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Conseils de lecture, entretiens, actualité numérique :

le Livre-Avenir ne se fera pas sans les libraires.

24 août 2015

Booming, Mika Biermann, Anacharsis (24 août 2015)

Accrochez-vous : Booming est un western quantique qui se joue des balles et du temps qui passe.

Surgis du fin fond du décor, Lee Lightouch et Pato Conchi, le grand maigre et le petit gros, se rendent à Booming pour raison sentimentale.

« Personne ne va à Booming » ; « Prenez un bonbon, je ne crois pas qu’ils en aient » : on les avait pourtant prévenus. Kid Padoon et sa bande font régner la terreur à Booming, le shérif à leur botte, le bordel à leur service, le saloon à leur disposition, le croque-mort aux petits soins.

Mais ça n’est encore rien : il y a quelque chose de détraqué à Booming, un truc qui coince, qui débloque, qui recoince et qui vous rend cinglé.

 

Mika Biermann vit à Marseille, dont il a adopté l’accent bien que sa langue maternelle soit l’allemand. Il développe cependant sans accent et directement en français une œuvre littéraire des plus originales dans le paysage contemporain. Après Ville propre (La Tangeante, 2007), il publie en 2013 le très remarqué Un Blanc chez Anacharsis, puis, coup sur coup, Palais à volonté (POL, 2014) et Mikki et le village miniature (POL, 2015)

 

 

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Ça commence comme ça :

 

Une porte s’ouvre sur le désert.
Les méchants sont vêtus de manteaux.
Un homme tire plus vite que son ombre.
On aura tout vu.
Presque tout.

Lee Lightouch et Pato Conchi franchirent la frontière à l’aube. Lightouch était habillé de cuir, Conchi de lin. Le premier portait un couvre-chef gras de sueur, le deuxième allait boucles au vent. L’un était grand, l’autre rond. Le grand maigre, arborant moustache et barbiche, marchait mains dans les poches, le gros glabre avait glissé une machette dans sa ceinture. Leur mule les suivait comme une ombre. Ils voyagèrent cinq jours d’affilée. Le soir, ils mangèrent du lard ; une couenne était attachée au bat. Ils firent de petits feux sans fumée. Le matin, ils burent une infusion de chicorée. Les nuages à l’horizon ne changeaient ni de taille ni de couleur, quelle que soit l’heure, quel que soit le jour. Sauf le soir, quand ils viraient au rouge, comme d’ailleurs le reste du monde.
— C’est magnifique, dit Lightouch.
— Bof, dit Conchi.

Le sixième jour, ils entrèrent dans le village de Townsend. Lightouch se rendit à l’Eden Saloon. Accoudé au zinc, il leva son verre et regarda le barman barbu à travers le liquide ambré.
— Nous voudrions nous rendre à Booming.
— Booming ?
Le barman chauve expédia un mollard dans le crachoir.
— Personne ne va jamais à Booming.
— Pourquoi pas ?
— N’y a rien là-bas.
— Je suis artiste, mon ami. Vous ne voulez pas une belle fresque au mur ? Une chasse au bison ? Une charge de cavalerie ? Je vous fais un prix.
Le barman cracha de nouveau.
— Non.
Lightouch haussa les épaules. Il finit son whisky, bien mauvais d’ailleurs. Il avait bu pire, mais pas souvent. Ce qu’il aimait, c’était du champagne avec une goutte de sirop de figue. Il adorait le vin noir de Smyrne. Il ne crachait pas sur un verre de raki turc. Dans cette contrée, on avalait partout du whisky fait à base d’épluchures de patates et de la bière faite à base d’épluchures de patates. Il avait vu des durs à cuire vomir leurs tripes. Il n’aimait pas les cow-boys. Ils n’avaient jamais vu Rome.
— Vous avez déjà vu une cathédrale ?
—’Sais pas.
— C’est une énorme église, dont les flèches jettent leur ombre sur la ville. Le long du toit pendent des cages en fer où on enfermait les hérétiques. La pierre de la façade est travaillée comme une dentelle, même au sommet, là où personne ne la voit jamais. Des gargouilles, monstres hideux ou vierges ailées, crachent leur eau vers le dédale des rues. Autour du portail virevoltent des anges, et des saints décapités portent leurs têtes sous le bras. Une fois à l’intérieur, on se croit au fond d’une eau tiède et parfumée. Des losanges multicolores de soleil mouchettent les dalles. Un million de bougies chauffent l’air. Du vieil or entoure les tableaux de saints oubliés. Au plafond, on voit les blasons de rois morts et de villes détruites. Les colonnes torsadées de l’autel portent des nuages d’étain chevauchés par des putti aux derrières rebondis qui se perdent dans les combles. Dans les reliquaires jaunissent les osselets des martyrs. Des vieilles minuscules, écrasées par ces piliers, cette pénombre, cette odeur de cire, prient à genoux, à toute vitesse. L’orgue murmure un plain-chant. Une soif inexplicable vous serre la gorge.
— Je vous ressers ?
— D’accord…

À la Cantina de Townsend, Conchi buvait du lait de chèvre. Son bol était émaillé de bleu. Dans son assiette en grès fumaient d’énormes haricots blancs. La robe de la dueña lui rappelait un étang couvert de lentilles d’eau, ses cheveux les nuits d’été au bord du Pacifique.
— C’est très bon, dit-il, la bouche pleine.
— Mon oisillon, mon bébé, mon héros, tu voudrais un piment pour te rafraîchir la bouche ?
— Ma caille, envoie le piment.
Un rideau de perles se sépara sur un garçon qui portait un panier. Les piments étaient longs et rouges et luisaient comme des flammes.
— C’est le tien ? demanda Conchi.
Il caressa la tête de l’enfant qui se laissa faire.
— Le mien, mon loup. Lui, et six autres, tous en bonne santé et vifs comme argent. Béni soit Dieu qui nous gâte ainsi.
— Amen !
La bouche pleine de haricots, ça sortait « ham’ ».
— Tu vas où ainsi, mon beau voyageur ?
— À Booming.
— Ne va pas à Booming. Il n’y a rien là-bas. Reste avec moi.
— Et ton mari, que dira-t-il ?
— Il te battra comme plâtre.
— Tu vois bien, mi corazón, ma fleur jolie-jolie, que je dois continuer mon chemin.
— Promeneur, il n’y a pas de chemin, seulement un sillage sur la mer, dit le garçon.
En passant devant la Cantina, Pato Conchi y voit un homme attablé, portant les mêmes vêtements que lui, coiffé des mêmes boucles huileuses, de la même corpulence, en train de manger des burritos. Il entre, s’assoit en face de l’étranger et engage la discussion. Ils parlent de la pluie et du beau temps, de Booming et de Townsend, des femmes et des prostituées, de mets et de boissons, de l’homme et de son destin. Ils sont d’accord : pour le bordel que c’est, on y vit avec un certain plaisir, dans ce monde, et pas dans l’autre. Quand Conchi se lève pour se retirer, l’homme l’arrête.
— Excuse ma question, l’ami, mais qui es-tu ?
— Qui je suis, répond Conchi, ça, je n’en sais rien. Mais j’ai toujours voulu avoir une petite conversation avec moi-même.
Ils se retrouvèrent devant l’étable. Lightouch paya les vingt cents pour une nuit dans le foin. Le lendemain matin, ils firent des provisions à la quincaillerie tenue par un homme grassouillet affublé d’un tablier. Lee essaya de marchander.
— Trois dollars pour une outre ? Je vous en donne la moitié.
— C’est à prendre ou à laisser.
— Qu’est-ce que vous en dites, Pato ?
— Et si on prenait quelques harengs ?
Conchi était penché sur un tonneau d’où s’échappaient les effluves évidents du poisson salé.
— C’est une outre premier choix, dit le commerçant. En peau de chèvre, cousue par ma femme. Garantie increvable. Touchez pas à ça !
Conchi recula devant une pyramide de cylindres en fer-blanc.
— C’est quoi, ces trucs ?
— C’est des boîtes de conserve.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Vous ne savez pas lire les étiquettes ?
— « Pêches au sirop », déchiffra Conchi. « Langue de bœuf ». « Haricots en sauce ». « Graisse de canard ». « Pemmican extra ». Lee, ça te dit, une boîte de saucisses de Francfort ? Comment ça s’ouvre ?
— Avec un ouvre-boîte.
— Combien, les saucisses ?
— Trois dollars. Et cinq dollars pour l’outil.
— Ça va pas la tête ? Cinq dollars pour l’ouvrir ?
— Vous pouvez toujours essayer avec une pierre pointue.
— Deux dollars pour l’outre, dit Lightouch. Il nous faut également une couenne de lard, un sac de haricots, une tresse d’oignons, une cruche de whisky, une pelle. Faites-nous un prix.
— Vous allez où, comme ça ?
— À Booming.
— À Booming ?
— C’est ça.
Le commerçant indiqua une jarre sur le comptoir.
— Personne ne va à Booming. Prenez un bonbon. Je ne crois pas que là-bas, ils en aient.
La piste de Santa Fe partait à gauche, vers les montagnes aux cimes blanches de neige ; la piste de Cribbs à droite, vers une rangée de cactus candélabre. Le chemin qui menait à Booming allait tout droit jusqu’au lieu-dit du Doigt-Dieu au bord de la grande falaise. Dans cette direction, la poussière était vierge de toute trace de botte, sabot ou roue.
— Maintenant vous allez me dire ce qu’on va faire à Booming, dit Lightouch.
— On va chercher une femme.
— Comment ça, une femme ? Une femme quelconque ? Pourquoi là-bas, où la terre s’arrête, où commence le brasier de Jahannam ?
— On va chercher ma femme.
— Vous n’êtes même pas marié.
— Tu ne peux pas comprendre, compadre. J’aime Conchita. Elle a été enlevée par un hijo de puta nommé Kid Padoon.
— Qui c’est, Kid Padoon ?
— Un petit voyou. Je ne l’ai jamais vu. Quelqu’un m’a dit les avoir vus à Booming.
— Je pourrais attendre votre retour sous un saule…
— Ne dis pas de bêtises, Lightouch. Il n’y a pas de saules ici.
— Je ne serai d’aucune utilité dans votre entreprise de récupération sentimentale.
— Au contraire. Je n’y arriverai pas tout seul. Aide-moi, amigo.
— Quand c’est si gentiment demandé…
Tous deux se mirent en branle, direction le Doigt-Dieu. La mule, n’ayant pas le choix, suivait du pas résigné de la bête de somme.

Une tortue traversa le sentier à la recherche d’ombre. En temps normal, elle évitait les heures chaudes, pendant lesquelles elle cuisait dans sa carapace, et les terrains sablonneux, où elle avançait à reculons. Un petit renard l’avait délogée de sa cavité sous les pierres en lui urinant dessus. Lee et Pato débattirent longuement de sa valeur culinaire, puis de son régime alimentaire. De toute évidence, elle ne chassait ni la souris ni la mouche. La limace eût été à sa portée, mais les gastéropodes n’existaient pas dans ces contrées.

… à suivre ; en achetant ce livre dans une « des dizaines de librairies indépendantes françaises qui vous permettent, via leur site Internet, d’acheter les livres numériques du catalogue Anacharsis. »

Booming

 

« À propos de la jouissance et de la lecture numérique »

« Les livres numériques préparés par les éditions Anacharsis sont commercialisés sans protection spécifique, autrement appelés DRM ou « verrous numériques ».

Pour Anacharsis, il est essentiel que le lecteur dispose avec sa copie numérique de droits de jouissance similaires à ceux d’un livre papier.

Pourtant, si vous achetez votre copie directement à partir de votre périphérique de lecture, au sein de la librairie en ligne associée à la marque de votre liseuse ou tablette, vous ne pourrez sans doute jamais transférer votre livre ailleurs, sur un appareil qui dispose d’un environnement de lecture différent.

Acheter vos livres numériques dans les magasins intégrés à chaque plate-forme de lecture est une démarche facilitée par les fabricants. Ils espèrent de cette manière faire de vous une clientèle captive et soumise, qui ne peut d’aucune manière transférer sa bibliothèque dans un autre environnement de lecture.

Les éditions Anacharsis considèrent que les droits concédés sur une copie numérique ne doivent pas être limités au seul droit d’accès à partir d’un environnement de lecture particulier, déterminé par la marque d’une tablette ou d’une liseuse.

À l’heure actuelle, il existe des dizaines de librairies indépendantes françaises qui vous permettent, via leur site Internet, d’acheter les livres numériques du catalogue Anacharsis. Dans ce cas, aucune restriction de lecture ne vous est imposée. Vous voilà libre. »

Anacharsis

à noter  :

Ce livre numérique a été fabriqué par Lekti.

En exergue de  Booming on trouve :

 La vérité doit forcément être plus étrange que la fiction, dit Basil avec calme. Car la fiction n’est qu’une création de l’esprit humain et, par conséquent, est à sa mesure.

Gilbert Keith Chesterton, Le Club des métiers bizarres

À la recherche du temps perdu

Titre d’un roman en sept tomes de Marcel Proust (1871-1922).

« Nous avons peut-être un peu exagéré, mais je ne savais pas comment terminer autrement. »

Howard Hawks, à propos de la fin de Red River.

Nous aimerions qu’à la fin les méchants mordent la poussière et les bons dans la brioche. Or, la réalité n’est pas faite ainsi. Le Far West a ses propres lois, et l’une d’elles stipule que rien ne peut aboutir, ni ce livre ni l’agonie des bisons ni la longue marche des Indiens ni le vol paresseux de la balle qu’un brave ou qu’un bandit envoie sur sa trajectoire vers une cible qui se dérobe toujours et à jamais.

William Hintercaler, The Bad Sheriff

Les volumes de la collection WESTERN sont imprimés en très grande série. Un incident technique peut se produire en cours de fabrication et il est possible qu’un livre souffre d’une imperfection qui a pu échapper aux services de contrôle. Dans ce cas il ne faut pas hésiter à nous le renvoyer.

Il sera immédiatement échangé.

Les frais de port seront remboursés.

Note de l’éditeur pour La Vengeance de Kate Lundy de Louis L’Amour.

ePagine

 

 

 

12 février 2014

Mélikah Abdelmoumen | Adèle et Lee (éditions Émoticourt)

En octobre dernier nous parlions ici de Muette, personnage éponyme du roman d’Eric Pessan. Il était question de la fugue d’une adolescente, de la violence qui s’empare d’elle, face aux métamorphoses de son corps, face aux non-dits ou aux rejets de sa famille. Hier soir j’ai lu d’une traite Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen, longue nouvelle qui vient de paraître aux éditions Émoticourt, en numérique, où il est à nouveau question d’une adolescente. J’ai été stupéfait par la puissance d’évocation et la capacité qu’a l’auteur en si peu de « pages » de nous faire entrer et de nous entraîner dans cette histoire fulgurante. Comme si chaque phrase contenait en elle des dizaines d’autres, comme si l’auteur était parvenue à les resserrer au point de ne garder que l’essentiel tout en permettant au lecteur de retrouver celles qui auraient été gommées. Est-ce dû à l’imagination débordante de la narratrice ou a l’omniprésence du cinéma dans ce texte ? On y trouve en effet de nombreuses références à des réalisateurs, films, personnages et comédiens, la plupart américains, des frères Coen à David Lynch en passant par Hitchcock, Thelma et Louise, Ingrid Bergman, Gus Van Sant, les séries TV… Et cela, dès le tout début où la narratrice, à rebours, revient sur sa petite enfance puis l’année de ses treize ans avant la folle équipée qui s’ensuivra.
Personnages bien campés, psychologie maîtrisée, sens de la narration et du suspense, phrases alternant descriptions, analyses et formules choc, style s’adaptant dans l’alternance des points de vue de la jeune femme et du professeur, Adèle et Lee est une belle réussite. Entre Adèle (jeune fille hyper-sensible, décalée et cruelle), sa mère (ex-catin, hystérique et névrosée qui m’a rappelé un personnage de John Cassavetes), Maxine des « Trois Grâces » (qui joue à merveille son rôle de Lolita à la fois perverse et naïve) et enfin Lee (le professeur américain malmené par tout ce petit monde), cette novela, à rapprocher de l’univers du Roi n’a pas sommeil de Cécile Coulon, est à découvrir de toute urgence !

Lisez ces trois extraits, téléchargez ensuite Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen et dites m’en des nouvelles !

ChG

 

Quelques liens

Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen (Émoticourt) sur ePagine
Autres titres de l’auteur disponibles en numérique à La Courte échelle
Autres titres de la maison d’édition disponibles en numérique

 

— TROIS EXTRAITS —

 

EXTRAIT 1

ADÈLE : “Nous roulions. Dans mon souvenir, nous traversions un de ces paysages américains avec ciel bleu pur sans le moindre nuage, lumière mordorée. (C’est impossible. Je le sais aujourd’hui, nous étions en France. J’avais cinq ou six ans, et déjà beaucoup trop d’imagination.)

Partout jusqu’à un mètre au-dessus du sol une sorte de poussière rouge voletait, tourbillonnait. Corneilles perchées sur les poteaux électriques et sur les fils. Boules de brindilles et de branchages roulant gracieusement au sol, poussées par le vent. Il ne manquait que Bip Bip et Vil Coyote pour que le paysage se confonde parfaitement avec celui de mon dessin animé préféré.

Ma mère conduisait comme une tarée. Nous quittions encore une grande ville (ne me demandez pas laquelle) dont nous avions, selon son expression, « épuisé les possibilités professionnelles », pour aller tenter notre chance dans une autre.

Elle portait ces lunettes de soleil trop grandes qui la faisaient ressembler à une mouche. Elle pleurait, larmes et rimmel en rigoles sur ses joues blêmes. Elle ressemblait à la mère dans Shining de Kubrick, en rouquine.

Le vent qui entrait par les fenêtres ouvertes fouettait ses cheveux orange, sales, longs et emmêlés. J’avais froid et je sanglotais. De temps en temps, entre deux bouffées des cigarettes qu’elle allumait pas seulement l’une à la suite de l’autre mais l’une avec l’autre, elle me jetait un regard vacillant qui se voulait plein de self-control, et disait : « Arrête ton cinéma, Adèle. » (…)”

EXTRAIT 2

ADÈLE : “Lorsque j’ai fait mon entrée au collège où enseignait Lee Lake, j’avais treize ans. Qu’on ne vienne pas me dire que ce n’est pas l’âge le plus trash de la vie. J’avais treize ans et j’étais une mocheté. Une grande grassouillette aux cheveux marron merde, aux mèches plates et pendouillantes qui me cachaient la moitié du visage. J’étais la Nouvelle. J’aimais les livres autant que je détestais ma mère dont j’aurais aimé avoir les cheveux, au moins. J’étais entre deux âges. Une petite fille qui attendait encore ses premières règles dans un corps trop voluptueux pour son propre bien, qui n’était pour autant pas encore celui d’une femme.

Le proviseur du Collège Préparatoire m’avait à peine laissé le temps de découvrir ma chambre et d’y poser ma petite valise avant de me conduire à la salle où officiait Lee Lake. Le cours était déjà commencé. Je m’étais sentie comme Charles Bovary devant le « nous » mystérieux du premier chapitre du roman de Flaubert : décalée, déplacée, déclassée.

Lee parlait le français avec cet accent irrésistible qu’ont les Américains qui sont de vrais francophiles : léger, presque imperceptible, aguichant comme un secret. Il avait les cheveux noirs et portait la moustache sans la moindre touche de ridicule. Un croisement entre Freddie Mercury et Don Draper, de la série Mad Men.

Les autres élèves étaient, toutes, parfaites. C’était à se demander si elles étaient vraiment vraies. Parfaites et glaciales.

Et moi, décalée, déplacée, déclassée.

J’étais allée m’asseoir à la seule place libre, le regard baissé, le visage bien caché derrière mes cheveux. Je ne sais si c’est Lee qui avait eu la mauvaise idée de me réserver une place au milieu des « Trois Grâces ». Peut-être qu’il s’était dit que la Nouvelle, qu’elle appartienne à la race des Vilains Canards ou à celle des Jolies Princesses, avait tout intérêt à commencer par là son intégration à la vie du Collège Préparatoire : la fréquentation de la cruauté adolescente incarnée, dont trop peu de gens savent qu’elle a le pouvoir de transformer les Vilains Canards en tueuses. (…)”

EXTRAIT 3

LEE : “J’étais à mon bureau. Je corrigeais des copies. C’est là que je l’avais vue, plantée comme une tige sous la pluie dans les jardins, à l’écart des autres qui discutaient sous la véranda. Isolée comme aux premiers jours. Elle me regardait, le visage dressé vers ma fenêtre. La pluie qui avait mouillé ses cheveux les faisait tomber en mèches lourdes sur son visage, comme autrefois.

J’étais allé me poster à la fenêtre, que j’avais laissée ouverte pour faire entrer un peu de fraîcheur dans la pièce étouffante. Je l’avais regardée et d’un mouvement de lèvres, j’avais chuchoté son nom.

Elle avait continué à me regarder, muette, et dans ses yeux éperdus quelque chose m’avait fait peur.

La cloche avait sonné et elle s’était éloignée, tournant régulièrement la tête pour voir si je la regardais toujours.

C’est ce jour-là que j’avais su que je devais la protéger, coûte que coûte.

Je la sentais sur le point de se briser.

Je la croyais fragile. (…)”

 

© Adèle et Lee de Mélikah Abdelmoumen, éditions Émoticourt, Collection Fiction dirigée par Félicie Dubois, 2013

30 janvier 2014

Création numérique : de nouvelles mises en avant

Comme nous le signalions ici en novembre dernier (cf. notre billet), un espace est désormais réservé à la Création numérique sur epagine.fr (qui peut être repris par les libraires partenaires de ePagine). Mise à jour régulièrement, cette page (appelée « univers thématique ») accueille les publications des maisons d’édition qui ont fait le choix de publier des livres en format numérique uniquement (bien que certaines d’entre elles proposent aussi un service d’impression à la demande (POD)).

 

Parmi les dernières sélections, en plus de quelques nouveautés, vous trouverez là plusieurs mises en avant.

 

1) Tout d’abord rendons visite à D-Fiction et à ses cinq collections (French connection, Marcel, Body double, Frontiers ou encore Artpotext) parmi lesquelles nous avons aimé les Oloé d’Anne Savelli ou le tout récent Surimpression d’Annie Rioux. Vous remarquerez en passant que la charte graphique (plus typo) a évolué ces derniers temps.

 

2) Autre maison d’édition, autre univers. Numeriklivres que nous avons cité de nombreuses fois ici a eu l’excellente idée de donner un aperçu de ses différentes collections en proposant depuis le 1er janvier un CALENDRIER DE L’APRÈS. L’idée est simple : chaque jour un titre issu du catalogue est proposé à – 50 % voire plus, et ce jusqu’au 31 janvier si bien qu’à la fin du mois (demain), ce seront 31 titres qui pourront être découverts à petits prix. Pour connaître la liste des titres concernés, cliquez ici.

 

3) Traversons maintenant la Manche et gagnons le quartier de East End, cher à Jack l’éventreur, avec les éditions de Londres qui proposent depuis quelques semaines une série littéraire intitulée « Jacques l’éventreur ». Dans cette collection des éditions de Londres, baptisée logiquement East End, des auteurs d’aujourd’hui s’emparent du célèbre serial killer mais en le détournant ou le contournant. Déjà quatre nouvelles noires et grinçantes vous attendent.

 

4) La littérature populaire est à l’honneur ces temps-ci. Pour preuve, cette mise en avant des cinq séries poussées par les éditions La Bourdonnaye via leur label PULP : Les Costello de Laurent Bettoni, Terra Divina de Marie Fontaine, Les Dessous (en dentelle) de l’Élysée de Thiébault de Saint Amand, La Vallée aux crânes de Françoise Benassis et Meurtres low cost d’Isabelle Bouvier. INFO DE DERNIÈRE MINUTE : toute la journée du dimanche 2 février 2014 (offre de 24 heures seulement), la maison d’édition proposera 70 % de réduction (1,49 € au lieu de 4,99 €) sur L’intégrale de la saison 1 de la série Les Costello de Laurent Bettoni.

 

5) On terminera notre visite en nous intéressant à la creative nonfiction de la maison d’édition lyonnaise Moyen-Courrier qui vient de mettre en ligne son septième titre, Faire ses armes, du chirurgien de Boston, Atul Gawande, déjà auteur de Guérir. Faillir, un titre que nous avions soutenu à sa sortie.

 

D’autres liens sont à votre disposition dans cet univers thématique dédié à la création numérique où des dizaines d’autres découvertes vous attendent. N’hésitez pas à en parler autour de vous et à diffuser l’adresse : http://www.epagine.fr/index.php?ssh_id=8.

ChG

19 novembre 2013

ePagine soutient la création numérique

L’an passé, la librairie ePagine (spécialisée dans la vente de livres numériques et associée à plusieurs librairies indépendantes françaises) a créé à l’intérieur de son site ce qu’on peut appeler des univers thématiques. Nous avions déjà évoqué ici les espaces dédiés aux BD & Mangas, aux Littératures de l’imaginaire ou encore aux English Books. Un espace réservé à la Création numérique est également actif depuis quelque temps ; il accueille des maisons d’édition qui ont fait le choix de publier des livres numériques (même si certaines d’entre elles proposent aussi un service d’impression à la demande (POD)). Tous les genres sont ici représentés, de la littérature aux essais en passant par la jeunesse. On y trouve à la fois des romans traditionnels (lecture linéaire), d’autres qui offrent la possibilité d’une lecture aléatoire ou/et avec photos, lectures audio,… On peut également trouver son bonheur en piochant dans les textes courts, les revues inventives, les réflexions sur la pratique numérique, les polars, la SF, la poésie, la romance, l’érotisme ou encore en téléchargeant des feuilletons et des séries. Les titres mis en avant sur cette page ainsi que les listes des maisons d’éditions sont régulièrement mis à jour. Quelques éditeurs nous ont également fournis des bannières qui permettent d’animer cet espace. À signaler aussi qu’un palmarès dédié à cet espace a été spécialement développé par l’équipe d’ePagine. Il reste encore bien des choses à améliorer, notamment à mieux intégrer cet univers thématique sur la page d’accueil du site (développements prévus pour début 2014).

En attendant, n’hésitez pas à visiter cet espace qui en ce moment (voir les captures d’écran infra) met en avant une dizaine de titres lus et conseillés numériquement par ePagine, quelques nouveautés d’automne, deux auteurs à découvrir (Jiminy Panoz et Jacques Ancet) ainsi que trois maisons d’édition au catalogue bien identifié (Moyen-Courrier, Numeriklivres et La matière noire).

L’adresse à retenir, pour l’instant, est celle-ci : http://www.epagine.fr/index.php?ssh_id=8. N’hésitez pas à la faire circuler, à en parler autour de vous. La création numérique est en pleine effervescence, il serait vraiment dommage de passer à côté.

ChG

 

Exemple de page d’accueil de l’espace dédié à la Création numérique sur le site de la librairie ePagine (liste des maisons d’édition à gauche, bannières déroulantes en haut, mises en avant au centre, palmarès à droite).

 

Quelques-uns des titres lus en numérique et conseillés par ePagine : roman sentimental ou thriller à cent à l’heure, nouvelles déjantées ou roman d’aventures, revue de création sur la ville de Shanghai ou balade dans les taxis de Jérusalem, et d’autres encore à découvrir en ce moment.

 

Sélection de quelques titres mis en ligne cet automne par Numeriklivres, publie.net, Les éditions de Londres, emue, La matière noire, Les guides MAF, Emoticourt, Walrus ou encore StoryLab.

 

Coup de projecteur sur deux auteurs à découvrir : Jiminy Panoz qui nous aide à penser et à pratiquer le numérique ainsi que Jacques Ancet, pour l’élégance de sa phrase.

 

Exemple de trois maisons d’édition spécialisées dans la lecture numérique, Numeriklivres qui fait quasiment figure de pionnier aujourd’hui et qui, au fil du temps, a su s’adapter aux envies des lectrices et des lecteurs, notamment en leur proposant des feuilletons et séries (polars & thrillers, romances, érotisme,…), Moyen-Courrier qui s’est spécialisé dans les documentaires littéraires (on en parle ici) et La matière noire que nous venons de découvrir et qui propose des textes assez détonants.

16 octobre 2013

Premier annuaire des acteurs du livre numérique (ActuaLitté et Primento)

ActuaLitté (média d’information littéraire arrivé sur la toile en 2008) et la société Primento viennent de mettre à disposition des professionnels de l’édition et de la librairie mais aussi des auteurs et de tout lecteur qui serait intéressé par le numérique le premier Annuaire des acteurs du livre numérique. Disponible au format ePub il recense pour la première fois l’essentiel des acteurs œuvrant actuellement dans le domaine du livre numérique, de l’édition à la création de fichiers numériques en passant par les revendeurs de livres numériques (seuls les pure players sont listés ici). On constatera, et ce n’est pas une surprise, que l’essentiel des sociétés citées dans l’annuaire ont été créées entre 2008 et 2010.

Découpé en trois parties distinctes, cet annuaire présente 102 maisons d’édition 100% numérique, 34 sociétés ou studios de fabrication de fichiers numériques et 22 librairies ou revendeurs de livres numériques. Chaque entreprise (ou start-up ou service) bénéficie d’une petite présentation ou description de ses activités suivie d’un lien vers son site ou son compte sur les réseaux sociaux.

Ce livre numérique peut être téléchargé gratuitement sur les sites de vente de livres numériques pour ensuite être lu sur tous les supports actuels de lecture (liseuse, tablette, smartphone ou ordinateur). Cliquez ici pour accéder à la fiche sur ePagine.

Cet annuaire est également consultable en ligne où il peut être mis à jour en temps réel.

Pour en savoir plus, vous pouvez lire le communiqué de presse sur le site ActuaLitté.

ChG

 

9 octobre 2013

Six libraires et ePagine vous offrent Propos sur le métier de Libraire

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont (juillet 2012), L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono (décembre 2012), L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry (février 2013), Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint (mars 2013), César Capéran de Louis Codet (juillet 2013) et La Grande panne de Théo Varlet, ePagine, pour le compte de six librairies, vient de fabriquer (via son studio ePub) et de mettre en ligne un septième titre : Propos sur le métier de Libraire. Conversations sur le commerce des livres. Cet ouvrage et les six précédents, Hors Commerce, sont offerts en permanence sur la librairie ePagine avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits ou bien encore sur simple demande.

Propos sur le métier de Libraire. Conversations sur le commerce des livres est la réunion de six grands entretiens réalisés par Olivier Carrérot en avril 2013 avec sept responsables de six librairies françaises : Compagnie (Josette Vial) et Le Divan (Philippe Touron) à Paris, Millepages (Pascal Thuot) à Vincennes, Tonnet (Jean-Jacques Tonnet) à Pau, L’Arbre à Lettres Mouffetard (Isabelle Schulmann & Antoine Fron) à Paris et Ombres Blanches (Christian Thorel) à Toulouse. Ces six conversations « thématiques » sont précédées d’une introduction que nous reproduisons infra. Lors de ces échanges lucides et toniques sont passés à la moulinette tous les ingrédients du quotidien d’une librairie : de l’assortiment (stock, offre, fonds/nouveautés, rotation…) à la « mise en scène » du libraire dans son rapport au lieu, à son équipe, à ses clients, à son quartier, à sa ville, aux institutions en passant par le travail avec les diffuseurs, la gestion et le management, l’accueil, le conseil et la vente en magasin, l’animation (tables, vitrines, débats, lectures, signatures,…), la vente en ligne, le numérique ou encore la transmission. Une fois ses voix entendues se dessine plus précisément le portrait d’une grande partie de la librairie française actuelle voire même une forme de définition assez complète de ce métier en mutation constante. La passion, la patience, l’organisation et l’opiniâtreté sont également très partagées par ces sept expériences. La version papier à la Foire de FrancfortSans doute pourrons-nous y noter quelques manques (il y en a toujours) mais c’est à ça aussi que sert cet ensemble : ouvrir le dialogue, appeler « des réponses, des réactions, des contestations. Et pourquoi pas d’autres entretiens, d’autres professions de foi », comme l’introduction le souligne.

Cette version électronique de Propos sur le métier de Libraire. Conversations sur le commerce des livres de Josette Vial, Philippe Touron, Pascal Thuot, Jean-Jacques Tonnet, Isabelle Schulmann & Antoine Fron et Christian Thorel a été réalisée par ePagine Publications numériques. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage publié par les Éditions Rue des Gestes. Publié sous un ISBN lié aux Éditions Rue des Gestes et en numérique sous un ISBN lié à ePagine publications numériques, ce livre collectif Hors Commerce ne peut être vendu mais offert.

ChG

Info de dernière minute : Stéphane Michalon, en direct de la Foire de Francfort, nous apprend à l’instant que le lancement de cet ouvrage est, selon des sources fiables, l’événement de cette première journée de la Foire. Les nombreux lecteurs qui avaient fait spécialement le déplacement étaient unanimes et enthousiastes, précise notre envoyé spécial.

 

EXTRAIT

 

« Il est rare que l’on ne soit pas sensible au devenir des livres, comme à celui de leur commerce. Or, jamais comme aujourd’hui le sort de nos librairies n’aura fait l’objet d’autant de commentaires, d’analyses, de spéculations, de projections. Si la librairie en tant que lieu paraît encore évident, comme procédant de la nature de nos villes, sa réalité reste peu connue, moins encore l’esprit avec lequel les libraires abordent la mission qui est la leur de veiller à mettre en lien les livres avec celles et ceux qui les lisent.
Il est apparu à quelques-uns parmi nous, libraires, que la mutation de notre société, le rapport à son commerce, les changements de modes de consommation, plus encore ceux qui affectent la lecture et les livres, nécessitaient une réponse coordonnée de notre part. Nous nous sommes retrouvés, sept libraires, de manière circonstancielle, entre affinités et nécessités, avec l’idée de rendre compte collectivement de ce qui agite chacun de nous individuellement. Dans ce livre projeté en avril et réalisé en juin, et face au discours crépusculaire dominant, nous avons voulu rendre compte de nos désirs, de notre enthousiasme, de nos espoirs comme de nos difficultés. Non seulement il s’est agi ici de faire le point sur les aspects dominants de notre profession, l’assortiment, la vente, la direction d’équipe, mais nous avons voulu solliciter le lecteur sur le métier, ses invariants, leur avenir, les évolutions. Il fallait convenir d’une forme. Nous avons opté pour une série de longs entretiens. Après une répartition préalable des grands thèmes du métier, ces six entretiens ont été conduits par Olivier Carrérot, qui en a entrepris la rédaction, donnant à l’ensemble l’homogénéité qui permettra à ce livre collectif de rendre au métier ce que chacun des libraires a pu y trouver comme expression singulière.
Il est souhaitable que de cet ensemble procède une meilleure connaissance des libraires, de l’objectivité de leurs problèmes comme de leurs modes de travail, de leur subjectivité comme de leur engagement.
Nous espérons aussi et surtout que l’on y trouve dans ce court livre la spontanéité et l’authenticité de son caractère éphémère. Ces « mots pour dire » la librairie ne sont pas une leçon, ils portent autant d’interrogations que d’assurances de la part de ce (fugace) Groupe des Sept. Ils appellent des réponses, des réactions, des contestations. Et pourquoi pas d’autres entretiens, d’autres professions de foi. Enfin, si ce livre est destiné plus particulièrement aux acteurs des professions du livre, nous serions heureux qu’il rencontre quelques échos, parmi tous les lecteurs de toutes les librairies de ce pays, ces lecteurs qui font part aujourd’hui de leur soutien à des modes de médiation dans lesquels le rôle des librairies est le premier. »

© Introduction de Propos sur le métier de Libraire. Conversations sur le commerce des livres, collectif Hors Commerce, éditions Rue des Gestes, 2013, pour l’édition papier et ePagine publications numériques, 2013, pour la version numérique.

13 septembre 2013

ePagine publications numériques vous offre La Grande panne de Théo Varlet

 

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont (juillet 2012), L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono (décembre 2012), L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry (février 2013), Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint (mars 2013) et César Capéran de Louis Codet (juillet 2013), ePagine vient de fabriquer (via son studio ePub) et de mettre en ligne sur epagine.fr son sixième livre numérique : La Grande panne de Théo Varlet, un roman d’anticipation publié en 1930 par un passionné d’astronomie et de sciences, à la fois poète et auteur de science-fiction, un visionnaire souvent salué par la critique littéraire dans les années vingt et trente mais dont l’œuvre n’a quasiment pas été rééditée après sa mort. À lire la préface que Xavier Dollo consacre à ce roman et dans laquelle il revient sur cette découverte qui a modifié son parcours de lecteur, une préface que nous publions en partie infra.

Ce texte et les cinq précédents sont offerts en permanence sur la librairie ePagine avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits ou bien encore sur simple demande. Avec cette collection, ePagine souhaite planter sa forêt numérique : éditer, au gré des idées et des envies de toute son équipe, des œuvres libres de droits et partager ces textes qui, le plus souvent, n’ont jamais été édités en ePub ou ne sont disponibles que sur des sites concurrents des librairies indépendantes. Ainsi, plutôt que de produire à la volée des centaines de textes issus du domaine public, ePagine préfère publier peu mais avec la garantie que les fichiers sont soignés et de qualité (composition et correction). ePagine propose donc des textes choisis à l’unanimité par son « comité éditorial », des textes qui bénéficient du savoir-faire de Sébastien Cretin et de son équipe (Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) : graphisme, écriture xhtml, feuilles de style (CSS, navigation interne, activation des tables des matières, index, hyperliens, nouvelles compositions typographiques (mise en page, polices, lettrines, taille des titres, des signatures,…)), relecture, recherches et notices bio-bliographiques. Ces éditions sont presque toutes enrichies d’une préface ou d’une dédicace qui fait sens ainsi que d’une bio-bibliographie fouillée et soignée.

Toute l’équipe de ePagine tient à remercier Xavier Dollo, auteur de la préface de cette édition numérique de La Grande panne.

ChG

 

Extrait de la préface de La Grande panne par Xavier Dollo

« Il est des écrivains que, parfois, l’on croit être seul à connaître et aimer. On trouve même cet état de fait profondément injuste et frustrant, parce que l’on admire l’écrivain. Sans contestation possible, Théo Varlet entrerait dans cette catégorie des mal aimés et des mal connus. (…) Grand oublié, à mon sens, de l’omnibus consacré à la science-fiction ancienne dirigé par Serge Lehman, Chasseurs de Chimères, Théo Varlet n’en reste pas moins une figure marquante du merveilleux scientifique, lui qui était doté d’un style attrayant, d’une langue maîtrisée et d’un imaginaire vraiment original, éclectique et atypique. De la poésie au roman, Varlet aura exploré de nombreuses facettes de la science-fiction ; avec André Blandin, par exemple, il signe une belle uchronie avant l’heure, La Belle Valence, explore une poésie classique – il aime le sonnet – mais originale dans son approche thématique, le terme de poésie « cosmique » étant assez parlant ; avec Les Titans du Ciel (premier volume de l’Épopée Martienne), en collaboration avec Octave Joncquel, il imagine un système solaire rempli de vie extraterrestre où la Terre prend contact avec les martiens et les joviens, où les martiens – voir ici l’influence déjà très forte de H.G. Wells – ont des intentions nocives envers notre planète.
(…) La Grande Panne, paru en 1930, raconte l’épopée d’une jeune femme intrépide, Aurore Lescure – Varlet se démarque déjà de son époque par cette utilisation d’un personnage féminin fort – qui a tenté d’atteindre la Lune dans une fusée construite par son père, un savant américain. Cependant, elle rapporte dans ses bagages un organisme qui se nourrit d’électricité ! (…) Derrière un récit d’aventures très bien mené, Varlet explore à sa manière des questions de société, l’avenir de l’humanité et les conséquences des progrès scientifiques. »

Xavier Dollo,
auteur et éditeur de science-fiction

 

Théo Varlet : quelques éléments bio-bibliographiques

Né en 1878 à Lille, Théo Varlet passe une grande partie de sa jeunesse à voyager en France et en Europe. Après trois recueils publiés avant la première guerre mondiale, il traduit dans les années 20 et 30 de nombreux auteurs anglo-saxons dont Stevenson, Melville et Kipling et publie également une vingtaine de recueils de poésie, de récits et de romans d’anticipation, souvent salués par la critique. Malgré les éloges, quasiment aucun de ses ouvrages n’a été réédité après sa mort survenue en 1938.

Quelques œuvres marquantes : Heures de rêve (Ninez et Lecocq, 1898), Notes et poèmes (éditions Du Beffroi, 1905), Les Titans du ciel (en collaboration avec Octave Joncquel, E. Malfère, 1921), L’Agonie de la terre (en collaboration avec Octave Joncquel, E. Malfère, 1922), La Belle Valence (en collaboration avec André Blandin, E. Malfère, 1923), Le Roc d’or (Plon et Nourrit, 1927), Ad astra et autres poèmes (A. Messein, 1929), La Grande Panne (éditions des Portiques, 1930), Aurore Lescure, pilote d’astronef (L’Amitié par le livre, 1943).

21 juillet 2013

9 Destinations Polar avec publie.noir jusqu’au 25 août

« Du 20 juillet au 25 août, au bord de l’eau ou sur la terrasse d’un café, (re)découvrez la collection publie.noir ! 9 packs vous sont proposés, chacun contenant 3 ou 4 textes intégraux, classés par auteurs (l’étonnant Moussa Konaté, l’excellent Didier Daeninckx (lire notre billet) et bien entendu, les dossiers Carignac de Patrick de Friberg) ou osez le mélange des saveurs avec Michel Embareck, Philippe Carrese, Jean-Luc Manet, Philippe Porée-Kurrer, Dominique Manotti (lire notre billet), Marc Villard (lire notre billet), Michel Brosseau, Thierry Crouzet, Garp, Jean-François Paillard, Antoine Boute, François Bon, Emmanuel Tugny, Edgar Kosma (lire notre billet), Lilian Bathelot et Olivier Le Deuff. Du noir, du trash, du déjanté, des crimes, des complots, de l’humour, de l’amour, des enquêtes impossibles, bref, tous les ingrédients réunis en plusieurs volumes pour vous faire passer un chouette moment de lecture. Finie la grisaille, place au soleil ! »

Chaque volume est proposé par la maison d’édition au prix unique de 4.99 € sur tous les sites de ventes de livres numériques, dont ePagine et ses libraires partenaires, sites sur lesquels les fichiers sont livrés avec un simple tatouage et sans DRM Adobe. Ils pourront ainsi être lus chez vous, dans les transports, chez des amis, dehors, dedans, sur tablettes, liseuses ou smartphones.

Pour consulter la page dédiée aux Destinations Polar cliquez ici. Si vous préférez vous ruer sur un volume en particulier, voir la liste infra qui vous permettra également d’accéder aux autres titres disponibles en numérique des auteurs ici présents.

Bon voyage en noir et en sang d’encre (numérique) !

Info de dernière minute : j’apprends à l’instant que Cavalier seul de Stéphanie Benson (même collection) pourra être téléchargé au prix de 1.99 €, ce jour jusqu’à minuit (au lieu de 6.99 €).

 

 

Les 9 volumes DESTINATION POLAR

Destination polar t.1
avec trois polars de Patrick De Friberg

Destination polar t.2
avec trois polars de Moussa Konate

Destination polar t.3
avec quatre polars de Didier Daeninckx

Destination polar t.4
avec Olivier Le Deuff, Michel BrosseauMichel Embareck et G@rp

Destination polar t.5
avec Philippe Carrese, Thierry Crouzet et Philippe Porée-Kurrer

Destination polar t.6
avec Michel Embareck, Philippe Carrese et Jean-François Paillard

Destination polar t.7
avec Francois Bon, Michel Embareck, Lilian Bathelot et Jean-Luc Manet

Destination polar t.8
avec Marc VillardMichel Brosseau et Emmanuel Tugny

Destination polar t.9
avec Dominique Manotti, Antoine Boute, Edgar Kosma et Marc Villard

7 juillet 2013

ePagine publications numériques vous offre César Capéran de Louis Codet

Après Les Dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont (juillet 2012), L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono (décembre 2012), L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry (février 2013) et Quelques pas de solitude de Pascal Dessaint (mars 2013), ePagine vient de fabriquer (via son studio ePub) et de mettre en ligne son cinquième livre numérique, César Capéran de Louis Codet. Pour rappel, tous les textes de ePagine publications numériques sont offerts en permanence sur la librairie epagine.fr avec tout téléchargement de livres numériques payants ou gratuits ou bien encore sur simple demande.

Avec cette collection, ePagine souhaite planter sa forêt numérique : éditer, au gré des idées et des envies de toute son équipe, des œuvres libres de droits et partager ces textes qui, le plus souvent, n’ont jamais été édités en ePub ou ne sont disponibles que sur des sites concurrents des librairies indépendantes. Ainsi, plutôt que de produire à la volée des centaines de textes issus du domaine public, ePagine préfèrera publier peu mais avec la garantie que les fichiers seront soignés et de qualité (composition et correction). ePagine proposera donc des textes choisis à l’unanimité par son « comité éditorial », des textes qui bénéficieront du savoir-faire de Sébastien Cretin et de son équipe (Karen Etourneau, Damien Desroches et Xavier Mottez) : graphisme, écriture xhtml, feuilles de style (CSS, navigation interne, activation des tables des matières, index, hyperliens, nouvelles compositions typographiques (mise en page, polices, lettrines, taille des titres, des signatures,…)), relecture, recherches et notices bio-bliographiques. Ces éditions seront presque toutes enrichies d’une préface ou d’une dédicace qui fait sens ainsi que d’une bio-bibliographie fouillée et soignée.

Pour en savoir plus sur le projet de ePagine publications numériques et les modalités pratiques, je vous invite à consulter ce billet sur lequel tout est expliqué : ePagine jour après jour plante sa forêt numérique. Toute l’équipe de ePagine tient également à remercier la famille de Louis Codet qui a gentiment accepté que le portrait de l’écrivain soit reproduit dans le fichier ePub et ici même (photo également mise en ligne par l’association des lecteurs de Claude Simon sur le site qui lui est consacré, le père de Louis Codet étant un cousin germain de la mère de Claude Simon).

 

Présentation de César Capéran et bio-bibliographie de Louis Codet

Cette novela (entre la longue nouvelle et le court roman) raconte l’histoire d’un personnage énigmatique et original prénommé César Capéran, « Gascon gasconnant », « Gascon taciturne » et « digne campagnard » selon le narrateur. Ce provincial tout en paradoxes (retenues et exultations soudaines) est également un être plein d’ambitions même s’il préfère la plupart du temps se taire ou faire parler « la tradition » symbolisée par Pascal, Bossuet, Diderot ou Poussin. Monté à Paris pour des raisons d’abord obscures mais avec en tête de vagues projets littéraires, il passe la plupart de son temps à… ne rien faire sinon boire le vin de son pays, fumer et parler avec le narrateur dans sa chambre ou dans sa mansarde au Ministère des Colonies. En vrai dilettante, le jeune Gascon, sorte de Bartleby ou de Jean Dézert, aura un destin que n’envieront sans doute pas ses aïeux, les personnages balzaciens. Texte désopilant, pince-sans-rire et original, écrit au tout début du siècle par un auteur mort sur les Champs d’honneur.

César Capéran de Louis Codet a d’abord été publié dans la revue Les Marges, puis par Gallimard en 1918 et a été accueilli chaleureusement par les critiques.

Louis Codet est né à Perpignan le 8 octobre 1876. Fin dandy, cette personnalité artistique parisienne reconnue a fréquenté les précurseurs du surréalisme et s’est lié d’amitié avec Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin. Il a collaboré à plusieurs revues indépendantes (La Revue blanche, La Vogue et Les Marges), a participé au premier numéro de la Nouvelle Revue française et a publié La Rose du jardin (son premier roman) chez Fasquelle en 1907 et La Petite Chiquette, son œuvre la plus connue, en 1908 (même éditeur).
Mobilisé dès le début de la guerre, il est blessé à Steenstrate (Flandres belges) le 5 novembre 1914, touché à la gorge par un éclat d’obus. Il est alors évacué au Havre mais, mal soigné, il meurt six semaines plus tard. Il est enterré dans son village de Saint-Junien.
L’œuvre de Louis Codet est en grande partie posthume : César Capéran en 1918, La Fortune de Bécot en 1921 et Louis l’indulgent en 1926.

 

Louis Codet | César Capéran (extrait)
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I
LE PENSEUR DU CAFÉ VACHETTE

Je fis la connaissance de César Capéran au café Vachette, du temps que j’étais étudiant.
Imaginez un grand gaillard de vingt-deux ou vingt-trois ans, dodu, ventru, fleurant la santé, ayant l’œil très noir et la joue bien pleine, avec quelque chose de napoléonien dans le menton. Toujours propre, toujours rasé, il était coiffé d’un grand feutre noir, et ne portait qu’un vêtement noir ample et sévère.
Il s’asseyait, tout seul, et passait la soirée en fumant sa pipe silencieusement, non loin du coin où nous faisions notre poker. Je l’avais remarqué, pour son air majestueux. On eut dit un Curiace de l’Odéon, ou, encore, un moine romantique, un moine vénitien.
Un soir, quelqu’un nous le présenta et il s’assit à notre table. Je me souviens que ce jour-là le poker prit fin de bonne heure et que l’on entama une discussion philosophique ; je demandai à Capéran, le nouveau venu, quel était son avis.
Il me regarda, ôta lentement de ses lèvres sa longue pipe Jacob et posa une main sur ma hanche.
— Moi, je ne discute jamais, mon ami. Je suis simplement un homme qui pense, me dit-il.
Je souris, nous sourîmes tous, devant une telle déclaration, prononcée d’une belle voix de baryton qu’ennoblissait encore l’accent de Toulouse. Mais déjà César Capéran s’était retiré en lui-même et s’enveloppait d’un nouveau nuage de fumée.
Cependant, à dater de ce jour, Capéran fit partie de notre bande au Vachette : entendez qu’il s’asseyait sur la banquette à côté de nous, car il ne se mêlait point à nos jeux. Jamais je ne le vis toucher une carte. Il ne lisait pas non plus les journaux ; il ne faisait rien ; il fumait.
C’était vraiment un drôle de corps. S’il arrivait, de loin en loin, qu’il énonçât son opinion, il s’exprimait en des termes synthétiques et lapidaires. Par exemple, quand on agitait entre nous les mérites de quelque peintre ou d’un écrivain :
— C’est de l’art français, dans la tradition ! disait Capéran.
Ou, au contraire :
— Ce n’est pas dans la tradition !
Et, ayant dit, jamais il ne s’expliquait davantage.
Lorsqu’il s’agissait de payer les consommations, il tirait de son gousset une pièce de cinq francs, qu’il nommait un écu, et il me jouait son verre contre le mien « au jeu ancien de pile ou face ! »
Vous avez sans doute observé déjà que les gens d’humeur silencieuse ne peuvent nous être indifférents. Il faut qu’on juge un homme qui se tait. Il faut qu’on se dise, ou : « c’est un sot » ou : « c’est un homme très intelligent, au fond. C’est un artiste, un érudit… » Je crois que nous inclinions vers ce dernier parti ; Capéran nous en imposait véritablement.
Certes, on le plaisantait parfois ; on l’appelait le Penseur, ou le Gascon Taciturne : un étudiant normand glissé dans notre bande avait trouvé ce second surnom, qui le peignait assez bien. Mais nul ne demeurait si grand, si impassible sous la plaisanterie. Et Poupoun lui-même y perdait ses flèches. Celui que nous nommions Poupoun était un petit étudiant en droit, brun comme une taupe, portant lorgnon et barbe en pointe ; un Méridional, comme Capéran, mais c’était le Méridional maigre et rageur, qui gesticulait, qui pétaradait, et qui fonçait à tout propos sur le prochain.
— Si notre Penseur national, si Sa Majesté Capéran Premier voulait bien nous faire l’honneur, au lieu de ricaner dans sa pipe, de nous exposer là-dessus le point de vue de la tradition ? s’écriait Poupoun.
Capéran répondait avec placidité de sa voix enflée, noble et grave, de sa voix de prédicateur :
— Je ne vous écoutais pas, mon ami. Je rêvais aux belles filles de chez moi…
Poupoun haussait les épaules, et, ricanant lui-même, revenait à l’attaque. On eut dit le combat du jaguar et du superbe éléphant.
Leurs assauts les plus remarquables se livrèrent à propos de la question religieuse.
En ce temps-là, on discutait la Séparation à la Chambre, et nous en causions quelquefois ; Poupoun figurait parmi nous l’anticlérical à tous crins, le féroce mangeur de curés. Ce fut pour Poupoun une belle journée lorsque nous apprîmes par hasard que Capéran allait à l’église.
Je ne sais qui l’avait aperçu à je ne sais quelle cérémonie, dans Notre-Dame. Non ! vous ne pouvez concevoir la joie de Poupoun, et combien de fois par soirée il traitait l’autre de calotin, de tartufe, de théatin, d’enfant chéri de Loyola, de chevalier du goupillon…
Une des plaisanteries de Poupoun consistait à renifler les vêtements de Capéran :
— Mais tu sens l’eau bénite rance, mon pauvre Penseur ! Voyons, entre chez le barbier et colle-toi du parfum, pour combattre ce vieux relent de sacristain ?…
Capéran répondait avec sérénité :
— Sachez que je suis un incrédule, mon ami !… Et néanmoins, toute ma vie, j’irai à la messe et aux vêpres, afin de rendre hommage aux pompes magnifiques de l’Église romaine !
— Hardi, Capéran ! faisions-nous en chœur. Mords-le ! Défends-toi !
— Et si vous n’avez jamais assisté, reprenait la voix de Capéran, si vous n’avez jamais assisté à une des cérémonies de Notre-Dame, je crois que vous n’êtes pas digne de lire !…

 César Capéran de Louis Codet, ePagine publications numériques, 2013

7 juin 2013

Les 3 premiers documentaires littéraires de Moyen-Courrier en numérique

Il y a deux mois, Julie Etienne et Elodie Perrin me contactaient de Lyon pour me présenter Moyen-Courrier, une maison d’édition numérique spécialisée dans les documentaires littéraires (essai personnel, reportage, histoire de procès, enquête scientifique, exploration des confins de la vie quotidienne…), des textes rangés dans la catégorie creative nonfiction de l’autre côté de l’Atlantique. J’ai été immédiatement emballé par leur projet. Quand nous nous sommes rencontrés à la fin du mois d’avril dans les locaux d’ePagine, elles m’ont expliqué qu’elles étaient depuis longtemps des lectrices assidues de ces textes en anglais et comme elles avaient remarqué qu’ils étaient peu ou pas traduits en français, c’est ainsi qu’elles se sont mises en quête de traduire ceux qui les avaient frappées et « de donner à lire en français des auteurs (écrivains, journalistes, écrivains-journalistes et journalistes-écrivains) qui [leur semblaient être] la relève des Joseph Kessel, Jack London, George Orwell, Truman Capote, Ryszard Kapuściński, Tom Wolfe, Hunther S. Thompson, Joan Didion et autres David Foster Wallace ». Le temps pour elles de peaufiner leurs livres numériques au format ePub, de terminer la création de leur plateforme qui a la particularité de présenter leur catalogue et de rediriger les lecteurs vers des librairies numériques et le temps pour ePagine de préparer le contrat, de lire les trois premiers titres, de les mettre en ligne, nous voici début juin. Cette fois, la plateforme est en ligne, les ebooks aussi et je ne peux que vous conseiller de réserver le meilleur accueil possible aux éditions Moyen-Courrier, à ses deux éditrices, aux trois premiers auteurs (Ted Conover, Atul Gawande et Lawrence P. Jackson) ainsi qu’aux traducteurs (Catherine David, Julie Etienne, Jocelyne Gourand et Jean-François Chaix).

 

Nous ne sommes pas quittes de Lawrence P. Jackson
traduit de l’anglais par Catherine David et Julie Etienne

Je ne pensais pas lire intégralement les trois titres et je dois avouer que je n’ai pas pu les lâcher. Ils sont pourtant tous les trois très différents et traitent de sujets éloignés de mes préoccupations. Mais ce qui a retenu mon attention, c’est l’opiniâtreté et l’honnêteté avec lesquelles ils vont au cœur de leur sujet, de leur quête ou de leur obsession et toujours avec une grande humanité et sans manichéisme alors même que la colère, le dégoût ou la peur peuvent être au rendez-vous. J’ai aimé comment, à partir d’une recherche généalogique périlleuse, Lawrence P. Jackson nous entraîne dans l’histoire plus large de l’esclavage aux USA, comment le parcours qui va de ses aïeux à ses enfants dessine celui de centaines de milliers d’hommes et de femmes d’abord esclavagisés puis affranchis avant de devenir, selon l’expression de Toni Morrisson, afro-américains. Ce que l’auteur découvre de l’histoire de son nom, de sa famille et du rapport avec les propriétaires montre également que la blessure entre Noirs et Blancs est loin d’être refermée dans la société américaine. Malgré cela, ce qui se dégage de Nous ne sommes pas quittes, outre l’émotion, c’est la force et la dignité de cet homme. Les dernières lignes de son essai personnel m’habitent encore.

 

Levez le pied – La vie ne se perd qu’une fois de Ted Conover
traduit de l’anglais par Jean-François Chaix

Levez le pied – La vie ne se perd qu’une fois de Ted Conover est sans aucun doute le texte qui m’a le plus marqué. Deux mots sur l’auteur d’abord. Ted Conover est surtout connu pour avoir écrit Newjack (disponible en numérique, en VO) où il décrit son expérience de gardien de prison à Sing Sing durant une année pleine mais, parce qu’il s’intéresse à la façon dont la géographie modèle les sociétés humaines, cet écrivain est également allé dans des trains de marchandises avec ceux qui font la route, à la frontière mexicaine avec les clandestins, dans les montagnes du Colorado au cœur d’une enclave ultra-riche, sur les autoroutes chinoises et, ici, à Lagos près d’un gigantesque nœud autoroutier. Dans Levez le pied – La vie ne se perd qu’une fois (traduit de The Routes of Man, disponible aussi en numérique en VO), l’auteur a en effet choisi de partager le quotidien d’un ambulancier et de deux infirmières nigérians à Lagos, tous quatre postés à un nœud autoroutier dans leur grosse camionnette Mercedes. Ted Conover décrit les allées et venues des blessés dans l’ambulance, les appels radio mais il montre aussi le fonctionnement d’une ville hors du commun, une ville qui sera bientôt la troisième plus grande mégalopole au monde où le taux de pauvreté et de criminalité est très élevé. Entre les area boys (des jeunes SDF vivant en bandes et cherchant à vendre toutes sortes de produits ou à piller les automobilistes pris dans les embouteillages), les danfos (sortes de fourgonnettes collectives qui sont de véritables « épaves roulantes »), les okadas, ou moto taxis, « qui pullulent comme des mouches » et créent de multiples accidents, les cinq services de police différents, l’auteur ne perd pas son temps ni son sang froid. La force de ce récit tient dans le regard de l’auteur, très proche de son prochain. Sans naïveté ni misérabilisme ou provocation il n’en perd pas moins son regard étonné sur les choses et les Hommes. Ce qu’il écrit du mouvement Hommes/ville, de l’architecture anarchique et des déplacements urbains, est également très riche et précieux (à lire notamment les paragraphes consacrés au plus long pont d’Afrique, le Third Mainland Bridge).

 

Guérir. Faillir. de Atul Gawande
traduit de l’anglais par Jocelyne Gourand

Le troisième texte que j’ai lu, Guérir. Faillir., est extrait et traduit d’un ouvrage du médecin et écrivain américain Atul Gawande intitulé Better (disponible en VO en numérique). C’est un récit plus clinique que les autres mais pas moins inintéressant. Il m’a rappelé le travail essentiel de Martin Winckler en France. Ici, l’écrivain qu’il est interpelle le médecin qu’il est également en allant enquêter sur les erreurs commises par les médecins, notamment lorsque ces erreurs ont causé du tort à un patient voire sa mort. L’angle d’attaque est original puisque le médecin se met dans la peau d’un journaliste. Il assiste d’abord au procès de l’un de ses confrères et, à partir de là, il se met à interroger dans un premier temps un ancien médecin devenu avocat après avoir créé un cabinet dédié aux recours judiciaires contre les médecins et dans un second temps un autre confrère dont le fils a fait les frais d’une grave erreur de diagnostic. Là, le texte devient extrêmement subtil et complexe. On apprend notamment que pour obtenir des réponses à leurs questions, aux USA les patients sont obligés d’avoir recours à un avocat. « C’est là où nous, en médecine, nous avons échoué, écrit-il. Quand quelque chose tourne mal et que le malade et sa famille veulent savoir si c’était inévitable ou si le médecin a commis une grave erreur, vers qui peuvent-ils se tourner ? (…) Souvent les gens ont recours à un avocat juste pour qu’on les aide à découvrir ce qu’il s’est réellement passé. » De là, l’auteur questionnera sa propre pratique et cherchera à répondre à cette question : « Les médecins qui commettent des erreurs sont-ils des criminels ? »

 

Ces trois textes beaucoup plus longs qu’un article et plus courts qu’un roman (moins de deux heures de lecture chacun) sont à lire sur tablette, liseuse ou smartphone, éventuellement sur ordinateur. Le format choisi par l’éditeur est l’ePub. Ils sont vendus entre 3.50 € et 4.50 € et, sur le site de la librairie ePagine ainsi que sur ceux de ses libraires partenaires, ils ne comportent pas de DRM Adobe mais un tatouage numérique. Si vous tenez à jeter un œil à ces trois textes, un extrait de chacun d’eux peut être téléchargé gratuitement ou/et lu en ligne (cf. les liens infra).

ChG

 

Liens utiles

site des éditions Moyen-Courrier

catalogue des éditions Moyen-Courrier sur ePagine

Levez le pied – La vie ne se perd qu’une fois de Ted Conover
traduit de l’anglais par Jean-François Chaix
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Nous ne sommes pas quittes de Lawrence P. Jackson
traduit de l’anglais par Catherine David et Julie Etienne
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Guérir. Faillir. de Atul Gawande
traduit de l’anglais par Jocelyne Gourand
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24 avril 2013

ONLIT BOOKS : un an, 32 titres à lire en numérique

ONLIT BOOKS, maison spécialisée dans l’édition de textes littéraires francophones (romans, nouvelles, récits, polars, littératures de l’imaginaire, classiques des lettres belges,…) disponibles seulement au format numérique, a soufflé sa première bougie il y a quelques semaines. Si nous avons régulièrement parlé de cette maison d’édition aux couvertures colorées, aux textes mordants et souvent décalés (voir ici), cela faisait un bon bout de temps qu’on ne l’avait pas fait. À l’occasion de ses douze premiers mois de créations (quatorze en réalité), étape symbolique franchie, le moment était donc tout choisi pour faire le point.

Aujourd’hui, 32 titres figurent au catalogue de la librairie ePagine dont une douzaine de nouveautés parmi lesquelles on trouvera (dans le désordre, et désolé de ne pas pouvoir tout citer) : Zonzon Pépette, fille de Londres de André Baillon, l’une des voix les plus rauques des lettres belges ; Le Pape a disparu de Nicolas Ancion, version remixée d’un classique de la littérature pour adolescents des années 50 sur le premier pape Belge qu’on a tout à fait le droit de rapprocher d’une actualité récente ou encore du film Habemus Papam de Nanni Moretti et qui glisse au fil de ce feuilleton haletant dans la fantaisie loufoque ; Outplacement d’Arnaud de la Croix : à partir d’une expérience personnelle, l’auteur propose ici un court récit maîtrisé où se concentre tout le barbarisme ordinaire du monde du travail (du licenciement plutôt) en Belgique (c’est la même chose en France) ; des personnes de plus de 45 ans licenciées récemment doivent, pour prétendre au chômage, suivre une formation et c’est ce huis-clos grinçant, sous la forme de saynètes, que l’on suit ici, une formation inutile où l’animatrice elle-même semble être out… of order (lire la préface infra) ou encore Autoroute du soleil de Grégoire Polet (pour rappel, on avait parlé de ses bouts de ficelle chez StoryLab en octobre dernier) qui signe ici un road-novel traditionnel dans lequel un homme au volant de sa voiture file sur l’autoroute : entre Anvers et Lisbonne se mêlent les paysages, les lumières, les musiques de la radio, de la route et des camions, les pronoms et souvenirs personnels, le nom de personnes et de villes qu’on ne fait que croiser ou évoquer, le cinéma, l’Histoire et la présence d’une grande porte verte…

Plus de vingt autres titres de ONLIT BOOKS peuvent être consultés sur le site de la librairie ePagine (et mon petit doigt me dit qu’il y aura 4 nouveautés très prochainement) ou directement sur le site de la maison d’édition qui, outre ONLIT BOOKS continue de publier régulièrement, via ONLIT REVUE, des fictions à lire gratuitement en ligne.

Tous les titres des éditions ONLIT sont proposés entre 1.99 € et 4.99 € et cinq autres peuvent en ce moment être téléchargés gratuitement (Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach, 20 ans de l’autre côté d’Edgar Kosma et les collectifs Bruxelles Midi, I love ebooks et Crescendo). En outre, les livres numériques de ONLIT (au format ePub sur ePagine) ne comportent pas de dispositif de cryptage limitant leur utilisation (DRM) : ils sont identifiés par un tatouage.

ChG

 

« Avant d’en vivre l’expérience, je connaissais le mot de vue. Et il ne m’inspirait pas confiance. Sans doute parce que s’y trouve le préfixe out, comme dans « Qui est IN et qui est OUT ? », ou comme dans knock out

Outplacement (prononcer aoûtpléssmeunt) est un mot qui ne se traduit pas en français, ce qui ne l’empêche pas de trimballer une chaîne lexicale qui fait froid dans le dos : mettre dehors, déplacer, déporter (au sens de porter hors du cocon douillet de l’entreprise, de déverser dans la rue, où les SDF meurent de froid).

En Belgique, la loi contraint l’employeur, lorsque l’employé licencié est âgé de quarante-cinq ans ou plus (on voit où tombe le couperet), à financer son outplacement. L’employé licencié, lui, est dans l’obligation de suivre cette formation, s’il veut ensuite émarger au chômage. Une mesure incitative en contradiction avec l’objectif affiché de l’outplacement, qui est précisément d’éviter le chômage.

Il s’agit d’un marché profitable, concentré pour l’essentiel entre les mains de deux géants de l’intérim. Ceux-ci tirent ainsi un double bénéfice de la crise de l’emploi. Dans un premier temps, en procurant aux entreprises qui le souhaitent une main d’œuvre temporaire, sans qu’il soit nécessaire de courir le risque de l’engagement. Ensuite, en procédant au dégagement des collaborateurs devenus indésirables, une procédure qui porte le nom d’outsourcing (out, toujours).

Très vite, j’ai éprouvé le besoin de noter, à chaud, les séances auxquelles je participais, autant par plaisir que pour supporter la chose… Et puis, je me suis dit que l’ensemble pouvait constituer une sorte de témoignage, de rapport : comment ça se passe, un outplacement ?

Tout, absolument tout ce que vous allez lire a donc réellement eu lieu, même si c’est parfois difficile à croire. J’ai uniquement modifié les noms de personnes et de sociétés. » (préface de Outplacement d’Arnaud de la Croix, ONLIT, 2013)

20 avril 2013

Adolescence et dérives urbaines avec Martín Mucha et Guillaume Vissac

Aujourd’hui, double dérive urbaine avec Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha (roman traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro, éditions Asphalte) et Coup de tête de Guillaume Vissac (publie.net/publie.papier).

 

 

Martín Mucha est né au Pérou et vit à Madrid où il collabore au journal El Mundo. Guillaume Vissac vit à Paris et développe sur le web des projets littéraires parmi les plus remuants et les plus créatifs (voir nos billets précédents). Tous deux sont de jeunes auteurs et ils viennent de publier leur premier roman. Chacun fait dériver son personnage principal (un jeune homme entre fin de l’adolescence et début de l’âge adulte) dans des villes pourtant opposées (l’une est nommée, Lima, l’autre non) mais où l’enfance, le corps, la violence et la perte de repères pourraient être un des dominateurs communs. Comme le premier texte est une traduction et l’autre non, il est difficile de comparer les styles. On peut néanmoins noter que les deux auteurs procèdent par fragments, par touches non pas impressionnistes mais réalistes, via des proses le plus souvent poétiques : leur langue, le rythme saccadé et affolé, le style direct, oral voire brutal et l’utilisation du cut-up (pour Vissac) restituent avec gravité et vertige le côté heurté des corps. Ce qui les rapproche aussi, malgré la différence des lieux décrits, c’est ce regard que posent ces deux personnages (à l’âge des non limites) sur la ville et l’autre, entre peurs et fantasmes, défis et défiances, schizophrénie et hallucinations. Deux voix pour deux textes où s’entrechoquent des dizaines d’autres voix (dans la dernière partie de son roman, Mucha déplace le curseur en donnant la parole à ceux qui ont connu le personnage principal et Vissac, lui, n’hésite pas à jouer avec la ponctuation, l’anacoluthe et la typographie pour que s’interpénètrent des voix, celles du narrateur, des « fantômes » croisés et celles entendues dans la rue, le métro, sur un quai de gare. Dans ces deux romans, m’ont plu aussi ces deux dérives urbaines qui font osciller scènes vues et monologues intérieurs : on ne nous explique rien ou presque rien, on ressent ce que les personnages voient, pensent. Le lecteur est dans leurs yeux et dans leur tête. C’est souvent vertigineux.

 

« Parfois l’idée me vient de marcher comme si ma jambe et mon bras gauches étaient paralysés. C’est merveilleux de voir les gens s’enfuir ou prendre un air de pitié. Ils savent que la première des choses est de se tenir à distance.
Ils font deux pas sur le côté et me laissent passer. Les enfants s’approchent et me regardent comme s’ils savaient ce que je suis en train de faire et ils jouent avec mon bras ballant. Les parents les obligent à s’éloigner. Ils me présentent des excuses. Je cesse d’être humain parce que je suis comme ça.
Parfois, histoire de rire, je fais la manche en entrant dans un café. Les gens me donnent de l’argent. Pas beaucoup, mais assez pour déjeuner et prendre une bière.
Leur générosité leur fait croire qu’ils ont gagné le paradis. Du pur égoïsme. Au fond, je leur rends service. Cette fois-ci, j’entre sans trop de conviction.
Au-dessus du comptoir, il y a le nom du lieu. C’est un endroit sale avec une légère odeur de décomposition. Les gens commandent des bouteilles de bière d’un litre. Les dés roulent, on met les pièces sur la première table à gauche. Des rires. Des dents manquantes. Des mains calleuses. La peau fanée et des rides comme des sillons. Celui qui a la chemise à rayures rouges obtient cinq uns à la suite. Je vais vers lui avec mon bras et ma jambe abîmés.
Il fait comme s’il ne me voyait pas. D’un mouvement des hanches, je réussis à balancer mon bras inerte pour lui toucher l’épaule. La pression sociale est telle qu’il me donne une partie de ce qu’il a gagné. De ma main droite, je lui fais un signe de croix. Et il ferme les yeux. Il reçoit ma divine bénédiction.
Je m’en vais rapidement. Je me souviens que j’ai commencé à demander de l’argent quand j’étais gamin. Je n’avais pas de quoi acheter des images pour mon album. Je pleurais presque en m’accrochant aux jambes des filles et je disais que je n’avais pas assez d’argent pour rentrer chez moi. Elles me donnaient quelque chose. Et le tour était joué. Ma mère l’a appris. Ses cris résonnent encore. Je n’ai jamais retenu la leçon. J’ai appris peu de chose.
La table continue de se couvrir de bouteilles. Ils ont sans doute des enfants à nourrir. Je ne leur ai rien pris. Je peux même dire que je leur ai donné de la dignité.
Ce jeu m’amuse énormément. Je crois que mendiant est le meilleur métier du monde. L’argent est toujours sûr. Avec le temps, les rues ont été envahies par les clochards. Certains montent des spectacles époustouflants. Le plus étonnant est celui d’un cul-de-jatte, manchot de surcroît, qui avance entre les voitures propulsé par un mouvement du thorax. Quelqu’un l’accompagne et ramasse les pièces. Parfois les rues se remplissent de mendiants et ils marchent au ralenti. Ils sont si humains. »

© Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha, éditions Asphalte, extrait du chapitre 39

 

Le personnage de Martín Mucha, Jeremías, vit à Lima, dans une ville coupée en deux, séparée par un mur, et ultra-violente où les règlements de compte entre bandes rivales sont quotidiens. S’il est né du mauvais côté du mur, il a néanmoins réussi à poursuivre ses études. Et le roman se situe à ce moment-là, dans le bus ou le combi que Jeremías prend matin et soir entre l’Université et chez lui (quand il ne préfère pas descendre avant son arrêt, jouer aux jeux vidéos avec un copain, voir une fille ou errer dans la ville). Défilent alors les stations, la misère ou l’opulence des quartiers de Lima, les voyageurs de classes très différentes (ceux que le narrateur repère sont pour la plupart perdus, frustrés, hallucinés, pervers). Défilent aussi là ceux qui ont eu vingt ans dans les années 90 et qui ont connu la misère, les crises économiques et n’ont pas réussi à s’intégrer dans la société. Roman poétique, social et politique, il dresse également deux portraits, celui d’une famille écorchée, marquée par la séparation, la maladie, la pauvreté et celui du narrateur, Jeremías, symbole d’une génération paumée, personnage touché et touchant, vulnérable, perdu, à bout de forces malgré son jeune âge, un perdant magnifique.

 

« Je suis vraiment sérieux, je lui gueule dans la nuque chaude, file-moi ta came ou je te découpe.

Le vieux savait pas de quoi je lui parlais. Il tremblait même des coudes et je le sentais chialer.

Il me lâche du fric que je ramasse pas.
Il me dit putain c’est vrai c’est tout ce que j’ai.

Même les vieux disent putain, Ajay, t’y crois ?

Je l’assomme avec la main. Essaye. La main de l’X est peut-être lourde, bien bois massif, mais derrière j’ai pas la force qu’il faudrait

Pas vraiment de la violence, juste passer le temps.

pour que vraiment ça latte. Alors voilà comment je m’y prends : d’abord genou dans les rotules, coude sous la gorge, ensuite au sol. Par terre plusieurs coups dans la tempe contre un feu rouge déraciné : combien déjà qui ratent ?

Je crois pas qu’il était dans les vapes. Je crois juste qu’il attendait que j’arrête.

Je rentre la main, ferme mon sac. Nettoie le sang qui coule encore. Ramasse le fric, garde les billets, balance le reste. Je compte même pas le butin, j’avale seulement salive récalcitrante et planque en douce les billets froissés du jour. Dans un dernier coup de latte un peu trop sourd je lui crache mon nom qui me tombe des dents comme un sanglot.
Te dire mon nom c’est commencer mon histoire, je lui dis, alors écoute, écoute un peu pour voir. »

© Coup de tête de Guillaume Vissac, publie.net / publie.papier, extrait du chapitre …….

 

Le personnage de Guillaume Vissac est également une comète, un écorché vif, une bombe à retardement, un jeune homme en fuite, qui a perdu un bras en jouant avec une bouteille de gaz avec ses potes (à cause du titre, Coup de tête, j’ai souvent pensé à Patrick Dewaere, à sa fureur de vivre, mais me sont surtout revenues lors des déambulations des pages de Ripley Bogle de Robert McLiam Wilson). Depuis Je erre dans la ville caniculaire parmi d’autres corps, à la recherche de son membre manquant, sac Lafuma dans l’autre main, entre squats et quêtes amoureuses, entre recherche du double et fuites pulsionnelles avant de connaître la rue (quand on dit ça en général le personnage est mal barré). Parce qu’on est avec lui, dans sa tête, sa gorge et son oreille, qu’il nous fait entendre ses pensées, sa voix et celles de la ville, lorsqu’il fait des rencontres (Ajay, Nil, LUI, Arjeen Mangel, Ercini-Fort, Karl, personnages récurrents, doubles, mentors, paumés, militants, sensuels…), parfois on ne sait plus qui parle. Aussi parce qu’il y a des manques et des douleurs qui sont plus essentielles que les histoires. Aussi parce qu’il y a la solitude, la rue, la perte de repères, la violence du quotidien, celle des nuits. Mais toute cette hypersensibilité (lucide, dirais-je parce qu’il y a une distance entre le coup de poing permanent et le point sur la page) n’empêche pas la poésie, au contraire (voir le passage sur les distributeurs de barres chocolatées et de madeleines industrielles par exemple) ni l’humour noir (voir la scène dans le supermarché). Et si des images reviennent souvent (celles par exemple d’une compétition de natation), c’est surtout la longue et lente descente dans la nuit fauve que l’auteur va articuler, désarticuler, émietter, jusqu’à l’épuisement.

ChG

 

REPÈRES

Tes yeux dans une ville grise de Martín Mucha
éditions Asphalte
traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro
version imprimée (16 €), version numérique (6.99 €)
playlist de l’auteur sur le site des édition Asphalte
son compte twitter
la page facebook de son roman

 

Coup de tête de Guillaume Vissac
publie.net / publie.papier
version imprimée (15.98 €), version numérique (4.99 €)
son site Fuir est une pulsion
ses autres textes disponibles sur ePagine
son compte twitter
la page facebook de son roman

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