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22 janvier 2014

Pierre Charras (1945-2014) rejoint Schubert, Bacon, Calet et les autres

Je ne regrette aucune de mes lectures, aucun des récits et romans que Pierre Charras aura écrits, des textes qui cultivaient ce paradoxe : décrire un bouillonnement intérieur sans hystérie, avec la politesse du désespoir qu’on attribue souvent aux silencieux, aux décalés, aux mélancoliques. Grand amateur et connaisseur de la langue, du théâtre, de la littérature, de la peinture ou de la musique, Pierre Charras a publié une petite vingtaine de récits, de romans, de pièces de théâtre et de « promenades » en trente ans : une œuvre discrète, sensible, douce-amère pour un homme qui l’était sans doute, discret. Si Henri Calet, Francis Bacon ou Franz Schubert ont traversé son œuvre, l’attente, l’inquiétude, l’obsession du temps, les moments ratés ou encore l’amour des silences étaient des thèmes qu’on retrouvait d’un roman à l’autre, d’un fragment de vie à l’autre. Son style était sans fioritures, sans chichis, simple mais pas simpliste, efficace. On se souviendra encore longtemps de ce compte-à-rebours sur le quai du RER dans Dix-neuf secondes, on se souviendra du dialogue halluciné d’un de ses personnages avec une toile de Bacon lors d’une exposition, on se souviendra de la fièvre de Schubert… Pierre Charras vient donc de mourir et mon seul regret est de n’avoir jamais vu le comédien au théâtre ou au cinéma. Pour hommage, reprise infra du billet posté en avril 2010 au moment où Le requiem de Franz venait d’entrer au catalogue numérique sur ePagine.

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Avec Le requiem de Franz (paru au Mercure de France en septembre 2009 et désormais numérisé), Pierre Charras, auteur très apprécié des libraires, s’efface derrière un homme à qui il a donné la parole et qui est en train de mourir : cet homme est jeune, talentueux, syphilitique, désargenté, romantique, sensible ; malgré la fièvre qui l’emporte et la fin de sa vie qui approche, ce qu’il entend n’est pas une voix mais des notes et ce qu’il perçoit n’est pas un nouveau lied, c’est un requiem. Mais cette messe des défunts, Franz Schubert aura-t-il le temps de la transposer ?

Le lied, poème chanté par une voix et accompagné par un piano ou un ensemble instrumental, est pour tout germanophone l’équivalent de la mélodie pour un français. L’un des maîtres en la matière s’appelle Franz Schubert. Syphilitique, en froid avec son père, aimant le vin et les filles, entouré de nombreux amis, il meurt (d’une fièvre typhoïde ?) à 31 ans (deux ans après Beethoven qu’il vénérait) après avoir composé plus de mille œuvres, dont six cents lieder à partir des textes de Müller, Goethe, Schiller ou Heine ainsi que de ses amis. Pierre Charras, avec Le requiem de Franz, s’est mis dans la peau du compositeur, à l’heure où ce dernier est en train de mourir. La fièvre le rend plus poreux au monde encore, plus sensible, plus perméable. Pas de panique pourtant ici, pas d’hystérie ni de folie ; le ton est posé malgré les inquiétudes, la phrase est souple malgré le sujet : la mort.

Schubert ne raconte pas sa vie ou plutôt si mais dans le désordre (nous sommes dans une fiction, ne l’oublions pas) : il sera donc question de la mort de sa mère, de cette impossibilité pour lui de tuer son père autoritaire, de Dieu, de ses complexes physiques, de ses admirations pour Beethoven, son maître Salieri, Mozart ou encore Haydn, de vin et de ses indéfectibles amitiés. Mais d’autres choses plus fines transpirent ici, notamment sur la quête du bonheur (difficile voire impossible – thème qu’on retrouve souvent chez Pierre Charras) et le déplacement (cette impression de ne jamais pouvoir trouver cette chambre à soi, de ne jamais être bien nulle part, de se sentir déplacé). Ces deux sensations viennent alors heurter ce qui le hante le plus : la composition. Et voilà ce que lui fait dire l’auteur : « C’est à se demander ce que j’aurais composé si j’avais été heureux. Si, même, j’aurais composé. Mais j’aurais été heureux ! » Car, malgré les centaines de compositions produites par Schubert en quelques années, ce dernier n’hésite pas à livrer ses sensations face à la création (et là on perçoit aussi celui qui tire les ficelles, l’auteur lui-même) : difficultés, mélancolie, angoisse, désespoir, terreur, « infirmité ». Mais Schubert ne se décrit pas uniquement dans sa paralysie ou sa neurasthénie ; dans une sorte de va-et-vient, il n’hésite pas à brandir son idéalisme, sa mauvaise estime de soi et son orgueil mais également cette tristesse qui l’accable quand, reconnu comme auteur de chansons à succès (ses fameux lieder) il reste méconnu pour sa vraie musique, celle qui lui importe le plus. « On adore mes chansons et personne n’écoute ma musique », dit-il.

Et les amours de Franz ? Pauvre de lui qui fait malheureusement partie de la race de ceux qui aiment des personnes qui ne le voient pas et ne le savent pas, qui vivent des histoires d’amours contrariées, impossibles ; romantique, sentimental, mal dans sa peau de « petit gros » (il se décrit ainsi), l’amour il ne peut le vivre que par procuration ; dans les plaisirs tarifés, il n’hésite pas à s’inventer d’autres vies, à donner le même prénom aux prostituées, celui de Thérèse, son grand amour qu’il est seul à serrer dans sa mémoire.

© J. Sassier/Gallimard

Pierre Charras (1945-2014) était acteur, écrivain et traducteur d’anglais. Outre Le requiem de Franz (disponible en papier et en numérique), il a publié plusieurs romans au Mercure de France dont Monsieur Henri (sur Henri Calet et prix des deux Magots 1995), Juste avant la nuit (1998), Comédien (2000), Dix-neuf secondes (prix du Roman FNAC 2003) et Bonne nuit, doux prince (prix des librairies Initiales 2006). Au Dilettante, il a publié Quelques ombres, Francis Bacon, le ring de la douleur et Plop !. Chez Stock, L’oiseau. Ces quatre derniers titres sont disponibles dans leur version imprimée et en numérique.

ChG

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