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25 août 2015

L’Envers du Feu, Anne Dufourmantelle, Albin Michel

Filed under: Non classé — Yann @ 12:51

Les grands feux sont une espèce en voie de disparition. Ils se propagent à la vitesse du vent et de la nuit. Leur souveraineté soumet l’espace. Pareils aux météorites et au désir, leur dangerosité, leur degré de combustion, leur trajectoire sont imprévisibles.

Dévastation. Régénération. Nous sommes de même nature ; des feux.

couvdufourmantelle

 

Premier jour. Matin.

– Je suis allongé sur le sol. Le souffle de l’incendie envahit la nuit. Il passe sur la terre. Les arbres s’embrasent et se fendent. Les animaux s’enfuient, certains sont en flammes. C’est une clairière rouge. Le cœur vivant du brasier me frôle, s’éloigne. Je suis indemne. Ce n’est pas la première fois que je me lève avec cette épouvante. Je veux en finir avec elle, je viens pour ça.
Il se tait. Le silence dans la pièce mansardée aux lampes allumées en plein jour a une qualité particulière.
– J’ai besoin de vous, j’ai perdu l’équilibre.

L’angoisse n’est pas toujours ce qui conduit quelqu’un à parler pour conjurer le pire. Il explique qu’il a fait un malaise dans l’avion. Débarqué en escale aux urgences de Roissy. Rien au scanner, du repos comme seule prescription. Il a pris une chambre dans un hôtel près de la Seine. Personne ne lui a demandé combien de temps il comptait rester ; ça l’arrange, il ne sait pas. Il s’est dit qu’il devait se confier. Il est temps. Il a appelé la psychanalyste tôt le matin. « Galande », le nom de sa rue lui a plu. Après l’avoir écouté, elle a refusé sa demande de le recevoir pour un unique rendez-vous. Deux semaines pas moins, matin et soir ; une cure intensive. Il a aimé sa certitude. À choisir, autant descendre dans l’arène.

Ils se font face. Sans reprendre sa respiration, il trébuche sur la première syllabe.
– Il y a un autre motif à mon appel.
Elle ne le quitte pas des yeux.

Douze jours pour qu’il lui parle de ce qui a changé sa vie, c’est peu et c’est beaucoup. Elle a fixé la règle du jeu. Il a dit oui. Ensuite il reprendra son vol pour New York et ils ne se reverront pas.

Il a commencé par se perdre. La Seine traversée, il a longé les quais. La ruelle donne sur une église byzantine, c’est tout ce qu’il sait. Il est encore trop tôt quand finalement il arrive en vue du square. L’attente lui semble interminable. Elle a répondu à l’interphone à l’heure dite, pas la même voix qu’au téléphone, ça l’a troublé. La porte d’entrée dissimule une cour pavée avec des ateliers de part et d’autre. Il y a des roses trémières dans de grands pots en terre cuite. Une odeur de salpêtre et d’humidité dans la cage d’escalier. Des ferrures anciennes aux fenêtres, un pavement au damier noir et blanc. Elle n’a pas ouvert tout de suite, et dans cet intervalle de temps, il a eu envie de s’enfuir. Il s’est efforcé de ne pas perdre contenance lorsqu’elle l’a invité à entrer. Il ne l’imaginait pas ainsi.

– Je vais vous faire un récit, mais pas celui de ma vie. Vous savez, les souvenirs, ça ne m’intéresse, mais alors, pas du tout… Je vais commencer par la nuit où tout a basculé. C’était au solstice d’été, il y a quelques mois. Le ciel était rouge comme dans mon rêve. Je me rappelle avoir pensé que cette lumière était un présage. Je vais raconter les choses dans l’ordre où elles me sont arrivées, pour que vous soyez avec moi. J’ai quelques cailloux dans ma poche, au cas où. Je voudrais repartir d’ici avec un chemin.
La psychanalyste l’observe. Grande femme à la peau mate et aux cheveux noirs tressés en arrière, à l’indienne. Son regard traduit son calme.
– Parlez-moi au présent, dit-elle.
Il rapproche un peu le fauteuil, scrute l’espace. La lumière du matin est contrecarrée par des volets intérieurs mi-clos. Les ombres légères tracées par les lampes dessinent des frontières entre les objets. La pièce est mansardée, poutres, cheminée, tomettes, une fenêtre, un divan, une table étroite, deux fauteuils. Entre les livres, des objets venus de voyages font totems. Du bleu et de l’or, les couleurs des miniatures byzantines.
– C’est la dernière fête du semestre avant l’été. L’invitation vient de Dolorès Montero, une linguiste de Columbia spécialiste de la Renaissance italienne, vous en avez entendu parler ? Une oratrice exceptionnelle. Elle remplit des amphis sur la rhétorique de l’amour courtois. On avait sympathisé sur le campus, flirté un peu. La soirée a lieu chez elle, dans les derniers étages d’une ancienne imprimerie de Brooklyn Heights. On dit que des musiciens y improvisent chaque année des bœufs mémorables. L’endroit vaut le détour. J’aime les bâtiments industriels du début du siècle, leurs volumes d’insectes géants, mais pas leur détournement décoratif. Explorer les endroits que je ne connais pas est une passion, me faire oublier dans les musées la nuit, être enfermé dans les bâtiments publics, m’attarder sur les chantiers de fouilles archéologiques, me rendre invisible. J’y cherche sans doute un lieu secret, une chambre cachée, une pièce pour rien. C’est peut-être ce qui m’a poussé à devenir architecte.

Il se souvient d’être arrivé bien avant la nuit. Beaucoup de monde déjà jusque dans la rue, étudiants et professeurs brassés dans une indistinction voulue. Il y a un thème à la soirée, il ne se rappelle plus lequel, certains sont venus déguisés. Il cherche des yeux quelqu’un qu’il pourrait connaître, mais sans conviction, et monte au dernier étage contempler la ligne des skyline : du futur en dents de scie.

– Ça commence par un éblouissement. Le crépuscule, soleil de face. Il y a cette femme appuyée à la baie vitrée, de profil. Je l’intériorise tout de suite. Je ferme les yeux. Elle est devenue dans l’instant une apparition. Un front bombé, des cheveux noués sur la nuque, blonds, pommettes lisses. Elle porte une robe noire à bretelles fines et des chaussures à brides. À sa taille est noué un K-Way à bandes fluorescentes comme en portent les cyclistes la nuit. Parfois les détails me suffisent. Je rouvre les yeux. Elle est isolée, presque en creux parmi les corps qui dansent. Je la ressens. Le regard n’est pas toujours le seul véhicule du désir. Je la vois sans la voir, sans comprendre d’où me vient l’envie de partir en reconnaissance. On dit ça, n’est-ce pas, d’une incursion en territoire ennemi ? Ne m’en voulez pas si j’hésite, parfois je ne sais plus quelle est ma langue natale. Je suis un Américain mis à l’école française, mais à la maison on parlait russe. Quand je serai trop fatigué, je reviendrai à l’anglais si vous permettez…
– En termes militaires, on dit « partir en reconnaissance », mais ici, ce serait tout autant « faire connaissance »…
Elle a une voix claire, plus jeune que son âge. Des yeux clairs aussi qu’il remarque pour la première fois.
– L’ennemi était là avant moi, mais je ne le savais pas.
Il s’interrompt, attend – ou espère – une question. Elle reste silencieuse.
– Je crois que je n’ai pas voulu qu’elle me voie la regarder. On dit que le destin se joue sur des impulsions, mais il arrive qu’une timidité le définisse tout autant. J’ai reculé dans l’autre pièce jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Ce mouvement, je l’ai reconstruit mentalement des centaines de fois. À quel moment aurais-je pu, aurais-je dû, l’approcher, lui parler ? Pour moi c’était une infante : une reine et une enfant à la fois. Une petite Alice. Est-ce qu’une infante danse ? N’étant pas le lapin blanc, ni le chapelier fou, je ne l’ai pas entraînée à me suivre.
Alexeï lève les yeux vers la psychanalyste.
– Cette scène dans mon esprit se reconduit à l’identique, sans altération. Tout est surexposé : elle, la lumière, la musique qui passe à ce moment-là, la disposition des objets et des corps. Quand elle a disparu de mon champ de vision, je me suis senti bizarrement soulagé. Libre de filer en douce. Je cherche des yeux Dolorès pour lui dire au revoir. Elle est en bas, dans le jardin, avec des musiciens ; une contrebasse, une basse et un harmonica. Elle chante avec eux. Je vais chercher un verre en attendant. Quand elle les quitte pour venir me parler, je lui demande si sa petite fille est là, elle me dit : « Oui, quelque part avec sa baby-sitter. » Je précise ça pour la suite. D’autres personnes arrivent. Des mondanités s’échangent. J’ai du mal à rester en surface, il y a toujours un moment où j’ai envie de cracher des insanités. J’en profite pour m’excuser. Je me décide à retourner là-haut. La pièce est rendue aux danseurs. Plus de trace de mon apparition devant les verrières ouvertes. Depuis que je l’ai vue, son visage m’obsède. Je comprends que cela ira en s’aggravant si je ne fais rien. Et là, au lieu d’aller la chercher comme je me le suis promis, je me ravise.
Alexeï s’interrompt une seconde :

– On dit cela, « raviser » ? Donc, je change d’avis, je recule vers l’escalier avec l’envie de devenir invisible, comme souvent. Je quitte la scène. Vous ai-je dit que j’avais l’habitude de m’égarer volontairement dans les lieux où l’on m’invite ? Ce n’est peut-être qu’un prétexte à tomber sur ce qu’on appelle une « scène primitive »… Ah, quand même, je vous fais sourire. Pourquoi sinon se glisser dans les chambres, les salles de bains, les greniers ? Je n’ai jamais surpris d’amants. Seulement des enfants réveillés qui se cachent pour rêver tranquilles, espionner ou lire. Ils ne m’ont jamais trahi, on s’est compris eux et moi.
J’ai fini par me retrouver dans le bureau de Dolorès dégorgeant de livres, de manuscrits, de guitares dans un désordre indescriptible. Je me suis senti voyeur. Les livres n’appartiennent à personne, les conserver ne m’est jamais venu à l’esprit. Ils sont faits pour passer de main en main, de vie en vie. J’aime les déplacer, en dérober un comme ça, pour l’abandonner ensuite dans un endroit public. Dans mon foyer d’étudiants, il n’y en a pas. Je ne possède presque rien. Et chez mon père, dans le Connecticut, rien ne me ressemble, même pas ce qui me tient lieu de chambre. J’ai bien conscience qu’en devenant architecte je vais construire pour d’autres ce qui m’apparaît superflu pour moi-même. Ce n’est pas tant les espaces qui me fascinent que l’histoire dont ils gardent la trace, ou celle qu’ils annoncent en secret. Enfin, cette nuit-là, j’ai empoché un manuel d’histoire des langues proto-européennes. Pourquoi ces précisions absurdes ? Les détails me rassurent, ils s’opposent à l’oubli. Je revois ma déambulation, les pièces entrevues, les recoins, les objets. Comment vous décrire mon état d’esprit, l’impression d’urgence grandissante en moi ? La vision de cette femme adossée à la baie vitrée ne me quitte pas. Elle me parle. Je me maudis de ne pas être allé à sa rencontre. Quand soudain j’entends un rire.
Je cherche d’où il provient et au bout du couloir, par la porte entrouverte de sa chambre, j’aperçois Héloïse, la fille de Dolorès qu’il m’est arrivé d’accompagner une ou deux fois à la piscine avec sa mère. Elle parle à quelqu’un, leurs voix me parviennent. « Tu reviendras ? » demande la petite. Je ne capte pas la réponse. « Mais pourquoi ? » insiste-t-elle. J’entends alors ces mots « moy vozlyublennyy » prononcés avec douceur. Il signifie « mon aimée » en russe, mais on l’adresse aux très jeunes enfants, il est chanté dans les berceuses. Je ne peux rien contre l’émotion qui me cueille. Une mère disparue dans l’enfance laisse un désarroi que rien ne recouvre. La mienne est morte quand j’avais dix ans, on m’a dit qu’une pneumonie l’avait emportée. Quand la petite m’aperçoit, la jeune femme aussi se retourne. C’est elle. Nos regards se croisent une seconde à peine, le temps que soit refermée la porte de la chambre.
J’ai la gorge serrée. Je ne peux pas aller plus loin.

La vérité c’est qu’il ne sait plus ce qu’il a fait ensuite. Il a marché dans Brooklyn au hasard. Il est entré dans un bar, puis un autre, puis un autre. Il a parlé avec n’importe qui, mais l’obsession ne le lâche pas. Alors finalement il cède. Une voix lui intime l’ordre de la chercher. Il va passer à côté de sa vie. Tandis que ses pas le ramènent vers la fête, l’urgence se fait plus pressante. L’aube s’annonce dans les replis du noir. Il y a encore foule devant le bâtiment. D’abord, il ne prête pas attention aux voitures de flics, gyrophares allumés, garées sur le bas-côté, sa pensée est ailleurs, mais quand il veut entrer, un officier de police l’arrête. « Personne ne passe. Dégagez. » Il sort sa vieille carte de presse, cadeau d’un mensuel d’architecture pour lequel il fait des piges occasionnelles, toujours utile en coupe-file. La police déteste le pouvoir de nuisance de la presse au moins autant que celui de ses propres instances de corruption. L’officier jette un coup d’œil rapide au document et lui fait signe de passer. Le sentiment d’alerte est assez lent à se déclencher en lui, mais là, un mauvais pressentiment le saisit. Il monte au dernier étage. La pièce s’est vidée de ses danseurs. Un ruban « do not cross » en barre l’accès. La musique s’est tue. Les officiers relèvent l’identité de ceux qui sortent. Dolorès parlemente avec un secouriste. Il entend dire qu’il y a eu un accident, quelqu’un est tombé. On ne sait pas si c’est un suicide, un bad trip ou autre chose. Il enjambe le cordon de sécurité et va vers la baie vitrée. Manhattan a des allures de navire illuminé. Il se penche. Les musiciens ont quitté le jardin. L’effroi vient du silence soudain. D’autres policiers entrent dans le bâtiment pour le faire évacuer. Il y a un corps au sol. Du sang répandu, une posture bizarre. Des personnes autour s’affairent. Il reconnaît les bandes fluorescentes du K-Way bleu.

Alexeï cherche le regard de la psychanalyste. Elle ne bronche pas. Il cache sa tête entre ses mains, se fait violence pour continuer.
– Elle est tombée là, neuf étages plus bas.
Ils l’emmènent, la tête est recouverte d’un drap. Je suis tétanisé. Quelqu’un me dit de m’éloigner de la verrière, il faut partir. Je tente de convaincre l’officier, il doit sentir ma nervosité, je le supplie de me laisser la voir avant qu’elle disparaisse à nouveau. Les sirènes d’une ambulance s’éloignent, trop tard. Ils ont sécurisé le périmètre. La maison est pleine de flics. Je finis par être poussé dehors. Je sors sans être fouillé.
La plupart des étudiants présents se sont réfugiés dans le seul bar de la rue encore ouvert. Quelques-uns n’ont pas quitté leur masque. Suicide ou accident, ça discute. Apparemment personne ne l’a vue basculer. Les descriptions sont contradictoires, on n’assiste jamais au même événement. Le vrai témoin n’existe pas. Un calme étrange règne, comme si chacun pour supporter la scène se repliait sur le geste le plus banal, des anecdotes, une cigarette, boire. Je n’arrive pas à respirer. Je me sens relié à cette femme comme si j’étais mort avec elle. À partir de là, je ne me souviens plus de rien : comment je suis rentré, qui j’ai vu ou à qui j’ai parlé, si j’ai parlé…
Il relève les yeux vers elle. Elle écrit quelques mots puis sa main droite revient à plat se poser sur ses genoux.
– Quelques heures d’absence, ça m’arrive quand c’est trop dur à encaisser. Comme une transe somnambulique, et tout est oublié. Depuis l’enfance, je vis avec la sensation que chaque moment de mon existence peut être effacé…
– Pensez-vous que, dans mon jargon, ce pourrait être une amnésie post-traumatique ? Je ne parle pas de la mort de cette femme mais de quelque chose qui serait survenu avant…
– Non, je ne vois pas.
– Ce qu’on oublie est un choix, pas un accident, encore moins une faiblesse. Mais tout ne s’efface pas, il y a des îlots qui échappent au refoulement. De là, il est possible de remonter à la source.
– Je n’ai pas choisi d’oublier.
Elle entend la détresse dans son refus, elle choisit d’insister. Elle pense à cet instant qu’un état somnambulique peut être une forme de veille paradoxale. Les vigilances se créent parce qu’un jour elles ont été prises en défaut.
– Une amnésie post-traumatique vous met à l’abri de tout ce qui peut rappeler le choc initial. Un remède de secours contre un mal violent, pas une petite chose. Ce que vous avez vu vous a peut-être rappelé autre chose. Vous comprenez ? L’amnésie va faire comme si l’événement n’avait pas existé. Elle met la pensée hors circuit. L’émotion va resurgir tôt ou tard. Dans un détail, une couleur, une vision associée. Et c’est par là aussi que ça va revenir. Peut-être que votre malaise dans l’avion n’y est pas étranger, mais c’est trop tôt pour le dire…
Il répète :
– Je n’ai pas choisi d’oublier… (Sa main se crispe sur le bras du fauteuil.) Je ne connaissais pas cette femme, elle ne m’était rien. Je n’avais aucune raison d’éprouver ce choc. Un suicide, un accident, ça arrive. Mais pour moi, le drame a été, dans l’instant, définitif.
Visiblement, continuer à parler lui coûte. Soudain il entrevoit que ces séances vont peut-être devenir un calvaire.
– Je crois que j’ai pensé à sa solitude… comme si les morts pouvaient être chacun, différemment, seuls.
– Le trauma fait de nous des revenants, répond-elle avec cette lenteur qui semble la caractériser.
Ralentie, oui. C’est le sentiment qu’elle lui communique. Et que ce temps déposé là, entre eux, se désaccélère. Il remarque sa bouche maquillée. Le reste du visage est nu.
– L’amnésie nous exile de notre propre conscience, temporairement. Bannis, mais pour notre bien. Nous avons été effacés de l’événement et pourtant nous y étions… c’est comme dans le film Shining, à la fin, vous l’avez vu ? (Elle l’interroge du regard.) Tous les protagonistes du drame se retrouvent sur les cartes postales…
En l’écoutant, Alexeï se demande si elle-même fait partie des éprouvés. Il apprécie qu’elle utilise le « nous », mais a-t-elle seulement la moindre idée de ce qu’il a vécu ?
– Le trauma met le futur sous séquestre, poursuit-elle. Ça ne cesse pas de revenir… C’est à notre insu que vont se reproduire ensuite les conditions de ce choc fantôme. Vous comprenez ? Elle est peut-être là votre espèce d’empathie à propos de la solitude des morts, de cette morte. Quoi de plus seuls que les fantômes.
– Je ne suis pas sûr de comprendre.
– La question n’est pas de comprendre, mais de revivre.
– Ah, on n’est pas ici pour comprendre, je vois.

Son ironie n’est pas mordante, mais triste. Il a les yeux bridés, trace de ses origines slaves. Une cicatrice sur la tempe gauche. Son français est meilleur qu’il l’annonçait, avec un léger accent. Il émane de lui une espèce d’élégance décalée. Une gaucherie adolescente.
– Revivre non, je ne veux pas revivre ça. Pour rien au monde. Je vous paie pour m’écouter, c’est l’idée n’est-ce pas ? Dévider sa petite pelote. Remettre son passé d’équerre. Douze jours et la hache tombera, et que les morts quittent leur solitude.
– On peut arrêter là…
Elle se redresse et se dirige vers la porte d’entrée. Alexeï hésite, et se lève à son tour. Elle le voit prendre plusieurs billets dans sa poche, les compter et les poser sur le piano droit à l’entrée.
– Vous me règlerez chaque fin de séance, c’est plus simple, d’accord ?
Il acquiesce d’un signe de tête.
– À ce soir.

Les pas s’éloignent dans l’escalier. Dix minutes avant le prochain. Elle ouvre plus largement les volets. La lumière du matin ne suffit pas encore à éclairer la pièce. De la où elle se tient, on voit le chevet de l’église orthodoxe. Elle remet la musique qu’elle avait interrompue à l’arrivée d’Alexeï. Pourquoi un nouveau patient ? Elle s’était juré qu’elle n’en prendrait plus cette année. Un inconnu qui ne se recommandait de personne. Mais venu avec un grand rêve. Trop tard, ils sont embarqués.
Cantate BW36 de Bach

(…)

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