cet effritement, l’auteur revient sur un postulat souvent affirmé par les politiques : nous sommes en démocratie. Or, la position de l’auteur est de concevoir la démocratie non pas comme un état, une nature de la société mais bien plutôt comme une construction. La démocratie comme un accomplissement à l’œuvre expose dès lors sa précarité. (…) » (Marine Maurin, « Éric Fassin, Démocratie précaire. Chroniques de la déraison d’État« , Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012)

Le monde n’est pas une marchandise de José Bové et François Dufour

Ce livre explique « comment des agriculteurs sont sortis du corporatisme productiviste et des méthodes totalitaires de la FNSEA, fourrier de la « malbouffe », pour faire fusionner, en 1987, au sein de la Confédération, différents mouvements de résistance à une « agriculture contre nature ». (…) Loin des publications de circonstance, le livre de José Bové et François Dufour constitue un témoignage dense et vivant sur la citoyenneté en action. » (Bernard Cassen, Le Monde diplomatique, mai 2000)

Le complexe du loup-garou (La fascination de la violence dans la culture américaine) de Denis Duclos

Pourquoi y a-t-il autant de « sérial killers » aux États-Unis ? Pourquoi la « production culturelle » américaine (film, télévision, livres) est-elle aussi imprégnée de violence et de cruauté ? Denis Duclos apporte ici une réponse inattendue à cette énigme, grâce à une enquête approfondie au cœur de la culture de la terreur. Il montre que la représentation de la violence à l’écran est d’abord le reflet d’une conviction mythique propre à la culture américaine : pour elle, la société n’est qu’un rempart précaire contre l’animal tapi en nous.

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