Le blog ePagine

Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

26 juin 2015

Démarrage en trombe vers le Premier Parallèle

Filed under: + Conseils de lecture,+ Entretiens — Étiquettes : , — David @ 15:55

Il y a peu nous interviewions les deux nouvelles éditrices, Amélie Petit et Sophie Caillat. En trois petits mois l’envol de Premier Parallèle est stupéfiant. Les médias (presse, radio, télé) ont enchainé références, interviews et reportages sur quasiment chacun de leurs ouvrages au catalogue. Le mercredi 24 juin, Elise Lucet recevait au journal de 13h, en interview, Sébastien Martinez, le talentueux préfacier de l’ouvrage sur la mémoire, L’homme qui se souvient de tout.

Voici la vidéo de l’interview, durant laquelle Sébastien Martinez arrive à faire mémoriser sans mal à la journaliste un numéro de téléphone, à l’aide d’une méthode très simple à comprendre.

Vous souhaitez découvrir cette méthode pour apprendre à apprendre, ce court essai romancé est pour vous.
Et après la lecture, vous étonnerez sans mal vos proches en retenant sans problème ce qui vous était avant impossible à mémoriser.

 

David Queffélec

24 mars 2015

Premier Parallèle – Interview

Filed under: + Entretiens — David @ 10:10

Bandeau Premier Parallèle

 

Bonjour Amélie et Sophie,

Tout d’abord, félicitations pour la naissance de cette nouvelle maison d’édition.
Et merci d’avoir accepté de participer à ce petit jeu de l’interview écrite.

eP : Vous êtes deux éditrices avec chacune une expérience professionnelle différente. Qu’est-ce qui vous a donné envie de monter une maison d’édition, et pourquoi toutes les deux ?

PP : Nous voulions créer un espace d’émulation, un lieu vivant, où l’on pense les petites et grandes questions contemporaines, où l’on puisse s’offrir une réelle liberté tout en conservant l’exigence de l’édition papier.
Nos profils sont très complémentaires : l’une vient de l’édition traditionnelle et l’autre du journalisme numérique. Nous avons inventé la maison en marchant, et nous nous sommes très vite rendu compte que le duo fonctionnait très bien.

eP : Pourquoi ce nom de Premier Parallèle ?

PP : Il y a d’abord l’idée d’exploration : le premier parallèle, c’est l’Équateur. Nous voulons importer les débats de demain, nous aventurer dans des contrées encore inexplorées – les conséquences des révolutions liées à la technologie, par exemple. En ce sens, le parallèle, c’est aussi celui qu’on franchit. Bien sûr, on avance aussi en parallèle des secteurs classiques. Et enfin – surtout – on trouve que c’est un beau nom !

eP : Vous avez décidé, dans un premier temps, de n’éditer qu’en numérique. Pourquoi cette décision, sachant que, pour l’instant, la lecture numérique n’est pas un usage encore installé dans les foyers français et donc limité en terme de ventes ?

PP : Le numérique offre une grande liberté, à la fois éditoriale et structurelle. C’est la possibilité de s’affranchir des lourdeurs liées à l’édition classique, de la gestion des stocks et des retours, des délais… et de rendre nos livres accessibles partout, plus longtemps. Nous voulions aussi proposer des livres à petits prix. Mais nous n’éditons pas qu’en numérique : nous proposons également des livres papier, que l’on distribue en librairie via la Générale Librest et que l’on vend lors des rencontres et des débats que l’on organise. Nous croyons à la complémentarité des supports.
Il est vrai qu’aujourd’hui il y a encore un décalage entre le fort taux d’équipement et le faible pourcentage de livres vendus. Rares sont ceux qui savent que l’on peut lire sur son téléphone ou sur sa tablette. Par ailleurs, l’offre est peu attractive, entre des livres d’éditeurs traditionnels vendus chers et des textes auto-édités. Nous proposons une troisième voie.

eP : Vous vendez vos ouvrages sans DRM et à des prix très corrects. Bravo. Pour l’instant, vos ouvrages sont des essais au format ePub.
Envisagez-vous à moyen ou long terme, d’autres formats, d’autres modes, d’autres manières de publier vos auteurs ?

PP : Nous distribuons nos livres papier sur lalibrairie.com (qui approvisionne les libraires, sur commande, en 48h) et dans quelques librairies partenaires. Nous travaillons par ailleurs avec e-Fractions, qui diffuse des cartes-livres en librairie et en bibliothèque. Nous envisageons aussi de publier quelques livres enrichis.

eP : En quelques lignes, que pouvez-vous nous dire sur vos trois premiers ouvrages ?

PP : Des voix derrière le voile donne la parole à celles que l’on entend jamais mais dont on ne cesse de parler : les femmes voilées, objets de controverses et de fantasmes. C’est un livre de témoignage, qui restitue une parole brute. Faïza Zerouala est une journaliste indépendante qui travaille notamment pour le Bondy Blog et pour Le Monde. Elle a essayé de comprendre ces femmes en prenant le temps de les écouter.
La Lente évasion, que nous coéditions avec le site d’info Rue89, est le récit d’un apprentissage de la liberté. Camille Polloni a assisté, pendant plusieurs mois, aux entretiens hebdomadaires que menait Alain, un détenu en semi-liberté, avec son assistante sociale. Jusqu’à sa libération conditionnelle. C’est un texte très juste, écrit à hauteur d’homme.
The United States of Google est un court essai écrit par trois journalistes allemands et postfacé par Adrienne Charmet-Alix, qui dirige les campagnes de la Quadrature du Net. Il pose les questions suivantes : que se passe-t-il lorsque de grandes entreprises numériques prennent en charge des pans entiers de nos vies, et que les États laissent faire ? Le remplacement de la politique par la technique est-il souhaitable ?

eP : Quels sont vos objectifs éditoriaux pour cette première année ?
PP : Nous projetons de publier une quinzaine de livres.

eP : Je vois que vous avez déjà prévu de sortir deux traductions sur 7 ouvrages (traduction d’un auteur danois et d’un ouvrage d’auteurs allemands). Avec-vous d’autres projets de traduction dans les cartons ?

PP : La traduction de l’allemand, The United States of Google, est déjà publiée. Le texte sur la mémoire, d’abord publié par notre partenaire danois, Zetland, est en cours de traduction. Nous souhaitons, de manière générale, importer des textes de l’étranger. Notamment des articles de recherche, édités pour le grand public.

 

DQ.

 

 

6 juin 2014

Un 13e Note pour l’été

Filed under: + Conseils de lecture,+ Entretiens,+ Mises en avant — Nina @ 15:27

13e note éditions

Depuis avril 2009, les éditions 13è Note publient de la littérature étrangère, uniquement des inédits, uniquement des traductions et des publications de grande qualité. À partir du mois de juin, Éric Vieljeux, directeur des éditions 13e Note, est obligé de mettre la maison d’édition en sommeil pour « réfléchir aux moyens financiers nécessaires à la poursuite de notre activité ». Nous avons souhaité nous joindre à l’opération « Un 13è note cet été » pour montrer notre soutien à cette maison et à la diversité du paysage éditorial francophone. Vous trouverez le catalogue disponible en numérique pour cette maison sur la page d’accueil d’ePagine.

Par ailleurs, Eric Vieljeux a accepté de se prêter au jeu des questions et des réponses pour ePagine, afin de nous expliquer un peu mieux quel est son projet éditorial et qu’est-ce qui a causé sa décision qui provoque un raz-de-marée dans les librairies.

 

ePagine : Pourriez-vous m’en dire plus sur 13è Note ?

Eric Vieljeux : 13ENOTE est une maison que j’ ai créée en avril 2008 avec l’ aide d’ une personne.
Le premier livre est paru en avril 2009, et a partir de 2010 deux personnes m’ ont accompagné – Adeline Regnault et Patrice Carrer.

eP :  Vous publiez seulement de la littérature étrangère. Est-ce un choix dès l’origine ? Quelque chose qui s’est imposé ?

EV : La littérature étrangère parce que j’ ai des convictions beaucoup plus fortes en lisant des textes d’ auteurs étrangers plutôt que d’ auteurs français.

eP : Le livre numérique, une évidence ou une obligation ?

EV : Le livre numérique est une évidence et un complément au livre papier. Les deux doivent cohabiter et l’ ebook doit permettre la mise en valeur de l’ offre papier.

eP : Vous mettez votre maison en sommeil. Quel diagnostic faites-vous ?

EV : La littérature étrangère coûte très cher à publier,une maison monoproduit et indépendante a peu de chances de survivre dans un environnement où l’ offre est saturée.

eP : Et quelles sont les solutions envisagées ou envisageables ?

EV : La reprise par un groupe éditorial qui peut se permettre de défendre/supporter une ligne éditoriale telle que la nôtre, où le lectorat est passionné mais où les ventes restent marginales.

eP : Quel est votre dernier coup de cœur ? Et qu’est-ce qui attend sur votre table de nuit ?

EV : Un recueil de nouvelles par Tod Goldberg Other resort cities .
Sur la table de nuit ? Une statue de Ganesh.

 

Retrouvez les ouvrages des éditions 13è Note sur ePagine.fr et chez nos libraires partenaires.

13 avril 2014

Thomas Géha – Portrait et interview

Portrait

Portrait de Thomas GéhaCe n’est pas dévoiler un secret que de dire que Thomas Géha est le pseudonyme d’un auteur, éditeur, libraire, critique, jury de prix, préfacier habitant Rennes.
Et non ce n’est pas le pseudonyme d’un collectif, mais bien d’une seule et même personne.
Thomas Géha a sorti son premier livre, A comme Alone en 2005, aux éditions Rivière Blanche.
Depuis, ce ne sont pas moins de 13 nouvelles et 8 romans que Thomas Géha a fait publier. Son premier diptyque, A comme Alone et A contre Alone vient d’être réédité au format papier sous une forme augmentée par les éditions Critic. De plus, le Sabre de Sang (Tome 1 et 2) vient lui d’être réédité au format poche chez Folio SF.

Et côté nouveautés ?

Couverture Cent visagesUn premier roman jeunesse est sorti le 9 avril en numérique chez Rageot Editions, Cent Visages (7,99€, Collection Rageot Thriller).
2025, aux environs d’Évry. Adolescent, Gregor appartient à la frange marginalisée de la population. Alors qu’il pénètre dans un entrepôt en quête de nourriture, il surprend le criminel Cent Visages et est agressé par un inconnu qui lui injecte un produit dans le bras. Gregor s’échappe grâce à une clandestine qui lutte contre le pouvoir autoritaire en place et l’entraîne à Paris chez les militants de la Capucine. Mais ne cherchent-ils pas à l’instrumentaliser ? Et quels liens les relient à Cent Visages ?

On regrettera que la version numérique soit avec une DRM, surtout pour un roman jeunesse. On le sait bien, la DRM d’Adobe nuit à l’usage facile d’un ouvrage numérique.

Interview

eP : Tout d’abord l’exercice bateau, peux-tu nous présenter Cent Visages, sans nous refaire la 4ème ?
Thomas Géha : c’est un thriller d’anticipation dont l’idée m’est venue pendant le mandat de Nicolas Sarkozy. A l’époque, on parlait beaucoup de l’exclusion des Roms, de les renvoyer manu militari… où au fait ? Dans des camps ? Dans un pays… d’où ils ne sont pas ? Les parquer dans un ghetto ? En règle générale, je commence à trouver plus qu’ignoble la façon dont nos gouvernements successifs traitent les gens, en termes d’humanité. Cent Visages part de ce constat : j’ai donc imaginé une France alternative, qui aurait pu être, qui commence peut-être à être, allez savoir, où les gens qui ont refusé l’identification biométrique sont parqués dans des ghettos autour des villes, où les campagnes sont désertifiées, et où la pauvreté est encore décuplée. Évidemment, tout cela n’est qu’une toile de fond, sans doute plus légère que je ne l’aurais voulu, parce que le roman reste avant tout un thriller d’aventures pour la jeunesse, que j’ai voulu trépidant et plein d’action. On suit donc un jeune garçon du ghetto d’Evry, Gregor, pris dans une histoire compliquée, après avoir croisé le chemin d’un criminel masqué (comme Fantomas un peu) que tout le monde appelle Cent Visages. Son destin va être intiment lié à celui du criminel.

eP : Cent Visages est une virée de ta part dans deux lieux que tu ne nous avais jamais présentés : la jeunesse et le thriller. Après la science-fiction et la fantasy, pourquoi le thriller (même si celui-ci baigne dans l’anticipation ou comme tu le dis sur ton blog avec « une teinte dystopique ») ?
Thomas Géha : j’ai envie de te répondre simplement : parce que Guillaume Lebeau, le directeur de la collection Rageot thriller, est venu me proposer le projet à grands coups de pieds dans l’arrière-train. C’est plus lui que moi qui y a cru parce que la première fois qu’il m’a proposé la chose, j’ai pensé qu’il me faisait une blague… du coup, j’avais laissé filer l’opportunité. On s’est revus au salon du livre de Paris 2013 et c’est là qu’il m’a relancé, par l’entremise d’Anne Fakhouri. Ensuite, comme je ne me sens pas particulièrement enfermé dans un genre en particulier (sic), tant que je me sens l’envie ou plutôt à l’aise, je dis oui ou non. Là, je sentais bien le truc, donc j’ai dit oui.

eP : Et pourquoi destiné d’abord à la jeunesse (même si la lecture du roman sera forcément agréable aussi à un adulte) ? Par envie ou est-ce une commande ?
Thomas Géha : comme on l’a deviné dans mes autres réponses, c’est une sorte de commande de la part de Guillaume Lebeau pour Rageot. J’ai néanmoins dû passer par l’étape du synopsis avant d’être « validé ». La jeunesse, oui, j’avais déjà des envies. J’ai une idée de série qui traîne dans mon placard virtuel depuis des années. Je me dis que Cent Visages, c’est aussi une entrée et un apprentissage. Et que le projet de série jeunesse que j’ai pourrait bien trouver preneur plus facilement par la suite. Enfin, pas avant que j’aie rendu les trois autres romans adultes qu’on m’a demandés !

eP : Ta liste d’ouvrages à venir est bien remplie (un roman de fantasy urbaine écrit à mains avec Anne Fakhouri, et deux autres, en space-opéra et en fantasy rurale (???). Penses-tu qu’écrire un pur thriller adulte te plairait ?
Thomas Géha : pourquoi pas. Mais le pur thriller, ça ne me fait pas fantasmer plus que ça. Je n’ai pas d’idée. Pas de bonne en tout cas. Je serais plus proche d’écrire un roman noir qu’un thriller. Dommage, les romans noirs, ça ne vend pas… on m’a refusé le projet, que j’ai reconstruit dans ma tête, du coup, et transformé en roman noir fantasy rurale (!!!), que je compte écrire pour un éditeur que j’adore.

eP : Tu as eu affaire il y a quelques temps à une petite aventure en relation avec un forum de diffusion gratuite voire pirate de livres numériques, tu es toi-même éditeur et pas encore numérique. Quel est ton rapport avec le livre numérique ? Lis-tu toi-même sur tablette ou liseuse ?
Thomas Géha : c’est faux (^___^). Ad Astra a publié deux ouvrages de son catalogue en numérique. Ils sont disponibles sur le site. Preuve que je n’ai rien de particulier contre le numérique. La différence avec les acharnés du tout numérique, c’est que je suis un modéré (c’est beau ce que je dis ?), et qui plus est un amoureux du livre papier. Je ne considère pas un ebook comme un livre. Un ebook c’est un ebook. Un livre, c’est un autre objet. Les deux sont compatibles, et les deux sont capables, à mon sens, de coexister, parce qu’une banane n’est pas une pomme, même si ce sont deux fruits, si tu vois ce que je veux dire. Ce qui me dérange, dans tous les domaines, c’est le fanatisme. Eh bien, le fanatisme du numérique, ça me dérange aussi. Je trouve ça crétin et contre-productif. Ça ne m’empêche pas de penser qu’il y a de l’avenir dans l’édition numérique et ça ne m’empêche pas de lire sur ma liseuse (la très bonne Bookeen Odyssey). Oui, j’en ai une, je la trouve bien pratique quand je suis en déplacements. J’y lis avant tout des classiques de la littérature et des manuscrits. Je ne l’utilise jamais chez moi, en revanche. Je n’ai toujours rien trouvé de plus plaisant que de m’allonger sur mon lit avec un bon bouquin papier.

Quelques dates

Thomas Géha sera présent en juin à Étonnants Voyageurs , mais le rendez-vous majeur de ce mois sera Les Imaginales à Epinal, où cette année il est invité. Il y sera présent pendant toute la durée du festival, qui se tiendra du 22 au 25 mai. Une de ses nouvelles, « Guetteurs de Nuages », figurera au sommaire de l’anthologie officielle du festival. Comme d’habitude désormais, le livre paraîtra aux éditions Mnemos et est dirigé par Sylvie Miller et Lionel Davoust.
– En juin, du 13 au 15, il sera au festival ImaJn’Ere à Angers, festival dont il est un des parrains avec David S. Khara.

David Queffélec

 

9 janvier 2014

Interview d’Ayerdhal pour la sortie de « Bastards »

Le 6 janvier 2014, pour débuter une nouvelle année en fanfare, les éditions Au Diable Vauvert sortent une nouvelle pépite écrite par Ayerdhal : Bastards. Comme pour le précédent opus de l’auteur chez ce même éditeur, Rainbow Warriors, (lui sur 6 épisodes), la sortie numérique s’effectue ici sur 12 épisodes, s’étalant du 6 janvier au 6 février 2014. Là les deux premiers épisodes sont gratuits. Ce qui permet de se faire une très bonne idée du genre et de la manière d’écrire de l’auteur. Pour marquer cette sortie, nous avons interviewé Ayerdhal.

 

Entretien avec AYERDHAL

eP : Le premier épisode de Bastards est sorti ce 6 janvier. Peux-tu nous faire le pitch en quelques lignes (de ton cru) et nous donner le genre dans lequel s’inscrit Bastard ? S’il est pertinent de vouloir mettre une étiquette sur cette nouvelle parution, bien entendu.
Ayerdhal : Alexander Byrd ne parvient plus à écrire depuis qu’il a été récompensé par le prix Pulitzer. Colum McCann l’incite à arpenter New York en inventant mentalement des vies pour les inconnus qu’il croise et à lier ces vies autour d’un fait divers peu banal : une très vieille dame, non identifiée, qui a occis trois agresseurs avec un outil de jardin et l’aide d’un chat. Sur les traces de celle que les médias surnomment Cat-Oldie, Alexander arpente les cimetières du Queens en rollers avec, dans sa capuche, Folksy, son propre chat ou, plutôt, le chat qui le possède. Dans sa quête de l’inspiration, il cherche aussi conseil auprès de Paul Auster, Norman Spinrad, Jerome Charyn, Toni Morrison, Michael Chabon, Siri Hustvedt… C’est finalement sur la tombe d’Houdini qu’il retrouve Cat-Oldie, dont il découvre qu’elle a connu l’illusionniste, comme elle a fréquenté des personnalités aussi fascinantes que Ian Fleming, Robert Capa ou John Steinbeck, au cours d’une vie si longue qu’elle pourrait bien être la doyenne de l’humanité et si mystérieuse que plusieurs services secrets n’ont eu de cesse tour à tour de l’employer et de la pourchasser.
Une étiquette… pas facile ! Thriller un brin déjanté ?

eP : La première publication numérique va se faire sous forme d’épisodes, 12 au total, qui sortiront du 6 janvier au 6 février. Les deux premiers épisodes sont gratuits, les suivants téléchargeables pour la modeste somme de 0,99 € chaque épisode. Y aura-t-il, comme il y a eu pour Rainbow Warriors, une édition numérique complète reprenant tous les épisodes ?
Ayerdhal : Oui, il y aura une version complète numérique et une version papier.

eP : C’est donc, te concernant au Diable Vauvert, la deuxième « prépublication » sous forme d’épisodes. Est-ce Ayerdhal qui tient à cette prépublication, l’éditeur Au Diable Vauvert ou une réflexion commune vous amenant à travailler ainsi ?
Ayerdhal : Le Diable m’a soufflé l’idée et nous avons poursuivi la réflexion ensemble.

eP : Comment a été écrit Bastards ? A-t-il été écrit et pensé en feuilleton ? Était-il déjà écrit et ensuite a été découpé, ou est-il écrit « en temps réel », comme l’a fait Pierre Bordage cet été ?
Ayerdhal : Ni l’un, ni l’autre. J’avais écrit un peu plus de 200 pages lorsque la Diablesse en chef m’a demandé un pitch, auquel j’ai joint quelques chapitres. En discutant, nous nous sommes aperçus que Bastards ferait une bonne série TV. De là à passer à l’acte, il n’y avait qu’à remodeler ce qui était déjà écrit et à calibrer l’ensemble sur le principe des séries américaines. Environ 50 min de lecture par épisode, avec une scène pré-générique, une histoire interne développant une méta-histoire plus complexe et un cliffhanger. Pour ce qui était déjà écrit, j’ai dû tout reprendre à zéro, ce qui m’a permis de choper le rythme et de poursuivre sur la lancée… bon, j’ai un petit peu dû aussi modifier mon scénario et les personnages originels.

eP : As-tu des retours sur les ventes numériques concernant Rainbow Warriors ?
Ayerdhal : En novembre, nous atteignions un total de 1690 téléchargements.

eP : Le sujet est assez étonnant venant d’un auteur prolifique comme toi : le manque d’inspiration. Pourquoi utiliser ce sujet en trame de fond ?
Ayerdhal : Le syndrome de la page blanche est moins une trame de fond qu’un point de départ. C’est un phénomène que beaucoup d’auteurs connaissent de très près et que certains événements peuvent rendre totalement handicapant. Ainsi, Jean Carrière a éprouvé les pires difficultés à se relever du prix Goncourt décerné à L’épervier de Maheux en 1972 (il a d’ailleurs écrit Le Prix d’un Goncourt en 1987 pour expliquer ce qui lui est arrivé et ce qu’il a ressenti). Pour des raisons d’ordre personnel, j’ai moi-même traversé une période inféconde de plusieurs années. J’ai eu envie de jouer avec.

eP : Cette prépublication se fait en numérique. Lis-tu toi-même en numérique ? Si oui, que lis-tu ?
Ayerdhal : Je lis majoritairement en numérique, sur liseuse ou sur tablette, voire même sur ordinateur en usant de Calibre. Il m’arrive souvent de transformer en epub les fichiers doc ou odt des copains qui me demandent une « première lecture » pour travailler dessus plus confortablement.

eP : Est-ce qu’un auteur très remarqué et reconnu comme toi doit publier des œuvres en papier et d’autres en numérique ? Le fais-tu pour toucher un lectorat plus large, par goût du jeu, parce que tu es sensible aux évolutions technologiques, etc ?
Ayerdhal : J’écris pour être lu. Même si j’aime les livres papier et que la maison en déborde, je ne m’attache pas au support quand je travaille. Or le papier comme le numérique ne sont que des supports. L’ouvrage n’existe que par son contenu, et celui-ci est œuvre de l’esprit, comme le rappelle le Code de la Propriété Intellectuelle.

 

Merci à Ayerdhal pour ces réponses, et bonne lecture à vous, amateurs de thrillers déjantés !

David Queffélec.

Pour accéder à Bastards, épisode par épisode, cliquez ici

27 novembre 2012

Entretien avec Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis

Le 28e Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, dont le thème cette année est l’Aventure, ouvrira ses portes mercredi 28 novembre et les refermera lundi 3 décembre 2012. Comme j’ai fait partie du pré-jury qui devait sélectionner 5 titres dans la catégorie « Pépite de la création numérique » (les 8 titres lauréats des Pépites 2012 ont été décernées la semaine dernière), que Place des libraires et ePagine font cette année partie de l’aventure et qu’il sera beaucoup question des nouveaux outils de lecture ainsi que de la complémentarité des supports et des lectures entre papier et numérique, l’occasion était trop belle pour le blog ePagine. Nous installerons donc notre QG dans l’Espace Paris-Est-Montreuil pendant une semaine. Et, une fois n’est pas coutume, nous y parlerons surtout de la littérature jeunesse en partenariat avec les organisateurs du salon. Pour tout connaître du programme, par jour et par heure, il vous suffira de vous rendre sur leur nouveau site. Mais avant cela, je vous propose de lire cet entretien avec Sylvie Vassallo qui était chargée du pôle multimédias pour le Salon avant d’en devenir la directrice en 2001. Grand merci à elle pour cet échange des plus toniques.

ChG

 

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Entretien avec Sylvie Vassallo
directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis

 

Comment en êtes-vous venue à contacter Place des Libraires et ePagine ?

Ça fait des années que la question de relier notre site à des libraires en ligne, m’intéresse. Amazon, la Fnac et d’autres nous sollicitent depuis dix ans pour faire le lien entre les livres qu’on met en avant et la vente en ligne. Au départ, les demandes concernaient les livres papier, mais nous n’y avons jamais répondu. Nous avons eu du mal à trouver des libraires indépendants qui avaient la capacité de vendre seuls des livres en ligne. Nous trouvions ça dommage puisque nous sommes prescripteurs tout au long de l’année. Il n’y avait pas non plus de plateforme du Syndicat de la Librairie Française comme vous le savez. Nous avons attendu patiemment la mise en place du site 1001libraires.com qui s’est crashé avant même d’avoir réellement démarré. Cette année, comme nous refaisions notre site Internet, nous avions vraiment envie d’apporter ce service en ligne à nos lecteurs. Avec les prix littéraires, nous sommes prescripteurs de 45 titres et ça nous semblait important pour le Salon qu’on puisse proposer de les acheter. C’est comme ça que nous nous sommes tournés cette année vers Place des libraires, pour les livres papier au départ mais également, via ePagine, pour les livres au format numérique. Ça a été une bonne surprise pour nous parce que nous ne connaissions pas ePagine.

 

Lisez-vous en numérique ici ou chez vous ?

Comme nous allons poursuivre dans cette voie mais que nous sommes peu ici à être intéressés par la lecture numérique, j’ai commencé à regarder comment fonctionnait votre site. Et personnellement je lis déjà sur iPad. Je trouve ça intéressant, même sur une tablette, et peut-être plus que sur une liseuse d’ailleurs. Pour l’instant je lis des romans. Mais plutôt que de les acheter chez Apple, je serais plutôt partante pour aller les télécharger ailleurs. Et si nous sommes plusieurs à nous y intéresser et à savoir le faire, nous pourrons réellement essaimer.

 

Pour répondre aux nécessités de médiations liées aux différents genres littéraires et aux multiples supports, vous avez créé de nombreux outils que vous appelez « Salons Mobiles ». Pouvez-vous, par exemple, nous parler du Juke-box ?

On sélectionne chaque année depuis 6 ans, avec un jury de bibliothécaires et de documentalistes, de six à neuf romans ados parus dans l’année qui nous semblent intéressants. On favorise des écritures et des genres littéraires très différents à l’intérieur de la littérature ado. On met ça en scène au Salon dans une boîte qui s’appelle le Juke-box avec des courtes vidéos d’auteurs qui répondent tous à dix questions. Depuis le départ, ce sont les dix mêmes questions : cinq sur leur rapport à la culture et cinq sur leur livre. Pour la première série, par exemple, on leur demande de nous parler de leur adolescence ou d’un film culte ainsi que des questions qui permettent d’aller vers la sensibilité de l’artiste. Et les cinq autres questions porteront plus sur leur livre, les héros, le thème, l’écriture… Ce sont des entretiens vidéo en noir et blanc avec une minute par réponse. Aujourd’hui, on a plus de dix heures de vidéos dans cette boîte. C’est une application qui a été créée par la boîte de communication avec laquelle on travaille depuis dix ans maintenant. Chaque année, il y a donc une saison supplémentaire qui s’ajoute. Ces auteurs viennent au Salon. Comme on a un label européen depuis deux ans, l’an passé on a rajouté trois artistes européens. On en aura donc six cette année. Et c’est vraiment un moyen d’aller vers la lecture. Cette appli n’est visible que dans le Juke-box. Ensuite, on fait circuler ça dans les bibliothèques, les écoles… Mais on pourrait très bien extraire ces vidéos et les relier à d’autres projets.

 

Et la tablette XXL ?

Elle date de l’an passé. C’est une tablette géante qui reprend les cotes de l’iPad et dans laquelle on reproduit les applications choisies pour le salon.

 

Vous avez un nouvel outil numérique, non ?

Oui, il s’appelle la Biblioconnection. En partant de livres papier, on est allé montrer que l’écran pouvait également permettre de lire des livres numérisés. Ce sont des livres dont les originaux sont exposés dans notre exposition sur L’Aventure. C’est une autre manière de regarder ces originaux et de valoriser tous ces artistes qui sont réunis dans cette expo. On leur a demandé des droits d’exploitation, temporaires mais étendus puisqu’on leur a dit qu’on allait adapter leur lecture. On n’a ni touché au texte ni aux images mais, selon les ouvrages, on les a proposés de manière différente. Par exemple, pour les BD, les cases arrivent grossies et le texte défile. On a également réalisé l’adaptation en langue des signes, en audio-descriptif et, pour certains textes, en audio pour montrer que c’était possible. Le tout est une bibliothèque qui va se projeter sur un écran de 4 mètres sur 3. Les images sont immenses. Pour le coup, c’est un autre rapport au livre. L’interface est gestuelle. On tourne les pages avec son corps, avec sa main, on entre dans les livres en avançant le pied, etc. On reprend un peu les codes du jeu vidéo, en tout cas les codes du corps en mouvement avec une petite idée supplémentaire : interroger le corps lisant. Le corps est en effet très impliqué dans la lecture, que ce soit dans une lecture individuelle ou en famille, mais on l’oublie, on n’en parle plus. On avait envie de montrer qu’il y avait d’autres mouvements du corps liés à la lecture. On a travaillé l’intuitivité et la simplicité. Le résultat n’est pas très spectaculaire parce que c’est surtout le fait d’aller vers la lecture et non vers le jeu qui était important pour nous. On voulait reprendre ces codes tout en travaillant le temps de lecture, la pause, le mouvement qui va permettre de lire… On l’a ensuite testé pendant un mois auprès d’enfants et j’étais assez impressionnée par le résultat. En plus de ça, comme il y a peu d’albums et de BD qui sont disponibles sur les supports numériques qui circulent dans les hôpitaux, on a adapté cette bibliothèque avec une série d’interfaces gestuelles qui s’adressent à un public de handicapés.

 

Est-ce que tous ces outils pourraient s’adapter sur d’autres supports ?

J’ai posé la question à notre prestataire. Moi, cette application, je l’ai sur mon ordinateur. Ce sont des fichiers Flash.

 

Cette année, j’ai participé pour la première fois au pré-jury des Pépites numériques, une catégorie qui a été créée l’an passé. Comment a-t-elle été reçue ?

Plutôt bien. D’ailleurs, ces questions autour du numérique, je dirais que ce sont des débats qui sont réglés par la pratique des gens. Il suffit de voir des enfants avec une tablette. Ces pratiques de lecture m’intéressent personnellement. Et même si elles ne m’intéressaient pas, je n’essaierais même pas de lutter. C’est évident qu’il vaut mieux plutôt investir un peu d’énergie et y mettre du contenu plutôt que de lutter contre parce que ça va dans ce sens-là. Par ailleurs, on voit bien que rien ne remplacera le livre papier. Et ce qui m’intéresse est de travailler sur les passerelles possibles. Vous avez participé au pré-jury, vous avez donc vu l’application qui a reçu la mention spéciale du jury, Uropa de Bernard Islaire et Laurence Erlich, je me suis régalée avec cette histoire qui mêle web-documentaire, photo-reportage, dessins et carnets.

 

Entretien réalisé par Christophe Grossi pour le blog ePagine. © Photo Éric Garault – SLPJ

28 novembre 2011

Entretien avec Lise Belperron, éditions Métailié

Éditeur de littérature étrangère aux éditions Métailié, depuis janvier Lise Belperron s’occupe également de la partie numérique (10 à 15 % de son temps de travail). Même si elle n’a pas encore franchi le pas de lire en numérique et si au départ elle n’était pas destinée à réfléchir à cette question, elle a aujourd’hui, à force de rencontres et de réflexions, une expérience intéressante qui m’a poussé à la rencontrer. Pour rappel, les éditions Métailié publient majoritairement des auteurs espagnols, portugais, latino-américains, brésiliens, allemands, écossais, islandais mais également quelques Français. Sur les 845 titres figurant à leur catalogue une petite trentaine est disponible en numérique à ce jour parmi lesquels on trouvera des textes de Luis Sepúlveda, Arnaldur Indridason, John Burnside, Lídia Jorge mais aussi de Pierre Christin, François Arango, Stéphane Fière ou Olivier Christin. Grand merci à Lise d’avoir accepté de répondre à mes questions dans les locaux de la maison d’édition et de m’avoir permis de prendre quelques photos.


Lise Belperron, reflet

 

Blog ePagine : Lisez-vous en numérique ?
Lise Belperron : Pas vraiment. Je n’arrive pas à aimer quelque chose sur une tablette de lecture mais c’est sans doute un problème psychologique. En revanche, parce que je ne suis pas fan de nouvelles technologies mais de littérature, la question du numérique m’intéresse. Ensuite, ce travail m’a amenée à discuter avec Eden, avec Apple, avec d’autres acteurs. Ça m’a propulsée d’emblée dans un monde qui n’est pas du tout le mien. Une fois par mois, je regarde la progression des ventes de nos titres en numérique. Pour la fabrication, nous sommes deux à suivre ça. Mais vu les ventes et la lenteur des choses, on hésite à faire des demandes de subvention globales au CNL, tant qu’on n’a pas un projet d’envergure, une vision claire. Ma question serait plutôt : Que peut-on faire à long terme, avec qui ? Parce que je ne crois pas au numérique pour le numérique.

Blog ePagine : Comment ça ?
Lise Belperron : Ce qui se vend aujourd’hui en numérique est ce qui se vend déjà dans les relais de gare principalement. À part la littérature sentimentale, le polar et la science fiction, on achète ce qui est déjà tout en haut de l’affiche. Le public littéraire, notre lectorat disons, n’est pas encore équipé en liseuses ou en tablettes. Et d’autre part, j’ai l’impression que sur Internet on ne cherche pas un livre précis en numérique, on regarde les pages d’accueil où sont souvent présentés des best-sellers. Par ailleurs, sur bon nombre de sites marchands, les classifications par genres sont aberrantes ; il n’y a même pas le genre « littérature » sur la plupart des plateformes. Par exemple, chez Métailié on a sorti toute l’œuvre traduite de Luis Sepúlveda et ça ne s’est presque pas vendu alors que ce sont des titres qui continuent à être beaucoup achetés en librairie. Très vite ils se sont retrouvés relégués au fond des catalogues numériques, ils sont donc introuvables, sauf si on les cherche précisément. Sur Internet, on ne flâne pas entre des étagères.

Blog ePagine : À moins que ce ne soit relayé par les libraires ?
Lise Belperron : Oui, ou à moins de faire une opération. Mais je ne veux pas en faire à chaque fois qu’on sort un titre en numérique. Et c’est faire du marketing alors qu’il est déjà difficile d’avoir un interlocuteur sur la plupart des plateformes ; ça me prendrait beaucoup de temps pour un bénéfice moindre. Et puis je vous le redis, il n’y a rien qui vient spontanément à soi sur Internet, et d’ailleurs ce qui vient en général n’est pas satisfaisant. Lorsque je fais une recherche je ne trouve jamais rien. Les vitrines des librairies numériques sont à l’opposé de ce que va chercher un lecteur dans une librairie. Ça n’a aucun sens.

Blog ePagine : Si les libraires s’emparaient du numérique avec une bonne base de données, une arborescence pensée, un système de tags (mots-clés) qui permettraient à des livres très différents (un roman, un essai, un livre jeunesse par exemple autour de la question du corps) de se retrouver ensemble, est-ce qu’on ne retrouverait pas le travail du libraire mais adapté au support ?
Lise Belperron : Oui mais ma réflexion est à l’instant présent. Vu ce qui se vend aujourd’hui je trouve que le libraire a du mal à trouver sa place dans le circuit de la vente du livre numérique ; l’accès aux livres numériques me paraît encore très compliqué, les libraires ne peuvent pas disposer de la force de frappe des multinationales, qui possèdent les tuyaux, les outils de lecture, les solutions technologiques. En revanche, si je regarde Apple : acheter un livre numérique sur iPhone ou iPad est d’une telle simplicité, c’est sidérant. D’ailleurs je suis presque sûr qu’il y a des gens qui achètent des livres numériques sans s’en rendre compte. Vous cliquez sur Extrait et derrière vous avez le bouton Achetez. Ailleurs on vous demande de vous identifier, on télécharge un lien, il faut vraiment faire un effort pour avoir le fichier. Et puis, pour répondre à votre question sur les libraires, fin août, par exemple, on a proposé un dossier à télécharger gratuitement qui contenait des extraits de notre rentrée. Presque personne ne l’a mis en avant. C’est décevant. On reproche toujours aux éditeurs de ne rien faire et d’être passifs mais globalement dans la chaîne personne ne s’entraide. Il n’y a pas de cercle vertueux.

Blog ePagine : Du côté d’ePagine on ne pouvait pas mettre en avant ce dossier vu qu’il y avait là des extraits dont certains titres de la rentrée Métailié n’étaient pas disponibles en numérique ; les internautes n’auraient pas compris pourquoi on leur proposait un extrait en numérique et pas le reste. Ils auraient pu nous le reprocher. Pour les autres librairies en ligne je ne peux pas répondre à leur place. Mais sinon, pour revenir à ce qu’on disait, Indridason a un peu mieux marché non ?
Lise Belperron : Indridason est un best-seller en papier déjà. Il s’en vend beaucoup. Quand la collection Points Seuil fait une campagne il est affiché dans toutes les gares. C’est une présence massive et c’est donc logique qu’il soit un best-seller numérique. Comme les acteurs du numérique ont besoin de vendre ils le mettent en avant très volontiers. C’est un succès. Mais pour le reste de notre catalogue, c’est compliqué. Depuis qu’on publie des livres numériques, c’est-à-dire huit ou neuf mois, la plupart des titres n’ont aucune existence numérique alors qu’ils en ont une dans les librairies physiques. La question, c’est : est-ce qu’on numérise à tout-va pour dire qu’on a tout numérisé, qu’on est à la pointe, ou est-ce qu’on cherche un moyen de mettre en avant certains titres en attendant que la lecture numérique devienne démocratique et que les lecteurs achètent de tout ? A l’heure actuelle, on ne sait pas trop sur quel pied danser, on se dit qu’il faut continuer à élargir le catalogue, même si la plupart des titres passeront inaperçus.

Blog ePagine : Au niveau des contrats où en êtes-vous ?
Lise Belperron : La plus grosse difficulté pour nous est de refaire les contrats avec tous les agents ; nous publions très majoritairement des écrivains étrangers, les négociations sont longues et ardues pour un marché encore balbutiant. Les éditeurs étrangers et les agents partent du principe qu’on est comme le marché américain ; ils mettent des clauses qui ne correspondent pas du tout au marché français et qu’on ne peut pas accepter. Du coup, blocage. Et on met vraiment longtemps à avoir les droits numériques. C’est ce qui explique que les sorties numériques ne soient pas systématiques.

Blog ePagine : Est-ce que les auteurs français de votre catalogue sont demandeurs ?
Lise Belperron : Pas spécialement. Et pour ceux qui sont en numérique, la plupart du temps ils ne demandent même pas d’exemplaire justificatif. D’ailleurs, ils ne sont pas équipés en tablettes ou liseuses. En plus, comme nos auteurs français ne sont pas très connus, à part Bernard Giraudeau, ils ont peu de chance d’être mis en avant. Il peut y avoir des exceptions : par exemple, le polar de François Arango, Le jaguar sur les toits, a connu un « succès » numérique surprenant : c’est un polar, et ce genre est plutôt recherché en numérique, ça lui a permis d’être accessible et même un peu visible.

Blog ePagine : Auriez-vous des projets purement numériques ?
Lise Belperron : Je ne pense pas. Nous sommes avant tout des éditeurs ; nous publions des textes. Nous n’avons ni les compétences, ni l’envie de proposer des « produits » numériques ; par contre, nous pouvons réfléchir à des manières d’améliorer les textes pour leur version numérique (sur le plan de la forme), histoire de ne pas les traiter comme des versions dégénérées du livre papier. On a beaucoup d’auteurs étrangers qui ont un blog ou un site et qui font des expériences d’écriture en live mais pour l’instant ça ne se transforme pas en demande spécifique autour du numérique.

Blog ePagine : On parle de plus en plus de la lecture nomade, qu’en pensez-vous ?
Lise Belperron : En France, on a une religion pour le roman. Si vous regardez la production éditoriale en Amérique latine, vous vous rendrez compte qu’elle est beaucoup plus variée qu’ici. Il y a énormément de jeunes auteurs qui écrivent des nouvelles et qui n’ont aucune difficulté à les publier. En France c’est plus difficile mais j’ai l’impression qu’avec le numérique ça peut changer. C’est typiquement une forme qui peut avoir sa chance. Mais je reste persuadée qu’il faut un éditeur pour passer du blog ou du site internet à la publication, qu’elle soit numérique ou imprimée. Il faut donc réfléchir à d’autres formes mais également à d’autres modèles parce que je ne suis pas sûr que l’achat d’un livre numérique à l’unité soit le bon modèle à terme. Pour moi, un ebook ne s’offre pas mais un abonnement, oui. C’est pour ça qu’il serait intéressant de réfléchir à autre chose qu’une reproduction pure et simple de la chaîne du livre papier, qui permettrait à tous les acteurs de participer.

Blog ePagine : D’accord. Alors, comment feront les libraires pour proposer des abonnements à leurs clients ? Donnerez-vous vos fichiers à ces libraires, comme vous les donnez à Apple, pour qu’ils puissent proposer des bouquets d’abonnements ?
Lise Belperron : C’est une question que je ne maîtrise pas. C’est Eden, notre distributeur, qui s’occupe de ça pour nous. On nous dit qu’Apple avait fourni des garanties. Pour moi la détention des fichiers n’était qu’une question technique ; en ce moment je me rends compte que ce n’est pas le cas.

Blog ePagine : C’est important de savoir où vont vos fichiers, non ? Ce n’est pas parce que vous les donnez à Apple qu’ils sont en sécurité.
Lise Belperron : Non, ce que je veux dire c’est que la décision n’a pas été prise par la maison d’édition. D’ailleurs, on ne nous a pas posé la question.

Blog ePagine : Ces accords passés entre Eden Livres avec Amazon ou Apple mais pas avec la librairie indépendante me posent question. Avez-vous votre mot à dire en tant qu’éditeur indépendant diffusé par La Martinière / Volumen et distribué pour la partie numérique par Eden ?
Lise Belperron : Nous sommes dans une phase d’apprentissage ; nous commençons tout juste à travailler avec tous ces acteurs, et c’est vrai que certaines décisions, au niveau de la distribution, nous échappent – ce que je regrette. Il faut être vigilant. Il faudrait aussi que l’information circule un peu plus, y compris avec les libraires numériques indépendants : ce sont des questions qui méritent d’être discutées.

Blog ePagine : Si d’un côté les libraires n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente, si de l’autre les éditeurs privilégient les géants de la distribution, d’après vous que risque-t-il de se passer ?
Lise Belperron : J’ai toujours pensé qu’Eden était là pour protéger la librairie indépendante. Dans les faits j’ai l’impression que c’est la prime aux plus gros, mais c’est aussi parce qu’on a affaire à des logiques très différentes : d’un côté des rouleaux-compresseurs qui cherchent à enrichir leur offre numérique en termes quantitatifs, de l’autre des libraires indépendants qui essayent d’être visibles sur un marché encore très restreint et très monopolistique. Individuellement ils ne pourront pas faire un contrepoids suffisant à Amazon, Apple et compagnie.

Blog ePagine : Anne-Marie Métailié a su créer un lien privilégié avec les libraires indépendants depuis la création de sa maison. Avec le numérique ne risque-t-elle pas de se retrouver en porte-à-faux vis à vis des libraires ?
Lise Belperron : Avec le numérique on ne sait pas encore comment travailler avec les libraires ni comment faire en sorte que nos lecteurs, s’ils veulent acheter du numérique, se fournissent chez les libraires indépendants et non pas uniquement sur la Fnac, chez Apple ou sur Amazon par exemple. Mais a priori, à notre niveau, le numérique intéresse peu les libraires. C’est dommage. Nous avons décidé de ne pas faire de ventes directes ; sur notre site on renvoie sur la page d’Eden où sont indiqués tous les sites revendeurs. Dans l’hypothèse où il y aurait un groupement de libraires efficace, simple d’utilisation, la page renverrait vers leur site ; nous n’avons absolument aucun intérêt à privilégier Apple, la Fnac ou Amazon. Ceci dit, vu ce qui se vend aujourd’hui en numérique, très peu en réalité, les libraires préfèrent se concentrer sur ce qu’ils savent faire, quelque part je les comprends. Car au-delà de la vente de livres numériques ils devraient se mettre à animer un site, faire des vidéos… en gros, et c’est le problème avec Internet, ils devraient savoir tout faire, et investir massivement, pour un résultat plus qu’incertain. Dans le domaine du numérique, la différence de taille et de culture entre les revendeurs est énorme, abyssale ! Les grands groupes nous démarchent depuis des mois. Parmi tous ces gens certains au début certains voulaient même des remises à 70%, juste pour fournir un canal (ils n’ont pas obtenu gain de cause !). Ces entreprises n’ont aucun point commun avec les librairies ; ce sont souvent des gens qui ne lisent pas, qui ne trient pas, qui ne réfléchissent pas à la question de la présentation ou des logiques de classement, et présentent tous les livres alignés dans l’ordre des meilleures ventes, comme si tout était équivalent. Leur travail consiste simplement à mettre en lien une communauté potentielle de lecteurs et une infinité de contenus sans autres distinctions. C’est ce que deviennent nos livres : des contenus. Et ça, moi ça m’interroge vraiment.

Blog ePagine : Dernière question qui concerne les DRM. Métailié est une des rares maisons d’édition diffusées par Volumen/La Martinière et distribuées par Eden (avec Minuit, Sciences humaines, L’Opportun) à proposer des ebooks protégés par filigrane mais sans DRM. Pourquoi ce choix ?
Lise Belperron : Pour moi, quelqu’un qui achète un fichier numérique fait déjà un gros effort. Partir du principe que ce lecteur va sans doute filouter et prêter son livre ou le diffuser sur des plateformes de téléchargement illégales, c’est soupçonner son lecteur. C’est la dernière chose à faire pour un éditeur. Il y a un minimum de libre circulation pour l’utilisateur à garantir. Poser des DRM, alors qu’elles sont rapidement « crackables », c’est comme si on se faisait peur et qu’on cherchait à se rassurer avec un outil qui ne marche pas, et qui pénalise le lecteur. Je trouve ça exagéré ; il me semble qu’on peut lutter contre la piraterie par d’autres moyens, en soignant l’offre, en ayant une politique de prix raisonnable, en responsabilisant les lecteurs.

 


 

Propos recueillis par Christophe Grossi pour le blog ePagine, novembre 2011.

15 décembre 2010

Entretien avec Françoise Prêtre, éditrice jeunesse de La Souris Qui Raconte

Un nouvel éditeur jeunesse 100% numérique, La Souris Qui Raconte (LSQR pour les intimes), vient de faire son entrée sur ePagine. À travers trois collections, elle propose aux enfants de 7-10 ans des lectures en ligne (et qui peuvent être téléchargées). Ici la lecture est abordée de manière innovante, intuitive et sensorielle. Ne s’appuyant sur aucun livre édité, toutes ses créations sont originales et les histoires éco-citoyennes et solidaires contiennent des illustrations animées et interactives de qualité. Plus ludiques et plus attractives, elles enrichissent le récit, lu et sonorisé. Les textes inédits parlent sans tabou des faits de notre société et prônent des valeurs altruistes, humanistes et généreuses. Pour des raisons techniques (qui j’espère pourront se régler rapidement), ePagine ne propose pour l’instant qu’un seul titre à télécharger (le fichier audio, format mp3, d’Adhi le petit porteur de soufre) alors que la maison d’édition a déjà 8 titres à son actif. En attendant, retrouvez le catalogue complet sur immatériel ou directement sur le site de la maison d’édition. Mais sans plus tarder, faisons connaissance avec Françoise Prêtre, fondatrice et responsable de cette maison mais également auteur jeunesse, qui a eu la gentillesse de répondre à nos questions très indiscrètes (avec la participation de la souris bien sûr).

© photo : Laurence de Terline

Racontez-moi, Françoise, l’histoire cette « souris qui courait plutôt dans le web que dans l’herbe ».
Il était une fois… on peut aussi se la jouer international : Once upon a time…, toutes les histoires commencent par là, et c’est pareil dans toutes les langues du monde ! Celle de la souris web addict a commencé il y a presque deux ans, c’est un peu long à raconter, alors je vais essayer de condenser. Après un diplôme de designer graphique, j’ai servi, avec un grand sens des responsabilités et du travail bien fait, des PME dans les secteurs de la communication, de l’édition pré-presse, et de la production. Et cela pendant plus de 20 ans ! Travailler dans des structures à taille humaine, était un choix délibéré. Ça a eu plusieurs avantages. Être proche d’une équipe de femmes et d’hommes impliqués dans une réussite commune. Être multi-taches ou multi-fonctions ; dans une équipe à taille humaine, il n’y a personne pour vous faire les photocopies, et il n’était pas rare de mettre les mains dans le cambouis pour débrouiller une situation problématique. C’était marrant, et très édifiant ! Par contre, le revers de la médaille, c’est que les PME n’ont pas forcément les reins aussi solides que les grosses structures, c’est donc un licenciement qui a été le point de départ de mon aventure (vous me direz, il n’y a pas que les petites structures qui licencient, mais bon !). Me faire virer à 52 ans m’a obligé à deux actions.
1) Faire l’analyse de ma carrière professionnelle. En gros, d’où j’étais partie à 23 ans, et où j’en étais à 52 !
2) Comment utiliser cette carrière, mon expérience et mon expertise métier au profit d’un avenir un peu inquiétant quand même ?
La réponse immédiate à ma première analyse était de revenir à mes premières amours, la création. Entre l’édition de catalogues multilingues et l’édition en général, ce sont juste les personnes qui changent, sinon les ressorts sont les mêmes. Et trouver les bonnes personnes pour accomplir les bonnes actions, est quelque chose que j’ai fait pendant 20 ans ! Édition, création, j’en suis tout naturellement arrivé à l’édition jeunesse, étant à mes yeux la plus créative !

Et autrement dit, pourquoi et comment avez-vous été amenée à créer cette maison ?
Après cette période de réflexion, il fallait que je trouve le moyen de donner vie à mon idée embryonnaire. J’ai d’abord écrit des histoires pour les enfants et dans le même temps j’ai beaucoup tourné dans les salons, bibliothèques, librairies. C’est fou ce que le secteur jeunesse est prolixe et qualitatif ! Me lancer dans l’édition jeunesse faisait son chemin, à toute vitesse. Mais comment pouvais-je me distinguer de ceux, reconnus s’il en fut, qui occupaient la place avec autant de force ? Quelle serait ma différence ? Une maison d’édition jeunesse, OK, mais numérique, pour les digital natives ! La Souris Qui Raconte (celle de l’ordinateur, à ne pas confondre avec Mickey Mouse), ce projet un peu fou est né comme ça ! En regardant, comparant, analysant… J’ai aussi rencontré des tonnes de personnes, éminentes pour certaines, Philippe Jannet (lemonde.fr), Virginie Clayssen (editis), François Nawrocki (CNL), Xavier Cazin (immateriel.fr, évidemment) chacune d’elles ayant un rôle majeur dans l’édition numérique. Tous ont été charmants et accueillants, vraiment, mais tous m’ont prises pour une illuminée je pense ! Ont-ils raison ? La France est un pays englué dans ses fonctionnements (ou dysfonctionnements au choix). Un parcours ne se réalise qu’en suivant un sentier bien tracé, case A, puis B, puis C. Emprunter la case A, puis la M pour revenir à la G, c’est être un illuminé, ou agir comme tel ! J’assume, mais parfois c’est lourd !

Quelles sont les particularités de chacune de vos trois collections ?
Ah, les trois collections, qui seront au nombre de quatre j’espère rapidement. Les différenciations se font surtout au niveau de l’interactivité, et du prix – lequel (j’en profite pour faire ma pub) est largement inférieur au prix moyen d’un album de l’édition jeunesse. 4,95€ pour la collection « Histoires à lire » c’est deux fois et demi en dessous des 12€ moyen du papier. Pour en revenir aux particularités « techniques » on va dire, s’il y avait trois niveaux d’interaction : 0 serait pour les « Histoires à lire » ; 1 pour les « Histoire à jouer » ; 2 pour les « Histoires à inventer ». Encore que certaines histoires à lire soient interactives, c’est le cas de Chabada, Ogre-Doux ou Voyage sur les ondes. Elles ont dans tous les cas moins d’interactivité que Polo le Clodo ou Antiproblemus veut sauver la terre. Quant aux histoires à inventer, à paraître en 2011, le récit aussi est interactif, un début, plusieurs fins ! Et puis la quatrième collection s’appellera « Histoires d’école », puisque ce sont des histoires que La Souris Qui Raconte met en œuvre avec des écoles. La première sera mise en ligne en mai 2011.

Toutes les histoires inédites de La Souris Qui Raconte sont créées pour que les enfants puissent les lire sur ordinateur mais peuvent-elles être également téléchargées ?
S
ur le site de La Souris Qui Raconte, les histoires ne sont pas téléchargeables, mais une fois achetées, elles sont acquises et consultables dans l’espace bibliothèque. Par contre un fichier MP3, offert avec toute histoire achetée (collection à lire ou à jouer seulement) est lui téléchargeable. L’enfant peut écouter et réécouter l’histoire chargée dans son baladeur. C’est bien pour les longs trajets en voiture non ? Et puis pour l’avoir expérimenté, réécouter l’histoire sans les images, c’est se réapproprier le récit différemment, ça booste l’imagination ! Si vraiment un parent voulait posséder l’histoire, c’est encore possible, La Souris pense à tout (essaye), il suffit d’aller sur le site immateriel.fr, où La Souris Qui Raconte est présente, au même prix que sur LSQR, les fichiers y sont téléchargeables, sans DRM (même pas peur !).

Vous écrivez que « les protagonistes, auteurs, illustrateurs et conteurs, ont fait des merveilles. Ils se sont pris au jeu, et pour satisfaire au besoin de la cause, ont changé et se sont adaptés. » De quelle cause voulez-vous parler ?
Celle du numérique ! Je le disais plus haut, changer d’habitudes, tout le monde ne le peut pas ! Lorsque j’ai contacté les auteurs et les illustrateurs pour leur parler de La Souris Qui Raconte, leur dire que :
1) LSQR serait 100% numérique, pas de papier ;
2) parlerait écran et pas page ;
3) le récit serait tronçonné en épisodes
et tout ça dans un nouveau format, avec de nouvelles règles et vendu moins cher, fallait y aller ! On écrit beaucoup de choses sur le numérique. Vous êtes bien placé pour le savoir. Mais quand je vois les problèmes techniques auquel je suis confrontée avec le format que j’utilise actuellement (le flash), c’est dingue ! Un mot qui fâche par ailleurs, presque un gros mot, flash ! Un mot boudé par Apple. Je pense à LA tablette iPad ! Parce que l’iPhone a un écran bien petit pour de jeunes lecteurs, non ? Eh bien à cela je réponds (non flash n’est pas un gros mot) que lorsque j’ai démarré le projet de La Souris Qui Raconte, gourou Steve n’avait encore rien dit à personne sur son dernier joujou ! La tablette a commencé à défrayer les chroniques en avril 2010, La Souris Qui Raconte SARL est née le 1er juin 2010, je n’allais pas tout recommencer pour une histoire de gros mot ! Et puis de vous à moi, les choses évoluent tellement vite, l’iPad sera-t-elle encore leader sur son marché dans 6 mois ? Mais de vous à moi encore, cela ne m’empêche évidemment pas de réfléchir à des solutions, c’est dans les tuyaux !

Dans les histoires que j’ai pu lire, les auteurs abordent avec finesse des thèmes pourtant pas faciles (l’exclusion, la perte d’un parent, les solitudes urbaines, les droits de l’enfant…). Ce n’est pas un hasard j’imagine ?
En effet non ! Je suis extrêmement inquiète sur l’avenir de notre monde. Il est unique, comme notre vie, à ceci près que LA vie se transmet. Si notre monde est unique et que nous transmettons la vie, avons-nous le droit de le saborder ? Qu’en feront ceux qui nous survivront ? Avons-nous le droit d’être indifférents ? Avons-nous le droit de rester dans l’ignorance ? Évidemment non ! Parce que j’ai un immense respect pour notre Terre et toux ceux qui la peuplent, et que La Souris Qui Raconte s’adresse aux enfants qui demain seront des hommes et des femmes, parler sans tabou me paraît essentiel et fondamental. Il ne s’agit pas de le faire n’importe comment bien sûr. Mais je suis convaincue que dire les choses aux enfants telles qu’elles sont, les aident à mieux comprendre leur environnement et ses enjeux, ils suffit juste de le dire avec les bons mots !

Si je comprends bien votre souris est éducative, pédagogique, écocitoyenne, engagée et humaniste. Quoi d’autre ?
Humble ! Et si je reviens sur ce que je disais plus haut sur les changements d’habitude, le pari « numérique » qu’elle a fait est loin d’être gagné ! Car La Souris Qui Raconte est d’abord un business, avec des gens formidables impliqués dedans. Mais il n’existe pas de business sans clients !

J’ai lu sur votre blog que l’histoire d’Adhi, le petit porteur de soufre (écrite par vous et illustrée par Laure du Faÿ) avait été rapportée de Java. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?
P
our mes 50 ans, mon mari (très impliqué dans LSQR et aux commandes de toute la sonorisation des histoires) m’a offert un voyage en Indonésie. Notre périple passait par Java, et le volcan Kawah Ijen est célèbre pour son lac d’acide. L’Indonésie est une région sublime. Les gens y sont chaleureux et accueillants quelle que soit leur condition. Mais ils sont aussi très pauvres pour la plupart. Cette région de Java, particulièrement. Pour vivre, des hommes accomplissent des ascensions quotidiennes à l’assaut de ce volcan. Ils en extirpent le soufre qui est traité ensuite pour être utilisé dans l’industrie. Leur travail est surhumain et j’ai été extrêmement choquée de voir ces hommes d’à peine 40 ans en faire 60 ! Epuisés par les dizaines de kilomètres parcourus dans la journée, les poumons brûlés par les vapeurs toxiques, les épaules déformées par le poids de la charge ! Pour autant généreusement souriants et accueillants ! Un bel exemple d’abnégation !

Quels seront vos prochains projets ?
Des histoires et encore des histoires, avec de belles surprises pour 2011. Et puis prendre une place dans les écoles et dans les bibliothèques, au même titre que les éditeurs papier, au fond !

Qu’allez-vous demander au Père Noël ?
D’apporter plein d’histoires numériques éditées par La Souris Qui Raconte aux enfants francophones !

Propos recueillis par Christophe Grossi pour le blog ePagine

29 novembre 2010

Entretien avec Bernard Strainchamps, libraire en ligne sur Bibliosurf

Bibliosurf est une librairie en ligne (« votre librairie sur le net ! » lit-on en page d’accueil) qui propose des livres physiques et des livres numériques (presque 20.000 références). Bibliosurf, c’est un homme, un seul, Bernard Strainchamps, ancien bibliothécaire et libraire sagace. Les yeux devant l’écran, les mains dans les colis et « dans » l’ordinateur, les doigts sur le clavier et la souris, il sait lire, conseiller, répondre à un client, envoyer les commandes dans les plus brefs délais, référencer et scénariser son site ; il propose également des rubriques inédites : « Je ne sais pas quoi lire mais j’aime les livres numériques », « fil de la presse et du web » et multiplie les outils de recherche afin que chaque internaute puisse trouver des idées de livres. « Bibliosurf propose des tables virtuelles de présentation dédiées à un genre, un thème, à une rentrée littéraire… très web 2.0 : nuage de tags, forum, agrégation raisonnée, timeline, géolocalisation », précise-t-il si vous cliquez sur Guides de lecture. Il est également depuis de nombreux mois partenaire d’ePagine. Et voilà bien longtemps que je souhaitais lui proposer un entretien, lui qui en réalise des dizaines pour son site : ce qui est bien avec lui c’est que 1. il est toujours partant et 2. il vous répondrait presque avant d’avoir reçu les questions. Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore son travail, voici donc une série de questions. Un grand merci à lui pour son accueil et sa spontanéité.


Entretien avec Bernard Strainchamps, librairie en ligne Bibliosurf.

Pourrais-tu rappeler en quelques mots ton parcours ?
Avant de créer la librairie en ligne Bibliosurf, j’ai exercé dix ans la profession de bibliothécaire ; durant cette période, j’ai animé un site dénommé Mauvais genres et dédié au roman policier et à la science fiction. Ce fut une réelle expérience de travail en réseau avec des outils que l’on n’appelait pas alors encore web 2.0. C’était un vulgaire site en html alimenté par une liste de discussion très active. J’ai arrêté cette activité bénévole et financée sur mes deniers au bout de six ans : je n’ai pas réussi à trouver un établissement public qui veuille financer ce site qui mettait pourtant en réseau auteurs, lecteurs, bibliothécaires, éditeurs, festivals, associations…

Avec Bibliosurf, on peut dire que tu inaugures une nouvelle manière d’envisager le métier de libraire. Tu en as déjà parlé ailleurs mais pourrais-tu nous décrire une ou deux journées types de la vie d’un libraire derrière l’écran ?
Comme mon boulot va du code informatique à la mise en colis en passant par la constitution du catalogue, la médiation et la communication avec les clients actuels ou futurs, il n’existe pas de journée type. C’est selon mon temps et les priorités du moment – d’autant que je donne aussi des formations.

Quand on travaille en ligne, puisque le client-lecteur n’est pas devant soi, les outils de communication mais aussi les outils sociaux sont inévitables pour se faire connaître, rester en contact, se développer… Et c’est vrai que tu es très actif et innovant en la matière. Qu’as-tu mis en place ? Parviens-tu à fidéliser une partie de ta clientèle, à la renouveler… ?
Jusqu’à ce jour, je ne me lève pas encore en me disant : il faut que je développe ma clientèle. Libraire, j’essaie de poster les colis le plus rapidement possible… en fonction des disponibilités. Et j’enrage de certaines lenteurs quand la commande part au distributeur. Dans tous les cas, je ne fonctionne pas comme A et cie. Je ne relance pas un client quand il a effectué une commande. J’attends qu’il revienne de lui même, et en attendant, je travaille à constituer un catalogue attractif que je popularise via une lettre d’information, via la syndication et les réseaux sociaux Facebook et Twitter. Je n’ai pas innové dans ce domaine. C’est plutôt au niveau de la scénarisation du catalogue que j’ai avancé.

Quelles sont tes relations avec les auteurs et les éditeurs ? Comprennent-ils que ton site n’est pas seulement une vitrine ni une bibliothèque ni un blog mais une librairie en ligne qui, s’adressant à des internautes, se doit d’être inventive ?
En trois ans j’ai réalisé et publié 270 interviews et portraits sur Bibliosurf, ce qui m’a permis de développer de nombreuses relations dans l’édition. Mais en fait, peu d’acteurs de l’édition voire d’auteurs s’intéressent réellement à ce que je fais. Ils répondent à mes demandes et passent leur chemin. Le très bon référencement de Bibliosurf et l’appui de quelques auteurs commencent toutefois à changer la donne.

Une des batailles sur le Net c’est le référencement via les contenus que tu proposes (interviews, revue de presse, chroniques d’internautes et autres contenus enrichis). Pourrais-tu expliquer ça à ceux qui auraient envie de comprendre comment ça se passe ?
Donc or ni car, Bibliosurf n’est pas un blog mais un catalogue à taille humaine, fortement indexé avec des mots matières, des dates (en format date) et des lieux (latitude et longitude), scénarisé et enrichi par le libraire avec des interviews, par les lecteurs avec des commentaires modérés, et par le net grâce à l’agrégation de contenu indexé. Les dossiers rentrée littéraire, géolocalisation, timeline, roman policier… sont à ma connaissance uniques sur le web. C’est ce qui fait en partie le succès de Bibliosurf. Concernant le référencement, c’est certes technique… mais aussi tout bête. Si vous enrichissez un catalogue, un moteur de recherche va automatiquement considérer celui-ci comme plus intéressant. Aussi, c’est parce que je travaille beaucoup ce catalogue que Bibliosurf est très bien référencé et non parce que j’ai une science du référencement. C’est pour cette raison que dans une étude proposée par le Motif, Bibliosurf est la librairie indépendante en ligne la mieux référencée. Travail, travail… travail sur le catalogue, et cela permet d’avoir 5 millions de visiteurs en trois ans et demi.

Une autre bataille, très classique celle-là puisque commerciale, c’est de vendre. Comment t’en sors-tu ?
Je viens de boucler mon troisième bilan et je suis toujours vivant ! En fait, je gère Bibliosurf comme un épicier en limitant au maximum toutes les dépenses, même celle qui consiste à me payer ! Le chiffre d’affaires est encore faible puisque la vente des livres papier est encore inférieure à 100 000 euros par an. La solution passe à présent par une offre plus importante. J’y travaille.

Tu as commencé à vendre des livres physiques puis très rapidement tu as également proposé des livres numériques via un corner amené par ePagine. Par rapport à tes attentes, quel bilan ferais-tu aujourd’hui de ce partenariat ?
ePagine, pour moi c’est avant tout une personne providentielle : Stéphane Michalon. Il a bataillé auprès des distributeurs pour faire reconnaître Bibliosurf comme une librairie à part entière. Le corner d’ePagine, c’est l’outil facile et peu onéreux qui a été grandement amélioré dans sa nouvelle version, sans toutefois offrir les mêmes possibilités que SPIP (logiciel libre que j’utilise pour le papier) de malaxer le catalogue. Aussi, je ruse un peu en récupérant le contenu enrichi produit par Bibliosurf via un widget et en proposant une revue de presse dédiée au seul livre numérique. Les ventes sont encore faibles et oscillent entre 150 euros et 1000 euros par mois. J’attends à présent beaucoup de l’arrivée imminente des catalogues d’Hachette et d’Editis pour propulser Bibliosurf comme librairie numérique incontournable.

Enfin, cher libraire, quel livre numérique conseillerais-tu aux internautes et pourquoi celui-là ?
Aujourd’hui, je propose Les prunes de Tirana de Michèle Kahn pour deux raisons. C’est un excellent texte qui m’a fait voyager, re-vivre des émotions, imaginer des situations ; un texte ambigu, très brutal sur l’Albanie avant la chute du mur, et parfumé comme une confiture de prune. Il est par ailleurs publié par la coopérative d’auteurs Publie.net qui est une expérience unique dans l’édition numérique et avec qui j’aimerais envisager d’autres possibles numériques*.

* la nouvelle vient de tomber : Bernard Strainchamps vient de prendre chez publie.net la direction éditoriale d’une nouvelle collection (« mauvais genres ») dédiée au roman noir et au polar. Les deux premiers auteurs annoncés sont Dominique Manotti et Marc Villard. À suivre de près !

Propos recueillis par Christophe Grossi pour le blog ePagine.

6 octobre 2010

Entretien avec Brigitte Giraud, directrice de la collection « la forêt » (Stock)

Il y a deux semaines, Franck d’Anne Savelli, récit publié début septembre aux éditions Stock dans la collection « la forêt », était chroniqué ici. Aujourd’hui, je vous propose de lire l’entretien que j’ai eu avec la directrice de cette collection, l’écrivain Brigitte Giraud (grand merci à elle). Pour compléter cet entretien, je reviendrai ensuite sur les deux titres publiés à ce jour dans sa collection (celui d’Anne Savelli et celui de Fabio Viscogliosi qui vient de recevoir la Bourse de découverte Prince Pierre de Monaco) ainsi que sur son dernier roman à elle, publié chez Stock en août 2009, Une année étrangère. Sachez également que Brigitte Giraud sera présente demain à la librairie Les Buveurs d’encre lors de la soirée consacrée à Anne Savelli qui, en compagnie de Pierre Ménard (souvenez-vous), proposera une lecture croisée d’extraits de Franck et de Cowboy Junkies /the trinity session (éditions Le mot et le reste). Pour toutes ces raisons, ePagine a créé un bandeau (mise en avant numérique) que vous retrouverez sur la page d’accueil du site. Bonne promenade dans la Forêt !

5 questions à Brigitte Giraud

Vous êtes une femme-orchestre, Brigitte ! Auteur de romans, de récits et de nouvelles, vous êtes également une des responsables de la Fête de Bron depuis de nombreuses années et maintenant éditrice chez Stock…

Non, non je ne suis pas une femme-orchestre, j’ai été en effet Chargée de la programmation de la Fête du Livre de Bron (près de Lyon) pendant une quinzaine d’années et ne suis depuis deux ans plus que Conseiller Littéraire, c’est-à-dire toujours impliquée, mais moins dans le quotidien, dans cet événement auquel je suis très attachée. C’est un choix que j’ai décidé de faire pour pouvoir me consacrer davantage à l’écriture. La proposition de collection que m’a faite Jean-Marc Roberts est récente et m’a enthousiasmée parce qu’elle me permet de défendre des textes singuliers de littérature contemporaine, dont l’écriture est un engagement fort. C’est en tout cas ainsi que je vois « la forêt » où je publierai de 4 à 6 textes par an.

J’avais déjà beaucoup aimé le premier titre paru dans votre collection : Je suis pour tout tout ce qui aide à traverser la nuit de Fabio Viscogliosi. Comment a-t-il été reçu ?

Je suis heureuse du succès d’estime qu’a reçu le texte de Fabio, les libraires l’ont porté et beaucoup défendu pour certains, des critiques littéraires l’ont aussi découvert avec enthousiasme et passion parfois. Je crois que Fabio, qui avait déjà une belle reconnaissance en tant que musicien et dessinateur, est à présent considéré comme un écrivain à suivre, repéré pour son premier livre qui, il faut le dire, est un texte rare et d’une grande beauté et intelligence.

Franck d’Anne Savelli est le deuxième titre de la collection « la forêt ». Comment avez-vous découvert l’auteur ? En lisant ses deux textes précédents parus chez le Mot et le reste ? Via son blog ? Et pouvez-vous nous dire pourquoi ce récit vous a touchée ?

Oui, j’avais lu son « Cowboy Junkies » et je connaissais et aimais sa voix. Le manuscrit m’a été transmis par l’intermédiaire d’une amie libraire qui avait compris que ce texte me toucherait. J’ai été saisie à sa lecture par la force de l’écriture, son tempo, sa mécanique, la façon dont la voix de l’écrivain résonne pour approcher un sujet rare et délicat. Anne Savelli fait le portrait d’un homme (qu’elle a aimé) en parlant des lieux dans lesquels il a vécu, qu’il s’agisse des squats, des halls de gare, des stations de métro ou de Fleury-Mérogis… C’est le portrait d’un homme indésirable, qui n’a de place nulle part et dont le destin est d’être chassé. Le travail d’Anne Savelli sur les lieux est unique, il tente de comprendre comment les lieux jettent au lointain ceux qui n’ont ni statut, ni légitimité, ni argent. C’est la première fois que je lisais une approche aussi sensuelle et précise du parloir en prison, saisi de l’intérieur. Savoir ce que vit la « visiteuse » quand, après avoir parcouru des kilomètres et imaginé ce moment attendu pendant des jours, elle voit enfin son homme le temps de quelques minutes et que ni la parole ni les gestes ne sont à la hauteur de ce qu’on voudrait exprimer. C’est bouleversant, de pudeur et de désespoir, c’est un texte fort qui dit comment la machine pénitentiaire broie sans laisser de trace, qui révèle ce qu’on a du mal à affronter, dans une société qui peine à regarder en face la prison et à proposer un vrai débat. Publier ce texte était pour moi un engagement littéraire mais aussi politique.

Certains de vos livres commencent à être disponibles en numérique, ceux de votre collection également. Pensez-vous que c’est une bonne chose ?

Houlà, franchement, je suis assez partagée ! Si le numérique est certain de préserver l’intégralité du droit d’auteur quoi qu’il arrive, et de respecter le lecteur et le libraire, pourquoi pas, mais pour être franche, je suis assez perplexe. Le support papier n’est pas quelque chose de ringard ou de dépassé, il fait partie de la matière du travail, fabriquer un objet n’est pas anodin, l’objet n’est pas qu’un support, c’est bien plus…

Vous avez d’autres projets j’imagine. Pouvez-vous nous en parler ?

D’autres titres de « la forêt » paraîtront en 2011, deux titres prévus pour janvier et mars, hybrides et singuliers. Et pour ma part je travaille à l’écriture d’un roman que je terminerai sans doute cet hiver. A signaler aussi que la prochaine Fête du Livre de Bron aura lieu en février prochain et proposera un regard sur « 25 ans de littérature française », pour fêter son 25e anniversaire.

Les deux titres publiés dans la collection « la forêt » disponibles en numérique

Franck d’Anne Savelli, septembre 2010

Franck traversait déjà Cowboy Junkies / The Trinity Session : il était « celui à qui elle écrivait ». Cette fois, il est nommé, prénommé. Bel et bien absent de la vie de la narratrice, il n’empêche qu’il est toujours là, figure obsédante, d’où l’adresse, d’où le titre, d’où le sujet de ce récit. Elle qui a fait un bon bout de route avec lui et ne l’a jamais laissé tomber. Même et surtout lorsqu’il s’est retrouvé en prison. Malgré les difficultés administratives, malgré les longues attentes, malgré les allers et retours, malgré les courtes entrevues, malgré son impuissance ou son dégoût d’un système kafkaïen qui passe plus de temps à réprimer, à punir et à soigner son image qu’à respecter les hommes et les femmes emprisonnés mais également ceux et celles qui sont enfermés dehors. Mais comment écrire et décrire l’attente qui a été la sienne ? Comment nommer l’innommable quand « celui à qui » n’est plus qu’un matricule et que la naratrice se retrouve soudain dans la masse compacte, anonyme et impuissante des visiteuses ? Comment ne pas être touché par cette écriture forte, visuelle et sonore ainsi que par les deux figures de ce récit prises dans une société déshumanisante, deux êtres inséparables mais séparés ? (extrait de la chronique du 22 septembre 2010)

Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit de Fabio Viscogliosi, février 2010

Le livre de Fabio Viscogliosi fait partie de ces objets littéraires qu’on met du temps à terminer parce qu’on pressent déjà au bout de quelques pages seulement que la séparation sera difficile. L’écriture est tendue, entre la retenue et le lâcher prise ; le texte-bloc, synthétique, avec ce qu’il faut de touchant et d’humour, est bien maîtrisé. Ici, on peut réellement parler d’une rencontre physique entre la voix de celui qui écrit et celle du lecteur. Oui, ce livre va laisser des traces, on le sait déjà, à cette manière que l’auteur a d’être au monde, de le regarder et de le dire : cet ordonnancement, ce goût pour le détail et l’infiniment petit : ce grain de sable qui aurait pu tout briser, tout changer, tout défaire, cet autre qui a tout sapé.
Et puis il y a cette impression à chaque chapitre (plus de cent cinquante en tout) d’avancer dans un univers familier, connu, vécu, truffé de rencontres, de moments volés ou repris à l’enfance, de références littéraires, cinématographiques, musicales, sportives… mais également de leçons de plomberie, de soudure ou d’électronique. On y croise Raymond Chandler, le chien Snoopy, René Magritte, Henri Calet, l’Italie, le rock, ce qu’il reste de l’enfance pour tenir devant les jours adultes et une figure : celle du père, entre ombre et lumière, qui est celui qui guidera le narrateur jusqu’à l’ultime confession. (extrait de la chronique du 11 juillet 2010)

Le dernier roman publié de Brigitte Giraud

Une année étrangère de Brigitte Giraud, Stock, 2009

Pourquoi cette famille allemande qui a priori n’avait pas besoin de jeune fille au pair en a-t-elle fait la demande ? Voilà la première question que se pose Laura, cette française de 17 ans, dès son arrivée. D’abord bloquée avec la langue (donc avec la pensée), elle est également maladroite car elle ne sait pas ce que cette famille si différente de la sienne (qui, elle, est en train d’éclater suite à la mort du petit frère) attend d’elle. Elle doit donc recomposer « ce qui s’est décomposé en elle », malgré la forêt inquiétante, l’hiver et ses courtes journées et ce qu’on lui cache : le pourquoi de sa présence.
Laura distille les informations et au détour d’une phrase nous livre un élément de sa vie d’avant ou de sa nouvelle vie allemande. En procédant ainsi, par touches, l’auteur parvient à nous plonger dans le même sentiment d’étrangeté que son héroïne, qui s’invente un personnage pour faire la nique au réel ou lit Thomas Mann et Hitler pour mieux comprendre la langue.
Un matin la jeune allemande lui échappe et Laura se perd dans la forêt ; et soudain c’est son frère qu’elle cherche, ce frère qui la hante, cette mort qui lui a fait faire ce voyage de l’autre côté de la frontière, à plus de mille kilomètres des siens. Elle comprend alors que c’est ce deuil impossible qui l’a amenée là, au bord de la Baltique, (« L’expérience du deuil ? Un vertige d’étrangeté », dit-elle), en cet endroit précis où, face à la maladie qui déboussole la famille allemande liée à la France par le grand-père, elle devrait mieux accepter la mort de son frère et enfin rejoindre l’âge adulte.

Les autres titres de Brigitte Giraud en vente sur ePagine

Christophe Grossi

PS : info de dernière minute : lire l’excellent article de François Bon (le tiers livre) publié hier mardi 5 octobre où il revient sur la démarche exemplaire d’Anne Savelli (réponse de l’auteur dans les commentaires), l’audace formelle de son roman et le web comme création critique. Sont également recensés là tous les articles, billets et chroniques consacrés à ce roman.

 

 

 

 

6 juin 2010

Les libraires et le numérique : Saint Paul à Parakou (Bénin)

Filed under: + Entretiens — Étiquettes : , , , — Christophe @ 09:09

Bienvenue aux deux librairies africaines qui viennent de rejoindre le réseau ePagine : la librairie Mercury de Ouagadougou (Burkina Faso) et la librairie Saint Paul située dans un des pays voisins, à Parakou (département du Borgou) au nord du Bénin ! Les librairies Mercury et Saint Paul, comme 90 autres réparties sur des zones francophones du Nord et du Sud (58 pays en tout), font partie de l’Association Internationale des Libraires Francophones (AILF). Depuis 2002, l’AILF a pour principal objectif de constituer un réseau de professionnels permettant la circulation et la diffusion des livres et des idées dans l’espace francophone. C’est d’ailleurs grâce au partenariat avec l’AILF et suite à une journée d’information durant le dernier salon du Livre de Paris que les deux librairies ont pu adhérer au projet. Et, pour bien commencer cette journée, partons immédiatement à Parakou où Sœur Yaya Michaelina a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

Où se situe la librairie et quand a-t-elle été créée ?
La librairie Saint Paul est située à Parakou dans le quartier Bankinkoura, rue des Cheminots, près de l’école primaire publique Abdoulaye Issaa ; elle a été créée dans les années cinquante par les pères de la société des missions africaines.

Quelles sont vos spécialités ?
Les rayons livres, la papeterie et le religieux.

Et est votre clientèle ?
Les établissements scolaires et universitaires, les institutions publiques et privées (telles que la BCEAO ou les ONG) et le grand public.

Parvenez-vous à bien travailler avec les éditeurs (béninois, français, anglais,…) ?
En général, notre collaboration avec les éditeurs est basée sur les termes d’un contrat ou d’une convention. Ces partenaires nous accordent, entre autres conditions, les échéances de règlement sur commandes allant de 30 à 90 jours fin de mois et des remises plus ou moins consistantes. Toutes ces conditions, qui tiennent compte de la distance et de nos réalités africaines et surtout béninoises, nous apportent un grand soulagement dans la considération de nos charges.  C’est le lieu de leur renouveler notre profonde reconnaissance pour tout effort en ce sens ! Par ailleurs, nous ne travaillons pas encore avec les éditeurs anglais.

Depuis combien de temps êtes-vous libraire et combien d’autres libraires travaillent avec vous ?
Je travaille à la librairie Saint Paul depuis cinq ans avec deux autres sœurs.

Quels sont vos jours et horaires d’ouverture ?
Du lundi au samedi (sauf les jours fériés) ; en matinée de 8 h 30 à 13 h et l’après-midi de 15 h 30 à 19 h.

Comment travaillez-vous l’assortiment, les nouveautés, le réassort, les retours ?
Par une réorganisation périodique des expositions et la mise en première vue des nouveautés. De même sur notre vitrine donnant sur la voie, les affiches et les posters relatifs aux arrivages permettent de retenir l’attention des clients et passants sur ces nouveautés. La gestion des retours est si complexe et si onéreuse qu’elle n’existe presque pas ; en effet, le coût des retours nous oblige à préférer vendre, même à perte, les livres à un prix très souvent inférieur au prix d’achat, au lieu de les retourner aux éditeurs hors du Bénin et du Togo. En revanche, quelques rares éditeurs acceptent le retour, après les avoir arrachées, des couvertures des livres concernés. Cela allège un peu les frais de transport.

Faites-vous des animations (rencontres avec des écrivains, des éditeurs, jeux-concours…) ? Et pouvez-vous compter sur la presse ?
Oui, nous faisons des animations. Quant à notre collaboration avec la presse, elle est très fructueuse pour la promotion du livre et de la lecture au nord du Bénin. Elle fait partie de nos fidèles partenaires à Parakou et dans tout le Septentrion.

Quelles sont vos relations avec les lecteurs français expatriés ?
Hormis les volontaires français travaillant dans le cadre du jumelage des villes Parakou-Orléans, qui une fois nous a adressé une commande ou des bons de commandes pour documenter les bibliothèques scolaires de Parakou, nous n’avons pour le moment pas d’autres relations avec les lecteurs français. Cependant, des touristes et autres résidents nous visitent individuellement et achètent des ouvrages ou des cartes touristiques ou postales. En outre, il y a deux mois environ j’ai reçu la visite d’une équipe des centres culturels français de Parakou et de Cotonou ; elle a promis d’approvisionner la bibliothèque du CCF de Parakou par des commandes de livres chez nous. Mais jusqu’à présent je n’ai pas encore eu de suite favorable. Une lettre de relance est rédigée et leur sera remise prochainement.

Y a-t-il une loi sur le prix unique du livre au Bénin ?
Pas encore.

Qu’attendez-vous de l’arrivée du numérique ?
1. Que les lecteurs béninois actuels ou potentiels découvrent ce moyen précieux d’achat et de lecture de livres et surtout, qu’ils parviennent à l’exploiter vraiment afin de profiter des nombreux avantages qu’il offre à l’heure de la promotion des nouvelles technologies chez nous et dans le monde.
2. Que tous les lecteurs béninois et ceux du monde entier sachent qu’ils peuvent passer leurs commandes de livres numériques à partir d’un blog de la librairie Saint Paul de Parakou, livres qui leur seront transmis ultérieurement. Mais ils peuvent déjà se renseigner sur le site ePagine ou via notre adresse électronique.

Pourquoi vous lancer dans l’aventure ePagine ?
Pour permettre à tous nos clients et au grand public d’accéder aisément à ce moyen moderne de la lecture et leur offrir aussi la chance de bénéficier de ses avantages par l’intermédiaire de la librairie Saint Paul. Pour être au même diapason que nos collègues libraires des pays du Nord et en phase avec le progrès des nouvelles technologies.

Qu’est-ce qui vous plaît dans le projet ?
Ce qui me plaît dans le projet c’est surtout l’ouverture, la possibilité qu’il offre aux libraires, même les plus cachés du monde, d’être découvertes par tous les pays et de vendre facilement des livres au-delà de ses limites géographiques à un plus vaste public capable de les choisir sans les connaître.

Propos recueillis par Christophe Grossi

22 mai 2010

Les libraires et le numérique : quartier latin à Nice (2)

Filed under: + Entretiens — Étiquettes : , , , — Christophe @ 04:53

Après la présentation du quartier latin, librairie à Nice, qui fait partie du réseau des libraires-partenaires d’ePagine, le temps est venu aujourd’hui de nous entretenir avec son directeur, Daniel Schwall – autrement surnommé Gentil Libraire sur Facebook. Merci à lui d’avoir accepté notre invitation et de s’être prêté au jeu des questions-réponses avec autant d’allant.

 

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Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours et du quartier latin, la librairie que vous dirigez ?

La vie n’est pas un long fleuve tranquille… J’ai grandi entre une vaste bibliothèque et la musique de Mozart. Comme l’époque était à la contradiction, j’ai copieusement ignoré la première et bêtement haï la seconde. Ce qui m’a mené tout droit au métier d’avocat. Je m’en suis lassé assez vite, j’ai trempé vingt ans dans l’audiovisuel à produire des programmes TV que j’espérais exigeants et ensuite des dessins animés qui l’étaient un peu moins. Mais créer un studio de dessin animé à Arles, c’était un défi d’un autre monde, et travailler pour Disney un challenge intéressant. Au moins mes fils étaient-ils fiers de leur père quand mon nom passait au générique.
Le livre ? J’en ai toujours eu une espèce de vénération. Est-ce mon passé chez Bayard Presse, ou le voisinage à Arles avec Actes Sud ? C’est venu comme une illumination quand le souci n’a plus été de nourrir ma famille mais juste de me nourrir moi-même. Un stage à l’INFL, une petite annonce dans Livres Hebdo, et voilà !
Quartier latin c’était une rencontre. Avant de venir voir M. Bodereau, mon prédécesseur, je n’avais mis les pieds à Nice que deux fois ! La librairie, son bel espace (300 m2 bien lumineux avec 5 m de hauteur de plafond et de belles caves voûtées) m’a tout de suite fait rêver, car elle avait manifestement un potentiel de progression élevé. J’essaye de m’exprimer poliment – vous n’imaginez pas combien de personnes du milieu m’ont mis en garde : on ne croyait pas vraiment que cette grande boutique sérieusement décatie pouvait survivre. Bon, rien n’est jamais acquis, mais je crois qu’aujourd’hui, deux ans plus tard, elle a déjà bien changé de look, elle s’est informatisée, et tout en cultivant son public plutôt scolaire et universitaire, elle devient une librairie à part entière. Nous venons de relancer un gros rayon BD, nous soignons la littérature, nous allons agrandir la surface de vente ce qui permettra d’installer d’autres littératures de niche.

 

Vous écrivez sur le site que la volonté de la librairie n’est pas d’opposer culture et modernité. « Au contraire, écrivez-vous, nous nous préparons activement à vous faire bénéficier des avancées des nouvelles technologies de l’information. Dans cette optique le site web est le point de départ d’une nouvelle approche des supports du savoir. » Par rapport à ce que vous énoncez ici, où en êtes-vous aujourd’hui ?

C’est plutôt vague, hein ? Pour faire court, le libraire est aujourd’hui à la croisée des chemins, et son banquier voudrait savoir, comme lui, s’il faut prévoir une évolution à la disquaire (espèce en voie de disparition par changement brutal de l’écosystème) ou alors éternelle actualité de la pensée écrite ?
Première haie à franchir : la vente sur Internet. Tant que le libraire reste isolé, il n’existera pas sur la toile. Quand j’explique à mes clients qu’ils peuvent commander n’importe quel livre sur notre site Internet, ils reviennent deux semaines plus tard en me disant qu’en effet ils ont trouvé leur bonheur… chez Amazon. Or, nous savons bien que nous avons les mêmes livres, au même prix et que nous livrons plutôt plus vite qu’Amazon. Voilà ce que nous devons accepter : la force de la communication, de la notoriété. Donc : il nous faut un site, un portail qui génère cette notoriété. Peut-être que la partie est déjà perdue en France. Je n’arrive pas à comprendre les tergiversations du SFL, des libraires en général, sur l’affaire du portail des libraires. Pour le moment le site fédérateur c’est Place des libraires, c’est de loin l’initiative la plus intelligente qu’il y ait dans notre profession mais il lui faudrait plus d’adhérents.
La seconde révolution qui s’annonce c’est l’e-book. Il est sûr que si les perspectives que tiennent pour acquises les technogeeks se réalisent, les libraires n’auront aucune part dans ce marché et l’hypothèse « disquaires » se réalisera. Pourquoi quelqu’un irait-il jusque dans une librairie pour acquérir un e-book qu’on lui demandera de télécharger à partir d’Internet ? La dématérialisation c’est la mort du libraire, évidemment – si elle arrive vraiment.
Mais derrière tout cela pointe la révolution numéro 3 : l’impression des livres sur demande, en librairie. La machine pour le faire existe. Ce qui lui manque pour le moment, en France du moins, c’est un catalogue suffisant d’oeuvres officiellement et légalement disponibles. Mais l’e-book est en train de pulvériser cet obstacle. Et donc, ce qui pourrait être la mort du livre signifiera en fait sa résurrection. Car ce sera un changement total du paradigme d’achat : aujourd’hui, si vous avez envie d’un livre pas trop répandu, la meilleure solution est d’aller le commander sur le net. Avec un peu de chance, vous l’aurez en main dans une semaine. Mais bientôt vous irez chez votre libraire-imprimeur car sa promesse à lui sera : quel que soit le livre que vous cherchiez, soit je l’ai, soit je vous l’imprime. Cette promesse-là est irrésistible. Car je fais le pari que pour la majorité des livres, des vrais livres, la forme codex, le livre en papier, restera d’une attractivité supérieure à sa forme « fichier ».
Voilà : dès que cela pourra se faire, nous en serons. Car je ne vois pas la librairie comme prétendant à l’exclusivité de la distribution de l’esprit et du savoir. Mais oui, je la vois comme distributrice des supports culturels matériels : livres, CD, DVD et tout ce qui leur succèdera.

 

Pourquoi avoir alors adhéré au projet ePagine et quelles étaient vos attentes à ce moment-là ?

Oui, après ce que je viens de dire, pourquoi vendre des e-books ? Eh bien, mettre la tête dans le sable, est-ce plus intelligent ? Peut-on se permettre d’ignorer ce que l’époque nous apporte ? Et puis ce que ePagine a l’air de vouloir devenir est, à mon sens, la seule chose que puisse espérer un libraire : un grand portail bien foutu et riche, sur lequel toute la production numérique est disponible, et qui redirige les ventes vers ses libraires adhérents. Mutualisation. Ce qui nous permet d’être à la fois grands (plateforme à forte notoriété) et petits et individualistes (librairie avec sa propre politique éditoriale). Acheter sur ePagine devrait être le meilleur choix : une plateforme qui offre tout, y compris le conseil démultiplié d’une grande quantité de libraires.

 

Et aujourd’hui, quel premier bilan faites-vous ?

Ce qui est drôle c’est qu’il semble que nous ayons fait une des premières ventes de ebooks à une bibliothèque… on a essuyé quelques plâtres mais en gros ça semble bien se passer. Reste à savoir comment ils vont gérer la chose de leur coté. Sinon, il faut bien avouer que les ventes sont encore rares et épisodiques… Évidemment cela a à voir avec le peu de liseuses en circulation. En tout cas la chose s’installe très bien sur notre site et l’intégration par Tite Live et ePagine des livres numériques dans les résultats de recherche est absolument géniale. Je suis du genre revendicatif à l’égard de Tite Live, mais là, ça s’est passé avant que j’aie eu le temps de le rêver et c’est une des clés du problème pour les librairies : si l’e-book doit exister, qu’il soit au moins aussi bien intégré que possible dans notre offre…

 

Avez-vous gagné de nouveaux clients sur votre site et que viennent-ils chercher : genre, format (papier ou numérique), prix, conseils… ?

Nous n’avons, et pour cause, pas beaucoup de rapports avec nos clients en ebooks. C’est frustrant, mais c’est la même chose avec les clients qui achètent des titres en dur sur notre site. Un acheteur sur Internet me semble typiquement assez individualiste et ne recherche pas le conseil. Pour le moment nous sommes dans la phase découverte du média, expérimentation…

 

Pour que les libraires puissent bénéficier de toutes les ressources du Net et rendre leurs sites plus attractifs, vous rêvez qu’ils soient aussi un lieu de rencontres, que les internautes puissent se rencontrer via leurs affinités (comme sur les sites de rencontres mais par le biais du livre et de la lecture). Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je ne suis pas un vétéran de la librairie, je suis un « nouvel entrant ». Mais tous les libraires et aspirants libraires m’ont exprimé le même rêve : que leur boutique soit un lieu d’échange, de discussion et de découverte. Avec toujours cette idée du café-librairie. Bon, rendons nous à l’évidence : sauf quelques exceptions, ce rêve se heurte à la dure réalité économique. Le mètre carré est trop cher pour installer un salon de thé ou alors cela devient l’occupation principale. Quant au conseil, bien sûr c’est notre vocation, mais à la fin cela concerne guère plus de 10 % de nos clients. Avec le net cela devient différent. Cela ne coûte pas d’espace, et les gens ont le temps, choisissent leur moment, ne sont pas garés en double file et peuvent prendre leurs aises. Alors oui, je pense que les sites de libraires peuvent être ou devenir cela : des lieux de discussion où on peut parler de livres, de culture et d’idées, ou juste les prendre comme prétexte. Après tout il y a l’affinité physique et l’affinité sociale, mentale, intellectuelle. Le livre est aussi lui-même un puissant vecteur vers des sujets, des thématiques, des préférences, des modes de vie. Les soi-disant réseaux sociaux montrent la quantité de choses qui peuvent être reliées entre elles, et qui quelque part contribuent à définir notre rapport avec le monde. Le livre et la musique, avec le cinéma, sont sans doute les identifiants les plus forts. Une librairie, telle que je la vois, apporte l’ancrage local, la géoréalité dans ce tissu relationnel psycho-virtuel. Voilà notre légitimité : bien sûr, procurer le livre, le disque. Mais aussi donner cet ancrage qui permet aux gens de se rencontrer en chair et en os. Reste qu’un libraire à lui tout seul ne peut pas supporter le coût d’un site avec forum, messagerie privée, chat, etc… Mais je vois là un vrai marché pour une société de service comme ePagine. Car les sites de rencontres, quand ils proposent des applications en marque blanche, qui pourraient faire l’affaire, il leur manque toujours ce qui ferait la différence : le lien avec le produit culturel, la base de données autour de laquelle s’organise la relation. Le libraire représente le pôle d’ancrage local – reste à créer la mécanique relationnelle. On est en plein dans le réseau social qui est le sujet de tant de spéculations aujourd’hui. Du coup nous nous sommes mis sur Facebook avec une page et un groupe quartier latin… Il y a donc là une place à prendre pour une société de services comme ePagine et je crois qu’elle est socialement importante. Avant de le devenir éventuellement commercialement.

 

De février à avril dernier vous avez lancé une opération « Lire pour 1 € » afin de tenter une nouvelle approche de l’objet livre. Comment est née cette idée et comment a-t-elle été reçue par vos clients ?

Ah ! c’est encore une idée qui n’est pas une idée de libraire. Au départ il y a le client qui nous dit « les livres sont trop chers ». Chiche, se dit le mec derrière la caisse, je vais vous faire une proposition que vous ne pouvez pas refuser. Librio, c’est une super collection, prix rase-motte, sur laquelle on ne gagne pratiquement pas un rond. En proposant l’échange d’un Librio déjà lu contre un Librio à lire, en reprenant donc les occasions à 50 %, le calcul donne : autant de Librios que vous voulez à 1 €. Bluffant. Alors est-ce que cela a marché ? Oui et non. Oui : nous avons vendu cinq fois plus de Librios que pendant la même période l’année dernière. Il faut dire qu’il y avait une forte mise en avant en magasin. Et non : trois personnes seulement nous ont ramené un Librio à échanger.  En fait les gens ont trouvé qu’ils faisaient une affaire en le gardant, pas en le ramenant. Je ne m’en plains pas.

 

Pour revenir au numérique, possédez-vous une tablette de lecture ? Si oui, laquelle ?

Fallait bien que j’essaye ! J’ai pris une Bookeen, je l’ai bourrée de e-books en partant à Noël et je l’ai oubliée sur place en ayant à peine lu quelques pages. Je ne m’en suis aperçu que deux mois plus tard. Vous voyez un peu combien la chose m’a manquée… Ce qui nous ramène à la nature même de l’e-book. Je suis sûr qu’il y a un marché pour cette chose, ça a un côté pratique quand vous êtes en cure à la Mer Morte ou quand vous partez dans une navette spatiale. Mais ma spéculation est que cela restera marginal, tant la forme ergonomique du codex reste supérieure pour la plupart des usages du livre. J’ai un ami qui pense le contraire et qui s’est mis à lire depuis qu’il a la machine. Ou alors serait-ce parce qu’il a pris sa retraite… allez savoir… Reste que le décollage viendra avec l’iPad. Parce que c’est un support multimédia, au contraire de la liseuse qui reste très mono-utile. Je crois que les magazines, les journaux et les sites Internet vont finir par se fondre en une grande masse dont le support sera l’iPad et ses succédanés. Le livre, lui, restera un objet culturel à part.

Propos recueillis par Christophe Grossi.

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